METIS : échapper aux effrois de l'aliénation identitaire
Au XIXème siècle, le métissage s’énonçait comme la contamination des races dites pures, lieu des dégénérescences physiques et mentales. Le métis était un monstre, enfant du péché contre le droit du sang. Il marquait aussi, nous fait remarquer Martine Delvaux, une rupture dans l'économie de la reproduction puisque, dans la vie animale disait-on, infécond... Exclu parce qu’incapable de produire du même, intriguant les figures des discours sur la pureté de la race hantés par la question des origines, il était doublement condamnable en ce qu’il révélait aussi très brutalement la fin possible du monde, sa ptétendue stérilité existentielle n’introduisant à rien d’autre.
La phobie de la mixité fut telle que longtemps, l’on ne songea qu’à la solution de la stérilisation pour empêcher ces "monstres" de se reproduire, et l’invention d’un espace tiers où les ranger, un peu en marge de notre humanité, mais lui appartenant encore néanmoins.
Pour autant, nombre d’auteurs du XIXème siècle finirent par trouver à ce tiers espace, celui de l’exclusion, certaines vertus : il se révélait un espace d’invention.
C'est ce tiers espace qui intéressa particulièrement Martine Delvaux dans son étude, dont l’approche est volontiers psychologisante. Ce tiers espace, elle l’énonce de fait comme étant aussi un topos de la folie. La folie ne fut-elle pas elle aussi rangée par les soins d’une Doxa prompte à s’amputer des deux bras et des jambes, comme un lieu à part, digne d’études médicales, mais non sans intérêt ? Et l’auteure de remarquer que de ce point de vue, la folie a par ailleurs été aussi envisagée comme l’expression d’une aliénation qui traversait la question de la crispation identitaire, quand elle se faisait lieu de scission du sujet. Or, la folie ne fut-elle pas aussi lue comme l’espace même d’une expression où échapper aux effrois de l’aliénation identitaire ? Le tout par le jeu de traductions et d'altération des identités culturelles ? De quoi méditer à nouveaux frais cette question du métissage…
Dans son étude, Martine delvaux s’est attachée à en comprendre les formulations à travers la lecture de trois personnages de roman : Ourika, une jeune Sénégalaise adoptée par l'aristocratie française du début du dix-neuvième siècle, création de Claire de Duras (1823), Juletane, Antillaise débarquée au Sénégal, imaginée par Myriam Warner-Vieyra (1982), et la narratrice de l’Amant, de Marguerite duras (1984), française née en Indochine.
La folie d'Ourika est clairement liée à son métissage culturel, celui d’une jeune esclave noire élevée au sein d'une société blanche et aristocratique. Objet elle-même, à l’intérieur de ce musée imaginaire construit par ses maîtres, Ourika, en se racontant, finit par conquérir un espace qui va lui appartenir en propre. Dans le second exemple, la narration devient encore le lieu de conquête de soi. Si la vie réelle est le lieu de la folie, l’écriture, thérapeutique, est celui de la liberté. Dans le dernier exemple enfin, le corps de la narratrice, tel qu’il s’écrit dans le fil du récit, s’avère être le lieu de multiples identifications. Avec le Viet-nam d’une part, au travers du vêtement affectionné, mais aussi avec la France, à travers le port d’un simple accessoire, un chapeau, qui va finir par composer "l'ambiguïté déterminante de l'image" de la narratrice qui soudain se voit autre sous cette coiffe étrangère en milieu vietnamien, se voit comme du dehors, introduite par ce dehors dans la circulation de désirs nouveaux. L'Amant se fait ainsi le récit de l'apprivoisement du métissage, affirmant depuis ce lieu improbable du métissage, l’avènement de la jouissance contre la folie, ainsi que l’écrit superbement Martine Delvaux.
http://motspluriels.arts.uwa.edu.au/MP798md.html
Mots Pluriels no 7. 1998 : Le Métis ou le tiers espace de la folie dans Ourika, Juletane et L'Amant , Martine Delvaux. Photo : évidemment Basquia...
