Pôle emploi organise la chasse aux fraudeurs
Pôle emploi annonce le renforcement des mesures de contrôle des chômeurs, dont une poignée serait suspecte de fraudes... L'effet d'annonce, nauséeux, n'est pas sans convoquer le style du précédent quinquennat...
Voilà en outre de quoi réjouir les millions de chômeurs qui cherchent désespérément un travail ! Un vrai travail, pour reprendre l'immonde mot d'ordre du temps de la présidence sarkozy... Un vrai travail... Parlez-en aux millions de travailleurs précaires ! Car ils se comptent par millions, si l'on veut vraiment tenir le discours de la vérité du travail en France. Des millions et non ces statistiques politiciennes qui d'année en année ne visent qu'à exclure de la comptabilité du chômage les salariés désespérés qui viennent grossir les rangs d'une politique honteuse. Des millions de précaires, des millions d'hommes et de femmes exclus d'un marché du travail cassé, saboté, des millions exclus même du moindre secours. "Un suivi plus strict des chômeurs"... Faut-il manquer à ce point de vergogne que l'on puisse s'autoriser d'un tel langage ! Jour après jour, ouvriers kleenex, employés poussés à bout, paysans poussés au suicide, ouvriers poussés à la rue... Un bel exemple de jactence sordide quand le travail n'est devenu que la variable d'ajustement d'une économie prédatrice !
Et ce, partout où le néo-libéralisme s'est imposé à la surface de la planète, soustrayant au monde ses richesses pour n'en faire qu'un village apeuré par une lie infâme. Prenez le Japon pour l'exemple, perclu d'horreur, ravagé par une catastrophe nucélaire dont on ne révèle même plus aujourd'hui la vérité. Prenez ce Japon de Fukushima, passé pour pertes et profits d'une actualité de toute façon immonde sous la plume des éditocrates stipendiés. Prenez le Japon, un jour comme un autre. Dans cet édifiant roman qui dit l'atroce d'une réalité plus horrible qu'on ne saurait l'imaginer.
Kyoko, 36 ans, célibataire, est sans emploi depuis qu’elle a été licenciée pour avoir molesté son patron qui ne cessait de la harceler. "Quel est votre but dans la vie ? ", lui a-t-on demandé lors d’un entretien d'embauche. " Vivre vieille ", a-t-elle répondu… L'horizon le plus incertain désormais, après Fukushima. La lutte pour la survie dès lors, les portes des entreprises fermées à ce trop plein de sarcasmes. Kyoko qui, comme toutes ses camarades d’enfance, a bossé comme une folle pour réussir ses études et voilà le résultat : il n’y a plus de travail. Ou bien il faut en passer par l’obscénité des petits chefs arrogants. Se marier peut-être. La voilà qui accepte une "rencontre arrangée" avec un fat entiché de lui-même et de ses pitoyables réussites en affaires… Alors, bien qu’il soit très mal vu au japon d’être sans travail et célibataire lorsqu’on est une femme de plus de trente ans, au mépris de cette réalité morale énoncée à longueur de journée par la brutalité médiatique, Kyoko le plante et va noyer son découragement dans un bar. "C'est chiant, d'être une femme", conclue-t-elle, une boule au travers de la gorge et c’est bien tout ce qui lui reste, cette gorge nouée. Nous arrive-t-il quelque chose de bien dans ce monde qui a tout fait pour nous faire croire aux vertus du travail avant de nous déposséder de tout accès au travail ? Pas de risque…
Dans le second récit délicatement fantastique, Oikawa est liée par un pacte singulier à son collègue de travail, Futo : celui qui survivra à l’autre devra détruire toutes les traces des petits secrets du défunt, même les plus futiles. Futo meurt bêtement : un suicidé lui est tombé dessus. Son fantôme apparaît à Oikawa. Un rien dépité, mais délié de lui-même, du monde, de l’allégeance passée à l’idéologie du travail, en pleine déconfiture dans le Japon contemporain. Il convoque Oikawa sur le bord de ses souvenirs. Oikawa méprisée, qui découvre qu’elle a toujours vécu dans l’ombre d’un supérieur, forcément masculin. Solitaire là encore, incomprise.
