Islamophobie, le racisme dénié...
Un bilan. Où en est-on, en Europe et en France tout particulièrement, de la lutte contre le racisme anti «musulman» ? L’Education nationale semble avoir donné le ton en la matière, en contradiction avec ses propres principes et le Droit International : elle exclut… Et nos auteurs de révéler le très édifiant exemple de Sirine, chassée de son collège le 4 avril 2013, sans que Vincent Peillon ait trouvé à redire quoi que ce soit, pour avoir porté des vêtements qui apparaissaient vaguement comme des signes religieux ostentatoires : un bandeau et une jupe longue… Au niveau européen, l’étude révèle qu’un musulman sur trois est l’objet de huit incidents discriminatoires chaque année… Depuis 2008, le nombre d’agressions s’est envolé vertigineusement. Le phénomène est en outre «genré», influencé par des rapports sociaux de sexe : les femmes musulmanes ou supposées telles, sont les plus touchées par ces agressions racistes, non parce qu’elle porte le voile, mais parce qu’elles sont supposées "islamistes" : une enquête menée au niveau européen révèle en effet que la multiplication des agressions n’est pas corrélable au port du voile ! Entre 2005 et 2011, les actes d’islamophobie ont été multipliés par 5. 77% des victimes en 2012 étaient des femmes. Les témoignages recueillis des jeunes françaises récemment converties à l’Islam sont sur ce point particulièrement édifiants : toutes se sentent désormais littéralement exclues de "la race blanche"… Regards, mépris, insultes, coups. Les discriminations affectent le vécu quotidien. Comment vivre avec ces expériences quotidiennes ? Dans la plupart des cas, les agressés ne font pas face. Beaucoup trouvent dans leur foi de quoi surmonter cette peste. Mais beaucoup d’autres vivent dans la peur de l’espace public. L’étude du travail effectué par les organismes chargés de mesurer les actes islamophobes est elle aussi éclairante : la statistique pénale occupe une place centrale dans ce dispositif. Or peu nombreux sont les agressés à porter plainte… La discrimination aveugle de l’appartenance supposée à l’islam est en outre telle, qu’elle concerne tous les aspects de la vie en société : études, logement, emploi… . L‘islamophobie est ainsi devenu un fait social total. Accumulation de discours islamophobes, climat idéologique hostile, on a même pu trouver sous la plume d’un responsable d’un centre de recherche de Sciences Po, l’école dédiée à l’étude des faits sociaux et politiques, cette phrase hallucinante : «deux millions de musulmans en France, ce sont deux millions d’intégristes potentiels»… Un fait social qui engage la totalité des institutions de la République, de l’école à la Défense. Or, contrairement à ce qu’il se passe dans les pays angolphones, il n’existait aucuns grands travaux universitaires sur la question. Celui-ci est le premier du genre : une sociologie de l’islamophobie qui permet de comprendre les transformations de la société française dans sa totalité, nous renseignant au passage sur le fonctionnement de ses champs politiques, médiatiques, juridiques, culturels et autres. Et ce à quoi force est de conclure, c’est à l’engagement de cette société dans un processus complexe de racialisation, au sein duquel la solution envisagé paraît être l’édiction inquiétante d’une discipline des corps des présumés musulmans… Le cœur des Louves, Stéphane Servant
Un manteau de louve jeté sur les épaules, l’enfant dans ses bras, le corps du prêtre pendu dans son église… Les gens des montagnes sont rudes, sinon hagards quand décline le jour. Quand cesse-t-on d’être un enfant ? Peut-être le jour où l’on ne peut plus croire aux histoires… Comme Célia, qui porte la débâcle de ses parents sur ses épaules, de retour sur les lieux de sa petite enfance avec sa mère à moitié folle, insouciante, plus ado que elle, ne le sera jamais. Comment les choses ont-elles donc commencé ? Sa grand-mère était morte, sa mère avait tiré les volets et s‘était enfermée dans cette tombe étrange qu’était devenue la demeure familiale. Catherine, cette mère jadis gloire littéraire, incapable d’écrire aujourd’hui la moindre ligne, s’était semble-t-il pourtant remise au travail, mais de la plus odieuse des façons : en racontant l’histoire douloureuse dont sa fille était l’héroïne… Sa fille Célia, qui se rappelle ses longs étés de solitude