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13 octobre 2009 2 13 /10 /octobre /2009 08:00
C’était à St Malo. Etonnants Voyageurs, toujours. La même année il me semble, Deniau dans une autre salle. En se retirant, la mer dévoilait un paysage morne, désabusé. A l’intérieur des remparts, journalistes et écrivains crapahutaient, se poursuivaient, les yeux rivés sur leur montre. Dégingandé, Jean Rollin promenait sa silhouette hauturière, lasse, amaigrie par un usage intempestif des champs de bataille.
Veston gris, tee-shirt noir, comment parler de la guerre ? De quels moments rendre compte quand il ne s’y passe à vrai dire presque jamais rien, ou bien que les obus s’ingénient à ne tomber que devant les caméras de CNN ? Son long imperméable fripé le distinguait de tous les autres participants. Quelque chose comme le négligé de la véritable élégance, ouvrant à lui seul l’abîme des malentendus dans lequel tombent presque tous les propos sur la guerre. Tel un dandy, Jean Rolin paraissait se tenir en perpétuel équilibre sur le bord d’un éprouvant destin. Dom Juan, sur le point de quitter éternellement sa propre scène, jetant sans cesse un dernier coup d’œil sur la salle tandis que vous lui parlez, toisant et se regardant voir, dans l’espoir de croiser l’hospitalité d’un regard féminin.
La presse, habituellement, rend compte des moments forts. C’est son métier. A la guerre comme au spectacle, il lui faut resserrer, recoudre, arrimer la fièvre à la fièvre.
Jean Rollin, qui a voulu donner du sens à ces viscosités égarées, offre le spectacle d’un homme effroyablement averti. Revenu de tout, ayant partout frôlé l’horreur, son allure construit le show d’un éternel moment fort, travesti d’ennui. Un personnage romanesque en somme.

La guerre serait donc littérature. C’est du moins ce que les écrivains affirment. L’irruption de l’exception dans les vies ordinaires, ouvrant soudain des horizons insoupçonnés. La guerre serait un décor, un thème qui se prêterait merveilleusement à l’élaboration littéraire. Toutes ces grandes émotions, imaginez un peu : l’amour, la mort, la peur, la peur surtout, tout ce que la vie peut offrir de meilleur parce que « vrai ». Il ne serait que d’observer ces apprentis combattants découvrant leurs nouvelles armes avec la joie des enfants déballant leurs cadeaux, pour se convaincre de la profusion des émotions qu’elle peut charrier. Un trésor, un magot que seul l’écrivain saurait ramasser.
Ou même : peut-être l’écriture de la guerre serait-elle la forme idéale du genre romanesque, de l’essai à la Vollmann au Journal intime. L’opportunité d’une grande œuvre. Peut-être à cause de cette difficulté à élaborer ce que l’on voit « vraiment » lorsque l’on est écrivain, plongé dans l’incertitude du jour qui passe, ailleurs, aveugle au lendemain que le réel ne manquera pas de faire surgir inopinément, loin de la clarté déserte de sa lampe.
Une situation qui renverrait à celle du combattant immergé dans le chaos de la bataille, incapable de s’y orienter, d’y comprendre quelque chose. La guerre poserait alors une sorte de défi que seul un romancier pourrait relever. Au regard aveugle du combattant, au regard myope des journalistes, elle opposerait le regard clairvoyant de l’écrivain, ou prétendu tel.

Songeons à Malraux, ne mettant les pieds en Chine que deux jours puis embrassant dans une vision sublime le sens du conflit qui s’y déroule, au point que Trotsky s’imagina pouvoir lui demander conseil… C’est d’ailleurs peut-être ce magistère d’opinion, que détenaient naguère les intellectuels, qui fascine aujourd’hui encore ceux qui font vœu de les lire.
Ou bien l’illusion de pouvoir embrasser enfin une totalité : l’anecdote et la question du sens, en ses fondements mêmes. Jean Rolin n’a pas dérogé aux règles du genre. Son journal de campagne nous promène sur les routes des Balkans en une sorte de déplacement tout à la fois attentif et précieux, moins celui d’un témoin que d’un regard s’offrant à la contemplation de ses lecteurs. S’il n’y a pas grand chose à voir, il reste au moins cela : la guerre comme forme idéale du récit de soi.
joël jégouzo--.

Jean Rolin, Campagnes, récit, éditions Gallimard, janvier 2000, 196p., EAN : 978- 2-070748456.
(photo jJ)