Deux récits très crus d’une situation japonaise insoutenable pour les femmes, victimes toutes désignées d’une société qui célèbre néanmoins avec toujours le même cynisme la date du 23 novembre, comme Jour de la "Gratitude au Travail". Un jour de honte pour les sans-emploi, pas davantage serein pour les autres, et qui ne sert qu’à cacher la misère de ces vies exemplaires des salariés modèles. Deux récits presque naïfs, ouverts à la banalité d’un monde sordide, le nôtre.
Le Jour de la Gratitude au Travail, de Akiko Itoyama, traduit du japonais par Marie-Noëlle Ouvray, éd. Philippe Picquier, avril 2008, 100 pages, 13 euros, EAN : 978-2877309905.
ilmage tirée du site d'analyse critique : celleule de crise : http://cellule-de-crise.tumblr.com/
http://cellule-de-crise.tumblr.com/post/43943116849/la-grande-fraude-de-pole-emploi
LITTERATURE RROMANI ET IDENTITE
O Paluno Krecuno (Le Dernier Noël) – Matéo Maximoff (1917-1999) :
"(…) Ici, c’était le terrain destiné seulement aux Rroms, à plus de deux kilomètres du centre de la ville. Il n’y avait à proximité qu’un petit ruisseau. Tout le reste, il fallait aller le chercher au village le plus proche."
Matéo Maximoff raconte alors Noël, les enfants exclus de la Joie, la violence, la solitude. C’est qui le Père Noël ? C’était le premier Noël du petit Milaï. Un enfant rrom. Emu devant le cadeau si mince qui trônait dans la charrette. Son premier. Et dernier : ensuite, il fut déporté."
Il existe une littérature rrom. Ancestrale même. Certes, longtemps orale pour l’essentiel : des contes, des proverbes, des récits de vie. Peu connue chez nous, qui sommes pourtant tellement sensibles à la question des rroms. Dès les années 1920, une littérature apparaît en langue rromani. En URSS tout d’abord. Puis en Pologne et puis dans les années 70, une avant-garde surgit, de rroms serbes d’expression croate. Dans toute cette production attentivement compulsée par Marcel Courthiade, la poésie domine très largement –selon lui, parce que la langue rromani a tardé à se fixer, et que la matière lexicale était du coup plus facilement mobilisable dans la forme du poème que dans celle du roman).
Sa très belle étude, malheureusement inédite à ce jour, tente d’appréhender les thèmes et les formes que la littérature rrom contemporaine a prise. Littérature plurielle, intéressante pour nous, qui sommes trop souvent enfermés dans nos problématiques nationales, car elle se fit dépositaire d’une identité complexe, traversée par les pérégrinations des territoires arpentés par les rroms. Une littérature salutairement marquée par des identités ouvertes en somme, accueillant subtilement des unités culturelles hétéroclites. Et bien sûr, une littérature qui connut son moment épistémologique disons, celui du regard sur soi ne s’épargnant pas d’inspecter les stéréotypes dans lesquels on enfermait les Rroms : l’amour de la liberté, la virtuosité musicale, la passion amoureuse débridée, la délinquance, l’arriération, la cruauté, l’instabilité…
D’une façon tout à fait intéressante, Marcel Courthiade explore les thèmes identitaires constitutifs de cette littérature. Et contrairement à toute attente, le plus prégnant est celui des origines : l’Inde, "la petite mère noire" (Fikria Fazlia), horizon fantasmatique du grand retour improbable, quête inouïe de la terre des Ancêtres. Une littérature dans laquelle on croise Kali, la déesse tutélaire de Kannauj, vénérée des Rroms, plutôt que la Vierge Noire des Saintes-Maries.