dans le village hostile, avec les gamins qui ne cessaient de la houspiller et les livres qui lui tombaient des mains : à quoi bon lire, si les livres sont juste des miroirs ? Dans le village, un lourd secret hantait toujours les familles. La sienne tout particulièrement, et celle qui habitait depuis toujours le vieux moulin, où Célia a fini par retrouver Alice, son amie d’enfance. Peut-être folle elle aussi, cloîtrée, murée, tenue au secret par un père bousculé. Alice qui joue au loup la nuit, claudicant entre les légendes et les récits de fillettes assassinées. Alice qui se fait louve, arpentant dans ce peu d’espace la liberté qu’on lui refuse, rôdant, épiant, embarquant Célia avec elle à la faveur de chaque nuit. Vagabondant dans ces bois où les fillettes sont mortes. Que faire de cette réalité sordide, quand on est un enfant ? Pour Alice désormais, seuls les animaux sont tout le réel du monde qu’elle veut bien partager. La fantasmagorie du loup dès lors, ne renonçant jamais à collecter la mémoire haineuse des hommes. Déterrer leurs immondes secrets. Le monde des adultes est pathétique, sinon pitoyable. Alice l’a fui. Célia l’affronte. Tandis que dans la vallée un climat de terreur s’est installé, de haine, de chasse à l’homme. Célia enquête, rouvre les vieilles mémoires, au creux desquelles l’on voit sa grand-mère agiter l’arbre des morts, soigner les gens et découvrir les sales secrets de leur vie. L’on raconte ici et là que le grand-père était l’assassin. Que dans leur famille de Célia on ne donne naissance qu’à des filles, toutes folles, toujours, et dont les maris meurent étrangement tôt. Fuir. Fuir cette mère vacillante, le village et ses histoires ignobles. Mais à la faveur de leur retour, les vieilles jalousies ont explosé, frappant Célia de plein fouet. De battues en battues, on chasse un homme peut-être coupable, sans doute innocent. Les voix se mêlent dans l’affreuse douleur qui étreint Célia, sa peau de louve jetée par-dessus ses épaules, sans parvenir à la sauver de la malédiction qui pèse sur elle. Superbe roman que ce cœur des louves, écrit dans la fiévreuse passion d'une écriture volontiers onirique. Qu’est-ce que la poésie ? (Yves Bonnefoy)
Yves Bonnefoy était l’invité, jeudi 6 novembre, des ateliers artistiques de Sciences-Po Paris, un cycle de conférences inscrites dans le cadre du cursus de l’école, à l’initiative de la Direction des Programmes de Sciences-Po et de la Biennale Internationale des Poètes en Val de Marne. Qu’est-ce que la poésie ? Dans une ambiance bienveillante, extraordinairement attentive, Yves Bonnefoy a parlé pendant près de deux heures d’une voix sereine, dans la clarté d’une pensée filée avec une rare précision, achevant sa réflexion par la lecture de ses poèmes, pour aider au fond à rencontrer la poésie dans sa présence plutôt que son commentaire, tant l’essentiel à ses yeux est de faire entendre la poésie dans son écriture même. Très évidemment, Yves Bonnefoy devait rappeler que la poésie ne signifiait pas, que dans une large mesure elle travaillait même contre le texte bien plus qu’elle ne le produisait, méfiante de ce trop-plein de significations qui encombrent tout dire. Mais prenant cette fois encore, injustement, Mallarmé pour césure, Yves Bonnefoy s’inscrivait aussi en faux des revendications autotéliques des poètes, qui n’ont cessé depuis, en particulier dans la poésie contemporaine, d’enfermer le texte dans de vains jeux formels. L’horizon poétique tel qu’il le dessinait, ne pouvait décidément être sa propre fin : il n’y a de poésie qu’ouverte à la présence d’un moment que l’on ne peut que partager avec autrui. Qu’est-ce que la poésie en effet, sinon l’intention de toucher au monde dans l’effusion d’être auprès d’un autre ? Dans ce formidable moment de présence qu’il nous offrait, tout sembla vain qui ne fût un partage. Où rencontrer la poésie, n’a d’autre lieu que celui d'une rencontre avec autrui, loin de toute minauderie intellectuelle, dans la sincérité –je songe à Manet en écrivant ce mot, évoquant ses propres intentions picturales- dans la franchise donc, pour le dire comme Manet, ou la vérité selon Monet (« je vous dois la vérité en peinture ») d’être auprès de l’autre charnellement engagé, avec son corps frémissant plutôt que l’esprit affrété dans cet éloignement cultivé que le concept administre.
