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20 mars 2018 2 20 /03 /mars /2018 08:44

Guillaume Gilliet a lu l’établi à la librairie l’établi, d’Alfortville. Il nous répond sur son choix de lecture.

jJ : Qu'attendez-vous de vos spectateurs ? J'imagine que vous répondrez spontanément : "rien", pour préserver votre rapport au théâtre, disons. Toutefois... En la posant je songe à Mikhaïl Bakhtine évoquant ce rapport à l'écriture : toute langue est dialogique, et c'est ce dialogue qui en constitue l'essence qui me fonde à maintenir ma question... Quelles que soient les modalités de ce dialogue, différé ou silencieux... Mais bien sûr, elle revient aussi à savoir pourquoi vous avez voulu lire CE texte. Du mouvement des établis, il n'est resté qu'un texte. Ce livre qui constitue à lui seul un aboutissement qui a transcendé largement son objet. Peut-être tout écrivain est-il jeté sans le savoir dans ce même mouvement, dont il ne restera à terme qu’un livre, à la rencontre d’un monde qu'il croyait transformer et que son ouvrage a peut-être en effet transformé, là où il n'attendait plus rien... Peut-être tout comédien est-il jeté lui aussi sans le savoir dans ce même mouvement ?

 

Guillaume Gilliet : A votre question, je répondrais bien plus spontanément "tout" que "rien", tant la montagne à gravir paraît haute parfois au moment de prendre la parole, que l'aide de tous est la bienvenue. Mais finalement non, pas plus "tout" que "rien", je crois. Car c'est le mot "dialogue" qui me semble le plus juste. Surtout dans un exercice comme la lecture et dans une telle proximité avec les spectateurs. "Dialogue différé ou silencieux", j'aime beaucoup cette formule de Bakhtine que vous m'apprenez. Il y a dialogue, je crois, entre un lecteur qui espère les spectateurs à l'écoute, concentrés, curieux, prêts à tout comme à rien, et des spectateurs qui attendent sans doute (et sans le savoir peut-être) du lecteur qu'il reste solidement relié à sa base, au plus près de lui-même sur le chemin qu'il a imaginé pendant les heures de préparation. Alors peut-être que le chemin pourra être parcouru ensemble. Quoi qu'il en soit, il peut difficilement se parcourir l'un sans l'autre. Pendant la lecture de la librairie "L'Etabli", j'ai très vite senti la concentration, la curiosité et le désir, dans le regard des spectateurs, à quelques centimètres de moi pour certains. Cette disposition m'a enveloppé, m'a isolé et guidé dans la lecture pour rester fidèle à ce que j'avais préparé, mais aussi pour trouver la confiance de m'en écarter sans perdre pieds. Je garde le souvenir d'un moment intense et doux. Ça ne se produit pas à chaque fois, loin s'en faut. Voilà ce que je peux dire aujourd'hui... 

Librairie l’établi, 8 Rue Jules Cuillerier, 94140 Alfortville.

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16 mars 2018 5 16 /03 /mars /2018 08:47

Karl Kraus l’apocalyptique. Les Derniers jours de l’humanitéDie Fackel, son monumental journal ! Kraus bataillant jour après jour contre cette «journaille» à la solde des puissants –ô combien nous aurions besoin aujourd’hui d’un Karl Kraus ! Dénonçant sans relâche la fabrique du consentement, l’immense fourvoiement des faux démocrates de la fausse liberté d’informer, dénonçant, déjà, cette mensongère liberté de la presse qui ne fait que dissimuler un discours de domination construit à l’exacte mesure des trahisons de la République socialiste de Weimar. Kraus l’Autrichien, combattant sans relâche le nazisme, traquant les phraséologies creuses des démocrates allemands, la profusion mesquine des scandales de leur vie politique, la commercialisation de la pensée… Kraus l’infatigable, pointant ces jours sombres où l’homme a succombé à sa famine intellectuelle sous le poids de médias indigents, fabricants d’opinion. Kraus démontant inlassablement les rouages de cette presse dite libre. Walter Benjamin dresse le portrait de cet homme qui toujours s’est engagé non pas au nom d’une idée, mais de son humanité. S’engager envers soi-même autant que l’on s’engage auprès d’autrui. Sa maxime, Kraus dissertant comme personne sur la question de l’autorité et qui avait fait de la presse son combat. Cette presse qui aujourd’hui révèle sa vraie nature : non pas analyser les événements du monde, mais les fabriquer. Cette presse à l’identité de toujours intrigante. Il faut bannir la presse, affirmait Kral Kraus, parce que son horizon n’est pas la vérité, mais l’opinion. La presse est l’idéologue au service du Pouvoir. Toujours. Elle qui s’est hissée au-dessus du monde, de la société, des hommes, elle qui, par essence, est une corruption. Il n’y a pas de compte rendu impartial, nous dit Kraus et nous ferions bien de l’entendre enfin : tout journal est d’abord un instrument de Pouvoir, qui ne tire sa valeur que du pouvoir qu’il sert. Et quand il s’agit du pouvoir libéral, même dans sa version sociale-démocrate, martèle Kraus, la seule vocation de la presse est de retirer de la circulation les idéaux qui lui nuisent, en tout premier lieu, celui de la dignité de l’homme. Kraus dont Benjamin nous dresse un portrait sans complaisance. L’homme n’était pas vertueux. Ni Saint Just ni un personnage «éthique». Un vaniteux, un homme en colère, cruel, moqueur et certainement pas un philanthrope. Son humanité ?, s’interroge Benjamin. Elle aura été tout simplement d’avoir su convertir sa méchanceté en une sophistique au service d’une idée de la Justice qui, littéralement, empoisonnait son existence. Kraus était un homme du Droit, plein de rage, toujours à se tenir sur «le seuil du Jugement dernier», irrécupérable procédurier inculpant l’ordre juridique lui-même, incapable de défendre la moindre notion de Justice.

Karl Kraus, de Walter Benjamin, éditions Allia, traduit de l’allemand par Marion Maurin et Antonin Wiser, mars 2018, 90 pages, 7 euros, ean : 9791030408416.

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13 mars 2017 1 13 /03 /mars /2017 08:45

Antoine Tomé a donné vie au livre de Stephen King, Carnets noirs. Il s’en explique.

 

Joël Jégouzo : Délibérément, vous n’avez pas voulu lire le roman que vous alliez interpréter, pour le vivre au fil du texte. Je trouve cela très intéressant et très audacieux : sans filet, cela vous met dans la même position que le lecteur lambda qui découvre le texte sans pouvoir l’anticiper –l’hypothéquer peut-être ? Mais avec cette différence qu’il vous faut être d’emblée dans une atmosphère, dans un ton, dans une construction qui ne peut être, là, «a priori»… Il y a ainsi une sorte de «franchise» qui étonne dans cette démarche, dont je ne sais trop comment elle «passe» dans l’écoute, mais qui porte quelque chose de ce dévoilement auquel opère le travail de l’artiste. Vous pouvez nous en parler ? Cela dit, comment se construit l’atmosphère d’un roman lu ? Vous a-t-on auparavant briefé sur l’atmosphère qu’on voulait, ou bien êtes–vous totalement libre de votre interprétation ?

Antoine Tomé : J'ai lu les deux ou trois premiers chapitres des "carnets noirs" un ou deux jours avant de commencer l'enregistrement, et j'ai donc pu ainsi saisir déjà un peu quelle serait la tonalité de ce roman. Mais il est vrai (comme j'ai pu le faire lors de lectures précédentes et comme je l'ai fait pour les chapitres suivants) que j'aime bien m'immerger dans l'univers d'un roman, comme on se jette sur la scène, tous sens en éveil, pour se livrer à une improvisation théâtrale sur un thème donné. Car il y a toujours, en effet, quelques éléments qui nous sont livrés : lors du casting, on a pu faire connaissance avec les personnages et on a découvert, un peu, la situation et la "tonalité" du récit. Le fait de se mettre ainsi, relativement, "en danger", vous oblige à faire appel à d'autres ressources, à une concentration décuplée, et à suivre plus étroitement les personnages et l'histoire à travers les situations que l'on découvre, à les "vivre". Car c'est la Magie de la vie qu'il s'agit de créer. Il s'agit de faire en sorte que l'auditeur ait réellement accès aux images décrites et aux émotions déclinées et cela n'aura lieu que si nous les assumons comme l'auteur, le créateur, l'aurait souhaité. Tel est l'enjeu.

 

jJ : Est-ce de beaucoup différent du travail du comédien sur scène, qui n’incarne par exemple qu’un seul personnage. Comment incarner dans leurs différences une multitude de personnages ?

Antoine Tomé : Pour moi, c'est un travail de comédien. Comme je l'ai dit plus haut, il s'agit de vivre ces personnages, de les assumer comme on assume des rôles dans une pièce -il y a aussi, n'est-ce pas, des pièces où l'on joue plusieurs personnages à la suite. Le travail du comédien consiste à assumer des identités différentes, à faire siennes des émotions différentes avec une souplesse et une vérité qui permettra au spectateur (ou au spectateur-auditeur) de s'identifier à son tour au personnage et de ressentir les émotions déclinées par l'acteur (ou de visualiser les scènes exposées par l'acteur-lecteur). Lors d'une Lecture, il nous manque cet instrument de communication que peut être le corps pour un comédien, mais le travail est le même, on utilise la même alchimie pour créer des images et des émotions auxquelles l'auditeur pourra accéder.

