Rromicide… (Gianni Pirozzi)
"Après tout, les gens du voyage, c’est rien que des gens sans importance"...
Rennes. Une vie de petits boulots à désosser les carcasses des bagnoles pour en tirer quatre sous. Flashback : la Hongrie en 1942. Les milices des Croix fléchées organisent leur chasse aux rroms – Le Zigeunfrei… En Europe, l’éradication massive des populations nomades vient de commencer. Et aujourd’hui, dans la banlieue de Rennes, les survivants sont acculés à vivre dans la précarité. Comment survivre dans pareil dénuement ? Des centres de rétention ont discrètement été ouverts par l’administration française. La vase plutôt que la boue, aux portes des caravanes. Rennes, de nos jours. Dans un rouleau de moquette, la police trouve un corps. Les pieds découpés. La PJ enquête : il s’agit du cadavre d’un homme de soixante-dix ans. Rinetti, le gardien du camp des rroms, né à Ivry-sur-Seine, fils d’immigré italien, subit la pression des flics pour de mauvaises casseroles qu’ils traînent derrière lui. Il doit jouer les indics. Lui, l’ami des rroms jusque là. Qui se rappelle la grande rafle de 1992 (déjà). Et avant cela, les fréquents séjours des militants de l’ETA en quête d’une étape de confiance. Irlande, Pays Basque, se dessine une fraternité européenne des ex-peuples en lutte. Une histoire d’exilés, de squats, celle aussi d’une mémoire très ancienne des répressions qui frappèrent le peuple rrom en France : dans le camp, on sait encore raconter les Brigades de Clémenceau, fichant systématiquement les rroms pour constituer un fichier (au fait, qu’est-il devenu ?). Ou bien les sales besognes de l’Administration française, internant les rroms dans ses camps, comme celui de Fargeau, de Montreuil-Belley, de Pontivy et tant d’autres, avant de les livrer aux nazis… Des rroms venus d’Europe de l’Est pour finir assassinés en France. Rennes, de nos jours. La PJ organise une rafle. Sait-on jamais : l’assassin du vieux pourrait être l’un des leurs. Une obscure vendetta, une vengeance : l’homme avait trahi les siens, il y a des années de cela...
De beaux portraits d’exilés dans ce polar qui obtint le Prix du Polar SNCF en 2001. Un roman entièrement révisé, annonce l’éditeur, qui cependant s’achève sur une vision par trop commode du monde rrom des camps, à mettre en avant l’omerta qui devrait y régner –mais quand on énonce "Omerta", on tait les raisons du silence des gens de peu, des exclus, des pourchassés. Silence que l’on assimile par un jeu langagier convenu à celui des mafieux ! Or, une société fragile ne peut être qu’une société de la prudence, de la méfiance, de l’aphasie. C’est cela que le roman rate en filant au plus court une fable que l’on ne nous a que trop servie. Dommage, il y avait de la richesse dans ce travail, et matière à écrire un autre polar, peut-être même dans un autre décor, pour laisser surgir la voix des rroms !
Romicide, de Gianni Pirozzi, Rivages, nouvelle édition août 2010, coll. Rivages/Noir, 203 pages, 7,50 euros, ISBN-13: 978-2743620912.
