René Cassin : le bonheur du Peuple est constitutif de la société
"Protéger tout l’homme et protéger les droits de tous les hommes"… LA CONSTITUTION DE LA Ve REPUBLIQUE, OUTIL DE DOMINATION LIBERALE
Voilà, nous fêtons les 55 ans de la Constitution de la Vème République... Hollande n'a pas l'intention d'en changer, ni même de la réformer. Mieux, il vient d'en faire l'éloge et de nous promettre un très léger lifting avec l'introduction du référendum populaire... Ce, bien qu'une crise de défiance se fasse jour à l'égard d'une Constitution à tout le moins embarrassante.
Jean-Philippe Feldman, avocat à la cour de Paris et professeur à l'université de Bretagne-Sud, avait ouvert la voie il y a quelques années de cela, en recommandant par exemple "l’utopie réaliste" d’une constitution libérale, au lieu de cette cote mal taillée de la Vème, qui n'a cessé de réactualiser l'inconscient souverainiste de nos élites politiques. Son ouvrage, De la Ve République à la Constitution de la Liberté, interroge les constitutionnalistes et les politiques, mais également les citoyens sur ce que devrait être une constitution. Sans partager ses conclusions, reconnaissons l’intérêt d’une telle question.
Mais comment répondre à cette question en tant que citoyen ?
D’où partir pour réfléchir une nouvelle Constitution ?
A l’évidence, tout d'abord de l’urgence face à laquelle nous place l’Etat français tel qu'il fonctionne, de rappeler à satiété l’exigence de souveraineté de l’individu, l’explicite de 89, impliquant le droit pour chacun de s’opposer aux abus de pouvoir de l’État. Pour rappeler en quelque sorte que l’état de droit est un État dans lequel les Droits de l’homme doivent être garantis contre l’arbitraire (parlons des Rroms alors, cher Président ou de tous ces citoyens français d'origines étrangères, si peu considérés encore et trop lâchement abandonnés par la République). Ce qui revient à convoquer l’article 3 de notre Constitution : «la souveraineté nationale appartient au peuple».
Au fond, la question fondamentale qu’il faudrait poser serait celle de savoir ce qu’est l’essence d’une Constitution. Et la réponse n'en serait que plus simple : c’est la conception du pouvoir qu’elle met en œuvre.
Or, si jusque là le trait essentiel de la Constitution de la Ve République était d’affirmer le rôle de l’Etat comme force animatrice de la vie politique, sans doute faut-il aujourd’hui insister sur le fait que l’Etat est certes Le Pouvoir, mais qu’il n’est pas tout le Pouvoir disponible dans une société. Il y a même un vrai danger à le penser comme l’essence de la nation, de son énergie, et le laisser capter tout le Pouvoir disponible.
De sorte que la Constitution de la Ve République est sans doute un outil obsolète qui entrave la venue d’une société nouvelle.
Car cette Constitution, pour quoi (et pour qui) était-elle faite ?
L’objectif du Général de Gaulle, rappelons-le, était de renforcer le Pouvoir présidentiel, en maintenant le régime parlementaire sous surveillance. Le régime politique gaullien offrait ainsi cette particularité d’asseoir au sommet de l’Etat républicain un Président-Monarque. On le sait, cette Constitution portait en elle les risques d’une sérieuse dérive autoritaire. Le précédent hyper-président en fut la preuve manifeste, nul besoin de pousser l’analyse : pour lui, la dérive était la norme. Une béance que ce déficit démocratique, colmatée depuis à la va comme je te pousse, passablement inquiétante même si, comme l’affirme l’historien Serge Berstein, la culture politique française, solidement républicaine, constitue un garde-fou contre toute émergence d’un fascisme français. Il n’empêche : le résultat, aujourd’hui, c’est un chef d’Etat souverain, sourd à la souffrance des hommes, godillant en justifiant soigneusement sa politique par des principes hagards, à force d'être flous, mais convoquant à chaque minute de son mandat cette dimension transcendante que l’Etat français avait adopté dans l’allure gaullienne, au nom de laquelle le peu qu'il reste de démocratie paraît bien dérisoire.
Cela dit, plus qu’un refus de la dyarchie à la tête de l’Etat, qui est l’analyse habituelle que font les consitutionnalistes de notre étrange situation, ce qui caractérise l’Etat français aujourd’hui, c’est son refus d’un sommet contingent labile, marque des grandes démocraties avancées. Sans sommet contingent labile, l’Etat français s’avère incapable de libérer les énergies créatrices. Car la vérité d’un état démocratique contemporain réside là : dans le concert d’un sommet contingent, labile, dans cette déstabilisation fondatrice de la puissance suprême.