 

jJ : Vous arrive-t-il d’être surpris par le texte, une réplique, une phrase ?  Un personnage ?

Antoine Tomé : Oui, cela peut arriver. Les personnages ont des motivations qui ne sont pas forcément clairement exposées dès le départ, et une situation particulière peut servir de révélateur, de détonateur, et faire rebondir soudain l'histoire dans une direction à laquelle on ne s'attendait pas. A nous, comédiens-lecteurs, de bien négocier ces virages, pour le plus grand bénéfice de l'Auditeur.

 

jJ : Comment parvenez-vous, sur une telle distance, à conserver votre unité de ton ?

Antoine Tomé : Le fait d'être immergé dans l'histoire, d'assumer les personnages et de faire ainsi mon travail de comédien avec toute l'intensité nécessaire, m'amène automatiquement à suivre le fil que l'auteur a déroulé... Et puis, le Directeur Artistique est là pour me rappeler à l'ordre si jamais il m'arrivait de m'écarter de la ligne, au détriment du récit.

 

jJ : Vous arrive-t-il de rencontrer l’auteur du roman que vous interprétez ? Avant ? Après ?

Antoine Tomé : Non, cela ne m'est encore jamais arrivé. Mais c'est une éventualité que j'envisage avec intérêt !

 

jJ : Qu’est-ce qu’une lecture réussie, à votre goût ?

Antoine Tomé : C'est une histoire qui fait vibrer l'auditeur. Il vit des images, il ressent les émotions, il est transporté ! J'ai pu transmettre la com-munication de l'Auteur ! Grâce à mon travail, l'auditeur a pu se promener dans un autre univers et en goûter les fruits.

 

jJ : Sur quoi travaillez-vous à présent ?

Antoine Tomé : Je fais pas mal de musique en ce moment. Un CD va bientôt commencer à être diffusé, je prépare des spectacles à venir. Je viens de doubler John Travolta dans un téléfilm. Je double Nestor Carbonnel, l'inspecteur Romero, dans la série Bates Motel. Je fais des Narrations Documentaires, des voix pour des dessins animés, de sjeux vidéo, de spubs, etc. Je viens de jouer le rôle de Jo Doucet, ancien para recyclé dans la boucherie, un petit rôle dans la série Lebowicz contre Lebowicz, avec Clémentine Célarié... Je mène ma vie de saltimbanque, en somme...

 

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6 mars 2017 1 06 /03 /mars /2017 08:20

 

Debout dans le studio exigu de Safe and Sound, Village Saint-Paul à Paris, Antoine Tomé, en pull marin, m’accueille avec sympathie. Détendu, bienveillant, il tient en main les pages volantes du texte qu’il doit interpréter. La journée sera longue, il le sait : celle de la dernière prise et du montage final. Impossible de nous perdre en bavardages donc. L’échange demeure pourtant patient. Juste. Franc, avant qu’il ne rejoigne sa cabine : un mètre carré de silence défendu par deux vitrages épais. Eric Breia, le directeur artistique, s’est installé au pupitre de mixage. Il suit la lecture sur son écran, le montage se fait en direct. « A la traduction, ils ont supprimé toutes les négations, commente-t-il entre deux prises. C’est une décision surprenante. On est dans la narration du coup. On est dans la narration, pas dans le dialogue. » On sent une grande complicité entre les deux hommes. Et beaucoup de sérénité. C’est qu’il en faut pour tenir vingt heures dans une telle promiscuité. Antoine Tomé lit debout. « La voix est un instrument fragile. » Lorsqu’il n’est pas satisfait de sa lecture, il en interrompt le fil, s’entend avec Eric Breia sur le mot de reprise, remonte une phrase ou deux plus haut qu’il lit sans chercher le ton juste, comme à l’échauffement, se contentant d’entrer dans le rythme pour déchirer in extremis le voile qui recouvrait cette voix au moment où elle se met à nu dans le ton conforme à l’interprétation qu’il a décidée. Un certain timbre, une intonation, une intensité, un phrasé gommant d’un coup et comme par miracle le simulacre de la voix d’avant la reprise. Qu’est-ce qu’une voix ? Jamais neutre, la voix. Jamais blanche. Jamais close sur elle-même, tout comme le sens qu’elle porte, quasi physiquement, jamais enfermé sur lui-même, ouvert à tous les vents par le grain de cette voix dont on ne sait trop dans quel être elle persiste. Qu’est-ce qu’une voix ? Une perturbation, comme l’affirmait dans sa très belle méditation Maden Dolar. De celle qu’un Walter Benjamin avait naguère pressentie, comme bien plus tard après lui Giorgio Agamben, s’en étonnant : « la recherche de la voix dans le langage, c’est cela la pensée ? » Sans doute. On le sent ici, au travail que lui impose Antoine Tomé, où la feinte n’est jamais complètement levée dans ce qui plus que jamais demeure un simulacre, à savoir : la fiction. Là dans ce timbre, ce souffle où, dans son pull marin, Antoine Tomé prend le large et nous embarque.

La lecture se poursuit dans ces va-et-vient entrecoupés d’interrogations sur le sens à donner, les prononciations, une traduction. « Vingt-deux Jump Street ou twenty two ? », demande Antoine Tomé. « Je n’ai pas de note là-dessus », répond Eric Breia. «Bon, on va dire vingt-deux »… Parfois la chute d’une séquence enchante le comédien : « C’est beau cette fin : « il dort du grand sommeil dans une mare de sang coagulé qui attire les mouches ». Il s’arrête, adhère d’une moue à son propos. Le directeur artistique approuve : « C’est beau, oui ». Pas un mot de plus, un temps de silence puis le travail reprend. Quelques instants plus tard ils épiloguent sur une articulation phonétique : « DEUX gros cartons »… Mais on entend « DE »… Il faudrait appuyer pour entendre « DEUX »… On sent la concentration dans laquelle l’un et l’autre s’épaulent. Et cette sorte de récursivité qui amène Antoine Tomé à s’écouter lire, dans un chiasme qui m’est parfaitement étranger. On reprend. « C’est marrant comme mot, ‘torpide’. Rarement utilisé, tu ne trouves pas ? ». Reprise. « Tout va bien, tout va bien, tout va merveilleusement bien », s’exclame Antoine Tomé. « Quantité de vocables sont échangés sur la façon dont Hemingway omet tels mots utiles »… Des notes traînent sur la table de mixage. « On garde le ‘Vingt-et-un’. Il était somptueux »… Plus on entre dans la matinée et plus le comédien est à son texte. Il s’en est définitivement emparé. On mesure du coup, on le croit du moins, présomptueusement, comment tout cela fonctionne : c’est le ton qui décide de la littérature comme telle –songez au gueuloir de Flaubert. Antoine Tomé marque par le ton qu’il déploie l’entrée en littérature du texte qu’il tient entre ses mains. Qu’il extime, pour reprendre cette heureuse expression à Derrida, où l’intime du grain de sa voix donne corps au roman. Qu’il joue désormais. Oh, une infime chorégraphie à vrai dire, dans ce peu d’espace qui lui est imparti. Debout, la main appuyée contre le mur. Je ne vois du reste plus que cette main qui semble l’installer dans sa lecture, moins appuyée contre le mur que le soutenant, le portant, comme soupesant le réel auquel elle vient d’apporter une autre dimension. Cette main est comme une incantation silencieuse qui tiendrait l’écriture en haleine -sa palpitation. Plus d’hésitations. Il faut pourtant sortir le comédien de sa performance pour de nouveaux réglages : Eric Breia a devant lui une sorte de cahier des charges, une liasse de feuilles sur lesquelles je vois ça et là des notes indiquant une correction nécessaire par rapport au texte écrit, pour en asseoir la cohérence orale. Des notes sur la prononciation des mots étrangers la plupart du temps. Mais il est parfois impossible de sortir Antoine Tomé de son texte, plongé qu’il est dans une méditation mystérieuse et dans laquelle il semble s’être perdu, bien qu’il ne cesse de poursuivre sa lecture. « Ah oui, c’est Rodgers qui parle », s’arrête-t-il brusquement. Sur quoi était-il concentré ? Rodgers ? Ce dont Rodgers parlait ? On ne le saura jamais. Il est comme dans une bulle, découvrant le texte en même temps que nous, mais depuis un horizon qui ne sera jamais le nôtre à nous, lecteurs silencieux. C’est étrange du reste, ce parti pris du comédien, d’avoir refusé de lire le roman avant de l’interpréter. Un parti pris moins hasardeux qu’il n’y paraît et dans lequel tient tout son art, vertigineux : celui de donner vie à un récit, celui de nous contraindre à suivre sa voix au-dedans d’elle-même pour remonter vers ce point où tout peut commencer : la fiction. C’est curieusement  dans cette geste de la main que j’ai cru comprendre cela : dans cette main qui témoignait de l’épreuve physique, du corps à corps avec le texte, mimant, soulignant la voix qui sourd d’une parole imposée et qui pourtant ne se dissout jamais totalement dans le sens que ce texte lui ouvre. Où donc la voix s’effectue-t-elle ? En quel lieu de sens hors de la pensée ? Quand tout fait sens en elle, à commencer par son grain. Aucune science du langage, aucun roman ne parviendra à se débarrasser de la voix. Et quelle voix que celle d’Antoine Tomé !

