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1 avril 2011 5 01 /04 /avril /2011 06:42

entretien avec Virginie Lydie autour de son essai : Traversée interdite

  

harragasjJ : Comment en êtes-vous arrivée à travailler sur un tel sujet ?

Virginie Lydie : Tout a commencé en 2007 par l’écriture de "Paroles clandestines, les étrangers en situation irrégulière", publié chez Syros. C’était le début des quotas d’expulsion. 25 000. Qui étaient-ils ? Pourquoi eux ? De recherches en rencontres, j’ai découvert, perplexe, l’existence des " ni-ni ", ni-régularisables, ni-expulsables. Le comble de l’absurdité. Ils entraient (en rétention, parfois en prison et en rétention), puis ils sortaient ; ils entraient, ils sortaient… Deux fois, cinq fois, dix fois, plus parfois. Certains étaient empêtrés dans des imbroglios administratifs et juridiques (par exemple un parent d’enfant français, non expulsable, mais interdit de territoire, donc non régularisable), d’autres n’obtenaient pas le laissez-passer consulaire indispensable à leur renvoi dans leur pays d’origine : soit parce que leur consulat opposait une certaine résistance à la politique française, soit parce qu’ils cachaient leur identité. Ces derniers, les " X se disant ", on en parlait à demi-mots.

Casse-tête pour les autorités et pour les avocats (comment expulser, mais comment défendre, aussi, quelqu’un dont on ne connaît pas l’identité) le clandestin, celui qui se cache, avait quelque chose de honteux, de suspect, d’inquiétant même. Méfiant, peu enclin à voir les associations, il n’attirait pas la compassion, contrairement au demandeur d’asile, au parent d’enfant français ou encore au travailleur sans-papier, bien plus acceptables d’un point de vue médiatique. Ma rencontre avec l’un de ces hommes a été un choc. 17 passages en prison et en rétention (la plupart du temps au seul motif de sa situation irrégulière), un enfant qu’il n’avait pas reconnu par crainte d’être expulsé en révélant son identité, par méconnaissance de ses droits aussi, plusieurs tentatives de suicide... Fausse vie, fausse identité, mais vraie souffrance !



Harragas.jpgjJ : Comment travaille-t-on sur un tel phénomène, si peu aisé à saisir ?

Virginie Lydie : Je dois beaucoup à cet homme dont le témoignage va faire l’objet d’un livre qui sortira en octobre. Cet homme qui vivait dans le mensonge, qui n’en pouvait plus de mentir, était, comme je l’ai dit plus haut, dans un état de grande souffrance. Sa personnalité était aussi morcelée que sa vie, une sorte de puzzle dont il me livrait les pièces, pêle-mêle. Je suis devenue sa confidente. Je l’ai suivi partout, en prison, en rétention, au tribunal , dans la rue, sur des chantiers, chez Médecins du monde, en addictologie, chez moi, en Tunisie où il a finalement été expulsé… et d’où il a refait une tentative de "harga" le 14 janvier, en même temps que Ben Ali. En parallèle, j’ai travaillé de manière plus large sur les harragas, pour essayer de comprendre ce phénomène qui est loin d’être un simple cas individuel. J’en ai fait un mémoire d’écologie humaine, puis l’essai "Traversée interdite" que vous connaissez.

 

jJ : Au fond, c’est tout à la fois l’Europe dans son histoire contemporaine et ancienne, que le présent des Etats arabes qui est en cause ici. Avec la Méditerranée, telle qu’elle n’a pas su se constituer, et qui s’offre comme lieu d’un destin régional, sinon mondial, raté. Moins cette fameuse pression migratoire donc qu’un désespoir, méditerranéen. Une communauté de destin souffrante en quelque sorte, quand elle aurait pu incarner d’autres ambitions…

Virginie Lydie : Les deux rives de la Méditerranée ont en commun une longue histoire, faite d’échanges et de conflits passionnels, une sorte de "Je t’aime, moi non plus" qui dure depuis des siècles, et même des millénaires. Au Maghreb, si proche de nous, la sensation de marasme économique et social est renforcée par l’impression d’opulence de la rive nord, et surtout par l’interdiction faite à tout un pan de sa jeunesse de s’y rendre. C’est relativement nouveau, les générations précédentes n’ayant pas connu ce genre de problème. Quand je vais en Tunisie, notamment dans certains villages côtiers, je suis partagée entre l’amour pour ce pays et le ressenti de ce marasme, cette attente d’un demain qui ne vient pas, cette incapacité à changer les choses autrement que par la transgression. C’est le mythe d’Icare, et c’est l’Europe qui l’entretient.

 

harraga_325314458.jpgjJ : Lampedusa est devenue un peu le symbole de cette réalité. Aujourd’hui Berlusconi parle de "libérer" l’île, empruntant tout autant au vocabulaire des Croisades qu’à celui de la guerre de 39-45. Quelques 6 000 immigrés menaceraient les 730 millions d’européens… Pouvez-vous nous rappeler un peu cette réalité, d’autant que l’Europe a besoin d’immigrés d’une part, et que d’autre part, comme vous le montrez dans votre étude, une régularisation massive de clandestins non seulement ne nuirait pas à son économie, mais l’aiderait…

Virginie Lydie : Nous sommes dans une société du cliché instantané. Nous sommes très informés, mais mal informés, car nous ne savons pas maîtriser la masse d’informations qui déboule à chaque instant. Tout va vite, très vite. Aujourd’hui, je réponds à vos questions, mais les révolutions tunisienne et égyptienne sont déjà de l’histoire ancienne.

Jetons un coup d’œil à la Une de Google, ce jeudi 31 mars à 20h :

Ouest-France : Joggeuse de Bouloc. L'autopsie attesterait la thèse d'un meurtre

Le Monde : Suivez en direct la situation en Côte d'Ivoire

20 minutes : François Hollande sur la route de la présidentielle

Libération : Débat sur la laïcité: Copé dénonce l'"indignation sélective" du PS

France Info : Traitement de Parkinson : une première condamnation -

Le Monde : Moussa Koussa, un informateur clé pour la coalition

Le télégramme : Catastrophe nucléaire. De l'iode radioactif dans une nappe d'eau ...

AFP : Procès Krombach: la mère de Kalinka, une femme entre deux feux

Le Monde International

A Abidjan, "tout le monde retient son souffle"

Moussa Koussa, un informateur-clé pour la coalition

Côte d'Ivoire : "On n'est plus là pour s'amuser, on est en guerre !"

Le monde société

Bruno Le Maire se saisit de la question du suicide chez les agriculteurs

Rendu accro au jeu et au sexe par un médicament, un Nantais obtient réparation

Feu vert pour l'accord sur les retraites complémentaires

Le Figaro

Devenu accro au sexe, un malade obtient réparation

Qui assistera au débat de l'UMP sur la laïcité ?