De la Vème République à la Constitution de la Liberté, de Jean-Philippe Feldman, éditions Institut Charles Coquelin, novembre 2008, ISBN : 2-915909-19-7
Thomas Piketty, Le Capital au XXIème siècle
le XXIème siècle sera plus inégalitaire que le XXème siècle… Piketty pointe deux dangers qui nous menacent très concrètement : le décrochage des très hautes rémunérations, qui ponctionnent honteusement les capacités d’investissement, et surtout, la concentration des patrimoines qui conduira à des niveaux d’inégalités inconnus dans le passé –il faut remonter au XVIIIème siècle pour en retrouver du même genre… Entretien avec Pierre Chopinaud autour de Muzafer Bislim -2/2
jJ : Une langue paraît surgir entre vous et Muzafer Bislim , ou plutôt dans ce va-et-vient vers un ailleurs à cette langue, le français en l’occurrence. Et tenez, le fait que ce soit la langue française, son interlocutrice, la féconde-t-elle d’une manière singulière ? Et quelle serait alors cette singularité, si tant est qu’il soit possible de la définir ?
Pierre Chopinaud : La langue qui a surgi entre nous, je ne la connais pas, et je crois qu’elle n’existe pas. P as à la manière d’une langue que l’on parle, que l’on lit, que l’on écrit. C’est difficile à expliquer. Il n’y a pas de langue dans laquelle nous conversons, lorsque nous sommes ensemble ou au téléphone. Je veux dire pas de langue nouvelle. Et finalement nous conversons très peu. Mais lorsque nous le faisons, nous parlons dans le rromani courant de Macédoine. Je veux dire que cette langue qui est traversée par la traduction, elle n’est ni dans le rromani, ni dans le français, elle n’est pas même visible, et elle n’est pas non plus entre nous, mais entre les langues elles-mêmes. Elle est peut-être le négatif de ce qui est visible ou audible des deux langues. C’est le passage entre les langues, qui est comme un travail de la langue elle-même, dont nous n’avons été que des vecteurs, des conducteurs au sens physique. Je crois que les langues charrient leur Histoire vivante et bougent avec l’ensemble de leur Histoire, qui est l’action sur elles de tous ceux qui les ont parlés, les parlent et les parleront. C’est en fin de compte une affaire très collective, d’où la présence des morts que j’évoquais plus haut. Car les morts vivent d’une matière particulière dans la langue, il y a beaucoup de fantômes. Pas les fantômes des écrivains. Les fantômes des peuples. Je crois que ce qui a surgi entre nous a beaucoup à voir avec les morts.
Mais pour revenir à la question. Le français, que Muzafer Bislim ignore, n’agit pas du tout sur sa propre langue. Il l’écoute parfois. Mais le va-et-vient dont vous parlez je suis seul à le faire.
jJ : Pourriez-vous nous dire aussi comment cette langue influence votre propre langue, le français, et comment en retour ce français la féconde ? Et de quelle langue s‘agit-il au fond, je veux dire : littéraire ou autre, parlée ou écrite… En disant cela j’ai en tête Saint Paul, inventant le christianisme dans les catégories du grec des marchands, et non celui des philosophes, qu’il maîtrisait pourtant aussi bien ! Et en même temps, j’ai à l’esprit les problèmes posés par une traduction menée dans les années 20, en Pologne : celle de Rabelais, par un collectif d’écrivains polonais, qui mirent dix ans à l’achever. Un travail monumental, qui féconda et la langue polonaise et sa littérature. La critique polonaise savante explique ainsi que l’œuvre d’un Gombrowicz, qui allait naître quelques années plus tard, n’aurait pas été possible sans cette traduction, qui bouscula les cadres de la pensée et de la littérature nationale. Au point même que, de fait, sur le plan de la grammaire comme de l’orthographe, elle aboutit à une réforme du polonais. Je pense également, et encore, pour ce qui est des conséquences et de ce à quoi le travail d’un traducteur peut engager parfois, à cette première traduction justement, du grand roman de Gombrowicz, Ferdydurke, opérée vers le français à partir de l’espagnol et non du polonais (Gombrowicz était en exil en Argentine) -elle fut concrètement la première traduction de Gombrowicz en France. Et combien cet effort permit à Gombrowicz d’approfondir sa propre création littéraire.