Chronique de Carnets noirs sur K-libre.fr :

http://www.k-libre.fr/klibre-ve/index.php?page=enmarge&id=4664

Entretien avec Valéry Lévy-Bensoussan, Directrice d’Audiolib :

http://www.joel-jegouzo.com/2017/01/audiolib-le-livre-lu-entretien-avec-valerie-levy-soussan.html

Site d’Antoine Tomé :

http://www.antoinetome.com/

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31 janvier 2017 2 31 /01 /janvier /2017 10:22

Joël Jégouzo : vous avez créé Audiolib. Quand ? Pourquoi ? D'autres expériences éditoriales vous y ont-elles conduites ?

Valérie Levy-Soussan : Nous avons créé Audiolib en 2007 et nous sommes lancés en 2008. Parce que nous avions remarqué que le livre audio était un domaine en fort développement dans des pays comme l'Allemagne ou les Etats-Unis déjà depuis quelques années, que les appareils permettant l'écoute (les lecteurs MP3 et smartphones) allaient faciliter la diffusion de cet usage, et que des groupes comme Hachette et Albin Michel estimaient devoir s'intéresser à la lecture sous toutes ses formes, et aux formes d'avenir. Il nous semblait que l'offre de livres audio en France était encore peu développée, notamment sur les nouveautés, les livres contemporains, et qu'il y avait place pour un nouvel acteur dynamique et professionnel, en termes d'auteurs, de qualité de production et de diffusion distribution. Le livre audio est un vrai enjeu pour l'avenir qui, sans se substituer au livre, lui donne sa forme la plus complète, en plus de le rendre accessible à tous.

 

jJ : Quel lectorat cibliez-vous alors ? Etait-ce clair dans votre esprit, et ce dès les premières parutions, qu'il fallait apporter un soin tout particulier à la qualité de l'atmosphère pour, justement, capter sinon faire naître un nouveau lectorat ?

V. L.-S. : Tout en sachant que cette forme de lecture était indispensable à une clientèle de personnes empêchées de lire, qui seraient une clientèle naturelle, qui saurait apprécier une qualité professionnelle d'enregistrement, nous avons parié sur un développement de ce lectorat, comme cela s'est fait dans les autres pays : des personnes pour qui l'écoute est un moyen plus séduisant d'entrer dans les textes, et des lecteurs qui peuvent vouloir trouver de nouveaux moments pour lire : une lecture qui accompagne la mobilité, ou d'autres loisirs manuels. Et oui, une qualité d'interprétation et d'enregistrement dans des studios professionnels, par des comédiens aguerris, nous a paru primordiale, pour séduire et susciter l'émotion.

 

jJ : Le tour de force que vous réussissez, à mon avis, est de transformer littéralement le rapport au texte initial, au point qu'il arrive nous arrive souvent, à K-libre par exemple, d'aimer la création que vous proposez, alors que nous n'avons pas apprécié le roman à partir duquel vous avez fait travailler vos équipes... Pour nous c'est très clair : nous distinguons absolument cette création de son original. Cela me rappelle Antonin J. Liehm, spécialiste du cinéma de l'ex-Europe de l'Est, parlant de ces très bons films inspirés de romans médiocres. On est dans autre chose là, mais le public en est-il convaincu ? Ne va-t-il pas vers le livre lu à travers le prisme du roman dont il s'inspire ? Les libraires également, mais j'y reviendrai...

V. L.-S. : Merci de vos compliments, et de votre fidélité : en effet, un livre audio apporte une dimension supplémentaire à la lecture silencieuse, mais qui, à notre avis, est déjà présente dans le texte, ou dans le travail d'écriture. C'est seulement à nous (réalisation et comédien) qu'il convient de la mettre à jour, de la révéler, sans trahir les intentions de l'auteur. Quand on lit, on est souvent pressé, on peut aller vite et ne s'attacher qu'au sens premier, manifeste. Le rythme, les sons, l'ironie, le suspense, sont mis en relief par une bonne lecture. Mais nous ne sommes pas non plus dans la mise en scène, dans l'adaptation, car nous sommes tenus par le respect de la phrase, du texte, et il y a une large matière pour travailler, en jouant sur le rythme, les intonations, le timbre, l'attaque, le phrasé. Un texte a toujours plusieurs dimensions, et plus il est écrit, plus il peut se prêter à des lectures différentes. En France en effet, on est moins habitué que dans les pays anglo-saxons par exemple à l'oralité, à la lecture à haute voix, aux performances publiques. Donc le lecteur va choisir d'abord un auteur, un livre, parce qu'il en a entendu parler. Ensuite, quand il aura pris l'habitude d'écouter, il tentera des choix qu'il n'aurait peut-être pas faits, et se laissera guider par nos propres découvertes. Mais c'est pour cela aussi qu'il faut que l'offre soit variée, car on n'a heureusement pas toujours les mêmes goûts.

 

jJ : L'objet livre audio est peu présent en librairie. C'est du moins mon impression. La confirmez-vous ? Peut-être parce que les libraires ne savent pas trop ce qu'ils vendent là, ni comment le présenter ? J'observe du reste que vous êtes toujours sous la catégorie livre, l'isbn commence par 978-2. Au fait, quel est le montant de la TVA sur le livre audio ? L'objet est ainsi vendu presque comme substitut du livre et non en tant que création à part entière. N'y a-t-il pas un problème de discours à mettre en place pour le sortir de ces réductions ?

V. L.-S. : Le livre audio est en effet encore un marché de "niche", au moins en France, où nous sommes attachés à la forme imprimée. Mais je le répète, la dimension sonore ne se substitue pas au texte, elle en est une des composantes. Un livre audio est bien la forme oralisée, sonore, émotionnelle car passant par la voix humaine, d'un livre, d'un texte, nés du travail et de l'imaginaire d'un écrivain sur le langage, puis en effet transmis par un comédien, un interprète, qui s'efforcent de retrouver les intentions conscientes ou non de l'auteur et s'il y entre une part de création propre au son, à la parole, nous restons dans l'univers du livre, pas des images, de la vidéo, de la musique. Certains contes sont des créations entièrement, directement nés de l'oralité, mais le livre audio est une façon de rendre le livre et le langage vivant. D'ailleurs, la TVA est de 5,5% pour les livres audio quand le livre imprimé existe, et de 20% pour des créations directement orales.

 

jJ : Qui établit les choix des livres que vous allez lire et sur quels critères ?

V. L.-S. : Notre petite équipe, qui lit beaucoup et suit ses propres goûts, mais se laisse aussi guider par les livres qui ont trouvé une place sur les tables de librairie, qui ont trouvé un public et un accueil critique, un bouche à oreilles favorable : car, comme vous l'avez dit, les libraires  n'ont pas toujours le temps de tout écouter, et vous conseillent les livres qu'ils connaissent déjà. Comme l'offre n'est pas encore très développée, nous devons aller à l'essentiel, au plus évident, au détriment, parfois, de textes de qualité mais qui n'ont pas trouvé suffisamment de lecteurs. Nous sommes donc plutôt "suiveurs" par rapport au marché du livre, à la demande exprimée du public, ce qui n'empêche pas, au contraire, de faire nos propres choix.

 

jJ : Ne pouvez-vous imaginer d'ouvrir ces choix à des ouvrages plus "risqués" ? Je songe ici à des publications d'éditeurs moins connus.

V. L.-S. : Quand l'écoute sera plus répandue, qu'il existera des plateformes, des tribunes, des rubriques où le livre audio sera régulièrement chroniqué, nous pourrons le faire volontiers, mais déjà la publication audio est une prise de risque : les ventes ne représentent qu'une petite fraction de l'édition grand format. Nous ne pouvons ajouter deux types de risque, nous sommes obligés de travailler dans un cadre économique très tenu. Au prix de frustrations, et d'une limite à nos coups de coeur... Nous aimons aussi remettre quelques classiques contemporains à l'honneur, pour lesquels une voix nouvelle permet de redonner de l'actualité, comme pour Le Meilleur des mondes. D'autres éditeurs qui travaillent de manière plus artisanale que nous auront peut-être des contraintes moins fortes.

 

jJ : J'avais écouté avec passion votre 22/11/63, lu par François Montagut. Et puis j'avais presque regretté que vous n'en ayez pas fait un coffret événement. Le format le permet : ajouter des films d'actualité ou ces images qui ont fait le tour du monde de l'assassinat de Kennedy. Que cela n'ait pas été l'occasion de récapituler les discours, leurs actualités, de les traiter dans le temps, bref... presque un DVD compulsif sur cet événement et ses fictions, cette compulsion magistrale à laquelle le texte ouvre, qu'il donne à entendre justement. Une frustration idiote sans doute, mais le roman invitait à cette sidération pour ainsi dire. Vous avez développé un peu votre formule d'ailleurs, en insérant parfois des entretiens. Ne peut-on imaginer, le support l'autorisant, une amplification de l'objet ?

