Traité d'esclaves, Ari Sitas (Afrique du sud, extrait)
I.
Je me suis fait sangler par eux à un siège et ils ont soulevé mon corps gonflé, pourrissant au soleil
et ils m'ont porté le long de chemins âcres, sinueux
pour me descendre à la mer.
Ils vont nous compter après le déluge et nous serons
toujours deux
je pensais
après le déluge, nous serons comptés deux par deux
je pensais
mais au fond de moi je savais que l'Afrique avait des
façons plus sages
et sur la route, l'os et l'arbuste coupaient profondément
mon âme
ils vont nous compter un à un à califourchon sur nos lits
isolés
sinon ils ne vont pas nous trouver quand le décompte
commencera
et nous allons nous éloigner avec juste notre souffle
putride
et nous allons tailler le paysage
sans charrue, ni fleur ni coeur
non, avec une hache.
traduit de l'anglais par Katia Wallisky et Denis Hurson.
Pas de blessure pas d'histoire, Poèmes d'Afrique du Sud 1996-2013, édition dirigée par Denis Hirson, collages A.D. Sauzey, Bacchanales n°50, Maison de la poésie Rhônes-Alpes, Biennale internationale des poètes en Val-de-Marne, nov. 2013, 228 pages, 20 euros, isbn 13 : 978-2-36761-002-3.
Le combat n’est jamais fini : la poésie Sud-Africaine contemporaine
Pas de blessure, pas d’histoire… Le titre de l’opus est à prendre avec des pincettes et pourrait même paraître douteux à laisser entendre qu’au fond, l’Histoire ne pourrait s’écrire que dans la douleur… D’autant que le pays dont il est question en a supporté plus qu’à son tour, qui commence tout juste de s’affranchir de l’apartheid. La poésie d’Afrique du Sud se dévoile ainsi, pleine d’énergie, d’inventions, d’intentions. Diversifiée à l’extrême plutôt que partant dans tous les sens, couvrant tous les registres, du plus intime au plus collectif de l’être, articulant le social au personnel, le politique au quotidien, sans jamais se délester des sommations des questions d’identité.
Fin 80, tout commençait alors. C’est là qu’elle semble plonger ses racines, son renouveau, davantage que dans la période spécifiée ici, difficile et confuse, en particulier celle des années 1996– 1998, qui vit la mise en place de la fameuse Commission Vérité et Réconciliation, rouvrant les tombes, captant les témoignages, les voix, arrachant des mains spoliées ou sanguinaires le chagrin et la clémence qu’appelait Mandela (Antjie Krog) en un immense travail de mémoire que peu de nations ont osé affronter. C’est que l’humain faisait alors de nouveau surface, s’offrant enfin au surgissement de l’Histoire dans un moment infiniment, intimement politique. Un temps au cours duquel on lisait des poèmes pendant les audiences de la Commission ! Comme si la poésie avait été la seule langue dans laquelle ouvrir un vrai débat collectif, la seule à savoir prendre la mesure de la tâche qui attendait l’Afrique du Sud ! Bourreaux et victimes assis sagement pour entendre cette poésie s’énoncer et exhorter Mandela à ne jamais oublier que le combat n’est jamais fini. Cette même poésie qui, en 2008, prendra à sa charge la lutte contre la xénophobie qui fit de nouveau irruption dans le pays. Chargée de tout le malaise que procurait une présidence incapable d’enrayer la corruption galopante, les vieilles habitudes des nantis qui refaisaient surface. Cette même poésie qui vint frayer son jour sous les paupières presque closes de Mandela, dans cet étrange suspens du temps de son agonie. Le regard vigilant, à scruter l’impact énorme de la situation historique sur la vie intime des êtres.
Le poète africain s’est fait critique, passeur. Et parce qu’il nourrissait un grand espoir pour les êtres de cet étrange contrée, il conservait dans le même temps une fabuleuse exigence pour les dirigeants du pays. Le combat n’est jamais fini. Les poètes sud-africains ne voulaient pas imaginer que les choses pouvaient en rester là. Nous aimons-nous comme cela ?, interrogeaient-ils. Une question qu’il serait bon de voir la France se poser… Ils convoquèrent cette mémoire marquée au fer rouge. L’apartheid les avait blessés. Durablement. Cristallisant le politique dans l’intime de chaque chair. Et c’est peut-être la raison pour laquelle, à lire cet ensemble, on y éprouve tant de proximité, d’intimité : la pleine mesure du poids du monde balançant entre le trivial et le sublime, qui sont les vrais lieux du poème.