Pierre Chopinaud : Si cette langue qui a surgi, comme vous le dîtes, et que je définis un peu négativement comme la présence des morts dans la langue, influence, pour moi, le français, c’est en révélant le mouvement, ou plutôt les mouvements, qui le traverse. Le mouvement de l’Histoire de la langue sur la langue actuelle et son devenir, et la pression de cette Histoire, la poussée du passé sous la surface du présent. Dans la traduction du Rromani au français, j’ai essayé de mettre le français dans l’état de fragilité, d’incertitude où est la langue Rromani. Pour cela, j’ai fouillé l’origine du français et tenté de faire affleuré cette origine, c’est-à-dire son impureté. Et j’ai parcouru par des lectures tout le temps qui sépare cette origine, origine sans fond, bien sûr, puisque le français s’enfonce avec le temps dans d’autres langues. J’ai parcouru donc le temps qui sépare cette origine de notre présent, cette Histoire et j’ai perçu donc la multitude de mouvements qui traversent la langue, ses sédiments, j’ai perçu surtout sa non fixité, sa faculté de se transformer sans cesse, aux endroits les plus inattendus, aux plans les plus inattendus, son aspect accidentel et accidenté, aléatoire, son inculture aussi en quelque sorte.
J’ai tenté de la mettre en tout cas en l’état où elle menace de se délier, se déliter, de se décomposer, se démembrer et où ses membres tiennent pourtant par une sorte de force d’attraction imperceptible et incompréhensible qui peut être le lieu du sens. Le blanc du sens qui se forme entre le noir des inscriptions et qui est une chose qui se manifeste d’elle-même, comme le troisième terme d’un rapport. Un peu comme la théorie du montage du cinéaste Eisenstein. C’est la pression de cette Histoire sur chacun des mots de la langue qui me faisait éprouver la menace de son explosion interne.
Je crois ce que je cherchais avec ces traduction c’est d’éprouver cet état de fragilité du verbe, cet état où l’on atteint le voisinage de son origine possible, où il menace d’exploser, de ne pas exister. Sans doute y a t’il là un rapport encore avec la mort.
En pratique, j’ai essayé de composer avec des éléments du français issus du plus grand nombre de plans possibles : des différentes époques, des différents lieux, et des différentes classes, avec parfois des combinaisons entre les différents plans à l’intérieur d’un même mot afin d’utiliser un mot qui aurait pu exister à un moment où en un lieu du français, mais qui par accident était jusqu’ici resté dans le champs du possible.
Pour ce qui est du Polonais à l’épreuve de Rabelais, sans doute la confrontation des langues fait entrer dans l’une par l’autre des catégories encore inouïes, des possibilités demeurées à l’état virtuel, la langue d’accueil finalement n’accueille peut-être rien d’autre qu’une sorte de conflagration où elle se retourne sur-elle même, s’ouvre, se plie, s’étire, mute, faisant apparaître de nouvelles possibilités, oui...
jJ : C’est quoi pour vous, la tâche du traducteur ? Voyez-y clairement une référence en la matière au texte superbe de Walter Benjamin !
Pierre Chopinaud : Je crois que la théorie doit suivre la pratique. Je n’ai pas lu de théorie de la traduction ni avant ni pendant ce travail. J’en ai lu après un peu pour vérifier certaine chose, certaines intuitions, des textes de linguistique aussi. Je fais moi-même en quelque sorte la théorie de ma pratique, disons, sur le champs, en découvrant des sortes des lois à mesure que j’avance que je ne généralise pas, mais systématise un peu au cours de l’avancée du chantier. Ces lois définissent une sorte d’idéal de ce qu’il faudrait faire ou arriver à faire, mais l’idéal a toujours tendance à s’écarter du réel. Ainsi je me fais une sorte de théorie pragmatique qui consiste plutôt des notes sur ce qu’il se passe tandis que le chantier avance, une sorte de carnet d’exploration. Mais je connais ce texte de Benjamin, qui semble lui-même un commentaire sur une pratique, et je m’accorde assez avec le privilège qu’il accorde, dans mon souvenir, à la forme sur le sens, et avec la recherche qu’il fait d’une sorte de métalangue messianique qui serait la langue propre de la traduction. Une langue inaudible et invisible et pourtant manifeste dans le passage du traducteur.
jJ : Comment travaillez-vous sur la phrase française des poèmes de Muzafer Bislim ? Que cherchez-vous à donner, à faire entendre, saisir, comprendre ? Comment se travaille cette matière poétique, vous qui l’entendez dans les deux langues en fait ? Et à quoi cela amène-t-il ? A retravailler une pratique poétique ? Et entre l’oral et l’écrit, où serait sa place ?