Intéressement en baisse pour les salariés de France Télécom

Libération

Tchernobyl : l'avenir de l'enquête en France suspendu à la cour d'appel

Fillon, Bachelot, Paillé sècheront le débat sur la laïcité

"Votre attention s'il vous plaît, ceci est un poisson d'avril"

Qui peut s’intéresser, de près, à chacune de ces informations ? Nous en retenons quelques titres, quelques images chocs, comme celle de Lampedusa où 6 000 tunisiens sont actuellement entassés. "Libérer" l’île, admettons si l’on considère sa petite taille et ses 5 000 habitants, mais "libérer" l’Europe dont les 730 millions d’habitants seraient menacés par quelques milliers d’immigrés, voire quelques dizaines de milliers, est une image toute autre qui montre bien le ridicule de nos fantasmes. Depuis la mi-janvier, 18.000 Tunisiens sont arrivés à Lampedusa contre 4.000 migrants sur toute l'année 2010. Mais en 2010, les Tunisiens tentés par l’aventure se faisaient arrêter sur les côtes tunisiennes (pratique pour l’Europe qui ne les voyait plus), ou ils passaient par la Turquie (rappelons l’opération Rabit déployée en Grèce par Frontex, en novembre 2010). Beaucoup attendaient des jours plus favorables… 18 000 sur 10 millions de Tunisiens : ce n’est pas l’exode, mais plutôt un réajustement ! Rappelons aussi que la petite Tunisie a accueilli, depuis le début de la crise libyenne, près de 200 000 réfugiés. A ma connaissance, les Tunisiens ne crient pas "à l’invasion !"

 

99933404harrag-jpgjJ : Comment revient-on d’une telle étude ? En revient-on seulement ?

Virginie Lydie : Oui et non. Cette étude, qui s’est étalée sur trois ans, fait partie de mon histoire personnelle. C’est aussi un investissement énorme en temps passé, sans aide, sans subvention, sans rémunération autre que d’hypothétiques droits d’auteur… J’étais découragée, et je le suis encore, face à mon impuissance à aider ne serait-ce que l’un d’eux. J’étais découragée, et en même temps révoltée, de voir que les gens ne prenaient pas les harragas au sérieux. "Mais enfin, ils n’étaient pas obligés de partir !", "Ils se sont mis tout seul dans la merde, maintenant qu’ils se débrouillent !", "Ils n’ont qu’à rentrer chez eux et travailler !"… Dans une société où la compréhension de l’information doit être immédiate, les harragas n’attirent pas la compassion car leurs blessures sont invisibles. Invisibles, mais profondes. Quelque part, ce sont eux qui m’ont soutenue, eux qui risquent leur vie pour la liberté parce que, justement, ils ne sont pas obligés (au sens où nous l’entendons) de la risquer. Ils étouffent : d’un bout à l’autre du Maghreb, l’expression vient et revient. Harragas, brûleurs de frontières, brûleurs de vie, brûleurs de leur propre identité… Je pense à Rimbaud expulsé d’Autriche (entre autres) ; Alexandra David Neel entrée clandestinement au Tibet ; Richard Burton entré clandestinement à la Mecque ; Henri de Monfreid, bien décidé à changer de vie pour ne pas devenir le "parfait petit épicier de Montrouge"… Eux aussi étouffaient. Les frontières ne les ont jamais arrêtés. Leurs travaux littéraires ont laissé leur nom à la postérité, mais ce sont leurs transgressions qui nous les font considérer comme des héros.

 

Traversée interdite. Les Harragas face à l’Europe forteresse, de Virginie Lydie, préface de Kamel Belabed, éd. Le Passager clandestin, mars 2011, 176 pages, 16 euros, ean : 978-2-916952444.

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27 mars 2011 7 27 /03 /mars /2011 05:19

Photo_096.jpgjJ : Assez curieusement, dans votre travail, l’image s’offre comme un tissu conjonctif qui légitime tous les franchissements entre des réalités disjointes. L’image reflète-t-elle pour vous l’être en énigme ? Les vôtres demeurent soutenues par une pensée du sens plus que du signe iconique, encore que ce signe chez vous soit très fort, signant, justement, ce pathétique humain avec des moyens picturaux originaux… Décidément, je m’y renvoie sans cesse et j’ai tort, certainement ! L’image chez vous est comme une figure du sens obtenue par ces moyens graphiques. Un travail qui, explorant le signe, ne cesse de le déférer au sens. Vous auriez pu au fond n’explorer que les possibilités picturales que votre visuel offrait, non ? Au lieu de cette relation de vie, qui implique quoi, au fond, du regardeur ?

Yves Cairoli : Il est évident que travaillant sur les masques, l’image reflète l’être en énigme à percer où tout du moins à essayer de comprendre.Bien que mon style soir reconnaissable, Je ne peux dissocier recherche graphique et expression de ma vision sur notre nature humaine. Les deux sont étroitement liées. C’est la technique qui souligne le sens. Je ne peux pas me limiter à la seule technique. Celle-ci est au service du sens que je privilégie. Que dire et comment le dire sont indissociables. La technique est au service du sens. Je pourrais me servir uniquement des possibilités picturales qu’offre mon visuel mais cela serait une solution de facilité. Montrer sa virtuosité ? Je l’ai déjà fait pour me faire plaisir, pour le fun, mais au fond, à quoi sert cette virtuosité si elle n’est au service d’aucune pensée, d’aucune réflexion ? Je ne cherche donc pas qu’à peindre, qu’à être vu et connu, mais à exprimer, par la peinture, ma vision du monde et à dire inconsciemment qui je suis.

 

jJ : Où montrez-vous ces toiles ? J’ai vu ici et là que vous aviez choisi par exemple de ne pas les exposer, mais de les insérer dans notre environnement quotidien. Pourquoi ?

Yves Cairoli : Non, j'ai déjà exposé la plupart de ces tableaux dans pas mal d'expos collectives et j'ai monté une expo "Black and White" en 2009. Là, je devais exposer en Belgique dans une Galerie mais il y a, semble-t-il quelques problèmes. Les galeries ouvrent et ferment maintenant comme de simples commerces. Quant à les insérer dans notre environnement quotidien, c'est par le biais de photos-montages, qui sont intéressants à plus d'un titre : voir qu'en grand format affiche ça tient la route d'abord et puis aussi de rapprocher ces "masques" de leur modèle comme un miroir. C’est aussi un jeu, de projeter l’œuvre dans le quotidien.