La Guerre alimentaire a commencé…
50% des hommes souffrent de malnutrition à la surface de la planète, cette faim silencieuse qui mine la vie jour après jour, comme l’écrit Sylvie Burnel. Une malnutrition qui touchait jusqu’ici essentiellement le Sud, mais qui s’est mise à traverser les économies du Nord à la faveur du tournant néo-libéral : le fil conducteur de la faim, c’est la pauvreté, qui a surgi désormais massivement dans les pays du monde occidental. Plus de 900 millions d’êtres humains souffrent aussi de sous-nutrition : la faim, celle dont on meurt, atrocement. 30% de la totalité des denrées produites à la surface de la planète sont jetées à la poubelle par les pays du Nord avant même d’avoir été consommées… 1,6 milliards d’individus se trouvent en situation de surpoids, fléau des pays du Nord là encore, qui frappe cependant les pays du Sud, à front renversé pourrait-on dire : dans les pays du Nord, c’est la malbouffe qui en est la cause. Les classes pauvres en subissent les conséquences, tandis que dans les pays du Sud, ce sont les nouveaux riches qui s’engraissent... En 2015, le Sud sera obèse en plus d’être pauvre… Le paradoxe est ignoble. D’un cynisme consommé, tout comme de voir d’un côté une société d’abondance jeter des denrées auxquelles elle ne touche même pas, tandis que dans le Sud ont fait leur apparition les premières grandes émeutes de la faim. Rappelez-vous celles de 2008, celles de 2010… Réprimées dans le sang. Une vraie guerre menée contre les pauvres. Une guerre conduite par les Etats au nom des marchés financiers, qui se sont emparés avec la plus extrême brutalité de ce secteur de l’activité humaine : désormais, l’agriculture mondiale subit de plein fouet le joug des flux financiers. Les très riches ont confisqué à leur profit la production agricole, spéculant, stockant, organisant leurs pressions artificielles pour faire monter le prix des matières premières et des denrées agricoles. Et à cette spéculation éhontée, il faut rajouter les effets de la révolution des supermarchés qui a introduit des outils dévastateurs pour diffuser le modèle de consommation occidentale, lequel veut que lorsqu’un pays s’enrichit, sa consommation de protéine animale croît vertigineusement. L’effet pervers ? C’est que toute l’agriculture se voit réorientée du coup vers la production de céréales à destination de l’élevage extensif… D’où la confiscation des cultures de céréales, destinées à nourrir les bêtes mangées ou non, dans le Nord… Rajoutez à cela les usages concurrents des agrocarburants détournant le maïs, le riz, la canne à sucre et le palmier de leur vocation alimentaire, et vous aurez achevé de dresser le tableau ahurissant de la martingale de l’échec alimentaire dans le monde. 25% du maïs américain est désormais destiné à la production d’éthanol, 50% à la l’alimentation animale. Le reste est offert aux spéculateurs, qui raréfient le marché en stockant le maïs avant de le revendre… On comprend que l’offre de nourriture ait dramatiquement chuté dans le monde. D’autant que les terres cultivables sont devenues la proie des rachats spéculatifs. Or, d’ici à 2050, la production agricole devrait croître de 70% pour couvrir les besoins alimentaires de la planète. Le moins que l’on puisse dire, c’est que cette vassalisation des territoires par les multinationales nous conduit droit au triomphe de l’impérialisme foncier et des famines monstrueuses comme expression la plus achevée du néo-colonialisme libéral. Les Etats-Unis l’ont bien compris, qui talonnent de près la Chine dans cette nouvelle guerre contre les pauvres, en écrasant les populations tiers sous la botte d’un biocolonialisme machiavélique.
Géopolitique de l’alimentation, coordination Alain Nonjon, éd. Ellipses, avril 2012, 160 pages, ean : 9782729871796.
Bill Evans Trio, avec Scott LaFaro
Owen Martell, Intermède (l’étreinte défaillante)- sur Bill Evans