Pierre Chopinaud : Je fais d’abord une première traduction du son et du rythme seuls. Je ne pouvais pas d’abord faire bien autrement puisque le sens m’était complètement opaque et que sa reconstitution supposait un travail de déchiffrage très long. Donc je transcrivais dans des phrases françaises l’effet que produisais sur moi, ce que m’évoquait la sonorité de la langue, de façon très musicale. Cette première phrase française devait indiquer la couleur, l’atmosphère de la phrase finale. C’est donc bien la matière de la langue qui prime dans ces traductions. Puis, le sens déchiffré, je le réinjectai dans la phrase en m’efforçant de garder la base matérielle de départ : rythme et son.
Après le français a ses propres lois, et ces lois rythmiques, mélodiques, m’entraînaient dans certaines directions qui n’étaient pas forcément dans l’original, des lignes plus douces, plus mélodieuses.
Il y a une sorte d’oralité qui se dégage de l’écrit, bien que le texte soit silencieux, sa musique doit être entendue. La pratique poétique est donc intermédiaire.
jJ : Où en êtes-vous de sa publication en France ?
Pierre Chopinaud : Des textes sont parus en traduction dans plusieurs revues importantes. J’attends à présent le manucrit d’un roman sur lequel il travaille depuis plusieurs années, qu’il est en train d’achever, en langue Macédonienne, pour le traduire, et m’occupper de sa publication.
images de Pierre Chopinaud, collection personnelle, notes de traduction de Muzafer Bislim. Avec l'aimable autorisation de Pierre Chopinaud.
Entretien avec Pierre Chopinaud autour de Muzafer Bislim -1/2
jJ : Pourriez-vous nous raconter tout d’abord les conditions dans lesquelles vous avez croisé la route de Muzafer Bislim et de la langue rromani ? L’histoire que j’ai lue à ce sujet paraît tellement incroyable ! Que faisiez-vous donc dans les faubourgs de Skopje ?
jJ : Comment travaillait Muzafer Bislim quand vous l’avez rencontré ? "Solitaire, immobile, "créateur enfantin", composant, la main bandée, des textes qu’il rythme en frappant une pièce de bois", écriviez-vous…
jJ : A vous entendre, Muzafer Bislim serait le créateur d’une langue nouvelle, "pour un peuple à qui elle manque", affirmez-vous. Comment diable cette langue pourrait-elle manquer aux peuples Rroms tout d’abord ? Ou alors, qu’est-ce qui, dans son usage, serait venu à manquer ? Pouvez-vous nous expliciter par ailleurs ce travail entrepris par Muzafer Bislim ? Ce lent déchiffrage, l’invention d’un vocabulaire qui n’existait pas, etc. Vous évoquez ces mots construits plutôt que rétablis, à partir d’un vieux lexique rromani dont il se demandait même s’il était seulement fiable…
Pierre Chopinaud : La langue manque. Muzafer Bislim a commencé d’écrire des textes poétiques dans sa jeunesse en Serbo-Croate, la langue majoritaire, la langue officielle de la Yougoslavie d’alors. Or cette langue possède une tradition littéraire, administrative, politique. Elle est en quelque sorte prête à un tel usage. Il a lu également de nombreux textes de la littérature universelle en traduction dans cette langue. Puis, à un moment donné, il a éprouvé la nécessité d’écrire dans la langue Rromani. De traduire ses textes déjà existants en Rromani, puis d’écrire directement dans sa langue maternelle. C’est là qu’a commencé à proprement dit son "œuvre". La langue Rromani, n’a jamais été la langue d’un Etat. Or l’écrit a beaucoup à voir avec l’organisation d’un peuple en Etat. Sans doute a-t-il commencé par la nécessité de faire des registres, d’enregistrer des nombres, nombre d’hommes, de