 

 

image : Chef d'état corrompu jouant avec devises étrangères. acrylique sur toile/100x100/2009

Yves Cairoli, né en 1960. Autodidacte. Ne connais pas la date exacte à laquelle il a commencé à dessiner. Avant de savoir lire et d’écrire probablement ! A été progressivement illustrateur dans une revue de citizen-band , ouvrier sidérurgiste, puis certifié de Lettres Modernes. A commencé la peinture à l’âge de 22 ans. A participé à de nombreuses expositions collectives et personnelles en France et en Belgique… Principales expositions : Galerie Schèmes à Lille, Galerie Art Place à Lille, Galerie d’Halluin à Cassel, Galerie Begard à Douai,Galerie Natascha, à Knokke le Zoute, etc. …

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26 mars 2011 6 26 /03 /mars /2011 06:38

fetiche.jpgjJ: je ne sais plus qui a écrit un jour que le plus haut degré de la science des hommes était celui de la science des images. Que la science de l’image, même, était la science de l’homme par excellence : non pas seulement une théorie, mais la théorie enrichie par la praxis, un savoir au sens de mathèsis, ainsi que l’entendaient les grecs anciens, dont la Tragédie par exemple était porteuse, un savoir éthique qui plus est, qui concernait le cœur même de la vie humaine. Car seule la praxis apporte une vraie connaissance des choses. Face à vos images (pardonnez-moi d’appeler cela des images, mais sur internet, il ne reste que des images), je m’en suis souvent posé la question à propos de leur justesse, de ce à quoi elle touche -je parlais abusivement de miséricorde (encore que), d’autres, plus justement, les qualifiaient de "poignantes", montrant assez, par l’emploi de ce terme, cette mathèsis que j’évoque. Regarder l’esprit à travers les yeux de la chair… Pardonnez la formulation : je reviens de Toscane, tout ébloui encore du système de ces images qui hantent mon esprit… A quoi s’expose donc le peintre dans cette quête de l’image ?

Yves Cairoli : Il est vrai que nous sommes de plus en plus imprégné par le visuel. Imprégnation exacerbée par les nouvelles technologies qui nous conduisent vers une dictature de l’image contre le texte. Mais l’image explique tout aussi bien que le texte. Elle est tout aussi crédible que lui ou tout aussi in-crédible. Tout comme le texte, elle peut être détournée, faussée…Néanmoins elle "surexiste" . A nous d’être attentifs à ce qu’elle dit, ou à ce qu’elle veut nous faire croire.

Quant à la connaissance, elle passe par sa propre expérience en partie. L’expérience n’est pas seulement livresque fort heureusement.

Vous vous posez la question de la justesse de la représentation de mes tableaux que vous appelez images. Question à laquelle il est difficile de répondre : ce qui me parait juste l’est-il pour les autres ? En quoi ces images peuvent-elles nous parler ? De nous ? De notre monde ? Il s’agit de savoir si ma sensibilité, mes intérêts, sont proches des vôtres … L’artiste ne doit pas s’occuper de cette question ; il crée et livre ce qu’il a créé aux autres. Il y a rencontre ou pas, avec le spectateur. Ce dernier est touché, ému, …ou indifférent. L’artiste ne pense pas aux spectateurs quand il crée. Il pense surtout à exprimer ce qui le tarabuste et comment il va s’y prendre pour le concrétiser sur la toile ou le papier.

Le terme "miséricorde" est, il vrai, abusif, mais il est vrai que je montre les travers et les souffrances humaines ( pas uniquement, car certaines toiles sont humoristiques). Suis-je dans l’affect ? Certainement : je ne théorise pas ni ne raisonne ma démarche. Ce n’est pas à moi de le faire mais à celui ou celle qui s’intéresse à mon travail.

Enfin le peintre s’expose toujours dans son travail, il se met à nu même si les toiles sont aussi des paravents qu’il faut décoder. Le but est de montrer au public son travail et de recevoir louanges ou critiques, peu importe. Tout sauf l’indifférence qui est la mort de l’artiste. L’œuvre existe grâce à l’artiste mais l’inverse est tout aussi vrai.

 

 

Yves Cairoli, né en 1960. Autodidacte. Ne connais pas la date exacte à laquelle il a commencé à dessiner. Avant de savoir lire et d’écrire probablement ! A été progressivement illustrateur dans une revue de citizen-band , ouvrier sidérurgiste, puis certifié de Lettres Modernes. A commencé la peinture à l’âge de 22 ans. A participé à de nombreuses expositions collectives et personnelles en France et en Belgique… Principales expositions : Galerie Schèmes à Lille, Galerie Art Place à Lille, Galerie d’Halluin à Cassel, Galerie Begard à Douai,Galerie Natascha, à Knokke le Zoute, etc. …

http://www.artmajeur.com/yvescairoli

image : fétiche ( fétiche) acrylique sur toile/ 130x97/2011

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25 mars 2011 5 25 /03 /mars /2011 07:17

ame_perdue.JPGjJ : Sur ce graphisme, oui, cet entremêlement de modernité et d’art brut, je trouve cela très réussi en effet, très juste. Vous parlez de "bestiaire", à propos de notre humanité. Quel drôle de mot, non ? Dénonce-t-on au demeurant un tourment ? Je vois bien la distanciation à laquelle vous procédez, ironique sans être narquoise, malicieuse, qui nous enchante par son humanité même si j’ose dire. C’est-à-dire, et je vais utiliser volontairement un vocabulaire agaçant pour le dire, plus miséricordieuse que désabusée (d’où la question sur le bestiaire humain). Mais vous avez inventé une drôle de distance pour l’exprimer !

Yves Cairoli : Je ne trouve pas que le terme "Bestiaire" soit un drôle de mot. Ne sommes-nous pas de drôle de bêtes? Des animaux bien compliqués et bien difficiles à cerner et à analyser. Ce que je dénonce ou essaie d'illustrer, ce sont les travers des hommes: avidité, violence, soif de pouvoir, barbarie...Et les conséquences de ces travers que sont la souffrance, le deuil etc. ... Je me suis peut-être mal exprimé: je ne dénonce nullement le tourment mais essaie de le souligner. Je ne me pose pas en moraliste mais en témoin. Je ne juge pas, je n'absous pas non plus, je fais un constat.

 Il est vrai que la distanciation est ironique , quelque fois humoristique, mais je ne crois pas qu'elle soit miséricordieuse ( même s'il doit me rester quelques restes d'éducation judéo-chrétienne !!!! rires). Peut être que cette distanciation en apprend-elle autant sur moi que sur le sujet traité ? Ironique et humaniste me conviennent très bien.