Le 6 Juillet 1961 disparaissait le contrebassiste Scott LaFaro dans un accident de voiture. Quelques semaines avant l’accident, il avait rejoint le trio de Bill Evans et enregistré quelques morceaux légendaires, dont l’inoubliable My man’s Gone Now . Bill Evans l’admirait : ce qu’il faisait à l’instrument, nul ne savait comment le nommer. Disparu, Bill Evans crut bien ne plus jamais pouvoir rejouer, errant sur les bords de l’Hudson obnubilé par le souvenir de Scott : là où lui-même tâtonnait, Scott se révélait stupéfiant. New York, Broadway. La mort avait donc fini par l’emporter. Les quelques mois qui suivirent furent étranges, solitaires, incertains. Ce sont ces quelques mois que raconte Owen Martell dans un récit très intime, croisant les points de vue des proches de Bill Evans lors de sa traversée du désert. Bill comme un fantôme, marchant au long des berges de l’Hudson suivi de loin par son frère Harry, qui n’ose l’aborder. Le connaît-il encore seulement ? Harry se rappelle leur enfance, mais la figure de ce que Bill est devenu résiste au souvenir. L’enfance n’expliquera rien. Bill lui est devenu étranger. Alors Harry suit son frère somnambule de loin, jusqu’au moment où il comprend que Bill s’en va rejoindre Max Roach auquel il l’abandonne, avec le sentiment d’une trahison, celle de le remettre à des inconnus. Car Harry a beau faire, aucun souvenir ne fonctionne plus. Pas davantage celui de Bill enfant, au piano, leur père massacrant les cantiques et descendant des galions de whisky. Harry se souvient : les erreurs de Bill devenaient soudain des ornements musicaux. Harry paraissait pourtant plus doué. Il excellait, et Bill suivait. Owen Martell raconte, emporté par sa propre composition narrative, rêvant les espaces, les lieux, les émotions. Passant outre quand le détail n’est pas certain, débordant de générosité. Harry rejoint tout de même Bill. Voilà. Tout semble dit, il n’y a rien à ajouter : Scott est mort, il est désolé. Bill est à l’ouest et s’installe quelques jours chez Harry, mutique, abattu. Seule la fille de Harry, Debby, parvient à lui donner le goût de vivre. Ce n’est ainsi pas l’enfance de Bill qui envahit leur relation, mais une autre enfance bercée des bruits du présent, des résonances de la ville, des sons domestiques et de beaucoup de silences entre ces adultes qui ne savent plus comment s’étreindre, se consoler, se réconforter. Reste que le récit nous berce dans un tempo infiniment affectueux, Harry convoquant Petrouchka, de Stravinsky, qui accompagna l’enfance de Bill Evans. Son premier microsillon. Mille fois remis sur le tourne-disque, Bill repositionnant sans cesse le bras sur les sillons du disque pour mieux comprendre tel passage, tel autre… Décortiquant cet on ne sait quoi de musical qui commençait d’entrer dans sa vie. Rien d’autre. Des gestes, la vision fugitive de Bill dans le salon. Harry veille sur lui, simplement. Avant qu’Owen passe le relai de la voix narrative à leur mère, Mary, dans un chapitre magique qui nous la donne à voir veillant son fils la nuit, assise sur un fauteuil devant le lit où Bill a fini par s’endormir. Rien de plus. Sinon qu’elle se rappelle elle aussi Petrouchka et s’interroge sur les propres incertitudes de son existence. Bill est devenu un mystère pour elle, comme nous le sommes tous les uns aux autres. Harry, le père, accueille ensuite Bill. Simplement, sans grands phrases mais parlant, parlant, entourant son fils de son affection verbeuse. La saison des orages vient de commencer en Floride. Le père essaie de ne pas trop boire. Bill ne dit rien. Son père parle pour deux, croyant bien faire et fait bien en effet, dispensant Bill d’avoir à s’expliquer. Il parle de tout et de rien, de la pêche, du golf. On ne sait pas. On ne sait rien. Jamais. Ou bien on ne sait jamais ce qui peut sortir d’un geste, d’une parole, d’un silence. Son père l’entraîne sur les lieux de ses propres joies, l’entourant d’une douce attention. Bienveillant. Chacun fait ce qu’il peut pour être auprès d’autrui, dans l’humilité de savoir toute étreinte défaillante, mais non vaine. Et le récit lui-même est cette étreinte défaillante, éprouvant cette vie de Bill Evans par le biais, dans cet effort d’un auteur saisi par l’envie de raconter. Attentif. Discret. Sincère.
Quelques mois ont passé. Un disque est sorti : Bill Evans Trio, Sunday at the Village Vanguard, avec Scott. L’enregistrement est magique : bribes de conversations, applaudissements spontanés, tintements de verres… Riff et impros de Bill, qui seuls «donnent à entendre son énigme». Un Bill qui dans le dernier chapitre du récit s’aventure dans chacun de ses gestes, dans chacune de ses sensations, à accepter ce manque qui a failli l’anéantir. Il fallait peut-être cela, face aux énigmes de sa vie intérieure. Ces journées à nuancer les accords plaqués sur le piano, les «accords particuliers de sa fragilité», écrit Owen Martell. Dans le début de l’hiver qui suivit, il se remit dans le circuit. Supportant désormais le poids de ce manque pour s’enraciner dans la musique.
Intermède, Owen Martell, traduit de l’anglais par Robert Davreu, éd. Autrement, coll. Littérature, 21 août 2013, 192 pages, 17 euros, ISBN-13: 978-2746733688.