bêtes, de terre cultivables etc. … C’est une langue dont les locuteurs sont dispersés et partout en situation de minorité, et du fait de cette situation minoritaire, politiquement menacés. La langue elle-même est sous la menace. Elle a d’ailleurs par exemple été interdite au XVIIème siècle en Espagne. La police mutilait oreilles et langue de ceux qui la parlaient. Les organes de sa circulation. Et cette interdiction a éradiqué la langue Rromani dans ce pays. C’est pour ça que les gitanos d’aujourd’hui ne la parle pas. Bien qu’un mouvement récent de reconquête de la langue ait émergé là-bas ces derniers années. Cela rejoint ce que je disais un peu plus tôt. L’état de la langue est à l’image, ou plutôt est consubstantiel de l’état politique des corps : des membres coupés, des mutilations, le Rromani en est plein, il est plein de ces trous qui sont des amputations, des amputations infligés par les pouvoirs majoritaires dans l’Histoire. Ils sont les traces sanglantes des coups portés par ces pouvoirs. La langue, pour qui que ce soit, et quelle qu’elle soit, n’est pas un médium neutre, elle n’est pas un moyen de communication. Il n’y a que la langue des journalistes, des publicitaires, de la communication politique, qui le soit. La langue est sans doute le vivant dans la chair, une chair sans langue est de la viande, de la chair morte, un temps, puis de la chair pourrie. Ainsi la langue actuelle ou la réduction dans l’espace publique de la langue à la communication, à la transmission de signaux, est le signe ou l’agent d’un dépérissement de la vie dans les corps qui circulent dans cet espace. Son symptôme extrême est la prolifération de la pornographie. L’Italie d’aujourd’hui est très exemplaire à cet égard. Prenez la langue de la Divine Comédie et celle des Hommes politiques actuels, vous verrez dans l’écart le mouvement d’affaissement d’une civilisation.
D’une certaine façon la langue manque toujours, à tous.
Mais dans le cas précis de la langue Rromani et de ce qu’a entrepris Muzafer Bislim, ce qu’il manque, mais est-ce un manque ? C’est donc une tradition, littéraire, politique. Un corpus. Il a pour matière une langue qui a été peu, voire pas écrite. Ainsi même la graphie fait défaut. D’où son écriture manuscrite, lente, où chaque lettre est dessinée méticuleusement et répétée chaque fois selon un dessin identique, comme si une menace pesait sur le signe même, comme s’il menaçait de s’effacer, d’être brouillé, comme si à chaque coup il était marqué pour la première fois. Et puis il y a les trous dont je parle plus haut, trous de lexique, trous de syntaxe qu’il faut combler. Dans le Rromani parlé en place de ces trous il y a des éléments de la langue majoritaire. Or il n’y a pas vraiment d’éléments disponibles pour combler ces trous. Il faut donc les trouver. Et Muzafer Bislim semble les inventer bien qu’il assure les avoir retrouvés par-dessous l’Histoire violente des servitudes du peuple Rrom qui les aurait effacés. Mais leur authenticité est invérifiable. Et la majorité de ces mots trouvés sont totalement ignorés de ceux dont le Rromani est la langue maternelle. Depuis de nombreuses années il consigne ce lexique dans un dictionnaire manuscrit volumineux.
Pour la traduction, je travaillais avec un petit groupe d’amis du quartier. Nous déchiffrions les manuscrits dont le sens nous était à tous opaque. Nous partagions les mots connus des mots inconnus, les plus nombreux. Puis je me rendais chez leur auteur, la liste des mots inconnus en main, pour en vérifier avec lui leur sens dans ce dictionnaire.