La poésie, reconnaissait Yves Bonnefoy, a bien certes pour horizon un travail sur la langue. Je songeais à Celan et son Todesfuge quand il disait cela. A la manière dont Celan, sans jamais l’écrire, avait donné à entendre le mot d’Auschwitz qui traversait de part en part son poème au plus profond de son écoute –mais il faut le lire en allemand pour y accéder. Mais un travail sur la langue qui ne fût pas artificiel. C’est que toute langue porte le monde avec elle, offrant du coup de raccommoder son lieu d’existence à qui sait la parler. En nous localisant, affirmait Bonnefoy, la poésie qui ose pointer ce réel, nous restitue le plein exercice de notre finitude. Dans la plénitude de la présence à l’autre. Ou la fébrilité. Sinon l’inquiétude. Voire l’anxiété. Il faut sans doute insister sur cette injonction, si faiblement entendue quant à ses conséquences : la poésie ne peut s’écrire sans autrui pour l’entendre, dans la présence des choses et des êtres. Troublant effort de rencontre, sur l’estrade le grain si singulier de la voix de Bonnefoy faisant face à cet amphi dédié à la connaissance et la dispute intellectuelle, si prompt d’ordinaire à contourner, justement, la question du sensible. Dans la pensée conceptuelle, affirmait Bonnefoy, nous mourons. Et c’est contre cette mort que la poésie se charge de répliquer le sens profond de notre être au monde. Qui est désormais aujourd’hui de s’incarner dans une présence nécessairement troublée, nécessairement troublante, à autrui. Mais curieusement Yves Bonnefoy, en tentant de décrire les conditions de possibilité de cet art poétique qui constitua l’essence même de son rapport au monde, finit par dévoiler en l’inconscient l’ultime recours, sinon un secours, où sauver en lui l’effort poétique. L’inconscient comme outil de création, certes apte à nous mettre en contact avec cet impensé de la langue, justement, son réel, où l’être de finitude que nous sommes peut enfin toucher à quelque chose de réel en lui. Faudrait-il donc, pour sauver la poésie, la brancher sur l’inconscient ? L’inconscient devenu outil de prédication poétique… Son inconscient, Yves Bonnefoy devait le donner à scruter au cours de cette même soirée, à travers la lecture de son dernier poème, à l’entendre, énonçant ce qu’il en allait pour lui de la nécessité du poétique dans nos vies : L’heure présente. Où «la terre n’est pas même l’éternité des bêtes», où la forme, requise à ses confins, là-bas, ne remplit en rien notre nuit d’ici. Beaucoup des Cieux en fin de compte, dans ce poème, de ce Ciel d’Elseneur, couvercle de plomb obstruant l’horizon, sous la voûte duquel l’homme se dresse, seul, privé de tout socle transcendant. On le voit : moins un inconscient au final, que la déploration d’un ciel privé d’étoiles, ou d'horizon.
La poésie, selon Hölderlin, était cette force vitale qui nous faisait habiter le monde. Un mode de présence affirmant à ses yeux également que c’est dans le sentiment que l’être se révèle, non dans la pensée. Le sentiment, cette sorte d’évidence à l’effectivité indiscutable. Le poète, aux yeux de Hölderlin, travaillait sur la faculté du sentir et du désirer. Dans l’énigme du désir qu’il énonce, doutant du statut de la parole proférée, sinon qu’elle désire infiniment être cette clairière qui conjure le ciel, son reflet ici-bas. Parole qui expose ainsi à l’Être, au sens où Heidegger l'entendait, sur le bord des lèvres, dans la vibration charnelle d’un dire qui plongerait ses racines au plus profond de notre chair -sans quoi la poésie est vaine, le poète (et son lecteur aussi bien) ne pouvant que renvoyer au lieu capable de l’unir à autrui, dans ce langage singulier qui ouvre, ou tente d’ouvrir une voie d’accès à ce réel infiniment pathétique où nous résidons. C’est-à-dire au fond dans l’étreinte pathétique de la chair, où tout commence pour l’homme, et tout finit –dans ce corps où éprouver nos paroles, traversé de désir et de crainte. Les battements d’ailes immenses de la poésie, Hölderlin les voyait pénétrer dans la chair de chacun, parole inconcevable, loin du logos qui n’éprouve rien. Car le savoir de l’humanité ne fait en effet guère plus que traduire l’expérience mondaine de l'esprit. La révélation de la vie est, elle, auto-révélation pathétique de la chair, l’étreinte sans écart. L’étreinte même de la poésie, dans sa langue si intrigante.
11 novembre, un tombeau pour 300 000 africains morts pour la France
De 1830 à 39-45, 1.000.000 d’africains sont morts pour la France.
La mention "Mort pour la France" fut accordée en vertu des articles L488 à L492bis du code des pensions militaires d’invalidité et des victimes de la guerre, instituée par la loi du 2 juillet 1915 et modifiée par la loi du 22 février 1922 au lendemain de la Première Guerre mondiale.
Les textes qui ont étendu ultérieurement ce droit sont codifiés dans l'article L.488 du code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de la guerre qui stipule que "doit, sur avis favorable de l'autorité ministérielle, porter la mention "mort pour la France", tout acte de décès d'un militaire ou civil tué à l'ennemi ou mort dans des circonstances se rapportant à la guerre".