Le mirage du gaz de schiste, Thomas Porcher
La France a refusé l’exploitation du gaz de schiste. Or elle dispose a priori des plus grandes réserves en Europe. Erreur ? Thomas Porcher passe en revue les raisons, bonnes et mauvaises, de refuser ou au contraire d'en accepter l'exploitation, dans une argumentation serrée, des problèmes de Droit d'abord que ce genre d’exploitation suscitent, le droit minier étant actuellement un droit sans juriste, à la création d’emplois, dont partout dans le monde où de telles exploitations sont en fonction, dont on observe qu’il ne s’agit au mieux que d’emplois précaires, la gestion d’un site, une fois la production en place, n’occupant guère… qu’une personne ! Mais le plus passionnant de l’ouvrage, c’est son volet santé, impact sur l’environnement. A ce jour, deux études seulement existent, l’une émanant de l’université du Colorado, l’autre d’une université canadienne. Deux études qui mettent en avant les dangers tant pour la santé que pour l’environnement, conduites toutes les deux non sans mal, tant les résistances auront été importantes. Il est ainsi impossible d’évaluer exhaustivement tous les impacts de ce genre d’exploitation, faute d’accès aux informations, jamais transmises, ni par les sociétés à qui ont été confiées les exploitations, ni les Etats en charge pourtant de leur évaluation ! Aucune surveillance de la contamination des nappes phréatiques n’a été ainsi mise en place, cette révélation, à elle seule, ayant de quoi effarer. Rien non plus, évidemment, sur les conséquences pour l’agriculture du détournement massif des sources liés à la fameuse technique de fracturation de la roche. Les conclusions de ces études restent cependant inquiétantes : augmentation des cancers, toxicité importante tout au long de la mise en place de l'exploitation et destruction d'emplois dans l'environnement immédiat des mines ouvertes... De quoi y réfléchir en effet à deux fois !
Le mirage du gaz de schiste, Thomas Porcher, Max Milo éditions, 2 mai 2013, coll. Essais document, 64 pages, 4,90 euros, ISBN-13: 978-2315004669.
QU’EST-CE QU’UN MONDE JUSTE ?
Comment concevoir un monde juste ? Surtout à l’heure où les idéologies de la justice semblent avoir fait faillite…
Sans même évoquer ici les doctrines marxistes, voire anarchistes, il existe dans la tradition libérale, dont John Rawls fut le père fondateur, idéologie massivement dominante aujourd’hui jusque dans les rangs des socialistes de pouvoir, une idée selon laquelle la justice entre les citoyens d’une même nation doit être pensée sous la forme du "Maximin soutenable des possibilités".
Qu’entendre par là ? Prenez la liberté de mouvement des capitaux, à laquelle notre classe politique, Droite, Gauche confondues, reste tellement sensible. Le capital est libre de circuler partout ou presque dans le monde. On encourage même ses migrations, dont on nous dit qu’elles nous seront un jour profitables, selon cette bonne vieille théorie du ruissellement d'après laquelle le trop plein des riches finirait par se déverser dans nos bourses... Ou pour le dire autrement, on nous dit que pour réaliser la justice mondiale à long terme, que l'on fait curieusement dériver de l'enrichissement de tous, il faut d'abord accepter cette libre circulation du capital. Au nom de l’efficience économique globale, on nous demande d’accepter les sacrifices "ponctuels" provoqués par ce déplacement du capital, et de l’emploi vers les pays du Sud… Au nom de la justice sociale mondiale, on demande aux travailleurs "riches" de consentir au sacrifice momentané de leur emploi -quelques décennies, une paille dirait-on à les en croire. Cette rigueur apparaît comme la politique la plus juste pour l’humanité, la seule qui lui permette de trouver un souffle nouveau.
Au nom d’un principe prétendument "juste" sur le long terme (et du seul point de vue néo-libéral), celui de l’élévation du niveau de vie de tous (acceptons-en le mensonge provisoirement), on introduit entre les nations un état de concurrence tel qu’il précipite dans la misère des milliards d’individus. De fait, les mouvements des capitaux financiers se traduisent par l’appauvrissement des travailleurs du Nord, non par l’enrichissement des travailleurs du Sud.
Il faudrait pouvoir corriger cela à la marge, affirment les néo-libéraux socialistes. Ajuster. Simplement ajuster… Encadrer les mouvements financiers par une législation qu'on attend toujours, hypocritement puisque tout le monde sait que leur logique intrinsèque est la quête de profits immédiats, qui les empêcherait de porter atteinte à l’environnement économique et social des nations. Mais ce que l’on vérifie, c’est que la seule vertu de la recherche du profit n’entraîne qu’une augmentation des inégalités. Non cette réduction truquée que l'INSEE voudrait nous faire avaler dans son dernier rapport 2013, ayant soigneusement ôté de ses calculs les revenus du patrimoine qui constituent en France l'essentiel de la bascule des inégalités, contrairement aux Etats-Unis où les inégalités des salaires est constitutive de cette bascule...