Introduction à la géopolitique, Olivier Zajec
Une guerre de retard… L’essai est signé par un saint-cyrien bardé de diplôme, enseignant à l’Ecole de Guerre. Histoire, outils, méthodes, on pouvait s’attendre à découvrir la fine fleur de la pensée française en matière de géopolitique. Mais non, rien de tel… La partie historique est bien sûr parfaite. Braudel en médaillon, notre saint-cyrien maîtrise son sujet et donne en quelques paragraphes rondement exécutés un aperçu des plus complets sur la fondation d’un art de penser (la géopolitique n’est pas une science, elle le prouve encore dans cet essai), particulièrement subtil, qui engage des sommes de connaissances et de savoirs qu’aucun géopoliticien ne peut à lui seul posséder –d’où les erreurs à répétition qui ont jalonné le discours géopolitique. Sur les outils, l’essai est déjà plus vague. De quoi faudrait-il disposer pour poser un jugement géopolitique ? L’analyse de la géographie physique semble ici dominer la pensée de notre chef de guerre. On comprend mieux alors la référence à Braudel : l’analyse des régularités physiques relève d’un temps long qui lui était cher, qui autorise le géopoliticien à s’enfermer dans une vision paresseuse du monde, construite pour l’éternité ou peu s’en faut… L’analyse des voies fluviales, aériennes, terrestres nous ramène ainsi à la géographie de Vidal-Lablache, certes précurseur, mais propre à enliser la géopolitique dans la stratégie militaire de la ligne Maginot, oublieuse des contournements que les militaires du reste ne cessent d’inventer pour dé-border la géographie physique… Pour le reste, la longue liste très peu exhaustive des outils nécessaires à la construction du jugement géopolitique, étude démographique, étude des populations, des identités, des ethnies, des langues, des cultures, des religions, des ressources naturelles, etc., qui déjà donne le vertige, ne paraît guère novatrice et omet nombre d’autres facteurs, de la finance à l’idéologie, en passant par l’appropriation technologique et ses représentations collectives, susceptibles de bousculer le ronronnement de l’analyse stratégique. Sur la méthode, notre essayiste est encore plus bref. Elle s’apparente plutôt au récit de la situation internationale telle qu’elle se donnait à voir il y a une bonne quinzaine d’années. Les acteurs y sont toujours prioritairement les états et les nations, les acteurs privés de la Finance ou du Capital n’entrant pas en ligne de compte dans l’approche proposée. Quant aux enjeux, ils sont eux aussi restés ceux d’hier : le pétrole, l’eau, les terres rares. Rien sur leur renouvellement, comme la confiscation des terres agricoles à l’échelle mondiale, nouveau bras de fer entre la Chine et les Etats-Unis. Au fond, ce qui pêche dans l’approche de notre saint-cyrien, c’est la définition sur laquelle s’appuie son raisonnement : pour lui, la géopolitique relève exclusivement de «l’analyse dynamique des inerties ». Les inerties... Braudel toujours, et son temps long. Les inerties. Certes. Mais voilà une définition qui se montre incapable de prendre en charge le nouveau, ce qui vient justement bousculer le poids des inerties patiemment relevées au fil des siècles. Il me semble que nous gagnerions à penser la géopolitique en termes de puissance plutôt que d'inerties (qui sont les embrayeurs de la pensée historienne), de localisation de cette puissance et de ses enjeux. Dématérialisée, cette notion ouvrirait plus radicalement à la compréhension des éléments contemporains constitutifs de cette puissance, tout comme des nouveaux instruments de la domination mondiale, de la Finance à la privatisation des terres agricoles, l’impérialisme foncier qui se fait jour actant d’un nouvel ordre du monde passablement inquiétant. LANGUEUR ANGOR, de MUZAFER BISLIM, poète Rrom
Langueur angor pour ensorceler,
Langueur, angor retournent la naja nue,
L’éther ouvert ne couvre rien de nudité,
d’angor devinée nues dans une paume
de larmes nées,
Simple est le souffle à l’agreste,
même simple la recette de sa vie,
Comme la nature vide d’écho
qui ne berce les chantres fidèles,
L’adepte a vaincu le lecteur calme
de ses chansons,
lui révèle la loi du souffle,
Et lui ressuscite quelque effroi –
- pour affaiblir son orgueil le poète a gît,
Est-ce qu’une larme pleure et le pleur sourit ?
Pour que la haine s’enroule dans l’âme,
que la joie s’étouffe de moqueries,
Pour que l’angor langueur
menacent le cœur joyeux de suffoquerie,
un cabot sous crin de loup en attire les cris-
-afin de périr hardi de ses hurlements feints,
Qui pleurera sans larmes !?
Qui chantera la gorge sans voix !?
Quel alphabet sans raison d’un bouffon mécanique !
Une fuite dans la force de l’homme,
Orphelins bagatelles !
Du calme turbulents !
Langoureuses angorées – vous beautés de chagrin
je vous garde dans mon cœur, parmi les délices
je vous garde avec mes rires dont le nom est humain,
voici, votre orchestre muet
chant de chagrin, bien que sans son
que de vous rien ne reste !
que de vous rien ne reste,
que de vous rien ne reste .. !
Traduit de la langue des Rroms par Pierre Chopinaud, avec son aimable autorisation.
MUZAFER BISLIM, POETE RROM
"Sans innocence à l’être la vérité sacrera le démon".