Marseille une biographie, François Thomazeau
Les ruines du château Forbin, la vallon Saint-Cyr, le virage où s’agrippe la pagode… Les sentiers buissonniers de Pagnol ont disparu. Reste le bitume, qui macère, l’esprit de Marseille tapi dans l’ombre et la clarté –non la lumière. L’Esprit de Marseille : le mystère de ses collines, des hommes qui errent, là-haut, braconniers, pompiers, joggeurs, gamins effrontés, dans un monde d’arbousiers et de sauterelles. L’Esprit de Marseille, nous conte Thomazeau, c’est le silence d’un soleil de plomb, les grillons, la chaleur, la poussière que les sandales soulèvent, les marches lentes, obstinées, et au détour d’un sentier d’épines, presque une foule de gens venus d’on ne sait où. Et sur l’autre versant, ce sont les falaises creusées de grottes où les promeneurs ramassent des silex taillés, la préhistoire qui affleure sans cesse, et le vallon de l’Homme mort. Trois collines et un fleuve, et la banlieue pour horizon. Mais c’est autre chose encore, qui se dérobe toujours dans cette ville dont Thomazeau nous dit qu’elle ne peut se saisir qu’en « lambeaux de descriptions». Marseille ? Un village, une banlieue, une capitale immense et quelque chose d’indicible, une identité qui se refuse. L’expression est forte. Marseille ? C’est ici et là, là-bas plutôt semble-t-il, que borde la mer indigo, le ciel bleu, la pierre blanche dans l’imposture de la lumière, de la nuit, des truands qui voudraient la confisquer en de grands gestes théâtraux. Une ville «mal foutue», «mal embouchée», «mal partie»… Qui ne cesse de refourguer un imaginaire de peuchère –partie de carte, pastis, Pagnol. Mais quid de la pagode ? Et de ses alentours , ces baous où dénicher la plus ancienne sépulture d’enfant de la région ? Comme s’il fallait tourner le dos à la Méditerranée pour comprendre quelque chose de cette ville millénaire. Le port ne serait alors qu’une vitrine de mâts, d’îles, de forts. Port bouclé au demeurant, embrigadé, inaccessible. Marseille, ce présentoir ? Il faut chercher ailleurs, confie Thomazeau. Au plus enfoui, dans les criques qui bordent la ville, dans cette grotte cachée au fond d’une calanque, où dure le premier meurtre, dans la grotte Cosquer, parmi ses peintures rupestres : celle de l’Homme tué. La plus ancienne représentation de ce territoire mélancolique, peinture d’un homme transpercé par une lance, comme une accusation indéchiffrable. Ou bien faut-il chercher là-haut, dans au-delà de cet oppidum laissé en friche par les archéologues eux-mêmes, vers Saint-Marcvel, qui formerait comme une frontière coupant la ville de la Provence. Là, sur ce plateau qui ouvre l’horizon à tout l’espace marseillais. Le vrai point de vue. Patient typographe, Thomazeau conte la fondation de Marseille, les phocéens, les Sébobriges, ces gaulois de Marseille massacrés par les romains. Marseille, ville gauloise ? Ville des naufrages au milieu desquels rôde encore l’Homme tué. Thomazeau enquête. Superbement. Il reste peut-être quelque chose de cette histoire dans le repli et cette peur des gens qui constituent peut-être leur plus terrible identité. De ce côté-ci de la frontière, dans cette ville étrangère plantée dans un milieu hostile. Marseille ville monde pourtant, et peut-être parce que c’est la ville monde par excellence, cosmopolite. Une ville toujours sur le départ dans cette biographie magnifiquement scénarisée, qui houspille l’Histoire et nous malmène, aujourd’hui capitale européenne des cultures –mais les cultures arabes ? Repoussant sans cesse la construction d’une grande mosquée… Reste Amar donc, l’enfant qui n’a cessé de le suivre dans cette fiction surprenante, Amar, l’âme, soyons-en certain, de Marseille, «mort d’une trop grande soif de vivre». La brouille des deux Ivan, Nicolaï Gogol
Gogol nous livre avec La brouille des deux Ivan un roman qui relève de l'absurde.
Une histoire rocambolesque peuplée de personnages étranges.
Les principales caractéristiques d'Ivan Ivanovitch sont de porter des redingotes et d'aimer le melon. Dans cette superbe bourgade de Mirgorod - une rue à droite, une autre à gauche -, il n'a d'autre empressement que de témoigner son amitié à Ivan Mibiforovitch, son voisin et néanmoins fort excellent gentilhomme. Mon Dieu, comme ils sont amis ! Probofievitch ne se lasse pas d'en conter l'étendue, pour l'édification de leur Sainte Russie et du bourg tout entier.