Si l’Inde en fut l’un des thèmes les plus obsédants, l’exil et le voyage, tout naturellement, soutenaient à bout de bras cet horizon poétique. Un voyage souvent poignant, témoignant de la grande misère des rroms sur des routes d’exil, qui se transformèrent trop vite en chemins de persécutions. Bouleversante allégorie, au demeurant, de notre propre itinéraire en tant que civilisation indo-européenne. Chemin de Croix évidemment, porté dans une langue attachée à une vision du monde ouverte à tout ce qui n’était pas le monde rrom, et c’est sans doute ce qui fait la grandeur de cette littérature.
Marcel Couthiade, La Littérature des Rroms, Compendium à l’usage des étudiants de l’Inalco, section langue et civilisation rromani, INALCO, 2007.
Le prix de la liberté, de Matéo Maximoff, éd. Wallada, avril 1996, ISBN-13: 978-2904201226
Roma (Person) : Django Reinhardt, Ilona Varga, Mateo Maximoff, Paco de Lucia, Romani Rose, Otto Rosenberg, Settela Steinbach, Jose Ant, sous la direction de Bucher Gruppe, Books LLC, juillet 2010, langue : allemand, 176 pages, ISBN-13: 978-1159301057.
Projet éducation des enfants roms en Europe (Document Conseil de l’Europe):
http://www.coe.int/t/dg4/education/roma/Source/FS/6.2_french_corr.pdf
The Politics of Everyday Life in Vichy France: Foreigners, Undesirables, and Strangers, Shannon L. Fogg, Cambridge University Press, nov 2008, 250 pages, langue anglaise, isbn 13 : 978-0521899444.
François Hollande, ou l'évaporation du Pouvoir...
On se rappelle la conférence de presse de François Hollande offrant à Léonarda un choix scandaleux et plus piteusement encore, lui proposant de décider là où lui ne savait pas le faire. On se rappelle les annonces puis les reculades du gouvernement Ayrault à propos de la levée d'un nouvel impôt sur l'épargne populaire. Quel contraste, ces tergiversations, avec l'agitation brutale d'un Sarkozy. Ni Chef ni Sauveur, Hollande se mettait à incarner le Pouvoir évaporé, incapable cette fois de dissimuler que son gouvernement n'avait pour seule vocation que de servir les intérêts de l’élite fortunée, avec une mauvaise foi confinant aux œuvres de basse rapine.
Décidément, l'histoire des libertés ne peut être que celle des luttes et des conquêtes populaires.
Le changement, affirmait Hollande, c'est maintenant... N'en doutons pas : il arrive. Mais il sera celui qu'un mouvement social enclanchera, dans le prolongement du symptôme que fut son élection à la Présidence de la République : celui de l'attente d'un vrai changement. Non cette farce qui tourne court, inquiète d'éteindre partout les révoltes qui surgissent, loin du trouble même que provoque en France l'émergence, en guise de sentiment national, d'une mentalité déchirée. Une mentalité déchirée plutôt que simplement manipulée, où désormais la nécessité de la désobéissance est devenue une nécessité fondatrice du vouloir vivre ensemble. Car si l’époque moderne a été celle de la Loi, sans doute est-il grand temps de passer à celle de la Justice.
Hollande avait cru pouvoir jouer d'un simple élément de langage pour se faire élire : le changement, maintenant, levant un espoir dangereux aux yeux des élites. Mais voilà qu'il ne veut pas voir que l'espoir levé était en fait le symptôme d'une sourde et puissante revendication sociale qui se cherchait. Pour espérer, on n’a pas besoin de certitudes : on a besoin de possibilités, comme l’invite à le penser le sociologue Luc Boltanski (Critique de la critique). Mais c'est Yves Barel, ce sociologue français oublié, qui pourrait bien avoir eu raison : le silence des «minorités invisibles» a trop été assourdissant en France, pour ne pas bientôt surgir au grand jour.
Yves Barrel :
http://joel.jegouzo.over-blog.com/article-dissidence-sociale-et-marginalite-invisible--43604149.html
ALORS, LA COLERE, DE NOUVEAU ?
