Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
17 avril 2010 6 17 /04 /avril /2010 10:49

rimbaud-ado.jpgPierre Leroy fit l’acquisition de la huitième photo inédite de Rimbaud. Sur ses traces à Aden, le photographe Jean-Hugues Berrou démontra que la maison, prise depuis longtemps pour celle de Rimbaud, n’était pas la bonne… Et après ? Reste Rimbaud, et la manière dont il travaille encore notre imaginaire.

 

 

 

jJ : Comment devient-on le biographe de Rimbaud ?

Jean-Jacques Lefrère : Pour essayer de savoir ce qui se cache derrière le personnage. Cette curiosité se doublait chez moi d’un sentiment d’insatisfaction : l’histoire du rimbaldisme a montré qu’il n’existait pas un Rimbaud, chaque biographe présentant le sien. Or j’avais le sentiment que tout ce qui existait était partiel, pour ne pas dire partial. J’ai donc essayé d’avoir une démarche un peu différente, en faisant comme si tout ce que l’on savait pouvait être mis en doute. Ce qui m’a rendu un peu amer tout d’abord, parce que je me suis rendu compte que beaucoup d’éléments que je tenais pour authentiques ne l’étaient pas. Mon parti pris a alors été de me dire que je n’écarterais aucune information, mais qu’il me fallait les vérifier toutes. Et quand je n’avais pas de certitude, de le dire clairement.

 

jJ : Et son collectionneur ?

Pierre Leroy : Mes premiers centres d’intérêts ont été les Surréalistes et j’ai évidemment gagné leurs grands ascendants. Et puis, à partir du moment où l’on commence à collectionner - et là je crois que le collectionneur rejoint le biographe -, il y a une intense curiosité qui se lève. La sensibilité est complètement à l’affût, on pressent, on se met sur des pistes. Il y a tout un travail sensitif qui se fait jour…

 

rimbe2-2.jpgjJ : Dans votre travail photographique, ce qu’on attendait, c’était une vérification, avec un avant et un après. Mais le livre est autre chose.

Jean-Hugues Berrou : Je ne voulais pas de ce rapport à la vérification, qui est souvent le rapport de la photographie à l’événement. Certes, ce jeu de l’avant-après n’y est pas totalement proscrit. Mais il ne fallait pas inscrire toutes les pistes dans ce principe d’ordre. Vérifier que le monde existe encore, que le volcan est toujours là... Je voulais d’autres dimensions : j’étais parti moi-même sur des fausses pistes dans mon premier voyage, je voulais représenter ces flottements de la recherche. Certes, il fallait vérifier que l’hôtel «Rambow» n’était pas la maison Rimbaud. Un petit travail d’enquête sur les photos de l’époque m’a permis de le découvrir. Mais je voulais jouer aussi avec les formes imaginaires qui structurent notre mémoire de Rimbaud. Ou reconstruire les conditions de notre regard sur lui. Dans le titre, il est fait mention d’un homme et d’un lieu. Mais le premier visage de l’album apparaît tardivement, dans une progression qui annonce la photo du groupe.

 

jJ : Dans votre biographie, on perçoit une rupture avec le schème des trois années de génie…

J.-J. L. : Après la fulgurance de ce génie, on était tenté de se dire qu’il ne pouvait s’arrêter que d’une manière aussi brusque. Il est probable qu’en réalité cela a été beaucoup plus progressif. Ce renoncement à la poésie a sûrement été une épreuve pour ce jeune homme qui avait sacrifié beaucoup de lui-même pour devenir poète. Au moment où il abandonne l’aventure poétique, il songe à passer son baccalauréat. Peut-être pour redevenir l’intellectuel auquel il avait renoncé…

 

rimbe-biographie.jpgP. L. : En Afrique, Il a des ambitions… Et je me demande… On a beaucoup parlé des rapports de Rimbaud avec sa mère, mais est-ce que ce faisant il n’a pas voulu marcher sur les traces de son père qui avait eu la charge de l’organisation civile d’un département ?

 

J.-J. L. : Oui, à ce moment il demande à sa mère de lui envoyer le Coran traduit par son père, et les papiers arabes de ce dernier. Ce n’est pas innocent en effet.