Avec cette réserve que la preuve devait être apportée que la cause du décès était bien la conséquence directe d'un fait de guerre.
Par ailleurs, la nationalité française était exigée pour les victimes civiles de la guerre, y compris les déportés et internés politiques.
Aujourd’hui, le Ministère des armées se refusent à donner la liste exhaustive de tous les algériens morts pour la France, au prétexte qu’un tel fichier n’existerait pas, ce qui est évidemment faux, puisque ces algériens ont été recensés ne serait-ce que pour l’attribution de la pension à laquelle la nature de leur mort ouvrait droit.
Sur son site, 1323 mentions seulement ont été retenues, offrant noms prénoms et date de naissance, très rarement le département de naissance de ces morts, mais jamais la date exacte de la mort, ni son lieu.
L’ensemble est regroupé sous la catégorie "Afrique"… 162 310 morts nord-africains pour la France sont officiellement recensés pour la guerre de 14-18. L’immense majorité de ces hommes était algérienne. Sur un décompte de 300 000 morts de l’Armée d’Afrique.
image : une carte postale éditée en 1914...
KAMEL LAGHOUAT : 14-18, L’ESCOUADE DE MOHAMED (2 et 3/3)
"Soudain les bonhommes s’entretuent. Mohamed se lance dans l’assaut sans songer à rien, sans intention véritable, mû seulement par la terreur de l’ensevelissement quotidien. Partir. Fuir. Sortir. Juste sortir, courir, hurler, frapper sans savoir ni qui ni quoi sauter dans un trou quand la terre, déjà éventrée, s’éventre encore, s’écorcher sur les barbelés, ramper dans le goulot d’entonnoirs poissant de pisse et de sang, de poudre et hurler dans le vide ouvert par ce congé d’humanité, tandis qu’au loin les cieux s’embrasent et qu’aux lueurs rouges du monde agonisant se mêlent les eaux jaunes de sang et d’urine des bonshommes qui éclatent dans la boue comme des baudruches trop gonflées.
Quand le carnage prend fin, une vague somnolente de gaz moutarde descend paresseusement envelopper le champ de bataille. Les ailes écartées maculées de boue, les oiseaux rampent à leur tour sur le sol avant de s’y noyer. Toute la création tremble, agitée de saccades frénétiques. Le chien de l’escouade bave une salive fétide. Ce n’est pas tant le face à face avec la mort que Mohamed redoute, que les crispations spasmodiques du corps tétanisé, sidéré quand tombe le brouillard mortel, d’un corps qu’il sait stupide, incapable de trouver dans sa mémoire une trace quelconque d’une terreur comparable qui pourrait lui fournir l’appui d’une agonie décente. Pas le moindre petit bout de savoir pour s’arracher à ce cauchemar. Pas le moindre récit pour donner la mesure de ce que l’on vit : la solitude effarante de l’esprit répond à celle du corps, terré dans sa propre ignorance."
"Dans les tranchées, tout n’était qu’un immense chaos où l’être déversé ne parvenait pas à se saisir, où le flux héraclitéen des événements interdisait non seulement toute compréhension de la chose, mais toute connaissance de soi, voire toute sensation de ce moi charrié sans ménagement dans le désordre et la confusion de la matière nue. Ce n’est qu’après-coup, après la guerre, la mort, l’éventrement, ce n’est qu’après-coup, après les cérémonies organisées pour les français, les médailles données aux français, les drapeaux français déployés, ce n’est qu’après le deuil immense de la nation française, ce n’est que dans cet après-coup de la reconstruction du sacrifice des fils de la patrie éplorée mais victorieuse, que ce qui n’était dans l’instant où les soldats le vivaient qu’un non événement barbare, prit enfin son sens et son nom. Pour eux. Non pour nous, tenus à l’écart de toutes les cérémonies commémoratives. Mais jusque là, les bonshommes ne savaient rien : ils se tenaient seuls sans rien d’autre que cette solitude et leur peur pour faire face à l’immanence qui les encerclait, avec la boue pour seule essence, comme seul "être du poilu".
Plus tard, parmi les survivants, dans le bled, certains trouvèrent les mots. Ces mots ne disaient rien de l’abîme franchi, ils n’étaient pas même un pont jeté par dessus cet abîme, tout juste une rambarde de l’autre côté, où circonvenir la tentation d’un regard en arrière. A quel même rapporter la démesure ? Quels mots lorsque l’être se voit tout prêt de basculer dans le vide qui l’épouvante ? L’expérience des tranchées ne relevait ni de l’initiation mystique ni de l’intuition poétique. Elle n’était que la forme du contingent charnel, de la viande livrée à son enfermement corporel : la boue, toujours la boue, qui n’est pas la terre mystique dont Allah fit l’Homme, qui n’est pas l’argile d’une solidarité que les bonshommes des tranchées ne connaissaient pas, ou peu, qui n’est pas le signe d’une appartenance à son humanité mais la boue et seulement la boue qui bestialise le soldat et l’enferme dans l’inhumanité d’un corps souffrant.