Notre sort dépend maintenant du degré de colère que nous pourrons atteindre, pourrait-on dire aujourd'hui, en paraphrasant l'invective de L. Kramer, le 14 mars 1983, (repris dans New-York Native), lors d’une réunion d’Act Up N.Y. Mille questions se posent donc à nous, qu'il nous faudra bien relever...Comme de savoir si devant le danger du mépris qui plombe les revendications sociales, il faut oser de nouveau la colère.
Comme de s'interroger sur le prix à payer pour être entendu par les pouvoirs politiques. Ou de savoir où situer la lutte désormais, quand les Lois de la République invitent pareillement au silence et à la normalisation hâtive de contestations en réalité radicales.
Quoi, aujourd’hui, de l’identité de ce sujet collectif : notre misère sociale et politique ?Faut-il changer le cadre de la légalité républicaine, plutôt que de se contenter de replâtrer l'univers mensonger du discours politico-médiatique dominant ?
La possibilité de la contestation ouverte, revendicative, si l’on en croit le sociologue Boltanski, ne trouve à s’épanouir que dans un horizon où ce désir paraît jouable et non enfermé dans l'étau d'un échec possible. Mais cet horizon ne s’ouvre jamais d'abord que comme espace d’un imaginaire collectif partagé. Quelle visibilité lui donner donc, aujourd’hui, pour qu’il puisse prendre forme dans une société dominée par des médias vendus à l’ordre dominant ? Partout des luttes, des dissidences, des expériences se sont ouvertes, dont il faudrait témoigner enfin : l'espoir à portée de mains, derrière cette colère qui monte.
La Barricade, Eric Hazan
L'histoire d'un objet qui a disparu du paysage révolutionnaire, bien que la rue soit restée un champ de bataille. Trois siècles d'histoire en fait, brossés par Eric Hazan, des Guerres de Religion à la Commune de Paris qui en signera le dernier acte, symptôme, peut-être, d'une stratégie de tragédie qu'allaient inaugurer les nouvelles batailles populaires dans Paris et sa banlieue. Une invention parisienne, qui finit par s'exporter partout en Europe, mettant en scène les mêmes ustensiles, les mêmes personnages, avec ses gamins de Paris, ses femmes, ses ouvriers, ses étudiants, un personnel constant d'une œuvre tout autant poétique que politique.
Tout commença le 12 mai 1588, avec les barricades de la Ligue prenant à leur piège les troupes d'Henri III. Eric Hazan en dessine le ferment : une authentique révolte populaire rencontrant des chefs pressés d'en découdre avec l'autorité centrale, et des troupes retournées, refusant de servir une répression injuste. Soit les ingrédients de la réussite de ces barricades victorieuses que Paris ne connaîtra plus trois siècles plus tard. Le comte de Brissac en serait l'inventeur. Saint-Séverin, Maubert, prodiguant ses conseils, il sut gagner la foule à sa stratégie, transformant les barricades en armes offensives, avançant littéralement sur les troupes pour les enfermer dans leur nasse et contraindre le roi à quitter Paris. Le grand mouvement est là, qui dessine son avant et son après : avant, les barricades au fond ne se contentaient pas d'être de simples objets symboliques, elles étaient une arme, offensive, avançant littéralement sur les troupes, séparant les colonnes, isolant leurs chefs, enfermant peu à peu des soldats désemparés dans leur piège parfait. Après, quand le Pouvoir eut compris ce fonctionnement et se mit à élargir les rues pour en rendre le retranchement impossible, elles devinrent défensives, signant la défaite des comités de quartier contre la puissance d'une répression au commandement unique. Car repliées dans l'identité de la rue-village, des barricades de la faim aux barricades de la révolte, partout l'élément spontanée finit par desservir leur cause. La barricade ne sera plus un engin militaire, mais un instrument politique. Le retournement est aussi là. Delacroix ne s'y est pas trompé, qui montre cependant encore le Peuple rassemblé dans l'assaut qu'il prodigue. 