 

P. L. : Plus tard il regrettera de n’avoir pas eu un fils, dont il aurait aimé faire un ingénieur.

 

jJ : Vous ne voyez pas de grand écart entre la figure du poète et celle de l’ingénieur ?

P. L. :Il y a la même poésie du départ...

 

J.-J. L. : Il est incontestable qu’il a toujours eu une volonté scientifique d’apprendre.

 

J.-H. B. : Il fait venir un appareil photographique... C’était l’époque des premières explorations : il effectua quasiment un travail d’explorateur…

 

P. L. : Qui a d’ailleurs donné lieu à une contribution de sa part à plusieurs sociétés de géographie.

 

J.-H. B. : Et puis, dès qu’il a maîtrisé un peu la photo, cela ne l’a plus intéressé.

 

J.-J. L. : C’est la caractéristique de sa vie, qui a été une suite de tentative poussée plus ou moins loin. C’est peut-être aussi le cas, pourquoi pas, de la poésie ? Qu’aurait-il écrit s’il avait continué ? La poésie est au fond une tentative partiellement réussie, partiellement ratée, puisque stoppée à un moment donné. Il n’a pas continué et cette suite de tentative qu’il pousse plus ou moins loin est fascinante, parce qu’on est en train de définir un personnage qui rate sans arrêt, ou qui ne va pas jusqu’à l’achèvement.

 

Partager cet article
Repost0
12 mars 2010 5 12 /03 /mars /2010 08:10
Ki_no_Tsurayuki_2.jpgLE VOYAGE EST-IL LE VRAI LIEU DE L’IMAGE ET DE LA LITTERATURE ?
COMMENT LE THEMATISER A PARTIR DE L’EXPERIENCE JAPONAISE ? (2/2)

Diplômé de l’université de Kéio,  ancien élève de Susumu Ohno, spécialiste de littérature japonaise médiévale, Ryozo Hiyama,  linguiste, sociologue, a intégré le groupe de recherche «Morphologies», de l’EHESS.






jJ : Le voyage est-il le vrai lieu de l’image ou de la littérature ?
Ryozo Hiyama : Il existe une littérature écrite en langue Kana, système japonais basé sur 50 syllabes phonétiques, qui s’est développée très tôt à côté du système chinois, intégré comme écriture du pouvoir et des hommes. Or le premier texte écrit en Kana est un récit de voyage. Ecrit au Xe siècle par Kino Tsurayuki, il l’a été sous un pseudonyme de femme : les femmes n’avaient pas le droit d’écrire dans l’idéogramme chinois. Cette écriture a donc trouvé l’une de ses premières grandes expressions dans le récit de voyage d’un homme déguisé en femme… Certes, avant l’écriture "kana", le recueil de Manyôshû,  compilé au début du VIIIe siècle, évoquait déjà le voyage. Mais associé à la privation : «J'ai laissé ma femme chez moi /  abaissez la montagne / car je veux voir ma femme».

jJ : Mais pourquoi justement un récit de voyage ?
Ryozo Hiyama : Dans ce type de récit, la question de la perception est au centre. Il n’y a pas de conceptualisation : Tsurayuki ne fait pas œuvre de géographe, il s’inscrit dans la perception du moment. On ne peut construire le concept tant qu’on est en contact avec l’inconnu. Car cet inconnu n’entre pas dans le système du concept, qui se construit dans la familiarité, donc dans l’après-coup du retour. À l'époque où Tsurayuki écrit son journal de voyage, qui décrit le retour à la capitale Heian (Kyoto), une autre œuvre littéraire liée au voyage fut écrite, en kana aussi, vers 905 : "le conte d'Isé". Son héros, Ariwara Narihira, issu de la famille impériale, est écarté du pouvoir. Son voyage commence ainsi : «Il était une fois un homme qui avait décidé de partir en voyage vers l'Est, loin de la capitale, considérant son existence comme inutile.»  Il met en scène le paradoxe de la distance : plus il s'éloigne de la capitale, plus est présente son image. Présence imagée produite par l'absence du réel. Ce décalage entre distances objectives et subjectives n'est-il pas à la fois le propre de l'image et celui du voyage ?