Cette poésie, Denis Hirson la scrute avec passion. Il l’a lue, ressentie, étudiée enfin. Il l’a scrutée et a observé comment elle s’est libérée de ses chaînes formelles. Il observe avec une rare acuité comment la question du temps y est vrillée. Un temps enfin libéré, démultiplié en temporalités distinctes où le plus lointain du passé africain remonte avec force pour féconder l’aujourd’hui. Tout le contraire de ce temps assiégé, investi, enfermé, cadenassé sous l’apartheid. Mais un passé en construction, s’ouvrant à tous les possibles de ses étendues pour former peu à peu une mémoire enfin collective, partageable enfin, réellement et non quelque idiome à l’usage des seuls nantis. Les Africains ont traversé les montagnes, les continents, les mers, les époques et le pire de l’humain. Et ce flux incroyable de voyageurs nés fait retour ici, pour nous offrir un territoire qui n’est plus borné mais s’offre à penser comme monde ouvert à l’ouvert. Pour preuve, le fourbissement des langues qui traversent cette anthologie : pas moins de onze, souvent chevillées au cœur d’un même poème, comme le pratique un Vonani Bila, passant de l’anglais au tsonga, du tsonga au sotho du nord ou au zoulou. Un élan incroyable a envahi cette poésie sud-africaine, contrainte, faute de traducteurs, de se traduire elle-même, de chercher les voies pour le faire, entre l’argot des townships et les poèmes à forme orale, entre l’arabe, le russe et le français, pour fomenter une langue infiniment jouissive, inventive, révélant la seule chose qui compte : l’intimité des relations humaines, dans un pays où jusque-là on lançait les uns à la figure des autres.
Pas de blessure pas d'histoire, Poèmes d'Afrique du Sud 1996-2013, édition dirigée par Denis Hirson, collages A.D. Sauzey, Bacchanales n°50, Maison de la poésie Rhônes-Alpes, Biennale internationale des poètes en Val-de-Marne, nov. 2013, 228 pages, 20 euros, isbn 13 : 978-2-36761-002-3.
Vonani Bila : http://www.joel-jegouzo.com/article-silence-de-vonani-bila-afrique-du-sud-117993216.html
Ari Sitas :http://www.joel-jegouzo.com/article-ari-sitas-biennale-internationale-des-poetes-118111052.html
http://www.joel-jegouzo.com/article-afrique-du-sud-une-traversee-litteraire-118239782.html
Gcina MHLOPHE :http://www.joel-jegouzo.com/article-souviens-toi-president-121922952.html
image : Vonani Bila, invite d ela librairie L’établi, à Alfortville (94400)
L’amitié –φιλία-
Le muret, l’arbre Renaissant sur la gauche. Torses penchés - au contrebas de l’esplanade, ce que l’on ne voit pas. La colline sur la droite sous le ciel fissuré, et leurs regards que l’on ne peut scruter mais que l’on imagine, deux amis de dos, leurs regards d’hommes libres aperçus à l'origine de l’œuvre. Ils ne sont plus la proie des choses. Pas même celle du peintre à qui ils tournent le dos. Ils accueillent un événement infime, s’en délectent sans trouble, sereins. Dans cette pleine tranquillité de l’âme -ἀταραξία (ataraxie)-, la vie a pris sens. Ils se tiennent par le bras, bienveillants et intimes - ce qui est la définition même de l’amitié selon Aristote. Leur regard dénombre le monde, un regard tellement effectif en fin de compte, dans sa présence invisible, jamais révélé à notre vue baignant au cœur du silence qui se déploie dans ce moment vacant, le ciel vide, moins démonstratif qu'étendu dans la douceur toscane. Ils ne font rien, qu’être là. Où faire n’entre pas. Détendus. Oisifs.
Le temps perdu engage l’ouvert de l’Homme
ponctué d’instants domestiques, on l’imagine volontiers, avant ou après l’instant pictural, à chiner les boutiques ouvertes sur la rue, le boulanger, le libraire, le fleuriste élevant la vue. L'amitié dans le regard d’un passant,
considérable.