V. L.-S. : Nous étions très heureux de réaliser 22/11/63, et c'était déjà une décision anti-économique, étant donnée la durée (le plus long livre audio que nous ayons enregistré) et le petit public actuellement touché par l'audio. Pourtant, les oeuvres de King sont faites pour être entendues. Et si cela a donné envie de faire des recherches, de se documenter sur cette période, c'est déjà un très beau résultat. Encore une fois, vous avez sans doute raison, il y avait largement matière. Mais il y a là des raisons essentiellement économiques, nous ne sommes pas forcément équipés pour effectuer un important travail éditorial supplémentaire à celui de l'enregistrement. Les entretiens d'auteur sont un premier pas, le prolongement de l'oeuvre, comme pour Travail soigné avec Pierre Lemaître, nous faisons aussi des entretiens à caractère plus pédagogique (comme pour Si c'est un Homme, de Primo Levi, ou La Chambre claire de Roland Barthes, à paraître). Un objet hybride demande du travail, mais risque aussi d'être déroutant (à l'époque, les CD-rom n'ont pas été un franc succès...). Et il y a des questions de droits, les auteurs ne sont pas toujours d'accord pour que l'on ajoute d'autres éléments à leur texte.

 

jJ : Quel bilan tirez-vous dès à présent de ces années de publication ? Avez-vous une plus claire vision de votre lectorat ? Votre production va-t-elle se stabiliser, augmenter, diminuer ? Quelles sont vos meilleures ventes ? Allez-vous conservez cette ligne éditoriale ou la diversifier ? Je songe aux essais par exemple, aux "grands entretiens", voire à des expériences de textes spécialement écrits pour, et uniquement pour ces lectures...

V. L.-S. : Pour le moment, notre production est stable, autour de 70 titres par an. Nous serons attentifs à l'évolution du marché, en distribution physique et à la part que prend le numérique, qui apporte déjà une clientèle plus diversifiée, plus jeune. Nous restons sur un public de lecteurs, de personnes attirées par les créations des auteurs de l'écrit. Cette année, nos meilleures ventes ont été, sans surprise, Temps Glaciaires de Fred Vargas, Maman a tort de Michel Bussi, La Fille du train de Paula Hawkins, Millenium 4 de David Lagercrantz, et Yerruldelger, de Ian  Manook, notre prix Audiolib 2015... Une année résolument polar. Mais aussi, en numérique, Fifty shades et Hunger games. Nous sommes plutôt spécialisés dans la fiction, car c'est la façon la plus simple pour se familiariser à l'audio, et le genre policier/thriller, qui par sa construction à suspense, se prête particulièrement à l'oralité et à l'immersion sonore. Nous faisons quelques essais, peu, car le choix est plus difficile à effectuer, et les sujets très divers. Bien sûr, nous avons une collection de livres "pratiques", qui fonctionne bien. Une de nos plus fortes ventes est Méditations, de Fabrice Midal, une méthode où la voix accompagne, guide la pratique de la méditation, plus facilement qu'en lisant un ouvrage imprimé. Nous réfléchissons aussi à des entretiens, mais nous ne nous dirigeons pas vers des créations originales en fiction, car il faudrait une autre structure éditoriale : ce sera peut-être pour plus tard, car les choses évoluent.

 

propos recueillis par Joël Jégouzo (janvier 2016)

VALERY LEVY-SOUSSAN st la Directrice d'Audiolib

http://www.audiolib.fr/

 

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25 mars 2015 3 25 /03 /mars /2015 06:08

 

Jorge-Semprun.jpgC’est un véritable entretien fleuve qui nous est proposé entre Jorge Semprun et le réalisateur Franck Appréderis par les éditions Frémeaux. Un entretien au cours duquel Jorge Semprun dresse le bilan de sa vie, de son œuvre, de ses engagements. Le Parti Communiste bien sûr, Buchenwald, la Résistance française et pour finir, son engagement pour l’Europe de la Culture dirions-nous, celle que les institutions européennes ont refusé de voir éclore. Les institutions, non les peuples, et c’est là que tout nous sépare de Jorge Semprun, dont le plaidoyer pour l’Europe s’enracine dans une vision désuète de cette construction, très peu politique au fond. Analysant les résistances à la construction de cette Europe dont il est l’une des figures les plus attestées, Semprun croit les trouver dans ce paradoxe de peuples toujours inquiets de leur identité, repliés sinon clos sur ces inquiétudes, qui les aurait conduits à voter par exemple contre le projet de Constitution européenne en 2005. Comme si le vote de 2005 avait traduit un refus de l’Europe et non d’un projet politiquement, économiquement, profondément anti-démocratique et dont on mesure aujourd’hui les effets : ceux d’une Constitution qui aura au final soumis les peuples européens à la dictature de la Finance internationale ! Il est assez étrange d’entendre alors Jorge Semprun, sans doute poussé malgré lui par son interlocuteur dans cette impasse, tenir un discours révolu de peuples oscillants entre leur désir d’Europe et un farouche besoin de repli identitaire. Il y a pourtant un petite phrase de Semprun qui aurait pu faire basculer l’entretien vers autre chose, mais que son interlocuteur n’a pas su relever : à un moment, Semprun parle de la jeunesse des pays européens et s’extasie sur son naturel européen. Cette jeunesse est spontanément européenne, sans réserve, sans calcul, sans réticence. Au point qu’il se demande s’il ne faudrait pas lui rappeler combien cette Europe que les jeunes partagent comme une évidence aura été le fruit, sinon le labeur, d’une conquête difficile. N’est-ce pas reconnaître qu’il n’existe pas de résistance identitaire à l’Europe ? Et que s’il subsiste des résistances, c’est ailleurs que dans les mentalités qu’il faut aller les chercher ? Dans cette dimension du politique justement, curieusement contournée tout au long de l’entretien. Pas une seule fois par exemple, son interlocuteur ne songe à l’interroger sur les institutions européennes, bien que Semprun avouent ici et là qu’elles sont en crise. Quelle crise ? Sinon celle d'un déficit de démocratie qu’il est devenu impossible de masquer ? Pourquoi voudrions-nous de cette Europe autoritaire que l’on nous construit ? C’est là que le bât blesse. Mais c’est également là que l’entretien se révèle le plus intéressant, en ce qu’il nous montre l’aveuglement de nos élites, qui ne cessent de témoigner de leur morgue à l’égard des peuples (pas Semprun), quand, raisonnablement, ceux-ci ne cessent de les questionner sur leur rapport à l’idée démocratique. Pourquoi devrions-nous vivre sous la dictature des banques ? On  mesure ainsi à quel point le débat sur l’Europe est falsifié, à ne jamais poser les vraies questions. Dont celle de cette liberté qui fut le fil conducteur de la vie de Jorge Semprun, après laquelle les peuples européens courent en vain, parce qu’elle leur est refusée au sein même de ces institutions qui les régissent ! Au final, cette Europe que Semprun évoque est bien une communauté défaite, du fait de l’immaturité politique de ses élites. On retiendra alors cette dernière phrase qui vient clore l’entretien, terrible, mais effroyablement juste et décrivant parfaitement notre situation présente, qu’il emprunte à Francis Scott Fitzgerald : «Il faudrait savoir que les choses sont sans espoir, mais être décidé à les changer». C’est dans ce tragique que nous allons devoir oser lutter.

 

SAVOIR RISQUER SA VIE - JORGE SEMPRUN, AUTOPORTRAIT D'UN HOMME ENGAGÉ, JORGE SEMPRUN, FREMEAUX & ASSOCIES, Nombre de CD : 4.

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5 mai 2014 1 05 /05 /mai /2014 04:33

persecution-des-roms-1-.jpgQu'on ne s'y trompe pas : l'avenir des rroms est le nôtre. Et le traitement que l'Europe leur inflige augure du nôtre. Ici et là des voix s'élèvent, trop peu nombreuses encore, pour empêcher que leur sort ne soit scellé et par là-même, scelle le nôtre pour le plomber d'angoisse et de haine. Catherine Raffait est l'une de ces voix.

 

 

jJ : Vous animez sur Facebook la page Rrom memory, pour la reconnaissance du génocide des rroms et sinti (SAMUDARIPEN et PORAJMOS), et CONTACTS ROM, qui a vocation à créer une véritable solidarité à l'échelle européenne, et qui œuvre à la rédaction du Livre noir des persécutions des rroms et sinti, aujourd'hui. Je vous demanderais volontiers moins pour quelles raisons personnelles vous vous êtes ainsi engagée, qu'au nom de quelles nécessités ?