Mais un bon matin de juillet, alors qu'Ivan ( Ivanovitch ) repose sous son auvent, il aperçoit de l'autre côté de la palissade le curieux manège de la maigre paysanne attachée au service d'Ivan ( l'autre ). Elle semble résolue à faire prendre l'air à tous les biens de la maison, dont un admirable fusil, qu'Ivan ( le premier ) se met à convoiter. Et patatras ! L'embrouillamini d'une affaire de cochon provoque là-dessus la brouille des deux amis. On se bat dès lors à coups de réduits aux oies et de requêtes en justice qui mettent à mal la quiétude de notre bourgade ( Ville superbe que Mizgorod !).
Publiée en 1834, cette nouvelle s'inscrit dans la veine picaresque d'un Sterne, dont Gogol appréciait tant les écrits. Enlevée, loufoque, d'une absurdité épatante, elle nous précipite dans l'égarement du sens. Un texte superbe dont la trame est l'enchaînement lunatique de phrases qui ont rompu leurs amarres avec la réalité.
épuisé, bien dommage
Djebel, Gilles Vincent
Mars 1960. Antoine. Trois heures de garde dans le froid de l’aube kabyle. Ne pas bouger. La quille dans trois jours. Ne pas mourir. L’aurore efface les cris de la nuit. Toute une jeunesse française s’entraîne à la torture qui sera, une génération plus tard, son cauchemar. 7ème régiment des chasseurs. Le capitaine et ses méthodes. Antoine est son radio, pris sous sa coupe. Il songe à Viviane, sa sœur jumelle, et a peur de rentrer «bredouille» : sans avoir tué le moindre fellagha… Le juteux a une idée pour arranger les choses. Avec l’aide de quelques complices, il file au village capturer deux pauvres bougres, ne trouve qu’une vieillard et un gamin de douze ans qui lui paraissent faire l’affaire et qu’il offre à égorger à Antoine. Marseille, 41 ans plus tard. Viviane est belle encore. Elle n’a jamais cru à la version de l’armée selon laquelle Antoine serait mort au combat, à deux jours de la quille. Un appel la confirme dans ses doutes. Une femme lui apprend qu’en réalité Antoine s’est suicidé sur le bateau du retour. Un proche d’Antoine le lui aurait révélé quarante ans plus tard sur son lit de mort. Elle a une lettre, les noms des responsables, sait où retrouver l’ex-adjudant Ferrerro, le promoteur de l’horreur. Vivianne ne croit pas davantage au suicide. Elle recrute un privé, Touraine. Ce dernier file aussitôt à Marseille. Mais l’ex adjudant est dans son cercueil. Comme bientôt, les uns après les autres, tous les protagonistes du drame. A Marseille, Touraine rencontre Aïcha, la commissaire en poste. Belle et tragique, comme l’Algérie. Just divorced. L’affaire est compliquée, l’intrigue, à étages. Mais ce n’est pas le sujet du roman, qui nous embarque bien plutôt dans l’entrelacs d’une mémoire abjecte, confuse, terrifiante. La Guerre d’Algérie n’en finit pas de panser ses plaies, tandis que des diables sortis de leur boîte tentent de faire taire ce passé. La douleur, la haine, la rancœur, la vengeance… Il flotte sur le roman comme une odeur de menthe pourrie. Les affres d’une mémoire obsédée. D’une mémoire qui n’en finit pas de ressurgir pour contaminer au présent les vies qui s’y affrontent, comme celle d’Aïcha, renvoyée brusquement à son enfance, la guerre atroce, les récits douloureux de ses proches, algériens torturés, algériennes violées. Reste la course, folle, contre les meurtriers. Et l’asymétrie hallucinante des innocences barbares, celle d’Antoine devenu un odieux assassin et son alter ego algérien, à une génération d’intervalle, que le désir de vengeance a détruit. Une filiation de l’horreur, qui ne prendra fin qu’à l’extrême ensevelissement de Touraine, sauvé in extremis par l’amour d'une femme. Tu n’as jamais vraiment été là, Jonathan Ames