sur la Guerre dans le roman, voir l'article de Claude Mouchard :
http://bablogorrhee.blogspot.com/2007/06/claude-mouchard-tmoigner-de.html
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12 octobre 2009 1 12 /10 /octobre /2009 08:13
C’était à St Malo, au cours du festival Etonnants Voyageurs. Je ne sais plus en quelle année. Une table ronde réunissait quelques grandes figures sur le thème «écrivains dans la guerre». Vollmann, voyageant d’une guerre l’autre, aurait aussi bien pu être de cette partie : les invités venaient débattre des rapports entre littérature et théâtre des opérations…
Majestueux mais en retard, Deniau s’était avancé vers la table des conférenciers en poussant d’un geste élégant sa canne. J’ai oublié le nom des autres participants. Il capta d’un coup toute l’attention. «Je me suis fait viré de la politique …». Il était donc libre d’user du ton qu’il voulait. Sa parole s’éleva alors sans détour, avec une rare vigueur et sans chercher à masquer ce qu’il ignorait. Malgré son expérience des maquis par exemple, il ne savait toujours pas comment parler de la guerre.
- J’ai été dans le groupe d’aviation de Jules Roy, de Saint-ex. Jules Roy a raconté la violence, la peur. Il a été haï ensuite. Nous avons tous connu la peur, mais c’était un tabou dont personne ne parlait.
- Pourquoi l’Espoir ?
- Personnellement, je n’ai jamais eu le sentiment que je pouvais écrire un roman sur la guerre.
Son honnêteté intellectuelle embarrassa l’auditoire, tout de même fasciné par la violence et la dramatique de la guerre. Lui, s’était engagé pour l’Erythrée. Rimbaud tout proche.
- Un commandant m’a dit qu’il fallait parler de leur guerre, parce qu’elle n’intéressait plus personne. C’était trop long : 23 ans…
Tandis que les autres écrivains ressemblaient à de grands gosses en quête de sens, Jean-François Deniau ramenait à l’essentiel : il n’y a au fond que des histoires de courage et de peur à rapporter face à la violence. Et puis, …
- Il faut prendre parti : il n’y a pas d’espoir dans le silence des autres… La violence, c’est d’abord l’évidement de la parole, le congé de soi en attendant de tuer l’autre…
- Pourquoi la chair est-elle toujours au bout de son compte ?
Deniau pris le temps de me répondre, me dévisageant avec malice.
- Je ne sais pas.
- Cela a-t-il quelque chose à voir avec l’Incarnation ?
Il prit un temps plus long encore, tandis que le public s’impatientait. Puis il lâcha sobrement que le corps n’était pas une chair en effet, ou quelque chose comme ça. Pas encore. Que c’était un Mystère. Pas une énigme. Que cela avait quelque chose à voir, oui. Mais il ne savait trop où. Que le corps n’avait pas de chair et qu’on ne savait trop d’où elle finissait par lui venir. J’ai songé au chiasme tactile de Husserl, pour ne pas avoir à songer aux mystères de l’Incarnation. La chair se sentant sentir. Et Deniau s’en est allé en jetant un dernier coup d’œil par dessus son épaule, pour me voir quitter la salle à mon tour.
joël jégouzo--.

Tadjoura. Le Cercle des douze Mois, de Jean-François Deniau, LGF/Livre de Poche, janvier 2001, 284p., 5 euros, EAN : 9782253149798.
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2 octobre 2009 5 02 /10 /octobre /2009 09:42
Le 24 septembre 2001, Cees Nooteboom était l’invité de l’Institut Néerlandais.
Trois français dans la salle pour découvrir cet auteur qu’outre son pays, l’Allemagne, l’Angleterre et l’Espagne portent à juste titre aux nues.
Poète, essayiste, grand reporter, cet écrivain capable de superviser dans cinq langues la traduction de son œuvre, s’exprime dans un français des plus purs. Vêtu sobrement, en chemise blanche, col ouvert, il parle délicatement, en accordant une attention extraordinaire à son public. Quelle que soit la question, il y répond avec une cordialité exquise qui engendre du coup une surprenante intimité entre les participants de la rencontre – une poignée tout juste.
« Le déclic du livre ?»
Après une pose, Cees Nooteboom embraye sur une anecdote : « Une télévision m’a demandé de parler de mon livre en trente secondes. Je l’ai fait en vingt-trois secondes. Et puis après, plus rien. Nous n’avons plus parlé de rien. C’est avec des choses pareilles qu’on se rend un peu compte du monde dans lequel nous vivons. Non, il n’y a pas eu de déclic. J’avais en fait l’idée d’écrire sur l’Espagne du XIIe siècle et j’ai écrit un  livre sur l’Allemagne contemporaine… J’ai vécu à Berlin au moment de la chute du mur. J’allais aussi en Espagne chaque année. J’observais le terrorisme dans l’anonymat du sacrifice des victimes.
- Pourquoi le thème du deuil ?
- Rétrospectivement, on peut tout expliquer. Mais je ne suis pas un écrivain à projet : je m’aventure dans l’écriture. J’écris pour penser. J’ai placé cet homme à Berlin, une ville chargée d’Histoire.
- Mais beaucoup de choses y ont disparues déjà, non ?
- L’Histoire disparaît tout le temps à côté de nous. Je voulais méditer sur notre rapport à cette disparition tragique de l’Histoire.
Puis Cees Nooteboom se lève, se dirige vers le buffet : « Venez, nous serons mieux », et poursuit de l’un à l’autre, tendant une coupe, un canapé, souriant et serein, « C’est peu de chose un livre ». Juste de quoi bouleverser l’un ou l’autre. Bientôt une main sur mon mp3 : «Vivons cela entre nous». La soirée se poursuit alors en toute simplicité, à bavarder de soi, de littérature, de Cotzee, de Sebald, avec une affection sans égale de la part de cet auteur au sommet de sa gloire.
joël jégouzo--.
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