Le Maximin que j’évoquais plus haut ne devrait donc pas être calculé comme Maximin soutenable des états ou des firmes —ce qui est le cas aujourd’hui—, mais comme Maximin soutenable des personnes. Car la mobilité anarchique du capital érode la capacité de chaque nation à assurer une répartition équitable à tous ses citoyens. Dans la guerre financière qui est livrée par les banques aux Etats, dont les conséquences sont par exemple la prétendue "nécessité" de baisser le niveau des prestations sociales au nom du principe selon lequel ce qui est prélevé sur le territoire national n’a vocation qu’à servir de force de frappe économique "nationale", on le voit, ce qui est privilégié n’est ni plus ni moins que le consentement à l’extermination des pauvres. L’expression paraîtra excessive, sinon scandaleuse, mais si l’on y réfléchit bien, il ne s’agit de rien d’autre : la privation d’activité économique, qui s’accompagne statistiquement par la mise en danger physiologique des populations concernées, n’est que l’expression d’une politique consciente d’exclusion radicale des populations les plus fragiles, une exclusion qui se traduit par une mort réelle, souvent prématurée, et non le simple effacement de ces populations de la statistique nationale, qui sait mieux qu’aucun autre outil politique les rendre invisibles...
Islamophobie, le racisme dénié...
Un bilan. Où en est-on, en Europe et en France tout particulièrement, de la lutte contre le racisme anti «musulman» ? L’Education nationale semble avoir donné le ton en la matière, en contradiction avec ses propres principes et le Droit International : elle exclut… Et nos auteurs de révéler le très édifiant exemple de Sirine, chassée de son collège le 4 avril 2013, sans que Vincent Peillon ait trouvé à redire quoi que ce soit, pour avoir porté des vêtements qui apparaissaient vaguement comme des signes religieux ostentatoires : un bandeau et une jupe longue… Au niveau européen, l’étude révèle qu’un musulman sur trois est l’objet de huit incidents discriminatoires chaque année… Depuis 2008, le nombre d’agressions s’est envolé vertigineusement. Le phénomène est en outre «genré», influencé par des rapports sociaux de sexe : les femmes musulmanes ou supposées telles, sont les plus touchées par ces agressions racistes, non parce qu’elle porte le voile, mais parce qu’elles sont supposées "islamistes" : une enquête menée au niveau européen révèle en effet que la multiplication des agressions n’est pas corrélable au port du voile ! Entre 2005 et 2011, les actes d’islamophobie ont été multipliés par 5. 77% des victimes en 2012 étaient des femmes. Les témoignages recueillis des jeunes françaises récemment converties à l’Islam sont sur ce point particulièrement édifiants : toutes se sentent désormais littéralement exclues de "la race blanche"… Regards, mépris, insultes, coups. Les discriminations affectent le vécu quotidien. Comment vivre avec ces expériences quotidiennes ? Dans la plupart des cas, les agressés ne font pas face. Beaucoup trouvent dans leur foi de quoi surmonter cette peste. Mais beaucoup d’autres vivent dans la peur de l’espace public. L’étude du travail effectué par les organismes chargés de mesurer les actes islamophobes est elle aussi éclairante : la statistique pénale occupe une place centrale dans ce dispositif. Or peu nombreux sont les agressés à porter plainte… La discrimination aveugle de l’appartenance supposée à l’islam est en outre telle, qu’elle concerne tous les aspects de la vie en société : études, logement, emploi… . L‘islamophobie est ainsi devenu un fait social total. Accumulation de discours islamophobes, climat idéologique hostile, on a même pu trouver sous la plume d’un responsable d’un centre de recherche de Sciences Po, l’école dédiée à l’étude des faits sociaux et politiques, cette phrase hallucinante : «deux millions de musulmans en France, ce sont deux millions d’intégristes potentiels»… Un fait social qui engage la totalité des institutions de la République, de l’école à la Défense. Or, contrairement à ce qu’il se passe dans les pays angolphones, il n’existait aucuns grands travaux universitaires sur la question. Celui-ci est le premier du genre : une sociologie de l’islamophobie qui permet de comprendre les transformations de la société française dans sa totalité, nous renseignant au passage sur le fonctionnement de ses champs politiques, médiatiques, juridiques, culturels et autres. Et ce à quoi force est de conclure, c’est à l’engagement de cette société dans un processus complexe de racialisation, au sein duquel la solution envisagé paraît être l’édiction inquiétante d’une discipline des corps des présumés musulmans… Le cœur des Louves, Stéphane Servant