Ainsi Mohamed apprit-il, à Verdun, les bras ballants et le regard vide, que dans les tranchées son humanité était plus vile encore que celle qu’on lui avait faite dans l’Algérie occupée. Il n’avait guère été qu’un corps frappé de stupeur et vivant l’effroi et la fascination de son supplice charnel."
Kamel Laghouat a vingt ans. A paraître, novembre 2011, éditions Turn THEORIE, Un tombeau pour 1323 algériens morts pour la France en 14-18. (extraits)
images : cartes postales, embarquement des corps africains, 1911, tirailleur africain.
KAMEL LAGHOUAT : 14-18, L’ESCOUADE DE MOHAMED (1/3)
"Verdun, la pluie, la boue, le froid qui bestialise le corps, l’enfouit dans cette terre où l’on ne combat pas et ne fait que subir le vacarme meurtrier des marmitages. La pluie ou bien la neige, la grêle encore, le froid, la sauvagerie de la boue recouvrant toute chose et barbouillant toutes les silhouettes humaines en un identique bonhomme d’argile rappelant vaguement un Adam empêtré dans la glèbe d’un paradis en ruine. La nuit, la boue, la pluie tourmentent sans cesse l’escouade de Mohamed, tout entière occupée non pas à combattre mais à s’arracher à la succion visqueuse de la tranchée. Le dos rond sous le barda, pataugeant jour et nuit dans une eau pourrie, les mollets enfoncés dans la fange, l’escouade marche dans la confusion d’un grand troupeau de bêtes égarées.
Cris, gémissements, ordres incompréhensibles, fracas des bidons et des gamelles, jurons, râles, ils vont sans comprendre ni rien voir, la masse des "bonshommes" habillée de guenilles, comme autant de poupées de chiffons montées sur des ressorts distendus, en file indienne collée au dos d’un guide qui ne sait même pas lui-même où il va et n’avance que poussé par les ballots qui le suivent. Parfois, en de brusques mouvements de reflux, des colonnes se cognent sans que jamais personne ne tente de savoir si la colonne que l’on vient de heurter ou que l’on coupe est du même camp. Ils marchent et se fichent de savoir où ils vont, car tout autour d’eux l’horizon est identique. Ils marchent parce qu’il n’y a plus d’espace où aller mais seulement du temps à parcourir. Le corps meurtri, enfoui dans la glaise, recouvert de terre, de sang, de sueur, d’urine, il est presque impossible d’arracher les blessés à la vase qui les aspire. Il faut s’y mettre à trois, à quatre, les harnacher et les haler dans un effort invraisemblable. Tous ces êtres font désormais organiquement corps avec le sol où ils évoluent. Ils appartiennent à une géographie et non à une histoire, ce sont des "pays" et non des "patriotes", le paysage même, que l’histoire martyrise. S’ils veulent sauver leur peau, il leur faut sauver la terre qu’on ravage, en solidarité avec cet autre bonhomme qui fait front dans la tranchée ennemie. Et parce qu’il n’y a pas d’issue dans cette folie, rien d’autre n’est possible que de se ruer contre cet autre soi-même dans les effrois de la boue et du sang qui giclent de toute part." Kamel Laghouat
Kamel Laghouat a vingt ans. A paraître, décembre 2013, éditions Turn THEORIE, Un tombeau pour 1323 algériens morts pour la France en 14-18. (extraits)
image : carte postale de 1914.