Ils sont amis, pelotonnés dans ce déversement de douceur si dense et si réelle, qui ne se manifeste pourtant ne se déploie jamais aussi pleinement que dans ces ébauches, la touche d'un regard, l’esquisse d'un geste, l'amorce d'un sourire. Jamais aussi présente que dans ce vide entre les corps où s'invente le mouvement par lequel un homme vient à surgir, embrassant bientôt sur le rebord des cils un regard, pour l’exposer à l'injonction la plus intime de son être.
Il n’y a pas d’issue quand il n’y a d’autre issue que soi au monde.
Qui le découvre franchit l’immensité.
L'amitié, contour fécond où prend forme et nom la personne, à travers cet autre qui la regarde et qui la voit, qu’elle accueille et qu’elle convie. Non pas dans ce face à face stérile du dispositif de la conversation française, mais dans cette circulation de la parole qu’énoncerait par exemple le cinéma japonais lorsque, enfin, on se décide à parler "avec" quelqu’un, plutôt qu’à. A côté donc, plutôt que devant. L’amitié comme parole en partage, fragile, offrande mutuelle d'autant plus noble qu'elle est gratuite, mais aurpès de laquelle il faut sans cesse se tenir pour lui porter secours.
La philia (φιλία), pour tout dire, en ce qu’elle fait l’économie de l’intérêt servile -elle ne manque de rien, puisqu’elle est joie d’aimer dans l’ouverture de soi au monde.
Détail, Domenico Ghirlandaio (1449-1494), Visitation de la Vierge à Sainte Elisabeth, Basilique S.M. Novella.
Bonne année, heureuse comme un temps à partager, un moment affectueux : agapètiko.
Souviens-toi Président
"(...) Souviens-toi Président
des femmes et des hommes qui souffrirent longtemps
de la perte de leur dignité
pense au très jeune et au très vieux
à la faim avec laquelle ils apprirent à vivre
dans un pays d'abandondance
Souviens-toi Président
que tu te tiens désormais à un carrefour historique
boussole en main
le bâton de marche du vécu de ton peuple
t'aide à repérer les nids de poule
quand tu montres le chemin
Souviens-toi Président que corruption et mensonges
doubleront sûrement la peine qu'ils connurent autrefois
s'il te plaît, souviens-toi, la trahison fait bien plus de mal
que la piqûre d'un millions de scorpions (...)"
Gcina MHLOPHE
poète sud-africain,
traduit de l'anglais par Michèle Métail.
Pas de blessure pas d'histoire, Poèmes d'Afrique du Sud 1996-2013, édition dirigée par Denis Hirson, collages A.D. Sauzey, Bacchanales n°50, Maison de la poésie Rhônes-Alpes, Biennale internationale des poètes en Val-de-Marne, nov. 2013, 228 pages, 20 euros, isbn 13 : 978-2-36761-002-3.
D'UN MONDE INDECIDABLE ENCORE
(A François Hollande, incapable de comprendre la détresse et la souffrance de millions de ses concitoyens)
C’est peut-être une histoire de souffle,
Du manque de souffle de l’histoire plutôt,
ou celle d’une agonie inaudible,
l’attente d’un second souffle
quand la misère sociale,
suspendue dans le vide des corps souffrants de l’antique nation
fait déjà,
malgré elle,
l’expérience d’un monde autre,
indécidable encore.
Cinémathèque française, collection des appareils
31 DECEMBRE 406, La France de l'immigration vandale...
Près de 500 000 immigrés, imaginez !
En une nuit ! 500 000… 500 000 qui profitèrent des grandes gelées de l’hiver 406 pour traverser le Rhin à pied et débarquer en Gaule. La plus grande vague d’immigration que connut l’Empire romain, fort de 25 millions d'âmes –une paille à l’échelle de la seule population française actuelle ! Des Vandales pour la plupart, certains marchant jusqu'à l'Espagne pour s’établir ensuite en Tunisie, tandis que les autres faisaient souche chez nous (cela veut-il dire quelque chose ?) et inventaient ce qui n’existait pas encore : demain la France.
Des Vandales et des Francs, du norois Frekkr : hardi. Germains en fait, nos ancêtres, aussi sûrement que les gaulois. Ah ces gaulois… Ancêtres mythiques, relevant d’une construction historiographique rudimentaire qui supposait qu’avec eux, la France avait déjà implicitement conscience d’exister comme Nation… Une reconstruction a posteriori de l’Histoire française comme (grande) marche de la nation vers son accomplissement «français». Il vaut la peine d’en décrypter les présupposés, tournant toujours autour de deux grands axes : celui de la constitution de la Nation autour des rois d’Ile-de-France puis de l’Etat centralisateur (autorisant la construction d’un thème national articulé par la notion de Peuple), celui de l’évolution de ce Peuple vers une République de citoyens façonnés par l’Instruction Publique (autorisant la construction d’un thème démocratique articulé par l’idée de Nation républicaine).