Dans un combat à mains nues, on se prend les mains. Aussi Joe n’a-t-il jamais cessé de se les muscler. Joe, 48 ans, costaud, ancien Marine, border line, moitié irlandais, moitié italien. Des yeux bleus gaéliques inquiétants. Du moins Joe est-il conscient de n’être pas tout à fait sain d’esprit. Cleary, son patron, lui confie une nouvelle mission. La fille du sénateur Votto a été enlevée il y a de cela six mois. Toutes les recherches ont été infructueuses, mais le sénateur vient de recevoir des infos précises qui relancent l’affaire. La famille Votto… Une longue lignée de sénateurs corrompus, flirtant avec la mafia pour le pire plus que le meilleur. Le dernier en date voudrait devenir le boss d’Albany. Il a reçu un sms le matin même : «Votre fille est à New York, dans un bordel au 244 de la 48ème rue Est». D’un signataire «navré». Une connaissance donc, que le sénateur veut retrouver, et éliminer. La fille d’abord. Joe se rend à l’adresse indiquée. Planque toute la journée. Dans sa trousse : des gants de chirurgien, un rouleau de scotch industriel, un cutter et un marteau, son arme de prédilection. Tout au long de sa planque, Joe se raconte, passe surtout en boucle le trauma qui lui a fait quitter le FBI et les forces spéciales : il était arrivé trop tard pour sauver de jeunes chinoises asphyxiées dans leur fourgon. Depuis, il a fui tous ses amis, renoncé aux femmes et s’est forgé un idéal de maîtrise et de pureté passablement inquiétant. Ouvrant droit à une morale de la justification qui troue de part en part l’écriture même du roman pour en suspendre l’horizon littéraire. Inquiétant. 1h du mat. La rue s’est vidée, l’immeuble s’est assoupi. Joe voit un garçon d’étage sortir. Il est temps d’agir. Il le capture, l’interroge brutalement, le laisse pour mort sur le siège arrière de sa voiture quand il en sait suffisamment sur la topographie des lieux et le nombre de personnes dédiés à la sécurité. Il entre dans l’immeuble, frappe d’un coup de marteau le colosse de l’entrée, ainsi que les suivants, sans donner à quiconque le temps de réagir. Six minutes plus tard il est dans la rue avec la fille. Mal en point mais sauve. Chez Votto, un guet-apens l’attend. Tout se complique, Joe s’arrache, fracture la porte de son commanditaire, exécuté, fonce à l’épicerie où lui parviennent discrètement ses messages, rasée… Votto est aux abonnés absents, quelqu’un semble vouloir liquider tout le monde. Mais la vie d’un sénateur est publique. Joe sait le trouver, le trouve, comprend l’horreur de la situation dans cette langue sans relief déployée par l’auteur, mais combien efficace, épousant à la perfection cet univers déglingué qui semble être devenu le nôtre, où l’on ne devrait que fonctionner simplement au mieux, pour gommer sans éclat nos vies…
Tu n’as jamais vraiment été là, Jonathan Ames, traduit de l'anglais par Jean-Paul Gratias, éd. Joelle Losfeld, coll littérature étrangère, 29 août 2013, 104 pages, 12,9 €, ISBN : 9782072495328
La Fille mirage, Elise Broach
Jamie, Kit et Lucy. Trois ados en vacances sur la route du Nouveau-Mexique. Direction Phœnix. Luce est la sœur de Jamie. 15 ans. Une fin après-midi, sous un déluge de pluie, ils cognent durement quelque chose. Un coyote ? Les garçons ne veulent pas s’arrêter. « C’est juste un animal ». Mais la nuit tombé et à quelques kilomètres de là, le doute les prend. Ils font demi-tour et sur le bas-côté de la route, découvrent le corps d’une jeune fille. Tout bascule alors. Comment pourrait-elle être morte ? En sont-ils responsables ? Il y a une maison non loin. Une femme, la trentaine, leur ouvre sa porte. Elle prévient la police, qui débarque sous les traits du shérif Durell. Les garçons mentent sur leur consommation de bière. Luce aussi, qui a prélevé au poignet de la jeune morte son bracelet, sans trop savoir pourquoi. Un bracelet auquel il manque un bout. Tout se complique désormais. Durell embarque Jamie au poste, qui ne démord pas de sa thèse : il a heurté un coyote, pas une fille. Beth recueille Kit et Luce dans son capharnaüm d’artiste. Jamie les rejoint le lendemain, secoué, tandis que Luce, choquée elle aussi, croque de mémoire le portrait de la jeune morte. Retour du shérif, qui les interroge de nouveau, dubitatif, sur le lieu de l’impact. Mais dans la soirée, l’autopsie révèle que la fille est morte vers 14h, et non à l’heure tardive où ils passaient sur la route. Les ados pourraient s’en montrer soulagés, mais ils ne le sont pas. On ne sait pas de quoi elle est morte. La