 

jJ : Je voudrais revenir tout de même sur cette question. Muriel Océane Misako Gobet disait de ces représentations qu’elles étaient "touchantes", ce à quoi Fabienne Abbet-Vidal enchérissait avec un "poignant" que je trouve tout à fait juste. Poignant, cet assemblage de formes humaines bricolées, ficelles, tiges, bois et cartons dirait-on parfois, bouts de choses quelconques, des trucs enchevêtrés pour faire tenir tout ça : l’Humain. Non pas triomphant dès lors, mais tout de même, dans l’ingéniosité d’un bricolage hasardeux finissant par trouver une voie, une manière d’exister malgré tout, contre tout, de surgir. Poignant. Qu’en pensez-vous vous-même ?

Yves Cairoli : Concernant les adjectifs "poignant" et "touchantes", je ne sais que répondre à cette réaction devant les toiles. Elle me fait plaisir car j’ai l’impression que je réussis à faire passer une émotion à travers les thèmes représentés. Il s’établit quelquefois entre le personnage représenté et le spectateur des liens mystérieux, comme une espèce de complicité, d’empathie. Le peintre n’est que le médium de cette rencontre inespérée.

Il est vrai que ces masques ou créatures reflètent assez bien, je trouve, ce qu’est l’être humain en général : une créature constituée de bric et de broc qui s’est construite au fil du temps, une créature rafistolée au gré des blessures, des cicatrices, des lectures, des rencontres, des événements vécus, des traumatismes, et qui, malgré tout cela, avance. C’est d’ailleurs ce qui fait la richesse de l’humain, sa formation / déformation composite. Ce qui nous rend différent les uns des autres, c’est bien ce bricolage aléatoire, hasardeux comme vous l’écrivez, qui fait ce que nous sommes. Peut-être est-ce un point de vue personnel, mais l’homme est tout sauf triomphant. La belle façade qu’il arbore cache bien souvent des échafaudages brinquebalants qui maintiennent le tout. Ce qui m’intéresse chez l’homme, ce sont les stratégies qu’il met en place pour essayer d’exister aux yeux des autres et la façon dont il se construit au fil du temps qui passe.

 



Yves Cairoli, né en 1960. Autodidacte. Ne connais pas la date exacte à laquelle il a commencé à dessiner. Avant de savoir lire et d’écrire probablement ! A été progressivement illustrateur dans une revue de citizen-band , ouvrier sidérurgiste, puis certifié de Lettres Modernes. A commencé la peinture à l’âge de 22 ans. A participé à de nombreuses expositions collectives et personnelles en France et en Belgique… Principales expositions : Galerie Schèmes à Lille, Galerie Art Place à Lille, Galerie d’Halluin à Cassel, Galerie Begard à Douai,Galerie Natascha, à Knokke le Zoute, etc. …

http://www.artmajeur.com/yvescairoli

image : âme perdue : acrylique sur toile /60x60/2008

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24 mars 2011 4 24 /03 /mars /2011 07:25

femme_muette.JPGjJ : Vous avez abandonné ce travail parce que, dites-vous, il était devenu répétitif. Cela tenait-il au thème lui-même ? Qu’est-ce qu’explorer picturalement une identité ou une tradition visuelle autre ?

Yves Cairoli : J'ai abandonné ce thème parce que mon travail devenait répétitif et procédurier. Quand vous ne prenez plus de plaisir à peindre sur un thème, c'est généralement parce que vous êtes au bout d'un cycle. Il est vrai qu'au bout de sept ans de travail sur ce thème, je commençais à être apprécié dans le Nord à travers plusieurs expos. Mais ne vivant pas de la peinture, je pouvais me permettre d'évoluer plus facilement. Je ne suis pas conditionné par le goûts des spectateurs, je vais là où mes idées me mènent. La peinture ne paie pas mes factures. Si elle le faisait, je ferai certainement comme certains : je perdurais dans ce qui plait et pas forcément dans ce qui me plait.
Mais dans mon cas, il peut se passer une période plus ou moins longue pour trouver un autre sujet. Mais le suivant était en germe en moi depuis les deux dernières années du thème Africain : je voulais travailler les masques et me centrer sur une représentation humaine. Quoi de plus naturel que de reformuler la représentation graphique des masques pour montrer les travers humains ? Enfin, pour moi, cela me paraissait évident.


jJ : Parlons de votre nouveau travail. Vous dites assez curieusement avoir voulu travailler sur des masques, africains qui plus est, pour vous centrer sur la représentation humaine. Une représentation en outre graphique, et non abstraite ou figurative. Pourquoi ce choix tout d’abord, ce double choix si j’ose dire, d’un graphisme qui trouve sa source dans le masque africain ?

Yves Cairoli : Après être passé par l’ étude de ces patchworks très colorés et offrant des possibilités de jouer avec les formes, les pictogrammes, les écritures imaginaires…, j’ai voulu me recentrer sur l’homme sans quitter le thème africain. La meilleure passerelle était pour moi le masque. Elément quasiment reconnu de tous, dans toutes les civilisations .De la Grèce antique… à nos jours, avec le détournement que sont les masques de carnaval. En dehors de sa fonction de rite, de représentation dans le domaine culturel, religieux et même politique, le masque a quasiment une double fonction : cacher les travers de l’âme humaine ou les dénoncer.

Lorsque j’écris une représentation graphique de ces masques, je reproduis ici l’avis de plusieurs confrères peintres qui me disaient que je n’étais plus dans la peinture mais dans le pur graphisme. Certainement , à cause de mon goût prononcé pour le trait, le dessin.

Quant à l’abstrait et le figuratif, les toiles sont lisibles et représentent dans une espèce de "néo figuratif" des personnes à la fois reconnaissables et universelles. Une espèce de travestissement de l’homme.

Je trouvais aussi un côté mystérieux, obscur, étranger, ridicule, pathétique, expressif… dans ces masques africains et autres. Ils traduisaient pour moi tout ce dont j’avais besoin pour transcrire les travers de l’âme humaine.

Si je reviens au graphisme de mes toiles, j’ai voulu mêlé à la fois modernité, par l’aspect quasiment robotique et industriel du dessin, et une certaine forme d’art brut.

Pour cela j’ai donc choisi dans un premier temps le noir et blanc et par la suite des couleurs "Terre" qui me permettaient d’accentuer les détails.

Dans un premier temps, le parti-pris était de figer mes personnages dans une attitude classique de portrait hiératique (de face, de profil droit et gauche), comme des portraits de famille. J’ai par la suite dessiné les personnages en plan ceinture, américain, puis en plan général.

Les masques anthropomorphes me permettent de souligner le "bestiaire" que représente notre humanité. Ils ont pour fonction de dénoncer la plupart des tourments, des tares, des errances, des souffrances de l’homme quel que soient sa religion, son origine, ses idées politiques…

 

image : femme muette acrylique sur toile/ 40x40/2008.