Un manteau de louve jeté sur les épaules, l’enfant dans ses bras, le corps du prêtre pendu dans son église… Les gens des montagnes sont rudes, sinon hagards quand décline le jour. Quand cesse-t-on d’être un enfant ? Peut-être le jour où l’on ne peut plus croire aux histoires… Comme Célia, qui porte la débâcle de ses parents sur ses épaules, de retour sur les lieux de sa petite enfance avec sa mère à moitié folle, insouciante, plus ado que elle, ne le sera jamais. Comment les choses ont-elles donc commencé ? Sa grand-mère était morte, sa mère avait tiré les volets et s‘était enfermée dans cette tombe étrange qu’était devenue la demeure familiale. Catherine, cette mère jadis gloire littéraire, incapable d’écrire aujourd’hui la moindre ligne, s’était semble-t-il pourtant remise au travail, mais de la plus odieuse des façons : en racontant l’histoire douloureuse dont sa fille était l’héroïne… Sa fille Célia, qui se rappelle ses longs étés de solitude dans le village hostile, avec les gamins qui ne cessaient de la houspiller et les livres qui lui tombaient des mains : à quoi bon lire, si les livres sont juste des miroirs ? Dans le village, un lourd secret hantait toujours les familles. La sienne tout particulièrement, et celle qui habitait depuis toujours le vieux moulin, où Célia a fini par retrouver Alice, son amie d’enfance. Peut-être folle elle aussi, cloîtrée, murée, tenue au secret par un père bousculé. Alice qui joue au loup la nuit, claudicant entre les légendes et les récits de fillettes assassinées. Alice qui se fait louve, arpentant dans ce peu d’espace la liberté qu’on lui refuse, rôdant, épiant, embarquant Célia avec elle à la faveur de chaque nuit. Vagabondant dans ces bois où les fillettes sont mortes. Que faire de cette réalité sordide, quand on est un enfant ? Pour Alice désormais, seuls les animaux sont tout le réel du monde qu’elle veut bien partager. La fantasmagorie du loup dès lors, ne renonçant jamais à collecter la mémoire haineuse des hommes. Déterrer leurs immondes secrets. Le monde des adultes est pathétique, sinon pitoyable. Alice l’a fui. Célia l’affronte. Tandis que dans la vallée un climat de terreur s’est installé, de haine, de chasse à l’homme. Célia enquête, rouvre les vieilles mémoires, au creux desquelles l’on voit sa grand-mère agiter l’arbre des morts, soigner les gens et découvrir les sales secrets de leur vie. L’on raconte ici et là que le grand-père était l’assassin. Que dans leur famille de Célia on ne donne naissance qu’à des filles, toutes folles, toujours, et dont les maris meurent étrangement tôt. Fuir. Fuir cette mère vacillante, le village et ses histoires ignobles. Mais à la faveur de leur retour, les vieilles jalousies ont explosé, frappant Célia de plein fouet. De battues en battues, on chasse un homme peut-être coupable, sans doute innocent. Les voix se mêlent dans l’affreuse douleur qui étreint Célia, sa peau de louve jetée par-dessus ses épaules, sans parvenir à la sauver de la malédiction qui pèse sur elle. Superbe roman que ce cœur des louves, écrit dans la fiévreuse passion d'une écriture volontiers onirique. Qu’est-ce que la poésie ? (Yves Bonnefoy)
Yves Bonnefoy était l’invité, jeudi 6 novembre, des ateliers artistiques de Sciences-Po Paris, un cycle de conférences inscrites dans le cadre du cursus de l’école, à l’initiative de la Direction des Programmes de Sciences-Po et de la Biennale Internationale des Poètes en Val de Marne. Qu’est-ce que la poésie ? Dans une ambiance bienveillante, extraordinairement attentive, Yves Bonnefoy a parlé pendant près de deux heures d’une voix sereine, dans la clarté d’une pensée filée avec une rare précision, achevant sa réflexion par la lecture de ses poèmes, pour aider au fond à rencontrer la poésie dans sa présence plutôt que son commentaire, tant l’essentiel à ses yeux est de faire entendre la poésie dans son écriture même. Très évidemment, Yves Bonnefoy devait rappeler que la poésie ne signifiait pas, que dans une large mesure elle travaillait même contre le texte bien plus qu’elle ne le produisait, méfiante de ce trop-plein de significations qui encombrent tout dire. Mais prenant cette fois encore, injustement, Mallarmé pour césure, Yves Bonnefoy s’inscrivait aussi en faux des revendications autotéliques des poètes, qui n’ont cessé depuis, en particulier dans la poésie contemporaine, d’enfermer le texte dans de vains jeux formels. L’horizon poétique tel qu’il le dessinait, ne pouvait décidément être sa propre fin : il n’y a de poésie qu’ouverte à la présence d’un moment que l’on ne peut que partager avec autrui. Qu’est-ce que la poésie en effet, sinon l’intention de toucher au monde dans l’effusion d’être auprès d’un autre ? Dans ce formidable moment de présence qu’il nous offrait, tout sembla vain qui ne fût un partage. Où rencontrer la poésie, n’a d’autre lieu que celui d'une rencontre avec autrui, loin de toute minauderie intellectuelle, dans la sincérité –je songe à Manet en écrivant ce mot, évoquant ses propres intentions picturales- dans la franchise donc, pour le dire comme Manet, ou la vérité selon Monet (« je vous dois la vérité en peinture ») d’être auprès de l’autre charnellement engagé, avec son corps frémissant plutôt que l’esprit affrété dans cet éloignement cultivé que le concept administre.