jJ : Et le lien avec la littérature ?
Ryozo Hiyama : C'est aussi sans doute ce paradoxe qui nourrit la littérature japonaise. Il s'agit toujours de privation, le fond nostalgique du voyage est inchangé. Mais à l'époque de Manyôshû, l'absence restait absence, alors que chez Narihira, l'absence est présence sur un mode imaginaire. Notre héros compose d'ailleurs le poème d'un amour avorté : "La lune se cache : le printemps n'est plus le printemps d'autrefois, alors que moi, je reste inchangé." Mais le moi de Narihara est-il réel ? N'a-t-il pas inventé le moi inchangé en image ? Ce paradoxe fut reconfiguré au XVIIe siècle par Bashô, qui introduit le quotidien et l'historicité dans le voyage, pour inventer un autre paradoxe : l'éternel dans l'éphémère du quotidien. Le voyage devient la vie : la richesse comme effet de la privation. Or une nouvelle image du voyage est introduite au XVIIIe siècle : touristique si l’on peut dire -ou profane. On y pense moins en termes de privation que de richesse des spécificités régionales. Ainsi, le thème du voyage n'est pas seulement lié à la gestation de l'écriture japonaise : il revient toujours  avec le polymorphisme qui lui est propre. Je serais ainsi tenté de parler de l'éternel retour au voyage.
--Propos recueilli par joël jégouzo--.

Images : Kino Tsurayuki, tirée d’une série de peintures des « 36 poètes immortels », anonyme, Xème siècle, Musée Guimet, Paris.
Ki no Tsurayuki (紀貫之), 872 - 945. L’un des plus important rédacteur du Kokin Wakashū.
Partager cet article
Repost0
11 mars 2010 4 11 /03 /mars /2010 09:24
basho.gifDiplômé de l’université de Kéio,  ancien élève de Susumu Ohno, spécialiste de littérature japonaise médiévale, Ryozo Hiyama,  linguiste, sociologue, a intégré le groupe de recherche «Morphologies», de l’EHESS.






jJ : Comment thématiser la question du voyage à partir de l’expérience japonaise ?
Ryozo Hiyama : D’un côté il y aurait le voyage comme la recherche de son image dans un pays lointain, inconnu, qui n’est effectué bien souvent que pour confirmer cette image, et de l’autre, loin d’elle, la confrontation avec une réalité qui n’a pas encore d’image. Ce qui implique l’idée du chemin qu’on parcourt. En japonais il existe un mot pour cela : Tao Michi, qui signifie le chemin, mais comme lieu. Pour l’occident, le chemin n’est pas un lieu, mais le moyen d’aller d’un lieu à un autre. Différence énorme, puisque le moyen devient but au Japon. Du coup, ce qui importe, c’est de savoir comment marcher. Arriver à sa destination n’est pas important : le voyageur japonais ne marche pas droit, il zigzague : il vit le chemin.

jJ : Comment ?
Ryozo Hiyama : Matsuo Basho, poète «itinérant» du XVIIe siècle, voyageait pour écrire. Il pratiquait une poésie faite en groupe : le Maître commence, des disciples développent un thème proposé, le Maître poursuit en le changeant… Basho partait sur des sites connus et proposait d’affronter leur aura. Il construisait une tension entre cette image et ce qu’il vivait à ce moment, comme Autre de la temporalité. Basho a ainsi perçu l’infini autrement que Pascal ... C’est cela, le voyage : non seulement un déplacement dans un espace historique, mais une temporalité surgissant de côté. C’est quelque chose d’essentiel, ce rapport entre conscience de l’historicité et poids du moment du déplacement.

jJ : Vous établissez un rapport très net entre voyage et image…
Ryozo Hiyama : C’est à travers l’image que tout commence. L’image relie le connu à l’inconnu. Mais cette liaison se fait dans un clair-obscur. Ce n’est pas tout à fait clair parce qu’on ne connaît pas le lieu où l’on va, ni tout à fait obscur parce que sinon, on n’irait pas ! Entre l’image et le voyage il y a ainsi un certain isomorphisme, longtemps rejeté par la pensée occidentale.