 

Catherine Raffait : Contacts Roms et Rrom Memory, indissociables même s'ils ne répondent pas aux mêmes critères ont le même objectif : en reliant l'Histoire et l'actualité, il s'agit de permettre une prise de conscience par le biais du net, de la discrimination faite aux Rroms qui perdure et en même temps de rendre visible leur résistance qui s'installe et de donner enfin la première place à leur propre voix.
L' idée de créer ces deux espaces de parole et d'information sur le net sont le résultat d'un long apprentissage et d'une démarche délibérément autodidacte, pour ne pas appliquer une analyse préformatée de ce que j'ai pu apprendre en matière de xénophobie. 
L'idée de créer ces groupes est née spontanément avec le désir de donner la parole aux Rroms eux-mêmes, suite au choc médiatique du début des expulsions inaugurées par Sarkozy et du discours de Grenoble qui suivit en 2010.
Une série de rencontre en Belgique de Rroms et GDV m'a permis de rencontrer des familles, partager leur quotidien, leurs difficultés, et surtout de les écouter. Certains étaient naturalisés et actifs dans des associations, d'autres nouveaux migrants venus de plusieurs pays de l'Est. 
J'ai pu assister aux réunions qui avaient lieu dans le cadre de l'Europe avec les diverses ONG et associations venant de tous les pays européens, de rencontrer des leaders Rroms et d'établir de véritables dialogues avec eux dans une confiance qui s'est établie peu à peu.
Cette approche m'a permis de comprendre de l'intérieur ce qu'ils désiraient et de créer un véritable réseau de solidarité et de partenariat à travers les contacts qui se sont créés. J ai été saisie par le manque de connaissance et donc de compréhension réciproques entre les divers acteurs, gadje (non -roms) et Rroms et même entre certains Rroms des différents pays et j' ai pensé que l' on pouvait tenter d' y remédier.

 

 

 

persecution-des-roms-4-.jpgjJ : Quelle est cette situation faite aux rroms aujourd'hui, en France et en Europe ? La France se distingue-t-elle des autres pays européens dans son traitement de la construction du "problème" rrom ? 

 

Catherine Raffait : Les persécutions, contrairement au discours officiel, qui tend à en faire une spécificité locale, ont lieu dans toute l'Europe et même dans d'autres pays extra-européens comme le Kosovo ou la Suisse limitrophe, ou encore hors du continent comme le Canada. La liste est longue des informations qui parviennent, de plus en plus précises. Nous en établissons l'inventaire dans le Livre noir des persécutions, qui devrait aboutir à un dossier juridique. Parmi les plus marquantes :
Le fichage des tsiganes en Suède qui date de 1919 et vient d' être reconnu.
Les murs d'apartheid en Slovaquie qui séparent les Roms du reste de la population comme à Kosice.
Les marches des néonazis en République Tchèque qui se multiplient malgré une résistance de plus en plus marquée de la part des Roms.
La montée des partis d' extrême droite en Hongrie qui rend possible les propos et les actes romaphobes, les enfants Rroms hongrois auxquels on ne donne accès qu'à des écoles pour handicapés, permettant ainsi un ethnocide qui ne suscite que peu de réactions au niveau international. 
Ou encore les Mahala ou villages réservés aux Rroms en Roumanie, où ils vivent dans des conditions d' hygiène déplorables. Les déchetteries dans lesquelles ont les parque au Kosovo comme en Italie...
persecution-des-roms-8-.jpgLa liste est longue de ces persécutions qui font l'objet de rapports de plus en plus nombreux d' Amnesty international ou de la LDH qui mettent l'accent sur l'éducation, le logement, la santé, entre autres manquements au respect des droits de l'homme les plus élémentaires, rapports qui curieusement sont peu relayés ou même évoqués dans les médias.
De même les rappels à l'ordre de l'Europe se multiplient mais sont peu médiatisés, ainsi que le programme d'intégration qu'elle a lancé en 2010.
Ces semonces européennes restent surtout des prises de position morales, puisque elle n'a pas les moyens de contraindre dans l'état actuel des Traités, les pays signataires de ce programme européen pour l'intégration des Rroms qui s'étend juqu'à 2020, qui resteraient récalcitrants.
Ceci malgré les millions d'euros alloués, qui ne sont pas toujours utilisés en faveur de leurs destinataires.
 

     

 

 

persecution-des-roms-5-.jpgjJ : Le philosophe Michel Henry expliquait que le «fascisme (n’était) rien d’autre qu’une doctrine qui procède à l’abaissement de l’individu de façon que sa suppression apparaisse légitime». Je suis frappé de voir combien ce thème de la dignité a été présent dans la stratégie d'exclusion des rroms que Manuel Valls a mis en place, très tôt dans l'Essonne dont il était une figure majeure, puis au niveau de l'Intérieur, dans son traitement de la supposée question rrom, les pourchassant littéralement de camps de réfugiés en camps de réfugiés, au prétexte de conditions de vie "indignes", rendues telles en fait par la volonté de l'Administration elle-même. Êtes-vous inquiète de son arrivée au poste de 1er Ministre ?

 

persecution-des-roms-6-.jpgCatherine Raffait : Pour savoir s'il y a une spécificité Française en matière de discrimination, il faudrait distinguer les Rroms qui ont migré pour fuir leur pays pour des raisons de survie économique, ou fuir des persécutions ethniques, et qui cherchent refuge et asile dans les pays de l'Europe de l'Ouest, des Rroms qui vivent dans leur pays d'origine, dont ils ont la nationalité et où ils sont pour la plupart sédentaires. L'Etat relayé par les médias ne faisant pas sciemment cette distinction importante.
La discrimination en France ne s' affiche pas comme telle. Elle prend des chemins beaucoup plus subtils. Les élus font en sorte qu' elle paraisse légale, justifiée par la crise économique et son corollaire la sécurité. Ne pouvant s'afficher ouvertement contre tous les immigrés qui dépendent d'autres législations que celles de la libre circulation des citoyens européens, elle se focalise sur les Roms.
Elle apparaît comme un bras de fer entre le dernier bastion de la vieille Europe qui refuse une Europe souveraine et forte, qui mettrait en danger leur souveraineté nationale. On l'a vu avec l' échec de la tentative de rappel à l'ordre de Madame Reding à la France à propos des Rroms.
En 2005, la France en refusant par référendum le traité constitutionnel européen, a marqué son refus de soumission à la souveraineté européenne, mais pour faire face aux difficultés économique, Sarkozy a réveillé la question identitaire en proposant aux français de "choisir" les étrangers habilités à vivre en France allant à l'encontre des lois de libre circulation en ce qui concerne les Roms migrants européens. Valls a poursuivi et accentué cette politique.
Le processus est sournois, il ne s'affiche pas comme un rejet ethnique, mais persuade les exécutants élus qu'ils servent la République en excluant ces européens présentés comme indignes, et discordants dans le paysage français, ne voulant pas s'insérer mais profiter de nos acquis sociaux. La France de Vichy a ainsi pu se réveiller en toute légitimité en s'appuyant sur le discours venu d'en haut qui justifie les actes comme les propos romaphobes.
Le gouvernement se sert des médias, outil classique de la propagande, pour faire passer le discours de l'insécurité et ne jamais rappeler les lois existantes que les élus connaissent mais transgressent sans les nommer, en les occultant et en jouant sur l'émotionnel pour paralyser le raisonnement.
Cette indignité savamment organisée n'est pas sans rappeler le processus cité par Hannah Arendt, qui a permis le génocide :

1- On les soustrait aux lois :
-lois de la libre circulation des citoyens européens,
-circulaire de 2012, qui n'est pas respectée lors des expulsions.

2- On rend poreuse la frontière entre victime et bourreau :
Ainsi on met le focus sur la délinquance sans citer les chiffres qui montreraient qu'elle est minime en ce qui les concerne.
Sournoisement le discours orchestré par les médias montre ces faits de délinquance en évitant maintenant de citer l'origine, mais en parlant de la nationalité (exemple : l'article du Progrés du 25 avril).

persecution-des-roms-10-.jpg3 On en fait des specimen humains :
On crée les conditions de l'indignité qu'on leur reproche ensuite. 
On ne les expulse plus hors des frontières, les français ont compris que celà coûte cher, ce qui pourrait être reproché au gouvernement, mais on les met dans des situations d'expulsion en expulsion à travers le territoire, en errance, entretenant ainsi aux yeux des français cette image d'éternels nomades qui ne respectent pas la propriété d'autrui. 
Ou bien on réalise quelques tentatives de solution en les parquant dans des villages, dits d'insertions, avec barbelés et gardiens, comme à St Denis, qui ne sont pas sans rappeler les camps d'internement sur le sol français comme celui de Montreuil-Bellay.
On les prive d'eau, ce qui au delà de la nécessité vitale, et de l'infraction des droits fondamentaux de l'homme, crée cette perte de repère indispensable à casser leur identité.
Exemple : ils ont des lois internes liées à l'eau, la toilette et la propreté sont importantes. En les empêchant de respecter ces lois qui font parties de leur mode de vie, on les met dans des situations d'indignité qu'on leur reproche après. On persuade ainsi la population que dans les bidonvilles s'ils sont sales, c'est que c'est leur manière d'être.
On sépare les membres d'une même famille, alors que c'est en clan qu'ils survivent, de manière à briser la cellule familiale et à les désintégrer.
On englobe les Rroms migrants européens et ceux qui pourraient bénéficier du droit d'asile dans un amalgame qui les présente en profiteurs du système et tricheurs.
Les leaders Rroms de plus nombreux et actifs ne sont pas considérés comme des interlocuteurs valables, même ceux qui sont français et qui ne sont pas invités sur les plateaux des médias ou quand ils le sont, n'ont que peu de temps de parole.

Or s'il y a une solution pour éviter le pire qui se profile pour les Rroms, comme pour l'avenir d'une Europe démocratique, elle serait de leur donner la place qu' on leur refuse. 
Elle ne pourra passer que par leur mobilisation, leur auto-détermination, leur accès aux instances décisionnelles nationales et internationales.
Pour celà les élections européennes qui auront lieu en mai restent un excellent tremplin.