La poésie, reconnaissait Yves Bonnefoy, a bien certes pour horizon un travail sur la langue. Je songeais à Celan et son Todesfuge quand il disait cela. A la manière dont Celan, sans jamais l’écrire, avait donné à entendre le mot d’Auschwitz qui traversait de part en part son poème au plus profond de son écoute –mais il faut le lire en allemand pour y accéder. Mais un travail sur la langue qui ne fût pas artificiel. C’est que toute langue porte le monde avec elle, offrant du coup de raccommoder son lieu d’existence à qui sait la parler. En nous localisant, affirmait Bonnefoy, la poésie qui ose pointer ce réel, nous restitue le plein exercice de notre finitude. Dans la plénitude de la présence à l’autre. Ou la fébrilité. Sinon l’inquiétude. Voire l’anxiété. Il faut sans doute insister sur cette injonction, si faiblement entendue quant à ses conséquences : la poésie ne peut s’écrire sans autrui pour l’entendre, dans la présence des choses et des êtres. Troublant effort de rencontre, sur l’estrade le grain si singulier de la voix de Bonnefoy faisant face à cet amphi dédié à la connaissance et la dispute intellectuelle, si prompt d’ordinaire à contourner, justement, la question du sensible. Dans la pensée conceptuelle, affirmait Bonnefoy, nous mourons. Et c’est contre cette mort que la poésie se charge de répliquer le sens profond de notre être au monde. Qui est désormais aujourd’hui de s’incarner dans une présence nécessairement troublée, nécessairement troublante, à autrui. Mais curieusement Yves Bonnefoy, en tentant de décrire les conditions de possibilité de cet art poétique qui constitua l’essence même de son rapport au monde, finit par dévoiler en l’inconscient l’ultime recours, sinon un secours, où sauver en lui l’effort poétique. L’inconscient comme outil de création, certes apte à nous mettre en contact avec cet impensé de la langue, justement, son réel, où l’être de finitude que nous sommes peut enfin toucher à quelque chose de réel en lui. Faudrait-il donc, pour sauver la poésie, la brancher sur l’inconscient ? L’inconscient devenu outil de prédication poétique… Son inconscient, Yves Bonnefoy devait le donner à scruter au cours de cette même soirée, à travers la lecture de son dernier poème, à l’entendre, énonçant ce qu’il en allait pour lui de la nécessité du poétique dans nos vies : L’heure présente. Où «la terre n’est pas même l’éternité des bêtes», où la forme, requise à ses confins, là-bas, ne remplit en rien notre nuit d’ici. Beaucoup des Cieux en fin de compte, dans ce poème, de ce Ciel d’Elseneur, couvercle de plomb obstruant l’horizon, sous la voûte duquel l’homme se dresse, seul, privé de tout socle transcendant. On le voit : moins un inconscient au final, que la déploration d’un ciel privé d’étoiles, ou d'horizon.