jJ : L’occident n’aurait fait que projeter ses images sur des lieux visités ?
Ryozo Hiyama : La modernité a deux aspects : elle cherche la clarté et découvre le clair-obscur. Qu’elle réserve aussitôt à la poésie. Au XVIIIe siècle, Hiro Shige a dessiné Eido, la cité de Tokyo. Le tourisme est devenu une passion japonaise à la même période. Hiro Shige dessinait chaque quartier dans une sorte d’itinéraire touristique. Ce qui m’intéresse là, c’est qu’on assiste à la construction d’un point de vue, mais dans la liberté de ce que l’on voit. En occident on construit le concept de ce qu’il faut voir, au Japon, on façonne la perception. C’est une grande différence ! On indique dans le point de vue un cheminement possible du voir, mais pas ce que l’on voit. La mise en valeur de la perception au Japon ne pouvait que s’accompagner de la valorisation du voyage. En occident la question de la perception a été laissée dans la nature. En réalité, la perception est d’abord culturelle. Elle est à la fois culturelle et primitive. C’est cela que les japonais ont inventé : les techniques de perception, le faire percevoir comme on veut.
--Propos recueillis par joël jégouzo.--


Basho Matsuo (1644 ~ 1694), fut le premier grand poète de l'histoire du haïkaï (et du haïku). Il commença par écrire des hokkus, sur le mode de la plaisanterie, avant de leur attacher une plus grande importance et de se pencher sur l’esprit du haïkaï, sous l’influence Tchouang-tseu, « philosophe » chinois du 4e siècle av. J.-C., soutenant que la valeur véritable ne pouvait s’établir que dans l’inutile, sinon le futile.

Plan : la structure en spirale de Edo.
Partager cet article
Repost0
6 février 2010 6 06 /02 /février /2010 12:41
bac.jpgEditeur, Claire Paulhan accomplit un singulier travail d’édition, tissant la trame tout à la fois d’une vie littéraire disparue et celle d’un imaginaire constitutif d’une famille d’écrivains qui nous sont chers.


jJ : Vous avez publié le Journal de Fernand Bac, que peu de gens connaissent…
C. Paulhan : C’est un nom que j’avais rencontré en travaillant à l’édition du journal de Catherine Pozzi. Elle témoignait de son admiration pour lui. On l’avait complètement oublié, mais il avait été une figure importante du milieu littéraire français et une personnalité vraiment intéressante. Vieil européen, critique, journaliste, caricaturiste, architecte... Quelqu’un qui avait vécu plus d’un siècle : il est mort en 1952, après avoir fréquenté les cours impériales, puisqu’il était le petit-fils illégitime de Jérôme Bonaparte… Ses mémoires couvrent une période immense, des cours impériales à la guerre de 14-18. Puis dès 1919, et ce jusqu’en 39, il a tenu un journal. Ce qui m’a plu dans ce journal, c’est la qualité de la langue, la nostalgie de la réflexion. Bac est un grand diariste : le temps fuit et il en consigne la fuite en mêlant à ses souvenirs anciens des descriptions du jour présent. Il fallait vraiment redonner vie à ce personnage complètement proustien. Si Swann avait tenu un  journal, il aurait tenu celui de Ferdinand Bac ! D’ailleurs Proust a connu Bac.

hanri-thomas.gifjJ : Bac, Pozzi…Pourquoi cette génération ?
C. Paulhan : Je pense que c’est très lié à mon histoire personnelle, à mon grand-père, Jean Paulhan. Ce qui m’intéresse, c’est la mémoire du vingtième siècle, surtout celle des journaux intimes, sur lesquels on ne peut plus intervenir. J’aime aussi l’idée de contribuer à la redécouverte de quelqu’un, à lui restituer sa place. Lorsque j’ai publié Catherine Pozzi, personne ne la connaissait plus. C’était vraiment risqué mais son journal est une œuvre forte. Elle raconte ses exigences jamais récompensées, ses amours effroyablement pénibles et cela pouvait toucher les lecteurs. Et puis c’était un  personnage un peu mythique dans l’esprit des érudits, cette femme qui avait été tourmentée par Paul Valéry.