nuit suivante, Luce surprend son frère à pleurer dans les couloirs de la maison de Beth, qui se relève, le console, avant de se laisser aller dans ses bras. Luce a vu toute la scène, pétrifiée. Scandalisée, mais plus obnubilée encore par le destin de la jeune fille. De quoi est-elle morte ? Aux aurores, elle entraîne Kit avec elle, parcourt le chemin que la fille a dû emprunter, son carnet sous le bras, enquête dans un café perdu de ce désert d’Arizona, où elle montre le portrait qu’elle a réalisé d’elle. La réaction de la serveuse la trouble. Un homme aurait été vu en sa compagnie quelques temps avant son décès. Un habitué que Luce et Kit croisent, au visage patibulaire. Luce est saisie d’effroi devant l’homme. Elle est désormais convaincue qu’il a tué la jeune fille, et n’aura de cesse d’en apporter la preuve à la police incrédule. Quelques jours dans le désert, à peine, et leur vie cette fois a complètement basculée. Luce s’est rapprochée de Kit, s’est ouverte à ses émotions sensuelles, tandis que Jamie couche avec Beth. Peut-être parce qu’ils ne savent plus, qu’ils cherchent un sens à cette aventure, à cette mort si proche d’eux qu’il leur faut trouver de nouveaux repères loin de la raison familiale, affronter leur insouciance, dessiller les yeux. Sans doute parce que cette histoire leur explique qui ils sont réellement. Dans un superbe récit qui ne surajoute aucun commentaire, aucune explication psychologisante. Au beau milieu du désert, dans ces espaces qui ne sont pas des lieux et qui échappent à toute démonstration, l’auteure construit ainsi un superbe roman d’éducation qui n’oublie jamais qu’un ado reste un ado, quand bien même l’aurait frappé la conscience d’être enfin au monde. Un récit superbement écrit, ménageant des moments de pauses, de silence, de trouées de conscience dans ces soliloques clairvoyants du personnage de Luce, notre fil conducteur. L’air du temps, Ludovic Hary
Par décret, l’air a été raréfié, puis privatisé. Les habitués se firent plus rares au gymnase, et l’opposition finit par se taire. Seul le Pouvoir ne manquait pas d’air. Greg-la-cloche, lui, dormait. Sur un tas de lettres qu’il destinait à sa fille. Mon petit cœur, ma merveille… Des lettres qu’il n’avait jamais envoyées : il pensait n’avoir jamais su trouver le ton. Le mot juste pour lui dire combien il l’aimait. La ville, elle, n’avait vécu que pour le CAC 40. Greg avait fui cette symbolique assujettie à des logiques obscures. Il avait écrit des milliers de lettres à sa fille. Tandis que la ville se dépeuplait. Les gens vivaient sous terre désormais. Comme Fleur, silhouette fugitive dans la pénombre des souterrains. Et bien d’autres, rebelles à bout de souffle malgré leur rage contre le Pouvoir. Contre les semi-remorques en particulier, qui déportaient les gens. Fleur avait quitté la terre avant qu’on ne la trie. Sous terre, une vraie galerie de personnages se fit jour. Organisant la dispersion du récit entre ces portraits farouches, sensibles, émouvants, comme si le monde ne tenait plus à grand-chose. Quelques visages, à peine. Quand la ville d’en haut ne jurait que par les marchés financiers. Des entités qui avaient fini par défaire la société. Briser les communautés. Les identités. Il aurait fallu prendre la parole contre les flux financiers, contre leur sémantique inhumaine. Mais il était peut-être trop tard. Les autorités s’employaient déjà à siphonner l’air du sous-sol. On payait cher désormais l’impôt sur l’air. Et parce qu’on en manquait et qu’on était à bout de souffle, l’estime de soi dégringolait jour après jour vertigineusement. Fleur luttait toujours. Comme elle pouvait. Et Greg, l’un des rares à ne pas payer l’impôt. La guerre était en cours. Les autorités aspiraient l’air. Une histoire de souffle. Du manque tragique de souffle de l’Histoire. Dans un récit où la langue s’effiloche, ou la grammaire, la syntaxe, la sémantique s’étiolent. Qui parle ou ne parle plus n’a pas d’importance. Ça parle encore, et c’est bien tout, comme un flux héraclitéen charriant la débandade du monde et des moyens d’en parler encore.