La poésie, selon Hölderlin, était cette force vitale qui nous faisait habiter le monde. Un mode de présence affirmant à ses yeux également que c’est dans le sentiment que l’être se révèle, non dans la pensée. Le sentiment, cette sorte d’évidence à l’effectivité indiscutable. Le poète, aux yeux de Hölderlin, travaillait sur la faculté du sentir et du désirer. Dans l’énigme du désir qu’il énonce, doutant du statut de la parole proférée, sinon qu’elle désire infiniment être cette clairière qui conjure le ciel, son reflet ici-bas. Parole qui expose ainsi à l’Être, au sens où Heidegger l'entendait, sur le bord des lèvres, dans la vibration charnelle d’un dire qui plongerait ses racines au plus profond de notre chair -sans quoi la poésie est vaine, le poète (et son lecteur aussi bien) ne pouvant que renvoyer au lieu capable de l’unir à autrui, dans ce langage singulier qui ouvre, ou tente d’ouvrir une voie d’accès à ce réel infiniment pathétique où nous résidons. C’est-à-dire au fond dans l’étreinte pathétique de la chair, où tout commence pour l’homme, et tout finit –dans ce corps où éprouver nos paroles, traversé de désir et de crainte. Les battements d’ailes immenses de la poésie, Hölderlin les voyait pénétrer dans la chair de chacun, parole inconcevable, loin du logos qui n’éprouve rien. Car le savoir de l’humanité ne fait en effet guère plus que traduire l’expérience mondaine de l'esprit. La révélation de la vie est, elle, auto-révélation pathétique de la chair, l’étreinte sans écart. L’étreinte même de la poésie, dans sa langue si intrigante.
11 novembre, un tombeau pour 300 000 africains morts pour la France
De 1830 à 39-45, 1.000.000 d’africains sont morts pour la France.
La mention "Mort pour la France" fut accordée en vertu des articles L488 à L492bis du code des pensions militaires d’invalidité et des victimes de la guerre, instituée par la loi du 2 juillet 1915 et modifiée par la loi du 22 février 1922 au lendemain de la Première Guerre mondiale.
Les textes qui ont étendu ultérieurement ce droit sont codifiés dans l'article L.488 du code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de la guerre qui stipule que "doit, sur avis favorable de l'autorité ministérielle, porter la mention "mort pour la France", tout acte de décès d'un militaire ou civil tué à l'ennemi ou mort dans des circonstances se rapportant à la guerre".
Avec cette réserve que la preuve devait être apportée que la cause du décès était bien la conséquence directe d'un fait de guerre.
Par ailleurs, la nationalité française était exigée pour les victimes civiles de la guerre, y compris les déportés et internés politiques.
Aujourd’hui, le Ministère des armées se refusent à donner la liste exhaustive de tous les algériens morts pour la France, au prétexte qu’un tel fichier n’existerait pas, ce qui est évidemment faux, puisque ces algériens ont été recensés ne serait-ce que pour l’attribution de la pension à laquelle la nature de leur mort ouvrait droit.
Sur son site, 1323 mentions seulement ont été retenues, offrant noms prénoms et date de naissance, très rarement le département de naissance de ces morts, mais jamais la date exacte de la mort, ni son lieu.
L’ensemble est regroupé sous la catégorie "Afrique"… 162 310 morts nord-africains pour la France sont officiellement recensés pour la guerre de 14-18. L’immense majorité de ces hommes était algérienne. Sur un décompte de 300 000 morts de l’Armée d’Afrique.
image : une carte postale éditée en 1914...
KAMEL LAGHOUAT : 14-18, L’ESCOUADE DE MOHAMED (2 et 3/3)
"Soudain les bonhommes s’entretuent. Mohamed se lance dans l’assaut sans songer à rien, sans intention véritable, mû seulement par la terreur de l’ensevelissement quotidien. Partir. Fuir. Sortir. Juste sortir, courir, hurler, frapper sans savoir ni qui ni quoi sauter dans un trou quand la terre, déjà éventrée, s’éventre encore, s’écorcher sur les barbelés, ramper dans le goulot d’entonnoirs poissant de pisse et de sang, de poudre et hurler dans le vide ouvert par ce congé d’humanité, tandis qu’au loin les cieux s’embrasent et qu’aux lueurs rouges du monde agonisant se mêlent les eaux jaunes de sang et d’urine des bonshommes qui éclatent dans la boue comme des baudruches trop gonflées.
Quand le carnage prend fin, une vague somnolente de gaz moutarde descend paresseusement envelopper le champ de bataille. Les ailes écartées maculées de boue, les oiseaux rampent à leur tour sur le sol avant de s’y noyer. Toute la création tremble, agitée de saccades frénétiques. Le chien de l’escouade bave une salive fétide. Ce n’est pas tant le face à face avec la mort que Mohamed redoute, que les crispations spasmodiques du corps tétanisé, sidéré quand tombe le brouillard mortel, d’un corps qu’il sait stupide, incapable de trouver dans sa mémoire une trace quelconque d’une terreur comparable qui pourrait lui fournir l’appui d’une agonie décente. Pas le moindre petit bout de savoir pour s’arracher à ce cauchemar. Pas le moindre récit pour donner la mesure de ce que l’on vit : la solitude effarante de l’esprit répond à celle du corps, terré dans sa propre ignorance."