Yves Cairoli, né en 1960. Autodidacte. Ne connais pas la date exacte à laquelle il a commencé à dessiner. Avant de savoir lire et d’écrire probablement ! A été progressivement illustrateur dans une revue de citizen-band , ouvrier sidérurgiste, puis certifié de Lettres Modernes. A commencé la peinture à l’âge de 22 ans. A participé à de nombreuses expositions collectives et personnelles en France et en Belgique… Principales expositions : Galerie Schèmes à Lille, Galerie Art Place à Lille, Galerie d’Halluin à Cassel, Galerie Begard à Douai,Galerie Natascha, à Knokke le Zoute, etc. …

http://www.artmajeur.com/yvescairoli

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23 mars 2011 3 23 /03 /mars /2011 06:55

 

 

 

Espion_a_la_solde_des_pays_occidentaux.JPGjJ:  Vous insistez beaucoup sur le caractère instinctif de votre démarche, sur votre spontanéité d'écriture. Je ne crois pas du tout qu'il puisse exister quelques chose comme un instinct, surtout dans le champ de la création artistique. Rien de moins spontanée que les poèmes de Rimbaud, qui dès douze ans avait mémorisé et intégré toute la prosodie française, latine, grecque, finissant en apparence par écrire d'instinct, quand ce n'était au fond qu'au terme d'un long travail réfléchi et construit sur l'art poétique et ses pratiques. Mais certes, un long travail réfléchi ne signifie pas pour autant une création consciente, ni moins encore omnisciente. Dans une autre optique, si je puis dire, rien ne paraît plus évident que le regard que l'on porte sur le monde, ce travail banal et de tous les instants de l’œil face à la réalité. Mais toutes les études montrent que rien n'est moins construit que la vision : le schème visuel non seulement se double d'un schème cognitif qui relève entre autre de la culture visuelle à l'intérieur de laquelle nous avons appris à voir le monde, mais se transforme sous l’évolution de cette culture –et du travail des peintres. Pour le dire autrement : je vois la réalité du monde, au sens strict, comme mes grands-parents ne la voyaient pas, et mes petits enfants verront, au sens strict et physique du terme encore une fois, un monde que je n’aurai pas vu, même s’ils vivent là où j’ai vécu, et en disant cela, bien sûr, je fais abstraction des transformations mécaniques du monde, des lieux, etc. ... Si vous lisez les textes grecs de l'Antiquité, pour donner un autre exemple, vous y découvrirez que la couleur bleue n'existe pas, n'est pas identifiée comme telle, n'est pas nommée. Autre chose existe, mais qui n’est pas bleu dans la vision que nous en avons aujourd’hui. Ce sont ces constructions cognitives qui m'importent et qui, me semble-t-il, façonnent une partie du travail du peintre : Van Goh ouvrait notre vision à des expériences visuelles nouvelles, qui décachetaient littéralement notre vision. Qu'il soit difficile d'en démonter les raisons et les causalités, ça, je vous l'accorde bien volontiers ! On peut toutefois opérer à des repérages, étudier patiemment comment se construit, dans votre cas, l’africanité picturale. Ces fameux invariants, signes et systèmes qui donnent à penser qu’il s’agit de l’Afrique… Car s’il y a de l’africanité dans votre travail de plasticien, d’où vient-elled onc ? Il y aurait une identité plastique africaine ? Mais qu’est-ce qui la dénote, quels en seraient les marqueurs ? Le spectre des couleurs convoquées ? Les formes en un certain assemblage ? Ces diagonales qui coupent la surface ? Quoi de cette africanité dans le rapport surface-support en particulier, tout comme dans le rapport fond-forme, dans la localisation de la couleur, etc. ? Cette identité visuelle reconstruite a posteriori engage le regard et notre regard sur l’Afrique. Or le plasticien paraît l’observateur idéal pour répondre de cette identité, vraie ou fausse, réelle ou supposée, inscrite au demeurant ou non dans une histoire esthétique à la mesure d’un continent tout entier, rien moins que cela, et par delà l’histoire, révélant des invariants formels. Mais quels seraient ces invariants ? Comment en outre avez-vous travaillé depuis votre atelier, puisque vous n’êtes pas allé en Afrique ? Qu’est-ce que cela voulait dire dans ces conditions, l’Afrique, visuellement, quand ce visible de l’Afrique n’aura été construit, en partie du moins, qu’à partir d’un lisible fictionnel (Jules Verne dites-vous), ou des carnets de voyage de Monfreid ? Que veut dire travailler picturalement à partir d’œuvres littéraires ?

Yves Cairoli : La réponse à la question de l'africanité dans mon travail sera difficile, ardue, quasiment impossible. Je ne puis y répondre. Les visiteurs pourraient vous le dire. A ce propos : lors d'une expo "cultures du monde" à laquelle j’avais été invité, des Africains de passage avaient cru que mes tableaux avaient été réalisés par un africain car j'avais, selon eux, traduit parfaitement l' Afrique. J’avais pour ainsi dire capté l’esprit de ce continent où je n'ai jamais mis les pieds… Les propos de ces visiteurs m'ont été rapportés par l'organisatrice de la manifestation. Je n’ai pas pu discuter directement avec eux. J'aurai bien aimé savoir ce qu'ils entendaient par là. En tout cas, j'ai pris cela comme un compliment pour mon travail, que je voulais honnête. Mais si je cherche à creuser un peu, il me semble que plastiquement, ce qui dénoterait l'africanité serait le choix des couleurs (primaires ou terres et ombres), l'assemblage des motifs construits en patchworks colorés, etc. ...Mais je ne peux vous répondre sur l'identité de cette africanité. Je ne sais pas si elle est vraie, si elle fausse… Au fond, elle est moi. C'est une intériorisation d'informations. C'est en quelque sorte mon Afrique ! J'ai essayer de capter une image africaine à partir des recherches dont je vous ai parlé , avant de les reformuler à ma façon, avec ma technique. Cette démarche ne s'inscrit pas dans une histoire esthétique.