jJ : On peut imaginer que sur 20 ans, vous aurez publié tous les journaux intimes d’une famille littéraire…
C. Paulhan : Peut-être… Si le public continue à me suivre, si les libraires, etc. Oui, les journaux de cette génération se mettent en corrélation et forment une trame de plus en plus vaste. L’ensemble commence de prendre sens dans cette confrontation des journaux les uns aux autres.

jean.jpgjJ : Comment avez-vous procédé pour la publication de celui de Ferdinand Bac ?
C. Paulhan : Je me suis d’abord demandé si j’allais faire un  florilège de son journal ou si je devais tout restituer. J’ai préféré cette deuxième solution. Et je veux croire que je parviendrai à publier les vingt autres volumes !

jJ : Vous n’avez rien coupé ?
C. Paulhan : Quand je le fais, je l’indique. J’aimerais bien qu’il y ait une morale pour toutes les publications d’écrivains. Il faut que les gens sachent l’écart qu’il y a entre ce qui est imprimé et le texte manuscrit. Pour Pozzi, j’ai  coupé un certain nombre de répétitions. Mais je l’ai indiqué à chaque fois. J’en ai gardé aussi pour donner l’idée qu’elle commençait à ressasser à partir des années 30…

Propos recueillis par joël jégouzo.

Journal de Ferdinand Bac : http://joel.jegouzo.over-blog.com/article-33421610.html

Lien vers les éditions Claire Paulhan : http://www.clairepaulhan.com/

Partager cet article
Repost0
2 février 2010 2 02 /02 /février /2010 08:25
letter.jpgMédiéviste, Michael Clanchy avait publié sa biographie d’Abélard en 1997, à Oxford.
Elle fut immédiatement reconnue par la communauté scientifique comme une œuvre majeure, tant par l’originalité de sa méthode que la profondeur de ses vues.
Ce livre étonnant séduisit autant les spécialistes que tous ceux que l’histoire d’Abélard et Héloïse avait, à un moment ou un  autre et pour les raisons les plus diverses, passionnés.
Car il constituait non seulement une introduction brillante à la vie intellectuelle du XIIe siècle, mais aussi à la connaissance sensible d’une personnalité aventurière, engagée avec passion au service de la pensée.




jJ : J’ai été frappé par le fait qu’avec insistance vous avez fait d’Abélard une sorte de figure moderne du sujet. Le ton même de votre travail paraît relever du romanesque, me rappelant le roman d’Audouard. L’étude, elle, nous brosse en Abélard le portrait d’un sujet expérimentant presque malgré lui des procédures de subjectivation novatrices.
Michael Clanchy : Ai-je vraiment fait d’Abélard une figure moderne ? Oui, certainement. Je l’ai décrit comme une personne subjective proche d’un Kierkegaard. Abélard empruntait volontiers le «Connais-toi toi-même» (scito te ipsum), pour titre de son livre sur l’éthique. Mais je ne suis pas certain que cette sorte de personnalité consciente d’elle-même soit une révélation, au dix-neuvième comme au vingtième siècle. Le malentendu dans lequel on glisse à ce propos, à trop vouloir le constituer comme originaire de la subjectivité moderne, vient des idées de Burckhardt, qui fait commencer les temps modernes à la Renaissance italienne. De la Grèce ancienne à la culture romane, un profond sens de soi a été transmis très tôt à la Chrétienté, qui fut du reste re-médiatisé quelques siècles plus tard par le travail de Saint Augustin, l’auteur le plus fréquemment cité par Abélard. Par ailleurs, je ne crois pas avoir subi l’influence du roman de Monsieur Audouard, qui au contraire reconnaît s’être largement servi de ma biographie pour l’écrire. Il l’évoque du reste page 388 de son ouvrage, comme «LA biographie de référence». Son titre même, «Adieu, mon unique», reprend les mots de conclusion de ma biographie, et sont au demeurant d’Héloïse.