"Dans les tranchées, tout n’était qu’un immense chaos où l’être déversé ne parvenait pas à se saisir, où le flux héraclitéen des événements interdisait non seulement toute compréhension de la chose, mais toute connaissance de soi, voire toute sensation de ce moi charrié sans ménagement dans le désordre et la confusion de la matière nue. Ce n’est qu’après-coup, après la guerre, la mort, l’éventrement, ce n’est qu’après-coup, après les cérémonies organisées pour les français, les médailles données aux français, les drapeaux français déployés, ce n’est qu’après le deuil immense de la nation française, ce n’est que dans cet après-coup de la reconstruction du sacrifice des fils de la patrie éplorée mais victorieuse, que ce qui n’était dans l’instant où les soldats le vivaient qu’un non événement barbare, prit enfin son sens et son nom. Pour eux. Non pour nous, tenus à l’écart de toutes les cérémonies commémoratives. Mais jusque là, les bonshommes ne savaient rien : ils se tenaient seuls sans rien d’autre que cette solitude et leur peur pour faire face à l’immanence qui les encerclait, avec la boue pour seule essence, comme seul "être du poilu".
Plus tard, parmi les survivants, dans le bled, certains trouvèrent les mots. Ces mots ne disaient rien de l’abîme franchi, ils n’étaient pas même un pont jeté par dessus cet abîme, tout juste une rambarde de l’autre côté, où circonvenir la tentation d’un regard en arrière. A quel même rapporter la démesure ? Quels mots lorsque l’être se voit tout prêt de basculer dans le vide qui l’épouvante ? L’expérience des tranchées ne relevait ni de l’initiation mystique ni de l’intuition poétique. Elle n’était que la forme du contingent charnel, de la viande livrée à son enfermement corporel : la boue, toujours la boue, qui n’est pas la terre mystique dont Allah fit l’Homme, qui n’est pas l’argile d’une solidarité que les bonshommes des tranchées ne connaissaient pas, ou peu, qui n’est pas le signe d’une appartenance à son humanité mais la boue et seulement la boue qui bestialise le soldat et l’enferme dans l’inhumanité d’un corps souffrant.
Ainsi Mohamed apprit-il, à Verdun, les bras ballants et le regard vide, que dans les tranchées son humanité était plus vile encore que celle qu’on lui avait faite dans l’Algérie occupée. Il n’avait guère été qu’un corps frappé de stupeur et vivant l’effroi et la fascination de son supplice charnel."
Kamel Laghouat a vingt ans. A paraître, novembre 2011, éditions Turn THEORIE, Un tombeau pour 1323 algériens morts pour la France en 14-18. (extraits)
images : cartes postales, embarquement des corps africains, 1911, tirailleur africain.
KAMEL LAGHOUAT : 14-18, L’ESCOUADE DE MOHAMED (1/3)
"Verdun, la pluie, la boue, le froid qui bestialise le corps, l’enfouit dans cette terre où l’on ne combat pas et ne fait que subir le vacarme meurtrier des marmitages. La pluie ou bien la neige, la grêle encore, le froid, la sauvagerie de la boue recouvrant toute chose et barbouillant toutes les silhouettes humaines en un identique bonhomme d’argile rappelant vaguement un Adam empêtré dans la glèbe d’un paradis en ruine. La nuit, la boue, la pluie tourmentent sans cesse l’escouade de Mohamed, tout entière occupée non pas à combattre mais à s’arracher à la succion visqueuse de la tranchée. Le dos rond sous le barda, pataugeant jour et nuit dans une eau pourrie, les mollets enfoncés dans la fange, l’escouade marche dans la confusion d’un grand troupeau de bêtes égarées.