1830. L'apogée de la barricade selon Eric Hazan. Dans un grand mouvement offensif, le peuple enfermera une dernière fois les troupes armées, prises au piège de ce Paris des révolutions. Il restera aux Canuts de Lyon l'héroïsme d'écrire les dernières pages fiévreuses des barricades ouvrières, une poignée d'entre eux embusquée derrière elles, mettant à mal 8 000 soldats déconfits. Viendront ensuite les barricades du désespoir, celles de 1848, celles de la Commune de Paris, indéfendables désormais dans le Paris de Hausmann. Désormais écrit Eric Hazan, « toutes les batailles urbaines où l'insurrection fondera sa logique sur la barricade, seront défaites ». Aucune troupe, aucune police ne sera plus jamais pris au piège. De la barricade, il restera sa fonction symbolique, décryptée par l'auteur : le Peuple à l'épreuve de sa solidarité, de sa détermination, édifiant une vraie scène de théâtre, se créant lui-même derrière les pavés de Paris, subvertissant l'ordre physique de la ville, tout autant que son ordre politique, et disposant enfin d'une tribune depuis laquelle interpeller le monde et le Pouvoir en place. La suite sera plus incertaine. De l'héritage des barricades, il reste aux yeux d'Eric Hazan la fonction de blocage. Blocage des voies de communication par exemple, ferroviaires, routières. Et sur leur ruine, peut-être, cette guerre de partisan que les paysans bretons livrent, ou ces incendies de banlieue, invitant sur leur territoire les forces de l'ordre pour les affronter dans un mouvement désespéré, voués à l'échec, certes, mais dans la rage desquels proclamer leur identité confisquée.
La Barricade, Eric Hazan, Editions Autrement, collection Leçons de choses, 11 septembre 2013, 169 pages, 15 euros, ISBN-13: 978-2746732858.
De la régression électoraliste...
Condorcet fut le premier à concevoir que l’institution du citoyen relevait du Bien commun. Au cœur de cette institution, l’Ecole de la République, dont l’objectif à ses yeux ne pouvait être celui de produire ou de reproduire des citoyens conformes à l’attente des pouvoirs publics, mais au contraire, une école que l’on aurait délibérément placée dans une relation critique à l’égard de la Constitution républicaine. Pour Condorcet "le but de l'instruction n 'est pas de faire admirer aux hommes une législation toute faite, mais de les rendre capables de l'apprécier et de la corriger". L’été en pente douce (vanité)
Sans doute tire-t-il son nom du film de Krawczyk sorti en 1986, dans lequel jouaient Villeret, Bacri et Pauline Lafont. Les actuels propriétaires ne le savent pas mais le supposent, du salon de thé qu’ils rachetèrent pour le transformer en restaurant. Mais peut-être est-ce le film qui tire son nom du salon de thé, après tout. La pente de sa terrasse y est si légèrement inclinée qu'elle vous convie, ce beau dimanche d'automne, à la plus indolente des matinées parisiennes. Les nuits n’y sont pas moins douces, sous le faible éclairage des réverbères. Est-ce là l’ultime héritage des lettristes, qui avaient proposé, dans leurs «projets d’embellissements rationnels de la ville de Paris», de laisser les abords des squares faiblement éclairés ? Ou bien ne les a-t-on conservés, ces réverbères, que par mémoire du Petit prince, dans lequel Saint-Exupéry écrivait qu'ils donnaient l’exacte idée des dimensions de la Terre ? Des «quatre cent soixante-deux mille cinq cent onze allumeurs de réverbères» qui peuplaient alors son monde, il ne reste qu'un public de lecteurs, familiers de l’automne aux pentes si douces. Penché sur une extraordinaire assiette de salade aux cochonnailles fumées, saucée de chèvre chaud, Pascal Rabatet, d’un œil railleur, plutôt qu'un dessin sur la naple de la table, nous crayonne les lieux des prochains festivals de BD. Rome, Antibes, Beyrouth… Tandis que nous sirotons le vin rouge maison en nous laissant aller à la quiétude d’un moment sans lendemain.