adieumonuniquejJ : Abélard logicien est-il précurseur de la Réforme ?
M. Clanchy : Abélard fut condamné par deux fois comme hérétique et lui-même s’est souvent trouvé en opposition avec la Papauté. Par extension, oui, on peut dire qu’il est proche du protestantisme, même s’il ne cessait d’affirmer les gages de sa plus absolue orthodoxie. Abélard appartient en fait à cette rationalité fondamentale du christianisme qui fait de lui un précurseur des Lumières du XVIIIe siècle, plutôt que du XVIe siècle Réformé. L’application de la logique à l’apologétique chrétienne était du reste assez commune aux XIIe et XIIIe siècles. Certes, Abélard est d’une certaine manière allé jusqu’au bout ce qui se levait là. Et pour autant que la Réforme porte en elle une rationalité dont le devenir va pleinement s’épanouir dans la philosophie des Lumières, alors, oui, on peut pointer dans sa pensée les modalités de ce qui va bientôt secouer le monde chrétien.

jJ : Votre méthode d’exégèse de textes encerclant la vie et la pensée d’Abélard, fait de votre travail un objet que je situerais volontiers entre le projet inaccomplie de Dilthey sur la biographie et la méthode de Luhmann…
M. Clanchy : Je dois avouer que je ne connais vraiment ni Dilthey ni Luhmann et que, certainement, je devrais me renseigner sur eux, tout comme quiconque veut s’aventurer dans un tel projet biographique. Cela dit, sans pousser si loin mon travail sur le plan, au fond, de la compréhension de la théorie du biographique, ma propre méthode a consisté à discuter les différents rôles qu’Abélard a joué dans sa vie et à décrire les cercles dans lesquels il les a joués. Vie pour le moins originale, si l’on veut bien en croire ce que Saint Bernard rapportait à son sujet. Mais j’ai été aussi fortement influencé par une description contemporaine d’Abélard, qui en faisait plus un «bouffon» qu’un professeur. Partir de là me contraignait à œuvrer d’une manière plus originale que je ne l’avais prévue.


Propos recueillis et traduits par --joël jégouzo--.

The Letters of Abelard and Heloise, M. Clanchy, Penguin Books, Classics, Revised edition april 27-2004, 384 pages, Language: English, 15 euros, ISBN-13: 978-0140448993.

Adieu, mon unique, de Antoine Audouard, Folio Gallimard, mai 2002, 466 pages, 8,20 euros, ISBN-13: 978-2070421831.
Partager cet article
Repost0
13 octobre 2009 2 13 /10 /octobre /2009 08:00
C’était à St Malo. Etonnants Voyageurs, toujours. La même année il me semble, Deniau dans une autre salle. En se retirant, la mer dévoilait un paysage morne, désabusé. A l’intérieur des remparts, journalistes et écrivains crapahutaient, se poursuivaient, les yeux rivés sur leur montre. Dégingandé, Jean Rollin promenait sa silhouette hauturière, lasse, amaigrie par un usage intempestif des champs de bataille.
Veston gris, tee-shirt noir, comment parler de la guerre ? De quels moments rendre compte quand il ne s’y passe à vrai dire presque jamais rien, ou bien que les obus s’ingénient à ne tomber que devant les caméras de CNN ? Son long imperméable fripé le distinguait de tous les autres participants. Quelque chose comme le négligé de la véritable élégance, ouvrant à lui seul l’abîme des malentendus dans lequel tombent presque tous les propos sur la guerre. Tel un dandy, Jean Rolin paraissait se tenir en perpétuel équilibre sur le bord d’un éprouvant destin. Dom Juan, sur le point de quitter éternellement sa propre scène, jetant sans cesse un dernier coup d’œil sur la salle tandis que vous lui parlez, toisant et se regardant voir, dans l’espoir de croiser l’hospitalité d’un regard féminin.
La presse, habituellement, rend compte des moments forts. C’est son métier. A la guerre comme au spectacle, il lui faut resserrer, recoudre, arrimer la fièvre à la fièvre.
Jean Rollin, qui a voulu donner du sens à ces viscosités égarées, offre le spectacle d’un homme effroyablement averti. Revenu de tout, ayant partout frôlé l’horreur, son allure construit le show d’un éternel moment fort, travesti d’ennui. Un personnage romanesque en somme.