Première mesures révolutionnaires, Eric Hazan, Kamo
Il ne s’agit plus de critiquer l’ordre mondial existant, mais de le transformer… L’on sent bien, en effet, que partout s’énonce le désir d’en finir. On a donc raison de se révolter, rappellent Hazan et Kamo, comme un clin d’œil au livre publié dans les années 70 par Sartre, Gavi et Victor (Benny levy). Un slogan maoïste ! Alors que nous vivons un véritable basculement historique et que de nouveau nous voyons bien qu’il nous faudra rouvrir une perspective révolutionnaire pour changer un monde qui ne veut surtout pas nous voir le changer. Un monde dans lequel le Pouvoir politique a été réduit à son expression la plus crue : la tyrannie du Marché. Un monde de promesses jamais tenues, sinon les pires, où notre argent dans les banques par exemple, est resté le coussin destiné à amortir les désastres de la spéculation financière. Le monde d’une société plus inégalitaire qu’elle ne fut jamais, aussi inégalitaire qu’elle l’était sous l’Ancien Régime, ce que nous ne réalisons même pas. Ce n’est du reste pas tant par cécité collective que du fait du verrouillage médiatique, qu’Eric Hazan pointe ici encore avec pertinence. Partout pourtant la révolte s’annonce, massive. Elle traverse de part en part l’Europe, pour peu qu’on veuille bien lui prêter un minimum d’attention. Partout l’on sent bien que les peuples deviennent ingouvernables. Après l’indignation, la colère. Désormais la révolte. Il nous faut maintenant créer de l’irréversible. La réflexion d’Eric Hazan fleure le Lénine du Que faire ? Appréhender autrement l’activité collective, l’organiser autrement, répond-il sans détour. Abolissons la centralité de l’argent : l’économie n’est qu’une science de la richesse des souverains. Elle ne traite que des besoins des puissants. Mettons en place une autre rationalité que celle du Maître. S’il y a un sens à se rassembler, écrit-il encore, «c’est pour élaborer l’option à laquelle on n’avait pas pensé». Inventons donc, sans rien attendre de Paris, sans rien attendre des bataillons d’experts qui n’ont cessé de nous bricoler un avenir sans horizon, sans rien attendre des élites trop soucieuses de leurs rentes. Et l’on voit bien, en effet, d’où nous viennent ces colères qui mobilisent loin de Paris des régions entières. Des révoltes dont le premier effet est de dévoiler le vide du Pouvoir, ces Etats échoués qui partout surnagent dans le dérisoire d’un discours politique de plus en plus pathétique. Reste évidemment, si nous n’agissons pas, l’alternative consternante de voir des états fascistoïdes comme les désignent avec justesse Hazan et Kamo, comploter contre des populations dressées opportunément les unes aux autres. Reste aussi le plus terrible sans doute, le deuxième terme d’une alternative possible, que l’on sent bien plausible désormais avec la venue au pouvoir de cette fausse Gauche à gros nez rouge : celle d’une fin sans fin de ce capitalisme relooké sauvagement, son effondrement éternel, sans explosion, qui maintiendrait éternellement sa domination. L’effondrement comme état stable et rentable, sous couvert d’une crise artificiellement entretenue. Le lieu même du discours de nos deux droites : l’UMP et le PS. Un chaos organisé, égrenant ad nauseam ses zones de relégation… Pôle emploi organise la chasse aux fraudeurs
Pôle emploi annonce le renforcement des mesures de contrôle des chômeurs, dont une poignée serait suspecte de fraudes... L'effet d'annonce, nauséeux, n'est pas sans convoquer le style du précédent quinquennat...
Voilà en outre de quoi réjouir les millions de chômeurs qui cherchent désespérément un travail ! Un vrai travail, pour reprendre l'immonde mot d'ordre du temps de la présidence sarkozy... Un vrai travail... Parlez-en aux millions de travailleurs précaires ! Car ils se comptent par millions, si l'on veut vraiment tenir le discours de la vérité du travail en France. Des millions et non ces statistiques politiciennes qui d'année en année ne visent qu'à exclure de la comptabilité du chômage les salariés désespérés qui viennent grossir les rangs d'une politique honteuse. Des millions de précaires, des millions d'hommes et de femmes exclus d'un marché du travail cassé, saboté, des millions exclus même du moindre secours. "Un suivi plus strict des chômeurs"... Faut-il manquer à ce point de vergogne que l'on puisse s'autoriser d'un tel langage ! Jour après jour, ouvriers kleenex, employés poussés à bout, paysans poussés au suicide, ouvriers poussés à la rue... Un bel exemple de jactence sordide quand le travail n'est devenu que la variable d'ajustement d'une économie prédatrice !
Et ce, partout où le néo-libéralisme s'est imposé à la surface de la planète, soustrayant au monde ses richesses pour n'en faire qu'un village apeuré par une lie infâme. Prenez le Japon pour l'exemple, perclu d'horreur, ravagé par une catastrophe nucélaire dont on ne révèle même plus aujourd'hui la vérité. Prenez ce Japon de Fukushima, passé pour pertes et profits d'une actualité de toute façon immonde sous la plume des éditocrates stipendiés. Prenez le Japon, un jour comme un autre. Dans cet édifiant roman qui dit l'atroce d'une réalité plus horrible qu'on ne saurait l'imaginer.