Le Battement de l’âme pour un frère rêvé (extraits)
(…)
Je reconnais même je sais et feins tout d’ignorer
Le rythme du temps – il le fait sien,
Je sais être du silence ignorant de mon âme,
De la foi rancuneuse avec quoi je rends grâce !
Et m’agenouille,
Je nourris la bêtise
Qui me prive des grâces de la sagesse,
Comme corrompre la douceur,
Et de l’amour de l’homme baiser ma seule lèvre,
Voici : je suis sec !
Ne pas me hâter (extraits)
Ne pas me hâter,
Ne pas me hâter de dire que je suis humain,
La dérision s’étiole le béjaune affolé ;
Et ouais ! Qu’il en soit ainsi !
Ne pas me hâter
De prouver que je suis humain –
- de toute éternité !
Né en 1954, à Skopje en Macédoine, dans une société qui ne pratiquait pas l’édition. Aucun texte imprimé connu, sinon par la Biennale Internationale des Poètes en Val de Marne. Poèmes traduits par Pierre Chopinaud.
Image Skopje : vue d’un satellite.
RROMS, LA MANIPULATION AU SERVICE DE SIECLES DE PERSECUTIONS
Le racisme, c’est bien connu, se nourrit (en même temps qu’il les nourrit) de confusions et d’approximations quant aux populations ciblés. Ainsi des Rroms, vaguement assimilés, aujourd’hui encore, aux "gens du voyage", nomades sans professions, mieux : sans origine attestée… Le tout dans l’oubli savamment entretenu des rroms médecins, commerçants, chefs d’entreprise, écrivains, enseignants… Le tout dans l’ignorance des faits : seuls 4% de la population rrom est réellement "mobile" !
Sans origine, les rroms ? Rien n’est moins établi pourtant : les Rroms sont issus d’un peuple sédentaire, qui a dû quitter l’Inde au XIème siècle, pour fuir les persécutions dont il était victime. Originaires de Kannauj, qui était alors la capitale culturelle et économique de l’Inde du Nord, détruite en 1018. Le tout est fermement établi par un chroniqueur arabe du XIème siècle, Abu Nasr Al-'Utbi (dans son livre : Kitab al-Yamini). Ils sont arrivés dans l’Empire byzantin aux XIIème - XIIIème siècles, avant de s’éparpiller en Europe, où ils formèrent une Nation désormais essentiellement européenne, "sans territoire compacte" évidemment, ainsi que l’explique l’universitaire Marcel Courthiade.
Dès 1422, des documents attestent de leur présence en Europe, où ils furent l’objet de nouvelles persécutions. Et pour mieux se dédouaner de l’oppression qui les visait, l’Europe fabriqua le thème de leurs mystérieuses origines et démultiplia leurs dénominations pour entretenir la confusion qui allait leur être à bien des moments de notre histoire, fatale.…
Rroms, pourtant. Le mot lui-même a été étudié de près par Marcel Courthiade. Il désignait d’abord une communauté cultivée. Rroms, un mot par lequel ils se nommaient, plutôt que le terme de "tsigane" maintenu pourtant jusqu’à nos jours et qui relevait, lui, d’une désignation exogène traduisant le mépris dans lequel on voulait enfermer ce peuple. Tsigane, du grec médiéval Athinganoi, qualifiait en effet une secte qui se revendiquait de Melchisédec, secte de "Purs" qui refusaient tout contact avec les autres populations, d’où leur mise à l’écart comme "Intouchables". Pourchassée, elle disparue vers l’an 1000. Par la suite, nous apprend Marcel Courthiade, l’on attribua ce vocable aux gens simples, pauvres. Ce mépris accompagnera le vocable tout au long des siècles.
Rroms donc, désormais, pour nous. Avec en suspens une réflexion que l’on ne se fait guère, moins sur les raisons de leurs migrations (les persécutions), moins sur les raisons de leur dispersion (les persécutions), que sur leur formidable capacité à s’adapter aux effroyables conditions qui leur furent imposées, au point que de sédentaires, ils firent du voyage un élément de leur culture et conservèrent, dans cette dispersion, leur identité et leur langue.
Marcel Courthiade : Compendium à l’usage des étudiants de l’INALCO, section langue et civilisation rromani.
Marcel Courthiade, est le responsable de langue et civilisation rromi à l'Institut national des langues et civilisations orientales, secrétaire adjoint de l'Union romani internationale.