 

Yves Cairoli, né en 1960. Autodidacte. Ne connais pas la date exacte à laquelle il a commencé à dessiner. Avant de savoir lire et d’écrire probablement ! A été progressivement illustrateur dans une revue de citizen-band , ouvrier sidérurgiste, puis certifié de Lettres Modernes. A commencé la peinture à l’âge de 22 ans. A participé à de nombreuses expositions collectives et personnelles en France et en Belgique… Principales expositions : Galerie Schèmes à Lille, Galerie Art Place à Lille, Galerie d’Halluin à Cassel, Galerie Begard à Douai,Galerie Natascha, à Knokke le Zoute, etc. …

 images : espion à la solde des pays occidentaux: acrylique sur toile/60x60/2008

http://www.artmajeur.com/yvescairoli

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22 mars 2011 2 22 /03 /mars /2011 07:43

femme-baleine.jpgjJ : Une difficulté quant aux images : sur le net, toute la matérialité des œuvres a disparu bien évidemment, s’il y en a une…

Yves Cairoli : Il est vrai que sur le net toute matérialité est gommée. Ces tableaux (toiles ou bois/ Novopan marine) ne sont pas travaillés en épaisseur, ni en effet de matières comme le pratiquent certains autres peintres. Pas d'effets d'alternance rugosité / douceur. Je peins à l'acrylique de façon très lisse. Au toucher, cependant, on ressent les différentes manières d'aborder chaque partie distincte des patchworks : par grattage, par ajout de couleurs, par projection, par l'utilisation de couteaux et de spatules de maçons ou de peintres de bâtiments. Il n’y a pas forcément de jeux de matières mais plutôt de couleurs, ou entre les formes et les sujets ( vignettes figuratives, formes abstraites, pictogrammes, masques africains déformés ou retravaillés). L'un des principaux plaisirs dans cette recherche était d'équilibrer volumes et couleurs ( notamment sur les toiles ne contenant que des couleurs de terres).

 
jJ : Cette prévention mise à part, au fond ma première interrogation porterait sur l’intention : qu’est-ce que travailler sur un "thème" africain ? Comment l’Afrique pourrait-elle devenir un "thème" pictural ? Qu’entendre par là ? J’ai à l’esprit la transposition possible d’un tel travail : à quoi ressemblerait un "thème européen" dans l’esprit d’un plasticien américain par exemple (du Nord ?, du Sud ?) ?…

Yves Cairoli : L' Afrique comme thème pictural ?… Je dirais plutôt "L'idée que se fait un peintre de l'Afrique" comme thème. Cette idée m'est venue progressivement. Comme beaucoup de peintres, je suis très instinctif. Je stocke mentalement une quantité d'images, d'impressions qui pourront me servir par la suite. Le déclencheur a été d'abord littéraire, lecture de jeunesse, Verne, De Monfreid, des BD comme Corto Maltese... Ces lectures ont été enrichies par des documentaires, des films, des musiques, des études de tissus, d'Art brut africain… Seuls les masques ont été étudiés attentivement pour mieux les détourner, les déformer ou les reformuler. Je ne prends jamais aucune note, je laisse macérer toutes ces infos. Elles imprègnent mon esprit et quand je suis prêt, je les recrache sur la toile de façon instinctive -surtout la première partie de ce travail. Les patchworks étaient en revanche beaucoup réfléchis, car il fallait équilibrer formes et couleurs.

 

jJ : Comment avez-vous exploré ce thème ? Comment et à partir de quels matériaux, avez-vous construit cette esthétique africanisante ?

Yves Cairoli :  Il y a beaucoup de spontanéité dans mon travail. Je ne veux pas dire qu'il n'y ait pas de réflexion, mais celle-ci semble s'intégrer automatiquement au geste. En un mot, je sens plus les choses que je ne les exprime.

 

Yves Cairoli, né en 1960. Autodidacte. Ne connais pas la date exacte à laquelle il a commencé à dessiner. Avant de savoir lire et d’écrire probablement ! A été progressivement illustrateur dans une revue de citizen-band , ouvrier sidérurgiste, puis certifié de Lettres Modernes. A commencé la peinture à l’âge de 22 ans. A participé à de nombreuses expositions collectives et personnelles en France et en Belgique… Principales expositions : Galerie Schèmes à Lille, Galerie Art Place à Lille, Galerie d’Halluin à Cassel, Galerie Begard à Douai,Galerie Natascha, à Knokke le Zoute, etc. …

femme  baleine : acrylique sur toile/40x40/2011
http://www.artmajeur.com/yvescairoli

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19 novembre 2010 5 19 /11 /novembre /2010 07:32

muzaferblog.jpgjJ : C’est quoi pour vous, la tâche du traducteur ? Voyez-y clairement une référence en la matière au texte superbe de Walter Benjamin !

Pierre Chopinaud : Je crois que la théorie doit suivre la pratique. Je n’ai pas lu de théorie de la traduction ni avant ni pendant ce travail. J’en ai lu après un peu pour vérifier certaine chose, certaines intuitions, des textes de linguistique aussi. Je fais moi-même en quelque sorte la théorie de ma pratique, disons, sur le champs, en découvrant des sortes des lois à mesure que j’avance que je ne généralise pas, mais systématise un peu au cours de l’avancée du chantier. Ces lois définissent une sorte d’idéal de ce qu’il faudrait faire ou arriver à faire, mais l’idéal a toujours tendance à s’écarter du réel. Ainsi je me fais une sorte de théorie pragmatique qui consiste plutôt des notes sur ce qu’il se passe tandis que le chantier avance, une sorte de carnet d’exploration. Mais je connais ce texte de Benjamin, qui semble lui-même un commentaire sur une pratique, et je m’accorde assez avec le privilège qu’il accorde, dans mon souvenir, à la forme sur le sens, et avec la recherche qu’il fait d’une sorte de métalangue messianique qui serait la langue propre de la traduction. Une langue inaudible et invisible et pourtant manifeste dans le passage du traducteur.

 

jJ : Comment travaillez-vous sur la phrase française des poèmes de Muzafer Bislim ? Que cherchez-vous à donner, à faire entendre, saisir, comprendre ? Comment se travaille cette matière poétique, vous qui l’entendez dans les deux langues en fait ? Et à quoi cela amène-t-il ? A retravailler une pratique poétique ? Et entre l’oral et l’écrit, où serait sa place ?

Pierre Chopinaud : Je fais d’abord une première traduction du son et du rythme seuls. Je ne pouvais pas d’abord faire bien autrement puisque le sens m’était complètement opaque et que sa reconstitution supposait un travail de déchiffrage très long. Donc je transcrivais dans des phrases françaises l’effet que produisais sur moi, ce que m’évoquait la sonorité de la langue, de façon très musicale. Cette première phrase française devait indiquer la couleur, l’atmosphère de la phrase finale. C’est donc bien la matière de la langue qui prime dans ces traductions. Puis, le sens déchiffré, je le réinjectai dans la phrase en m’efforçant de garder la base matérielle de départ : rythme et son.

Après le français a ses propres lois, et ces lois rythmiques, mélodiques, m’entraînaient dans certaines directions qui n’étaient pas forcément dans l’original, des lignes plus douces, plus mélodieuses.

Il y a une sorte d’oralité qui se dégage de l’écrit, bien que le texte soit silencieux, sa musique doit être entendue. La pratique poétique est donc intermédiaire.

 

jJ : Où en êtes-vous de sa publication en France ?