Kyoko, 36 ans, célibataire, est sans emploi depuis qu’elle a été licenciée pour avoir molesté son patron qui ne cessait de la harceler. "Quel est votre but dans la vie ? ", lui a-t-on demandé lors d’un entretien d'embauche. " Vivre vieille ", a-t-elle répondu… L'horizon le plus incertain désormais, après Fukushima. La lutte pour la survie dès lors, les portes des entreprises fermées à ce trop plein de sarcasmes. Kyoko qui, comme toutes ses camarades d’enfance, a bossé comme une folle pour réussir ses études et voilà le résultat : il n’y a plus de travail. Ou bien il faut en passer par l’obscénité des petits chefs arrogants. Se marier peut-être. La voilà qui accepte une "rencontre arrangée" avec un fat entiché de lui-même et de ses pitoyables réussites en affaires… Alors, bien qu’il soit très mal vu au japon d’être sans travail et célibataire lorsqu’on est une femme de plus de trente ans, au mépris de cette réalité morale énoncée à longueur de journée par la brutalité médiatique, Kyoko le plante et va noyer son découragement dans un bar. "C'est chiant, d'être une femme", conclue-t-elle, une boule au travers de la gorge et c’est bien tout ce qui lui reste, cette gorge nouée. Nous arrive-t-il quelque chose de bien dans ce monde qui a tout fait pour nous faire croire aux vertus du travail avant de nous déposséder de tout accès au travail ? Pas de risque…
Dans le second récit délicatement fantastique, Oikawa est liée par un pacte singulier à son collègue de travail, Futo : celui qui survivra à l’autre devra détruire toutes les traces des petits secrets du défunt, même les plus futiles. Futo meurt bêtement : un suicidé lui est tombé dessus. Son fantôme apparaît à Oikawa. Un rien dépité, mais délié de lui-même, du monde, de l’allégeance passée à l’idéologie du travail, en pleine déconfiture dans le Japon contemporain. Il convoque Oikawa sur le bord de ses souvenirs. Oikawa méprisée, qui découvre qu’elle a toujours vécu dans l’ombre d’un supérieur, forcément masculin. Solitaire là encore, incomprise.
Deux récits très crus d’une situation japonaise insoutenable pour les femmes, victimes toutes désignées d’une société qui célèbre néanmoins avec toujours le même cynisme la date du 23 novembre, comme Jour de la "Gratitude au Travail". Un jour de honte pour les sans-emploi, pas davantage serein pour les autres, et qui ne sert qu’à cacher la misère de ces vies exemplaires des salariés modèles. Deux récits presque naïfs, ouverts à la banalité d’un monde sordide, le nôtre.
Le Jour de la Gratitude au Travail, de Akiko Itoyama, traduit du japonais par Marie-Noëlle Ouvray, éd. Philippe Picquier, avril 2008, 100 pages, 13 euros, EAN : 978-2877309905.
ilmage tirée du site d'analyse critique : celleule de crise : http://cellule-de-crise.tumblr.com/
http://cellule-de-crise.tumblr.com/post/43943116849/la-grande-fraude-de-pole-emploi
LITTERATURE RROMANI ET IDENTITE
O Paluno Krecuno (Le Dernier Noël) – Matéo Maximoff (1917-1999) :
"(…) Ici, c’était le terrain destiné seulement aux Rroms, à plus de deux kilomètres du centre de la ville. Il n’y avait à proximité qu’un petit ruisseau. Tout le reste, il fallait aller le chercher au village le plus proche."
Matéo Maximoff raconte alors Noël, les enfants exclus de la Joie, la violence, la solitude. C’est qui le Père Noël ? C’était le premier Noël du petit Milaï. Un enfant rrom. Emu devant le cadeau si mince qui trônait dans la charrette. Son premier. Et dernier : ensuite, il fut déporté."
Il existe une littérature rrom. Ancestrale même. Certes, longtemps orale pour l’essentiel : des contes, des proverbes, des récits de vie. Peu connue chez nous, qui sommes pourtant tellement sensibles à la question des rroms. Dès les années 1920, une littérature apparaît en langue rromani. En URSS tout d’abord. Puis en Pologne et puis dans les années 70, une avant-garde surgit, de rroms serbes d’expression croate. Dans toute cette production attentivement compulsée par Marcel Courthiade, la poésie domine très largement –selon lui, parce que la langue rromani a tardé à se fixer, et que la matière lexicale était du coup plus facilement mobilisable dans la forme du poème que dans celle du roman).