Philippe de Champaigne, La Vanité ou Allégorie de la vie humaine, 1646
BECKETT, LA LANGUE DE L’INQUIETUDE -(OU BIEN).
"Bavasser" serait-il donc l’ultime langage de l’humanité ?
Beckett supposait l’échange verbal saturé de mauvaise compréhension.
C’était du reste une attitude qu’il partageait avec les philosophes allemands du langage, qui depuis le XVIIIe siècle avaient battu en brèche la claire compréhension cartésienne.
La "machine verbale", plutôt que d’accoucher de l’humanité, n’en finissait plus de produire des monstruosités et des significations débiles – nous en savons quelque chose désormais.
Et l’homme en souffrait. Tiré à hue et à dia , l’"ou-bien" le faisait vaciller : tel l’âne de Buridan, comment choisir entre deux significations fondamentalement privées de sens ?
Ne parvenant pas à éviter le marécage de l’entre-deux, nous bavassions depuis sans grande conviction…
L’hommage de Nancy Huston à Beckett n’est au fond qu’une leçon de langue beckettienne. Comme si cette dernière était une matière dont chacun pouvait disposer désormais. Sans doute parce qu'après Beckett, il est devenu difficile d’habiter tranquillement sa langue… Et qu'il semble en rester une pour dire cette difficulté : celle de Beckett, précisément. Curieux paradoxe... Ou curieux aveuglement : toute langue ne se déploie-t-elle pourtant pas sur son manque de substance ? Si bien que faire de Beckett un idiome, ne revient-il pas à vouloir combler l’entre-deux qu’il avait pointé ? Et se mettre dès lors à parler une langue morte, de trop bien savoir l’exprimer... L’inquiétude qui avait poussé Beckett à parcourir une langue aux usages vacillants a disparu ici, pour faire place à une belle habileté d’écriture, trop convenue pour n’être pas, justement, l’empêchement de la langue que Beckett dénonçait.
Limbes/Limbo, Hommage à Samuel Beckett, Nancy Huston, Actes Sud /Leméac, coll. Un endroit où aller, nov. 2000, 58p., ISBN-13: 978-2760921788.
LE TERRITOIRE NATIONAL, L'ETAT ET LA DEMOCRATIE...
L’Etat contemporain a fini par s’identifier au territoire sur lequel il régnait. Des Peuples qui le composaient, il a nié la diversité pour instruire, littéralement, au sens juridique et pédagogique du terme, une nation prétendument unanime, ré-enracinée fictivement dans l’espace géographique qu’il s’était taillé.
Et qu'importe si par exemple l’unité linguistique de cet Etat, à l’image de ce qui s’est passé en France, n’a été réalisée que tardivement (1914-1918), après bien des détours de terreur (c’est en effet la Terreur qui en imposa la première l’idée). Qu'importe également que les populations de cette prétendue nation ne furent intégrées qu’à reculons dans l’ensemble politique nouvellement créé -l’intégration civique des femme en est un bon exemple. Le territoire national a toujours été le fait du Prince, non celui des Peuples. Le territoire est devenu ainsi la catégorie politique la plus fondamentale des démocraties contemporaines. Au point que l’Etat contemporain tire sa légitimité du territoire qu'il dirige, non des peuples qui le composent. Un renversement politique dont on perçoit bien les échos dans l’idéal de Sûreté Nationale : la Sécurité du Territoire a le pouvoir de suspendre l’ordre démocratique.
Après avoir dissout par la force les peuples qui habitaient son espace géopolitique (bretons, basques, etc.), l’Etat contemporain a ensuite défini d’autorité sa communauté d’obédience : ces fameux français de souche, naguère force tranquille miterrandienne -aux couleurs dramatiquement rurales d'une France qui n'existait déjà plus.