 

 

liens :

CONTACT ROM : https://www.facebook.com/groups/699476486735480/

Rom Memory : https://www.facebook.com/groups/294245927299190/

Le livre noir des persécutions des rroms : http://livrenoirdespersecutions.blogspot.fr/2013/08/persecutions-faites-aux-roms-aout-2013.html

 

images : 1) camp isolé près d'une autoroute, France

2) Villeurbanne, janvier 2012.

3) En Roumanie à Ponorata les Mahala, l'un des villages "réservés" aux Rroms.

4) Expulsion d'un camp en France, en 2013.

5) Val de Marne, France, 2013.

6) Le mur de l'apartheid à Kosice en 2013, Slovaquie.

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4 avril 2014 5 04 /04 /avril /2014 04:15

georges-fall.jpgNé à Metlaoui dans le sud tunisien, Georges Fall débute sa carrière dans l’univers du livre aux éditions Edmond Charlot. En 1949, il crée les éditions Falaize et inaugure la collection « Les carnets oubliés » par la publication de l’ouvrage de Rainer Maria Rilke « Les élégies de Duino », traduites au goulag par Rainer Biemel. Parallèlement il publie des poètes et sera le premier éditeur d’Edouard Glissant avec « Les Indes » et « Soleil de la conscience »*. En 1954 il crée le Musée de poche, une série de petits ouvrages monographiques d’artistes contemporains, avec des reproductions collées d’œuvres en couleurs. Georges Fall y publiera près d’une soixantaine de titres. En 1967 il vend le Musée de poche et lance « Opus International », une revue d’art contemporain avant-gardiste tant au niveau esthétique (il fera notamment appel à Roman Cieslewicz pour les couvertures) que critique. A la fin des années 90, il crée Fall édition, une maison à nouveau consacrée à des monographies d’artistes ou à des courants artistiques, publiant notamment un livre sur « Gina Pane » signé Anne Tronche, qui remettra l’artiste disparue sur le devant de la scène. 

Georges Fall a toujours travaillé en étroite collaboration avec les plasticiens. Galeriste, il a édité des « multiples » (lithographies, sérigraphies  etc.) de nombreux artistes : Vasarely, Louise Nevelson, Hérold, Paul-Armand Gette, Jean Le Gac, Gérard Garouste…

Personnalité du monde de l’art, Georges Fall était aussi un personnage. Souffrant de problèmes oculaires récurrents depuis son plus jeune âge, il avait su palier sa déficience visuelle par une étonnante acuité artistique, mélange d’intuitions géniales et d’éloquence. Son charme, sa sagacité et sa faconde manqueront à l’univers artistique.  

 

* http://www.ina.fr/video/I05251873

Georges Fall a publié deux livres autobiographiques :
« Chroniques Nomades », éditions Archibooks, 2007
« Tunisie, désert fertile » L’Harmattan, 2012
La majeure partie de son fonds éditorial a été déposée à l’IMEC en 2003. Selon l’Imec « Le fonds est susceptible d’accroissements »

http://www.imec-archives.com/fonds/georges-fall   

Image : © Editions Georges Fall / Roman Cieslewicz

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2 octobre 2013 3 02 /10 /octobre /2013 04:30

Tradmuzafer4.jpgjJ : Une langue paraît surgir entre vous et Muzafer Bislim , ou plutôt dans ce va-et-vient vers un ailleurs à cette langue, le français en l’occurrence. Et tenez, le fait que ce soit la langue française, son interlocutrice, la féconde-t-elle d’une manière singulière ? Et quelle serait alors cette singularité, si tant est qu’il soit possible de la définir ?

 

Pierre Chopinaud : La langue qui a surgi entre nous, je ne la connais pas, et je crois qu’elle n’existe pas. P as à la manière d’une langue que l’on parle, que l’on lit, que l’on écrit. C’est difficile à expliquer. Il n’y a pas de langue dans laquelle nous conversons, lorsque nous sommes ensemble ou au téléphone. Je veux dire pas de langue nouvelle. Et finalement nous conversons très peu. Mais lorsque nous le faisons, nous parlons dans le rromani courant de Macédoine. Je veux dire que cette langue qui est traversée par la traduction, elle n’est ni dans le rromani, ni dans le français, elle n’est pas même visible, et elle n’est pas non plus entre nous, mais entre les langues elles-mêmes. Elle est peut-être le négatif de ce qui est visible ou audible des deux langues. C’est le passage entre les langues, qui est comme un travail de la langue elle-même, dont nous n’avons été que des vecteurs, des conducteurs au sens physique. Je crois que les langues charrient leur Histoire vivante et bougent avec l’ensemble de leur Histoire, qui est l’action sur elles de tous ceux qui les ont parlés, les parlent et les parleront. C’est en fin de compte une affaire très collective, d’où la présence des morts que j’évoquais plus haut. Car les morts vivent d’une matière particulière dans la langue, il y a beaucoup de fantômes. Pas les fantômes des écrivains. Les fantômes des peuples. Je crois que ce qui a surgi entre nous a beaucoup à voir avec les morts.

Mais pour revenir à la question. Le français, que Muzafer Bislim ignore, n’agit pas du tout sur sa propre langue. Il l’écoute parfois. Mais le va-et-vient dont vous parlez je suis seul à le faire.

 

jJ : Pourriez-vous nous dire aussi comment cette langue influence votre propre langue, le français, et comment en retour ce français la féconde ? Et de quelle langue s‘agit-il au fond, je veux dire : littéraire ou autre, parlée ou écrite… En disant cela j’ai en tête Saint Paul, inventant le christianisme dans les catégories du grec des marchands, et non celui des philosophes, qu’il maîtrisait pourtant aussi bien ! Et en même temps, j’ai à l’esprit les problèmes posés par une traduction menée dans les années 20, en Pologne : celle de Rabelais, par un collectif d’écrivains polonais, qui mirent dix ans à l’achever. Un travail monumental, qui féconda et la langue polonaise et sa littérature. La critique polonaise savante explique ainsi que l’œuvre d’un Gombrowicz, qui allait naître quelques années plus tard, n’aurait pas été possible sans cette traduction, qui bouscula les cadres de la pensée et de la littérature nationale. Au point même que, de fait, sur le plan de la grammaire comme de l’orthographe, elle aboutit à une réforme du polonais. Je pense également, et encore, pour ce qui est des conséquences et de ce à quoi le travail d’un traducteur peut engager parfois, à cette première traduction justement, du grand roman de Gombrowicz, Ferdydurke, opérée vers le français à partir de l’espagnol et non du polonais (Gombrowicz était en exil en Argentine) -elle fut concrètement la première traduction de Gombrowicz en France. Et combien cet effort permit à Gombrowicz d’approfondir sa propre création littéraire.

 

Pierre Chopinaud : Si cette langue qui a surgi, comme vous le dîtes, et que je définis un peu négativement comme la présence des morts dans la langue, influence, pour moi, le français, c’est en révélant le mouvement, ou plutôt les mouvements, qui le traverse. Le mouvement de l’Histoire de la langue sur la langue actuelle et son devenir, et la pression de cette Histoire, la poussée du passé sous la surface du présent. Dans la traduction du Rromani au français, j’ai essayé de mettre le français dans l’état de fragilité, d’incertitude où est la langue Rromani. Pour cela, j’ai fouillé l’origine du français et tenté de faire affleuré cette origine, c’est-à-dire son impureté. Et j’ai parcouru par des lectures tout le temps qui sépare cette origine, origine sans fond, bien sûr, puisque le français s’enfonce avec le temps dans d’autres langues. J’ai parcouru donc le temps qui sépare cette origine de notre présent, cette Histoire et j’ai perçu donc la multitude de mouvements qui traversent la langue, ses sédiments, j’ai perçu surtout sa non fixité, sa faculté de se transformer sans cesse, aux endroits les plus inattendus, aux plans les plus inattendus, son aspect accidentel et accidenté, aléatoire, son inculture aussi en quelque sorte.

J’ai tenté de la mettre en tout cas en l’état où elle menace de se délier, se déliter, de se décomposer, se démembrer et où ses membres tiennent pourtant par une sorte de force d’attraction imperceptible et incompréhensible qui peut être le lieu du sens. Le blanc du sens qui se forme entre le noir des inscriptions et qui est une chose qui se manifeste d’elle-même, comme le troisième terme d’un rapport. Un peu comme la théorie du montage du cinéaste Eisenstein. C’est la pression de cette Histoire sur chacun des mots de la langue qui me faisait éprouver la menace de son explosion interne.

Je crois ce que je cherchais avec ces traduction c’est d’éprouver cet état de fragilité du verbe, cet état où l’on atteint le voisinage de son origine possible, où il menace d’exploser, de ne pas exister. Sans doute y a t’il là un rapport encore avec la mort.

En pratique, j’ai essayé de composer avec des éléments du français issus du plus grand nombre de plans possibles : des différentes époques, des différents lieux, et des différentes classes, avec parfois des combinaisons entre les différents plans à l’intérieur d’un même mot afin d’utiliser un mot qui aurait pu exister à un moment où en un lieu du français, mais qui par accident était jusqu’ici resté dans le champs du possible.