Pierre Chopinaud : Des textes sont parus en traduction dans plusieurs revues importantes. J’attends à présent le manucrit d’un roman sur lequel il travaille depuis plusieurs années, qu’il est en train d’achever, en langue Macédonienne, pour le traduire, et m’occupper de sa publication.

 

entretien 1 : http://joel.jegouzo.over-blog.com/article-entretien-avec-pierre-chopinaud-traducteur-de-muzafer-bislim-1-5-61001467.html

http://joel.jegouzo.over-blog.com/article-muzafer-bislim-langueur-angor-60933804.html

image de Pierre Chopinaud, collection personnelle du traducteur, la maison de Muzafer Bislim

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18 novembre 2010 4 18 /11 /novembre /2010 07:30

Tradmuzafer4.jpgjJ : C’est désormais, semble-t-il, une langue qui, aujourd’hui, paraît surgir entre vous et Muzafer Bislim , ou plutôt dans ce va-et-vient vers un ailleurs à cette langue, le français en l’occurrence. Et tenez, le fait que ce soit la langue française, son interlocutrice, la féconde-t-elle d’une manière singulière ? Et quelle serait alors cette singularité, si tant est qu’il soit possible de la définir ?

 

Pierre Chopinaud : La langue qui a surgi entre nous, je ne la connais pas, et je crois qu’elle n’existe pas. P as à la manière d’une langue que l’on parle, que l’on lit, que l’on écrit. C’est difficile à expliquer. Il n’y a pas de langue dans laquelle nous conversons, lorsque nous sommes ensemble ou au téléphone. Je veux dire pas de langue nouvelle. Et finalement nous conversons très peu. Mais lorsque nous le faisons, nous parlons dans le rromani courant de Macédoine. Je veux dire que cette langue qui est traversée par la traduction, elle n’est ni dans le rromani, ni dans le français, elle n’est pas même visible, et elle n’est pas non plus entre nous, mais entre les langues elles-mêmes. Elle est peut-être le négatif de ce qui est visible ou audible des deux langues. C’est le passage entre les langues, qui est comme un travail de la langue elle-même, dont nous n’avons été que des vecteurs, des conducteurs au sens physique. Je crois que les langues charrient leur Histoire vivante et bougent avec l’ensemble de leur Histoire, qui est l’action sur elles de tous ceux qui les ont parlés, les parlent et les parleront. C’est en fin de compte une affaire très collective, d’où la présence des morts que j’évoquais plus haut. Car les morts vivent d’une matière particulière dans la langue, il y a beaucoup de fantômes. Pas les fantômes des écrivains. Les fantômes des peuples. Je crois que ce qui a surgi entre nous a beaucoup à voir avec les morts.

Mais pour revenir à la question. Le français, que Muzafer Bislim ignore, n’agit pas du tout sur sa propre langue. Il l’écoute parfois. Mais le va-et-vient dont vous parlez je suis seul à le faire.

 

jJ : Pourriez-vous nous dire aussi comment cette langue influence votre propre langue, le français, et comment en retour ce français la féconde ? Et de quelle langue s‘agit-il au fond, je veux dire : littéraire ou autre, parlée ou écrite… En disant cela j’ai en tête Saint Paul, inventant le christianisme dans les catégories du grec des marchands, et non celui des philosophes, qu’il maîtrisait pourtant aussi bien ! Et en même temps, j’ai à l’esprit les problèmes posés par une traduction menée dans les années 20, en Pologne : celle de Rabelais, par un collectif d’écrivains polonais, qui mirent dix ans à l’achever. Un travail monumental, qui féconda et la langue polonaise et sa littérature. La critique polonaise savante explique ainsi que l’œuvre d’un Gombrowicz, qui allait naître quelques années plus tard, n’aurait pas été possible sans cette traduction, qui bouscula les cadres de la pensée et de la littérature nationale. Au point même que, de fait, sur le plan de la grammaire comme de l’orthographe, elle aboutit à une réforme du polonais. Je pense également, et encore, pour ce qui est des conséquences et de ce à quoi le travail d’un traducteur peut engager parfois, à cette première traduction justement, du grand roman de Gombrowicz, Ferdydurke, opérée vers le français à partir de l’espagnol et non du polonais (Gombrowicz était en exil en Argentine) -elle fut concrètement la première traduction de Gombrowicz en France. Et combien cet effort permis à Gombrowicz d’approfondir sa propre création littéraire.

 

Pierre Chopinaud : Si cette langue qui a surgi, comme vous le dîtes, et que je définis un peu négativement comme la présence des morts dans la langue, influence, pour moi, le français, c’est en révélant le mouvement, ou plutôt les mouvements, qui le traverse. Le mouvement de l’Histoire de la langue sur la langue actuelle et son devenir, et la pression de cette Histoire, la poussée du passé sous la surface du présent. Dans la traduction du Rromani au français, j’ai essayé de mettre le français dans l’état de fragilité, d’incertitude où est la langue Rromani. Pour cela, j’ai fouillé l’origine du français et tenté de faire affleuré cette origine, c’est-à-dire son impureté. Et j’ai parcouru par des lectures tout le temps qui sépare cette origine, origine sans fond, bien sûr, puisque le français s’enfonce avec le temps dans d’autres langues. J’ai parcouru donc le temps qui sépare cette origine de notre présent, cette Histoire et j’ai perçu donc la multitude de mouvements qui traversent la langue, ses sédiments, j’ai perçu surtout sa non fixité, sa faculté de se transformer sans cesse, aux endroits les plus inattendus, aux plans les plus inattendus, son aspect accidentel et accidenté, aléatoire, son inculture aussi en quelque sorte.

J’ai tenté de la mettre en tout cas en l’état où elle menace de se délier, se déliter, de se décomposer, se démembrer et où ses membres tiennent pourtant par une sorte de force d’attraction imperceptible et incompréhensible qui peut être le lieu du sens. Le blanc du sens qui se forme entre le noir des inscriptions et qui est une chose qui se manifeste d’elle-même, comme le troisième terme d’un rapport. Un peu comme la théorie du montage du cinéaste Eisenstein. C’est la pression de cette Histoire sur chacun des mots de la langue qui me faisait éprouver la menace de son explosion interne.

Je crois ce que je cherchais avec ces traduction c’est d’éprouver cet état de fragilité du verbe, cet état où l’on atteint le voisinage de son origine possible, où il menace d’exploser, de ne pas exister. Sans doute y a t’il là un rapport encore avec la mort.

En pratique, j’ai essayé de composer avec des éléments du français issus du plus grand nombre de plans possibles : des différentes époques, des différents lieux, et des différentes classes, avec parfois des combinaisons entre les différents plans à l’intérieur d’un même mot afin d’utiliser un mot qui aurait pu exister à un moment où en un lieu du français, mais qui par accident était jusqu’ici resté dans le champs du possible.