Cris, gémissements, ordres incompréhensibles, fracas des bidons et des gamelles, jurons, râles, ils vont sans comprendre ni rien voir, la masse des "bonshommes" habillée de guenilles, comme autant de poupées de chiffons montées sur des ressorts distendus, en file indienne collée au dos d’un guide qui ne sait même pas lui-même où il va et n’avance que poussé par les ballots qui le suivent. Parfois, en de brusques mouvements de reflux, des colonnes se cognent sans que jamais personne ne tente de savoir si la colonne que l’on vient de heurter ou que l’on coupe est du même camp. Ils marchent et se fichent de savoir où ils vont, car tout autour d’eux l’horizon est identique. Ils marchent parce qu’il n’y a plus d’espace où aller mais seulement du temps à parcourir. Le corps meurtri, enfoui dans la glaise, recouvert de terre, de sang, de sueur, d’urine, il est presque impossible d’arracher les blessés à la vase qui les aspire. Il faut s’y mettre à trois, à quatre, les harnacher et les haler dans un effort invraisemblable. Tous ces êtres font désormais organiquement corps avec le sol où ils évoluent. Ils appartiennent à une géographie et non à une histoire, ce sont des "pays" et non des "patriotes", le paysage même, que l’histoire martyrise. S’ils veulent sauver leur peau, il leur faut sauver la terre qu’on ravage, en solidarité avec cet autre bonhomme qui fait front dans la tranchée ennemie. Et parce qu’il n’y a pas d’issue dans cette folie, rien d’autre n’est possible que de se ruer contre cet autre soi-même dans les effrois de la boue et du sang qui giclent de toute part." Kamel Laghouat
Kamel Laghouat a vingt ans. A paraître, décembre 2013, éditions Turn THEORIE, Un tombeau pour 1323 algériens morts pour la France en 14-18. (extraits)
image : carte postale de 1914.
Première mesures révolutionnaires, Eric Hazan, Kamo
Il ne s’agit plus de critiquer l’ordre mondial existant, mais de le transformer… L’on sent bien, en effet, que partout s’énonce le désir d’en finir. On a donc raison de se révolter, rappellent Hazan et Kamo, comme un clin d’œil au livre publié dans les années 70 par Sartre, Gavi et Victor (Benny levy). Un slogan maoïste ! Alors que nous vivons un véritable basculement historique et que de nouveau nous voyons bien qu’il nous faudra rouvrir une perspective révolutionnaire pour changer un monde qui ne veut surtout pas nous voir le changer. Un monde dans lequel le Pouvoir politique a été réduit à son expression la plus crue : la tyrannie du Marché. Un monde de promesses jamais tenues, sinon les pires, où notre argent dans les banques par exemple, est resté le coussin destiné à amortir les désastres de la spéculation financière. Le monde d’une société plus inégalitaire qu’elle ne fut jamais, aussi inégalitaire qu’elle l’était sous l’Ancien Régime, ce que nous ne réalisons même pas. Ce n’est du reste pas tant par cécité collective que du fait du verrouillage médiatique, qu’Eric Hazan pointe ici encore avec pertinence. Partout pourtant la révolte s’annonce, massive. Elle traverse de part en part l’Europe, pour peu qu’on veuille bien lui prêter un minimum d’attention. Partout l’on sent bien que les peuples deviennent ingouvernables. Après l’indignation, la colère. Désormais la révolte. Il nous faut maintenant créer de l’irréversible. La réflexion d’Eric Hazan fleure le Lénine du Que faire ? Appréhender autrement l’activité collective, l’organiser autrement, répond-il sans détour. Abolissons la centralité de l’argent : l’économie n’est qu’une science de la richesse des souverains. Elle ne traite que des besoins des puissants. Mettons en place une autre rationalité que celle du Maître. S’il y a un sens à se rassembler, écrit-il encore, «c’est pour élaborer l’option à laquelle on n’avait pas pensé». Inventons donc, sans rien attendre de Paris, sans rien attendre des bataillons d’experts qui n’ont cessé de nous bricoler un avenir sans horizon, sans rien attendre des élites trop soucieuses de leurs rentes. Et l’on voit bien, en effet, d’où nous viennent ces colères qui mobilisent loin de Paris des régions entières. Des révoltes dont le premier effet est de dévoiler le vide du Pouvoir, ces Etats échoués qui partout surnagent dans le dérisoire d’un discours politique de plus en plus pathétique. Reste évidemment, si nous n’agissons pas, l’alternative consternante de voir des états fascistoïdes comme les désignent avec justesse Hazan et Kamo, comploter contre des populations dressées opportunément les unes aux autres. Reste aussi le plus terrible sans doute, le deuxième terme d’une alternative possible, que l’on sent bien plausible désormais avec la venue au pouvoir de cette fausse Gauche à gros nez rouge : celle d’une fin sans fin de ce capitalisme relooké sauvagement, son effondrement éternel, sans explosion, qui maintiendrait éternellement sa domination. L’effondrement comme état stable et rentable, sous couvert d’une crise artificiellement entretenue. Le lieu même du discours de nos deux droites : l’UMP et le PS. Un chaos organisé, égrenant ad nauseam ses zones de relégation…