La guerre serait donc littérature. C’est du moins ce que les écrivains affirment. L’irruption de l’exception dans les vies ordinaires, ouvrant soudain des horizons insoupçonnés. La guerre serait un décor, un thème qui se prêterait merveilleusement à l’élaboration littéraire. Toutes ces grandes émotions, imaginez un peu : l’amour, la mort, la peur, la peur surtout, tout ce que la vie peut offrir de meilleur parce que « vrai ». Il ne serait que d’observer ces apprentis combattants découvrant leurs nouvelles armes avec la joie des enfants déballant leurs cadeaux, pour se convaincre de la profusion des émotions qu’elle peut charrier. Un trésor, un magot que seul l’écrivain saurait ramasser.
Ou même : peut-être l’écriture de la guerre serait-elle la forme idéale du genre romanesque, de l’essai à la Vollmann au Journal intime. L’opportunité d’une grande œuvre. Peut-être à cause de cette difficulté à élaborer ce que l’on voit « vraiment » lorsque l’on est écrivain, plongé dans l’incertitude du jour qui passe, ailleurs, aveugle au lendemain que le réel ne manquera pas de faire surgir inopinément, loin de la clarté déserte de sa lampe.
Une situation qui renverrait à celle du combattant immergé dans le chaos de la bataille, incapable de s’y orienter, d’y comprendre quelque chose. La guerre poserait alors une sorte de défi que seul un romancier pourrait relever. Au regard aveugle du combattant, au regard myope des journalistes, elle opposerait le regard clairvoyant de l’écrivain, ou prétendu tel.

Songeons à Malraux, ne mettant les pieds en Chine que deux jours puis embrassant dans une vision sublime le sens du conflit qui s’y déroule, au point que Trotsky s’imagina pouvoir lui demander conseil… C’est d’ailleurs peut-être ce magistère d’opinion, que détenaient naguère les intellectuels, qui fascine aujourd’hui encore ceux qui font vœu de les lire.
Ou bien l’illusion de pouvoir embrasser enfin une totalité : l’anecdote et la question du sens, en ses fondements mêmes. Jean Rolin n’a pas dérogé aux règles du genre. Son journal de campagne nous promène sur les routes des Balkans en une sorte de déplacement tout à la fois attentif et précieux, moins celui d’un témoin que d’un regard s’offrant à la contemplation de ses lecteurs. S’il n’y a pas grand chose à voir, il reste au moins cela : la guerre comme forme idéale du récit de soi.
joël jégouzo--.

Jean Rolin, Campagnes, récit, éditions Gallimard, janvier 2000, 196p., EAN : 978- 2-070748456.
(photo jJ)

sur la Guerre dans le roman, voir l'article de Claude Mouchard :
http://bablogorrhee.blogspot.com/2007/06/claude-mouchard-tmoigner-de.html
Partager cet article
Repost0
12 octobre 2009 1 12 /10 /octobre /2009 08:13
C’était à St Malo, au cours du festival Etonnants Voyageurs. Je ne sais plus en quelle année. Une table ronde réunissait quelques grandes figures sur le thème «écrivains dans la guerre». Vollmann, voyageant d’une guerre l’autre, aurait aussi bien pu être de cette partie : les invités venaient débattre des rapports entre littérature et théâtre des opérations…
Majestueux mais en retard, Deniau s’était avancé vers la table des conférenciers en poussant d’un geste élégant sa canne. J’ai oublié le nom des autres participants. Il capta d’un coup toute l’attention. «Je me suis fait viré de la politique …». Il était donc libre d’user du ton qu’il voulait. Sa parole s’éleva alors sans détour, avec une rare vigueur et sans chercher à masquer ce qu’il ignorait. Malgré son expérience des maquis par exemple, il ne savait toujours pas comment parler de la guerre.
- J’ai été dans le groupe d’aviation de Jules Roy, de Saint-ex. Jules Roy a raconté la violence, la peur. Il a été haï ensuite. Nous avons tous connu la peur, mais c’était un tabou dont personne ne parlait.
- Pourquoi l’Espoir ?
- Personnellement, je n’ai jamais eu le sentiment que je pouvais écrire un roman sur la guerre.
Son honnêteté intellectuelle embarrassa l’auditoire, tout de même fasciné par la violence et la dramatique de la guerre. Lui, s’était engagé pour l’Erythrée. Rimbaud tout proche.
- Un commandant m’a dit qu’il fallait parler de leur guerre, parce qu’elle n’intéressait plus personne. C’était trop long : 23 ans…
Tandis que les autres écrivains ressemblaient à de grands gosses en quête de sens, Jean-François Deniau ramenait à l’essentiel : il n’y a au fond que des histoires de courage et de peur à rapporter face à la violence. Et puis, …
- Il faut prendre parti : il n’y a pas d’espoir dans le silence des autres… La violence, c’est d’abord l’évidement de la parole, le congé de soi en attendant de tuer l’autre…
- Pourquoi la chair est-elle toujours au bout de son compte ?
Deniau pris le temps de me répondre, me dévisageant avec malice.
- Je ne sais pas.
- Cela a-t-il quelque chose à voir avec l’Incarnation ?
Il prit un temps plus long encore, tandis que le public s’impatientait. Puis il lâcha sobrement que le corps n’était pas une chair en effet, ou quelque chose comme ça. Pas encore. Que c’était un Mystère. Pas une énigme. Que cela avait quelque chose à voir, oui. Mais il ne savait trop où. Que le corps n’avait pas de chair et qu’on ne savait trop d’où elle finissait par lui venir. J’ai songé au chiasme tactile de Husserl, pour ne pas avoir à songer aux mystères de l’Incarnation. La chair se sentant sentir. Et Deniau s’en est allé en jetant un dernier coup d’œil par dessus son épaule, pour me voir quitter la salle à mon tour.
joël jégouzo--.