Pour ce qui est du Polonais à l’épreuve de Rabelais, sans doute la confrontation des langues fait entrer dans l’une par l’autre des catégories encore inouïes, des possibilités demeurées à l’état virtuel, la langue d’accueil finalement n’accueille peut-être rien d’autre qu’une sorte de conflagration où elle se retourne sur-elle même, s’ouvre, se plie, s’étire, mute, faisant apparaître de nouvelles possibilités, oui...

  

 

entretien 1 : http://joel.jegouzo.over-blog.com/article-entretien-avec-pierre-chopinaud-traducteur-de-muzafer-bislim-1-5-61001467.html

http://joel.jegouzo.over-blog.com/article-muzafer-bislim-langueur-angor-60933804.html

image de Pierre Chopinaud, collection personnelle, notes de traduction de Muzafer Bislim. Avec l'aimable autorisation de Pierre Chopinaud.

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17 novembre 2010 3 17 /11 /novembre /2010 17:38

muzafer3.jpgjJ : A vous entendre, Muzafer Bislim serait le créateur d’une langue nouvelle, "pour un peuple à qui elle manque", affirmez-vous. Comment diable cette langue pourrait-elle manquer aux peuples Rroms tout d’abord ? Ou alors, qu’est-ce qui, dans son usage, serait venu à manquer ? Pouvez-vous nous expliciter par ailleurs ce travail entrepris par Muzafer Bislim ? Ce lent déchiffrage, l’invention d’un vocabulaire qui n’existait pas, etc. Vous évoquez ces mots construits plutôt que rétablis, à partir d’un vieux lexique rromani dont il se demandait même s’il était seulement fiable…

 

Pierre Chopinaud : La langue manque. Muzafer Bislim a commencé d’écrire des textes poétiques dans sa jeunesse en Serbo-Croate, la langue majoritaire, la langue officielle de la Yougoslavie d’alors. Or cette langue possède une tradition littéraire, administrative, politique. Elle est en quelque sorte prête à un tel usage. Il a lu également de nombreux textes de la littérature universelle en traduction dans cette langue. Puis, à un moment donné, il a éprouvé la nécessité d’écrire dans la langue Rromani. De traduire ses textes déjà existants en Rromani, puis d’écrire directement dans sa langue maternelle. C’est là qu’a commencé à proprement dit son "œuvre". La langue Rromani, n’a jamais été la langue d’un Etat. Or l’écrit a beaucoup à voir avec l’organisation d’un peuple en Etat. Sans doute a-t-il commencé par la nécessité de faire des registres, d’enregistrer des nombres, nombre d’hommes, de bêtes, de terre cultivables etc. … C’est une langue dont les locuteurs sont dispersés et partout en situation de minorité, et du fait de cette situation minoritaire, politiquement menacés. La langue elle-même est sous la menace. Elle a d’ailleurs par exemple été interdite au XVIIème siècle en Espagne. La police mutilait oreilles et langue de ceux qui la parlaient. Les organes de sa circulation. Et cette interdiction a éradiqué la langue Rromani dans ce pays. C’est pour ça que les gitanos d’aujourd’hui ne la parle pas. Bien qu’un mouvement récent de reconquête de la langue ait émergé là-bas ces derniers années. Cela rejoint ce que je disais un peu plus tôt. L’état de la langue est à l’image, ou plutôt est consubstantiel de l’état politique des corps : des membres coupés, des mutilations, le Rromani en est plein, il est plein de ces trous qui sont des amputations, des amputations infligés par les pouvoirs majoritaires dans l’Histoire. Ils sont les traces sanglantes des coups portés par ces pouvoirs. La langue, pour qui que ce soit, et quelle qu’elle soit, n’est pas un médium neutre, elle n’est pas un moyen de communication. Il n’y a que la langue des journalistes, des publicitaires, de la communication politique, qui le soit. La langue est sans doute le vivant dans la chair, une chair sans langue est de la viande, de la chair morte, un temps, puis de la chair pourrie. Ainsi la langue actuelle ou la réduction dans l’espace publique de la langue à la communication, à la transmission de signaux, est le signe ou l’agent d’un dépérissement de la vie dans les corps qui circulent dans cet espace. Son symptôme extrême est la prolifération de la pornographie. L’Italie d’aujourd’hui est très exemplaire à cet égard. Prenez la langue de la Divine Comédie et celle des Hommes politiques actuels, vous verrez dans l’écart le mouvement d’affaissement d’une civilisation.

 

 D’une certaine façon la langue manque toujours, à tous.

 

 Mais dans le cas précis de la langue Rromani et de ce qu’a entrepris Muzafer Bislim, ce qu’il manque, mais est-ce un manque ? C’est donc une tradition, littéraire, politique. Un corpus. Il a pour matière une langue qui a été peu, voire pas écrite. Ainsi même la graphie fait défaut. D’où son écriture manuscrite, lente, où chaque lettre est dessinée méticuleusement et répétée chaque fois selon un dessin identique, comme si une menace pesait sur le signe même, comme s’il menaçait de s’effacer, d’être brouillé, comme si à chaque coup il était marqué pour la première fois. Et puis il y a les trous dont je parle plus haut, trous de lexique, trous de syntaxe qu’il faut combler. Dans le Rromani parlé en place de ces trous il y a des éléments de la langue majoritaire. Or il n’y a pas vraiment d’éléments disponibles pour combler ces trous. Il faut donc les trouver. Et Muzafer Bislim semble les inventer bien qu’il assure les avoir retrouvés par-dessous l’Histoire violente des servitudes du peuple Rrom qui les aurait effacés. Mais leur authenticité est invérifiable. Et la majorité de ces mots trouvés sont totalement ignorés de ceux dont le Rromani est la langue maternelle. Depuis de nombreuses années il consigne ce lexique dans un dictionnaire manuscrit volumineux.

 Pour la traduction, je travaillais avec un petit groupe d’amis du quartier. Nous déchiffrions les manuscrits dont le sens nous était à tous opaque. Nous partagions les mots connus des mots inconnus, les plus nombreux. Puis je me rendais chez leur auteur, la liste des mots inconnus en main, pour en vérifier avec lui leur sens dans ce dictionnaire.

 

entretien 1 : http://joel.jegouzo.over-blog.com/article-entretien-avec-pierre-chopinaud-traducteur-de-muzafer-bislim-1-5-61001467.html

http://joel.jegouzo.over-blog.com/article-muzafer-bislim-langueur-angor-60933804.html

image de Pierre Chopinaud, collection personnelle, un manuscrit de Muzafer Bislim. Avec l'aimable autorisation de Pierre Chopinaud.

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