 

Pour ce qui est du Polonais à l’épreuve de Rabelais, sans doute la confrontation des langues fait entrer dans l’une par l’autre des catégories encore inouïes, des possibilités demeurées à l’état virtuel, la langue d’accueil finalement n’accueille peut-être rien d’autre qu’une sorte de conflagration où elle se retourne sur-elle même, s’ouvre, se plie, s’étire, mute, faisant apparaître de nouvelles possibilités, oui...

 

muzafer2jJ : C’est quoi pour vous, la tâche du traducteur ? Voyez-y clairement une référence en la matière au texte superbe de Walter Benjamin !

Pierre Chopinaud : Je crois que la théorie doit suivre la pratique. Je n’ai pas lu de théorie de la traduction ni avant ni pendant ce travail. J’en ai lu après un peu pour vérifier certaine chose, certaines intuitions, des textes de linguistique aussi. Je fais moi-même en quelque sorte la théorie de ma pratique, disons, sur le champs, en découvrant des sortes des lois à mesure que j’avance que je ne généralise pas, mais systématise un peu au cours de l’avancée du chantier. Ces lois définissent une sorte d’idéal de ce qu’il faudrait faire ou arriver à faire, mais l’idéal a toujours tendance à s’écarter du réel. Ainsi je me fais une sorte de théorie pragmatique qui consiste plutôt des notes sur ce qu’il se passe tandis que le chantier avance, une sorte de carnet d’exploration. Mais je connais ce texte de Benjamin, qui semble lui-même un commentaire sur une pratique, et je m’accorde assez avec le privilège qu’il accorde, dans mon souvenir, à la forme sur le sens, et avec la recherche qu’il fait d’une sorte de métalangue messianique qui serait la langue propre de la traduction. Une langue inaudible et invisible et pourtant manifeste dans le passage du traducteur.

 

jJ : Comment travaillez-vous sur la phrase française des poèmes de Muzafer Bislim ? Que cherchez-vous à donner, à faire entendre, saisir, comprendre ? Comment se travaille cette matière poétique, vous qui l’entendez dans les deux langues en fait ? Et à quoi cela amène-t-il ? A retravailler une pratique poétique ? Et entre l’oral et l’écrit, où serait sa place ?

Pierre Chopinaud : Je fais d’abord une première traduction du son et du rythme seuls. Je ne pouvais pas d’abord faire bien autrement puisque le sens m’était complètement opaque et que sa reconstitution supposait un travail de déchiffrage très long. Donc je transcrivais dans des phrases françaises l’effet que produisais sur moi, ce que m’évoquait la sonorité de la langue, de façon très musicale. Cette première phrase française devait indiquer la couleur, l’atmosphère de la phrase finale. C’est donc bien la matière de la langue qui prime dans ces traductions. Puis, le sens déchiffré, je le réinjectai dans la phrase en m’efforçant de garder la base matérielle de départ : rythme et son.

Après le français a ses propres lois, et ces lois rythmiques, mélodiques, m’entraînaient dans certaines directions qui n’étaient pas forcément dans l’original, des lignes plus douces, plus mélodieuses.

Il y a une sorte d’oralité qui se dégage de l’écrit, bien que le texte soit silencieux, sa musique doit être entendue. La pratique poétique est donc intermédiaire.

 

jJ : Où en êtes-vous de sa publication en France ?

Pierre Chopinaud : Des textes sont parus en traduction dans plusieurs revues importantes. J’attends à présent le manucrit d’un roman sur lequel il travaille depuis plusieurs années, qu’il est en train d’achever, en langue Macédonienne, pour le traduire, et m’occupper de sa publication.

 

 

 

images de Pierre Chopinaud, collection personnelle, notes de traduction de Muzafer Bislim. Avec l'aimable autorisation de Pierre Chopinaud.

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1 octobre 2013 2 01 /10 /octobre /2013 04:46
muzafer1.jpgjJ : Pourriez-vous nous raconter tout d’abord les conditions dans lesquelles vous avez croisé la route de Muzafer Bislim et de la langue rromani ? L’histoire que j’ai lue à ce sujet paraît tellement incroyable ! Que faisiez-vous donc dans les faubourgs de Skopje ?
Pierre Chopinaud : La rencontre de la langue Rromani, je l’ai faite en rêve. L’appel de cette langue, la nécessité d’entrer en elle et de la faire entrer dans moi, me sont venus d’un rêve, d’un endroit très profond. C’est un rêve que j’ai fait à Paris, sans doute entre deux voyages, quelques années après avoir été les premières fois dans les faubourgs de Skopje, comme vous dîtes, et dans une période où j’étais souvent en Roumanie, et en Hongrie également. Mais avant de connaître Muzafer Bislim que je rencontrerai lors d’un nouveau voyage à venir, en Macédoine.
Au cours de ces voyages, j’avais beaucoup fréquenté de gens qui parlaient le Rromani, et je commençais d’en avoir quelques notions, mais très peu.
Puis il y a ce rêve, la sortie de ce rêve plus précisément, dont je me souviens comme d’un appel, un appel des morts, des disparus. Dans le rêve, il y avait des enfants, une petite fille et un petit garçon, un frère et une sœur, si je me souviens bien. Ils étaient dans le fond du dernier wagon d’un train qui quittait une grande ville d’Europe de l’Est, sans doute Bucarest. Eux fuyaient, abandonnés et clandestins, sans ticket, évidemment, et exposés à tous les dangers. Ils étaient seuls et me demandaient en quelque sorte une protection.
A l’éveil de ce rêve, un peu avant, au retour de la conscience, mais avant qu’elle soit tout à fait là, avant que ne se soit dissipé le réel du rêve, ses figures set ses décors, les affects bien réels que l’on éprouve en eux, je tentais de former mentalement le verbe être en Rromani. Et j’échouai et dans le rêve se reformaient figures et décors, j’ai vu alors les corps encore en vie de femmes, et d’enfants dans leurs bras, marcher dans les fumées, derrière les barbelés d’un camp de la mort. Et l’échec de ce verbe dans ma bouche sèche, sur ma langue qui retombait alors lourde et muette… Ma bouche ainsi asséchée devenait en quelque sorte la fabrique de cette injustice, de cette horreur.
Alors la nécessité de connaître cette langue s’est installée, fermement, profondément, elle apparaissait comme la marche vers une sorte de réparation. Non pas au sens moral de la culpabilité, mais, disons, plutôt au sens de l’entrée dans un processus collectif de rédemption.
Avec l’eau de la langue, c’est-à-dire sa mise en circulation organique, son alimentation par les chairs, fibres, vaisseaux, liquides de mon corps vivant je suis entré en chair dans une communauté d’hommes, de femmes, d’enfants dont la communauté est justement le partage de cette langue qui est comme l’enceinte d’un secret commun : le secret de leur destin.
Avec ce verbe qui prenait comme une pousse ou un greffon à même le cœur, les brumes de l’esprit se levaient, l’esprit entier s’ensoleillait, les chairs d’un peuple entier se reformaient, les corps retrouvaient brillance et dignité, force et courage de la marche vers un avenir.
 
 Mais pour revenir à votre question, qu’est-ce que je faisais dans les faubourgs de Skopje ? Je voyageais. J’ai commencé de voyager très tôt.
J’étais là-bas, la première fois, à la fin de l’année 1999, quelques mois après la fin les bombardements de l’Otan sur la Serbie et le Kosovo. J’avais juste dix-huit ans. L’âge où l’on est libre de décider de son sort au regard de la loi, libre de partir.
Après la dernière année dans un lycée que je ne fréquentais plus guère, j’ai décidé de partir vers ces destinations particulières qui étaient alors, pour moi, les lieux du Réel et de l’Histoire. La perspective d’aller entendre des gens parler à l’Université était contraire à ce que je voulais immédiatement de la vie. Alors je me suis jeté dans un inconnu qui devait être nécessairement hors de l’Occident hypnotisé par l’illusion de son propre achèvement, où plus rien ne semblait, depuis la fin du Socialisme à l’Est, vouloir se passer.
J’ai travaillé plusieurs mois, d’abord, sur des chaînes de montage en usine. J’y ai fait l’expérience passagère de la vie des hommes et des femmes de ce qu’il faut encore appeler la classe ouvrière.
J’ai rassemblé l’argent nécessaire au voyage et je suis parti.
Là-bas j’ai travaillé plusieurs mois dans une petite structure "non-gouvernementale" qui s’occupaient de recenser les hommes, femmes et enfants réfugiés en provenance du Kosovo.
Ces réfugiés-là étaient dans leur grande majorité des Rroms et ils s’étaient installés à la bordure du grand quartier rrom de Skopje.
Là, j’ai partagé, dans un orphelinat évangéliste, une petite chambre de prêtre, avec un jeune américain venu enregistrer de la musique. Et c’est par lui que j’ai entendu parler la première fois de Muzafer Bislim dont il enregistrait des chansons. Mais alors je ne l’ai pas connu. 
C’est six ans plus tard, lors d’un séjour à Paris de cet ami dont j’avais gardé le contact, qu’il m’a remis des manuscrits, sous forme de feuillets, une trentaine, organisés en recueil. J’ai été frappé par leur graphie soignée, calligraphiée, par l’opacité de leur sens. Le seul moyen de comprendre ces textes étaient d’en rencontrer l’auteur. Je suis donc retourné à Skopje où j’avais encore de nombreux amis pour m’occuper de leur traduction.
 