L’immigré clandestin, le rrom, dans ce contexte, ne peuvent incarner que la négation du territoire. On comprend alors le soin que l’Etat contemporain met à le pourchasser, partout où il croit en débusquer un…
Par ailleurs, ne disposant pas de sources transcendantes, les droits individuels et subjectifs fondèrent la rationalité de l'Etat contemporain, posant a priori que les groupes non seulement avaient, mais devaient disparaître avec le fondement de la République.
Face à l’égalité républicaine, tout groupe ne pouvait être interprété qu’en termes de trahison, sinon de destruction du principe fondateur de l’Etat moderne. La théorie politique moderne refuse en effet de reconnaître la pertinence politique des groupes : ils transgressent les droits des individus en réduisant les personnes à être membres d’un groupe fondant la source de leur identité. L’Etat moderne s’est donc construit sur l’exclusion du groupe : la caractéristique essentielle du droit moderne est d’ailleurs celle de la séparation des individus, sion leur isolement.
Et si dans ce topos le groupe est l’ennemi, l’ennemi le plus dangereux est celui qui relève du groupe aux origines décrétées "étrangères".
Dans ce topos du territoire national replié sur la construction d’une communauté d’obédience d’une part, et l’affirmation outrée des droits individuels d’autre part, l’ennemi le plus dangereux de l’Etat contemporain devient ainsi l’immigré, quand bien même français depuis trois générations, immigré toujours parce qu'il n'a pas voulu renoncer à son identité musulmane, qui l'insère dans une problématique de groupe (et qu’importe aux yeux de l'Etat qu’il s’agisse d’un groupe religieux, Lui sait étendre le périmètre de la répression dont il a besoin pour affirmer sa puissance).
Figure du traître par excellence, menaçant de l'intérieur même les fondements de son autorité, le musulman ou le rrom se voient ainsi repoussés dans la sphère de l’étranger au territoire.
Or les crimes contre l’humanité ont toujours été des crimes commis contre des groupes. Les victimes de ces crimes ont en effet toujours été d’abord identifiées comme relevant identitairement d’un groupe, ethnique, religieux, voire sexuel ou social.
Les musulmans pour Sarkozy, les rroms pour Hollande, forment ainsi commodément les groupes que l’on peut détruire, autorisant par la pseudo radicalité de leur étrangeté, la violence qui dicte l’extermination de l’autre, quand il est jugé trop différent.
Enfin, dans l’histoire contemporaine, ce que l’on a pu observer, c’est une inquiétante continuité de la violence, des violences ordinaires aux violences extraordinaires. Une continuité si communément admise (la banalité de ce Mal relève du caractère laïc de l'Etat), que l’on ne comprend pas comment, aujourd’hui, tant d’intellectuels peuvent s’y vautrer, à moins de se faire les complices conscients de ce déplacement auquel l’Etat contemporain procède quand il use de violence, en la rendant admissible, pourvu qu’elle concerne des victimes acceptables...
image : Le camp de concentration pour Tsiganes de Montreuil-Bellay. Pour mémoire, en février 1940, les nazis testaient le Zyklon B 0 Buchenwald sur 250 enfants tziganes. En décembre 1942, Himmler signait le décret de Déportation des tziganes d'Allemagne vers Auschwitz, au "camp des familles gitanes". Selon les historiens, entre 500 000 et 700 000 tziganes ont été assassinés sous Hitler.
Et photo anthropométrique, tirée de l'exposition qui a eu lieu à Lyon à partir de l'été 2007, au sujet de la déportation des rroms français sous Pétain. Pour mémoire, en 1942, l'Allemagne nazie déportait et exterminait quelques centaines de milliers de tziganes. La France pétainiste durcissait alors sa position à l'encontre des gens du voyage, déjà sous haute surveillance depuis le début du siècle.