On lira avec intérêt son article de L’encyclopédie Universalis : Les Rroms :
http://www.universalis.fr/encyclopedie/rom/
Les Rroms dans les belles lettres européennes, Marcel Courthiade, Rajko Djuric, Edition L'Harmattan, 2000, 189 pages, 17 €, ISBN 2-7475-5878-9.
Sagesse et humour du Peuple Rrom, Proverbes collectés, traduits et présentés par Marcel Courthiade, classés par Stella Méritxel Pradier et illustrés par Ferdinand Koçi.
A lire aussi :
Roma And Egyptians In Albania: From Social Exclusion To Social Inclusion, Hermine G.De Soto, Sabine Beddies, Ilir Gedeshi, World Bank Publications, juill 2005, 310 pages, Anglais, ISBN-13: 978-0821361719.
Gypsy Identities 1500-2000: From Egipcyans and Moon-Men to the Ethnic Romany, David Mayall, Routledge, oct 2003, 328 pages, ISBN-13: 978-1857289602.
The Romani Voice In World Politics: The United Nations And Non-State Actors, Ilona Kilmova-Alexander, Ashgate Publishing Limited, mars 2005, Collection : Non-state Actors in International Law, Politics and Governance Series, 195 pages, ISBN-13: 978-0754641735.
3Disch:1http://wn.com/KANNAUJ__La_ville_des_rroms
African Tabloïd, Janis Otsiemi
Libreville, le Plateau : le quartier de la Présidence de la République, qui se transforme la nuit en quartier interlope… Libreville, la capitale vache à lait de la Françafrique. Sous les feux des médias étrangers donc, toujours, les ONG à l’affût, l’Etat français pas moins soucieux d’y voir régner sinon l’ordre, du moins le silence. A la PJ de Libreville règne l’ordonnance aléatoire des vieilles machines à écrire, à ruban, dans l’insalubrité des murs écaillés, des plafonds troués. Ce qui n’empêche pas le capitaine Koumba d’être efficace, avec l’aide d’adjoints pas très regardant en salle d’interrogatoire sur la question des droits de l’Homme… Pour l’heure, la criminelle semble n’avoir rien d’autre à traiter que des affaires mineures. Le vol d‘un chéquier dans les poches d’un Ministre, qui vient de voir son compte soulagé de quelques millions de francs CFA, affaire prioritaire cela va de soi. Une mère et son bébé tué sur le coup par un chauffard qui a pris la fuite et deux adolescentes qui se sont suicidées après avoir vu des vidéos d’elles les montrant nues sur internet. Des affaires sordides, dramatiques au final, chacune ouvrant aux espaces torves qui gangrènent le Gabon : corruption, immoralité, dépravations, l’Afrique devenue terrain de chasse des pédophiles français. Les affaires communes d’une nation déliquescente. Tandis qu’à la Sécurité d’Etat un crime agite le département. On a trouvé un corps sur la plage. Celui d’un journaliste de l’Opposition, à deux pas du Plateau, un an des Présidentielles… L’Affaire sent mauvais, la Présidence ne va pas manquer de fourrer son nez dedans, tout comme la presse étrangère avide de scandale. D’autant que dans la poche du cadavre, une douille délicatement déposée provient d’une arme qui a servi dans un meurtre pas moins délicat, impliquant le Ministre de l’Intérieur, qui n’est autre que le fils aîné du Président… Boukinda, en charge du cadavre, se voit dans de sales draps d’un coup. Sale affaire. Sales affaires, que l’on suit toutes dans une composition parfaitement maîtrisée. C’est un peu la structure du Short cuts de Altmann, tabloïd assumé d’une Afrique en décomposition, tranche de vie de flics revenus de tout, patients, opiniâtres, traitée par un écrivain attentif au moindre de ses personnages, donnant à chacun son relief dramatique. L’œuvre d’un écrivain rompant avec l’anecdote d’un style dans lequel on aurait pu l’enfermer, pour se contenter de savourer sa langue inventive, pittoresque, construisant ici avec talent un roman de maturité qui a gommé ce folklorique sans renoncer pour autant à cette langue géniale qu’on lui connaît, pour traiter avec subtilité une histoire africaine particulièrement saumâtre. Et c’est moins l’Afrique convenue du chaos, de la magouille, de la corruption qu’il nous offre au final, qu’une approche sensible des personnages qu’il a créés, embarqués comme ils le peuvent dans ce monde effarant qui nous est commun.