muzaferblogjJ : Comment travaillait Muzafer Bislim quand vous l’avez rencontré ? "Solitaire, immobile, "créateur enfantin", composant, la main bandée, des textes qu’il rythme en frappant une pièce de bois", écriviez-vous… 
Pierre Chopinaud : Muzafer Bislim vit dans un environnement très matériel, brut, et relativement rude, dans un espace très réduit : une seule pièce de 9 m2. Dans cette pièce, sa maison, il habite avec sa femme et ses quatre plus jeunes enfants. Des troubles de santé l’empêchent depuis plusieurs années de se déplacer, il ne quitte donc jamais l’intérieur de cette pièce. Toute la famille vit dans cette pièce. Il faut y préparer les repas, découper viandes et légumes, les cuire, manger, dormir se laver. Tout se passe au sol. Il n’y a ni table, ni chaise. Il y a donc une grande promiscuité, proximité des corps, vivants, qui dorment, s’éveillent, se lavent, sont malades etc.., et morts, corps végétaux, corps animaux, que l’on découpe, cuit, ingurgite, et évacue. Il y a les odeurs de ces corps, leur chaleur, et leur froid, leur fièvre aussi.
C’est au milieu de cet espace domestique saturé, dont il ne sort jamais, que Muzafer Bislim écrit.
Et c’est au milieu de cet espace que je l’ai rencontré.
Il y travaille, on peut l’imaginer, de façon très manuelle, artisanale, très corporelle. Il compose d’ailleurs principalement des chansons, car elle lui rapporte un peu d’argent. Il les vend à des interprètes qui viennent chez lui les commander. Tout se passe de façon très artisanale. Il est assis, en tailleur ou jambes allongées, contre son mur, avec autour de lui, le long de ses jambes, à un emplacement toujours identique, ses instruments : crayons, paquet de cigarette, briquet, et un long bâton qui est l’instrument par lequel il aménage l’espace de sa solitude et de son silence. C’est un bâton que redoutent ses enfants. Et il y a souvent non loin de lui une bouteille de liqueur forte, une liqueur de l’esprit, que sa femme s’affaire tant que possible à tenir à bonne distance.
Je n’ai pas trouvé Muzafer Bislim en train de travailler. Je me suis d’abord intégrer à cette promiscuité, et il a fallu pour cela un temps d’apprivoisement réciproque. Et les premiers temps, le travail de traduction s’est fait dans la méfiance, voire de défiance, réciproque, lui à l’égard de mes intentions, moi à l’égard de sa science, de son discours. Nous avons commencé à travailler comme deux négociants qui font affaire ensemble, qui ont intérêt de le faire, mais un intérêt propre à chacun. Dans une certaine méfiance, donc. Il se méfiait de ce que je ferai des mots que je prétendais vouloir lui prendre et qu’il gardait comme un trésor dans un grand dictionnaire manuscrit. Et je me méfiais de sa pratique, la construction de ces mots, leur origine, et de sa théorie : une histoire imaginaire de la langue et du peuple qui la parle, histoire faite d’affrontements, de captures, de fuites, l’ensemble organisé de façon cohérence, affirmé par lui avec véhémence, et formant une mythologie… Je rêvais souvent qu’il m’envoyait des fantômes, des monstres, des créatures malveillantes. Et dans ce monde les rêves et les fantômes ont leur importance. Le quartier où il habite, et où j’habitais alors chez des amis, est mitoyen d’un très grand cimetière. Les gens du quartier sont très vigilants à l’égard des revenants. Je peux dire que ce travail à commencer dans un état d’hostilité, un champs d’hostilité en présence des morts.

 

muzafer3jJ : A vous entendre, Muzafer Bislim serait le créateur d’une langue nouvelle, "pour un peuple à qui elle manque", affirmez-vous. Comment diable cette langue pourrait-elle manquer aux peuples Rroms tout d’abord ? Ou alors, qu’est-ce qui, dans son usage, serait venu à manquer ? Pouvez-vous nous expliciter par ailleurs ce travail entrepris par Muzafer Bislim ? Ce lent déchiffrage, l’invention d’un vocabulaire qui n’existait pas, etc. Vous évoquez ces mots construits plutôt que rétablis, à partir d’un vieux lexique rromani dont il se demandait même s’il était seulement fiable…    

Pierre Chopinaud : La langue manque. Muzafer Bislim a commencé d’écrire des textes poétiques dans sa jeunesse en Serbo-Croate, la langue majoritaire, la langue officielle de la Yougoslavie d’alors. Or cette langue possède une tradition littéraire, administrative, politique. Elle est en quelque sorte prête à un tel usage. Il a lu également de nombreux textes de la littérature universelle en traduction dans cette langue. Puis, à un moment donné, il a éprouvé la nécessité d’écrire dans la langue Rromani. De traduire ses textes déjà existants en Rromani, puis d’écrire directement dans sa langue maternelle. C’est là qu’a commencé à proprement dit son "œuvre". La langue Rromani, n’a jamais été la langue d’un Etat. Or l’écrit a beaucoup à voir avec l’organisation d’un peuple en Etat. Sans doute a-t-il commencé par la nécessité de faire des registres, d’enregistrer des nombres, nombre d’hommes, de bêtes, de terre cultivables etc. … C’est une langue dont les locuteurs sont dispersés et partout en situation de minorité, et du fait de cette situation minoritaire, politiquement menacés. La langue elle-même est sous la menace. Elle a d’ailleurs par exemple été interdite au XVIIème siècle en Espagne. La police mutilait oreilles et langue de ceux qui la parlaient. Les organes de sa circulation. Et cette interdiction a éradiqué la langue Rromani dans ce pays. C’est pour ça que les gitanos d’aujourd’hui ne la parle pas. Bien qu’un mouvement récent de reconquête de la langue ait émergé là-bas ces derniers années. Cela rejoint ce que je disais un peu plus tôt. L’état de la langue est à l’image, ou plutôt est consubstantiel de l’état politique des corps : des membres coupés, des mutilations, le Rromani en est plein, il est plein de ces trous qui sont des amputations, des amputations infligés par les pouvoirs majoritaires dans l’Histoire. Ils sont les traces sanglantes des coups portés par ces pouvoirs. La langue, pour qui que ce soit, et quelle qu’elle soit, n’est pas un médium neutre, elle n’est pas un moyen de communication. Il n’y a que la langue des journalistes, des publicitaires, de la communication politique, qui le soit. La langue est sans doute le vivant dans la chair, une chair sans langue est de la viande, de la chair morte, un temps, puis de la chair pourrie. Ainsi la langue actuelle ou la réduction dans l’espace publique de la langue à la communication, à la transmission de signaux, est le signe ou l’agent d’un dépérissement de la vie dans les corps qui circulent dans cet espace. Son symptôme extrême est la prolifération de la pornographie. L’Italie d’aujourd’hui est très exemplaire à cet égard. Prenez la langue de la Divine Comédie et celle des Hommes politiques actuels, vous verrez dans l’écart le mouvement d’affaissement d’une civilisation.

 

 D’une certaine façon la langue manque toujours, à tous.

 

 Mais dans le cas précis de la langue Rromani et de ce qu’a entrepris Muzafer Bislim, ce qu’il manque, mais est-ce un manque ? C’est donc une tradition, littéraire, politique. Un corpus. Il a pour matière une langue qui a été peu, voire pas écrite. Ainsi même la graphie fait défaut. D’où son écriture manuscrite, lente, où chaque lettre est dessinée méticuleusement et répétée chaque fois selon un dessin identique, comme si une menace pesait sur le signe même, comme s’il menaçait de s’effacer, d’être brouillé, comme si à chaque coup il était marqué pour la première fois. Et puis il y a les trous dont je parle plus haut, trous de lexique, trous de syntaxe qu’il faut combler. Dans le Rromani parlé en place de ces trous il y a des éléments de la langue majoritaire. Or il n’y a pas vraiment d’éléments disponibles pour combler ces trous. Il faut donc les trouver. Et Muzafer Bislim semble les inventer bien qu’il assure les avoir retrouvés par-dessous l’Histoire violente des servitudes du peuple Rrom qui les aurait effacés. Mais leur authenticité est invérifiable. Et la majorité de ces mots trouvés sont totalement ignorés de ceux dont le Rromani est la langue maternelle. Depuis de nombreuses années il consigne ce lexique dans un dictionnaire manuscrit volumineux.

 Pour la traduction, je travaillais avec un petit groupe d’amis du quartier. Nous déchiffrions les manuscrits dont le sens nous était à tous opaque. Nous partagions les mots connus des mots inconnus, les plus nombreux. Puis je me rendais chez leur auteur, la liste des mots inconnus en main, pour en vérifier avec lui leur sens dans ce dictionnaire.

 

 
 
image de Pierre Chopinaud, collection personnelle, l'entrée de la maison de Muzafer Bislim, poète Rrom vivant en Macédoine (Skopje). Avec l'aimable autorisation de Pierre Chopinaud.
En médaillon : Muzafer Bislim et manuscrit de Muzafer.
 
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