Tadjoura. Le Cercle des douze Mois, de Jean-François Deniau, LGF/Livre de Poche, janvier 2001, 284p., 5 euros, EAN : 9782253149798.
Partager cet article
Repost0
2 octobre 2009 5 02 /10 /octobre /2009 09:42
Le 24 septembre 2001, Cees Nooteboom était l’invité de l’Institut Néerlandais.
Trois français dans la salle pour découvrir cet auteur qu’outre son pays, l’Allemagne, l’Angleterre et l’Espagne portent à juste titre aux nues.
Poète, essayiste, grand reporter, cet écrivain capable de superviser dans cinq langues la traduction de son œuvre, s’exprime dans un français des plus purs. Vêtu sobrement, en chemise blanche, col ouvert, il parle délicatement, en accordant une attention extraordinaire à son public. Quelle que soit la question, il y répond avec une cordialité exquise qui engendre du coup une surprenante intimité entre les participants de la rencontre – une poignée tout juste.
« Le déclic du livre ?»
Après une pose, Cees Nooteboom embraye sur une anecdote : « Une télévision m’a demandé de parler de mon livre en trente secondes. Je l’ai fait en vingt-trois secondes. Et puis après, plus rien. Nous n’avons plus parlé de rien. C’est avec des choses pareilles qu’on se rend un peu compte du monde dans lequel nous vivons. Non, il n’y a pas eu de déclic. J’avais en fait l’idée d’écrire sur l’Espagne du XIIe siècle et j’ai écrit un  livre sur l’Allemagne contemporaine… J’ai vécu à Berlin au moment de la chute du mur. J’allais aussi en Espagne chaque année. J’observais le terrorisme dans l’anonymat du sacrifice des victimes.
- Pourquoi le thème du deuil ?
- Rétrospectivement, on peut tout expliquer. Mais je ne suis pas un écrivain à projet : je m’aventure dans l’écriture. J’écris pour penser. J’ai placé cet homme à Berlin, une ville chargée d’Histoire.
- Mais beaucoup de choses y ont disparues déjà, non ?
- L’Histoire disparaît tout le temps à côté de nous. Je voulais méditer sur notre rapport à cette disparition tragique de l’Histoire.
Puis Cees Nooteboom se lève, se dirige vers le buffet : « Venez, nous serons mieux », et poursuit de l’un à l’autre, tendant une coupe, un canapé, souriant et serein, « C’est peu de chose un livre ». Juste de quoi bouleverser l’un ou l’autre. Bientôt une main sur mon mp3 : «Vivons cela entre nous». La soirée se poursuit alors en toute simplicité, à bavarder de soi, de littérature, de Cotzee, de Sebald, avec une affection sans égale de la part de cet auteur au sommet de sa gloire.
joël jégouzo--.
Partager cet article
Repost0