Le devoir de bonheur (Pascal Bruckner)
Êtes-vous heureux ? Comment pourriez-vous ne pas l’être ?... Bien que ce ne soit pas véritablement le propos de Pascal Bruckner dans cette conférence, qui ne se soucie pas des conditions de possibilité sociales ou économiques par exemple, du bonheur, pour n’en retenir que l’injonction sociétale, formulée à son sens assez récemment comme un devoir. Assez récemment, c’est-à-dire au fond à ses yeux dans le sillage de Mai 68 et de ses revendications épicuriennes, nous faisant passer d’un monde qui interdisait la jouissance à un monde qui la rendait obligatoire.
La première partie de l’exposé est consacrée à la France de l’Ancien Régime, profondément enracinée pour lui dans l’idée d’un salut post-terrien, répudiant l’idée du bonheur et invitant au renoncement. Avec des nuances bien évidemment, introduites par le fil des améliorations des conditions matérielles de vie (justement, ce paramètre tant délaissé dans son approche par la suite), l’être souffreteux de l’Ancien Régime, au fil de ces améliorations, finissant par trouver de plus en plus de plaisir au confort qui s’offrait à lui. Curieuse histoire au demeurant que celle que Bruckner écrit là, subsumant les mentalités et les comportements sous le seul discours chrétien dont on sait qu’il dut longtemps ferrailler pour imposer ses normes à des populations plus bambocheuses qu’on a voulu les voir, et que le dolorisme chrétien n’excitait guère… Mais passons. Une sérieuse brèche aurait donc fini par emporter la planche du Salut chrétien pour laisser entrevoir aux humains une autre vocation : celle d’être heureux sur terre, sans attendre la mort après tout. Jusqu’à la vraie grande « révolution », que Bruckner situe donc dans les années 60. Cela ne surprendra pas : il y a consacré toute sa vie. En paradigme des appétits au bonheur qui se firent jour alors, la société de consommation, décryptée ici à travers sa machine économique, mise soudain au service de nos désirs les plus immédiats. Le bât blesse là encore, à trop vouloir rendre Mai 68 responsable de tous nos maux. C’est oublier que l’intimidation des désirs égotistes aura été d’abord le fait des nouvelles classes dominantes, tandis que les classes laborieuses menaient de leur côté un autre projet d’émancipation. Mais qu’importe, voyons où pourrait bien nous mener cette réflexion sur le bonheur forcené d’aujourd’hui. Il inquiète, à l’évidence. Du moins son injonction. L’anxiété s’épelle jusque dans les jeux du lit, où ce bonheur est devenu performance. Le bonheur serait ainsi devenu un souci, sinon une corvée. Aux yeux de Bruckner, la faute en est d’avoir voulu l’annexer au domaine de la volonté. Assujetti à notre bon vouloir, il a perdu tout sens et surtout, toute saveur. Bruckner invite alors à en reprendre l’énonciation. Le bonheur serait ce visiteur du soir qui débarque sur la pointe du pied pour un moment furtif, avant de filer à l’anglaise et nous laisser de nouveau disponible à son éventuel retour. Mais en prendre conscience serait se convertir en comédien de son propre bonheur. Et plutôt que d’en faire un projet, il conviendrait de n’en rien faire du tout. Lui laisser son caractère de «visitation». Le mot est fort, religieux. Nous reliant du reste à on ne sait trop quoi. Mais pour qu’il s’actualise en pure visitation, Il faudrait accepter ces moments pauvres de l’existence où nous pensons succomber à la banalité de vivre. Accueillir l’insouciance, l’innocence, l’inconscience d’être au monde. L’abandon d’accepter l’aventure d’un moment qui vous arrache tout de même à vous-même et vous sort du monde, affairé –à sa perte ?
Le devoir de bonheur, Pascal Bruckner, LES PARADOXES DE L’INJONCTION AU BONHEUR, UNE RÉFLEXION PHILOSOPHIQUE, Label : FREMEAUX & ASSOCIES, Réf. : FA5420, ÉDITION : GRASSET - PRODUCTION : CLAUDE COLOMBINI FRÉMEAUX, 2 Cd-rom, 19,99 euros.