Sa très belle étude, malheureusement inédite à ce jour, tente d’appréhender les thèmes et les formes que la littérature rrom contemporaine a prise. Littérature plurielle, intéressante pour nous, qui sommes trop souvent enfermés dans nos problématiques nationales, car elle se fit dépositaire d’une identité complexe, traversée par les pérégrinations des territoires arpentés par les rroms. Une littérature salutairement marquée par des identités ouvertes en somme, accueillant subtilement des unités culturelles hétéroclites. Et bien sûr, une littérature qui connut son moment épistémologique disons, celui du regard sur soi ne s’épargnant pas d’inspecter les stéréotypes dans lesquels on enfermait les Rroms : l’amour de la liberté, la virtuosité musicale, la passion amoureuse débridée, la délinquance, l’arriération, la cruauté, l’instabilité…
D’une façon tout à fait intéressante, Marcel Courthiade explore les thèmes identitaires constitutifs de cette littérature. Et contrairement à toute attente, le plus prégnant est celui des origines : l’Inde, "la petite mère noire" (Fikria Fazlia), horizon fantasmatique du grand retour improbable, quête inouïe de la terre des Ancêtres. Une littérature dans laquelle on croise Kali, la déesse tutélaire de Kannauj, vénérée des Rroms, plutôt que la Vierge Noire des Saintes-Maries.
Si l’Inde en fut l’un des thèmes les plus obsédants, l’exil et le voyage, tout naturellement, soutenaient à bout de bras cet horizon poétique. Un voyage souvent poignant, témoignant de la grande misère des rroms sur des routes d’exil, qui se transformèrent trop vite en chemins de persécutions. Bouleversante allégorie, au demeurant, de notre propre itinéraire en tant que civilisation indo-européenne. Chemin de Croix évidemment, porté dans une langue attachée à une vision du monde ouverte à tout ce qui n’était pas le monde rrom, et c’est sans doute ce qui fait la grandeur de cette littérature.
Marcel Couthiade, La Littérature des Rroms, Compendium à l’usage des étudiants de l’Inalco, section langue et civilisation rromani, INALCO, 2007.
Le prix de la liberté, de Matéo Maximoff, éd. Wallada, avril 1996, ISBN-13: 978-2904201226
Roma (Person) : Django Reinhardt, Ilona Varga, Mateo Maximoff, Paco de Lucia, Romani Rose, Otto Rosenberg, Settela Steinbach, Jose Ant, sous la direction de Bucher Gruppe, Books LLC, juillet 2010, langue : allemand, 176 pages, ISBN-13: 978-1159301057.
Projet éducation des enfants roms en Europe (Document Conseil de l’Europe):
http://www.coe.int/t/dg4/education/roma/Source/FS/6.2_french_corr.pdf
The Politics of Everyday Life in Vichy France: Foreigners, Undesirables, and Strangers, Shannon L. Fogg, Cambridge University Press, nov 2008, 250 pages, langue anglaise, isbn 13 : 978-0521899444.
François Hollande, ou l'évaporation du Pouvoir...
On se rappelle la conférence de presse de François Hollande offrant à Léonarda un choix scandaleux et plus piteusement encore, lui proposant de décider là où lui ne savait pas le faire. On se rappelle les annonces puis les reculades du gouvernement Ayrault à propos de la levée d'un nouvel impôt sur l'épargne populaire. Quel contraste, ces tergiversations, avec l'agitation brutale d'un Sarkozy. Ni Chef ni Sauveur, Hollande se mettait à incarner le Pouvoir évaporé, incapable cette fois de dissimuler que son gouvernement n'avait pour seule vocation que de servir les intérêts de l’élite fortunée, avec une mauvaise foi confinant aux œuvres de basse rapine.
Décidément, l'histoire des libertés ne peut être que celle des luttes et des conquêtes populaires.
Le changement, affirmait Hollande, c'est maintenant... N'en doutons pas : il arrive. Mais il sera celui qu'un mouvement social enclanchera, dans le prolongement du symptôme que fut son élection à la Présidence de la République : celui de l'attente d'un vrai changement. Non cette farce qui tourne court, inquiète d'éteindre partout les révoltes qui surgissent, loin du trouble même que provoque en France l'émergence, en guise de sentiment national, d'une mentalité déchirée. Une mentalité déchirée plutôt que simplement manipulée, où désormais la nécessité de la désobéissance est devenue une nécessité fondatrice du vouloir vivre ensemble. Car si l’époque moderne a été celle de la Loi, sans doute est-il grand temps de passer à celle de la Justice.
Hollande avait cru pouvoir jouer d'un simple élément de langage pour se faire élire : le changement, maintenant, levant un espoir dangereux aux yeux des élites. Mais voilà qu'il ne veut pas voir que l'espoir levé était en fait le symptôme d'une sourde et puissante revendication sociale qui se cherchait. Pour espérer, on n’a pas besoin de certitudes : on a besoin de possibilités, comme l’invite à le penser le sociologue Luc Boltanski (Critique de la critique). Mais c'est Yves Barel, ce sociologue français oublié, qui pourrait bien avoir eu raison : le silence des «minorités invisibles» a trop été assourdissant en France, pour ne pas bientôt surgir au grand jour.
Yves Barrel :
http://joel.jegouzo.over-blog.com/article-dissidence-sociale-et-marginalite-invisible--43604149.html