Le tout savamment localisé par le tracé d’une géographie impeccable, nous calfeutrant à l’intérieur de frontières prétendument «naturelles». Mais en France moins que partout ailleurs il n'existe de frontières naturelles : les Alpes ouvrent de grands boulevards avec leurs vallées transversales, le Rhin, bien qu’impétueux, offre de multiples occasions de traversée et quant aux Pyrénées, elles sont elles-mêmes déchirées par de grandes coulées qui autorisent bien des passages (parlez-en aux Basques).
Quelles frontières naturelles, dès lors, d’autant que, paradoxalement, le seul fleuve à «faire frontière» en France fut le Rhône… Alors pensez : les Gaulois… Mais certes, quel bel outil de réconciliation nationale… Quel levier de fabrication et d’estampillage made in France, de cette France articulée secrètement par l’idée de l’Etat-Roi gommant toutes les coutumes et tous les droits… De sorte qu’écrire l’Histoire de France n’a jamais été, et ô combien nous le vérifions aujourd'hui, qu’écrire l’histoire de la Volonté de l’Etat-Roi français.
Image : anonyme. Dans cette troublante iconographie, remarquons que l’imaginaire de l’invasion barbare ouvre à l’idée de son retrait, une fois l’invasion repoussée (tôt ou tard). Sauf qu’en ce qui concerne cette invasion, nombre d’entre eux s’établirent dans le pays "envahi" pour y faire souche et enrichir le fait local de leur propre culture…
D’UN ARBRE QUI NE SERAIT PAS DE NOËL…
Première anthologie de littérature tamoule traduite en français, l’ouvrage propose des nouvelles d’auteurs contemporains.
Une introduction tardive au tout début des années 2000, dans un contexte littéraire hexagonal frileux. Car si cette littérature possédait une existence déjà bien établie en Angleterre, en France on l’ignora au prétexte qu’il ne pouvait exister de littérature en Inde que d’expression anglaise. Hé bien non, et tant pis pour les théorisations abusives. L’élite littéraire tamoule, à l’image de cet Asian bit qui déferla il y a peu sur la scène musicale londonienne, s’exprime avec force et originalité.
La nouvelle qui ouvre le recueil et lui donne son titre en démontre l’évidence. Elle décrit une négociation de dot. La famille de la jeune mariée, accablée de misère, doit sacrifier à la tradition et la pourvoir financièrement. Tandis que d’humiliantes tractations s’ouvrent en sa présence, celle-ci ne cesse de se plonger dans la contemplation de l’arbre nâgalinga. Sous son immense ramure, c’est toute la tradition tamoule qui s’épanouit. Superbe d’émotion contenue et de violence rentrée, la métaphysique hindoue se mêle ici à la quête malicieuse de notre modernité. Les auteurs du recueil paraissent du reste ne jamais ignorer le regard ironique que l’Occident pose sur leurs traditions. Jamais dupes de leur fausse immobilité, leur écriture ne cesse de mettre en abîme le romantisme de l’irrationnel hindou, et paraît bien restaurer le monde, là où nous croyons l’avoir dégluti.
L’arbre nâgalinga, nouvelles d’Inde du Sud, choisies et traduites du tamoul par François Gros et Kannan M., avant-propos et postface de François Gros, éd. De l’Aube, janvier 2002, 278p, ISBN : 2876786877
TRAVESTIR LES PAUVRES EN IMMIGRES CLANDESTINS, PUNIR LES ROMS
Dans les années 60 commença la grande résorption des bidonvilles en France, plus particulièrement ceux de la région parisienne, qui restèrent visibles jusqu’au milieu des années 70.
En 2002, ils étaient de retour.
En 2005, un nouveau plan fut conçu pour les éradiquer. Vous lisez bien : les détruire, et non prendre à bras le corps le problème du logement, dont on sait tous ce qu’il est devenu avec la spéculation immobilière : 1/3 des SDF sont des salariés pauvres. L'INSEE comptabilise 8 650 000 êtres humains en situation de pauvreté en France...
Et aujourd'hui la chasse est ouverte, qui vise cette fois les "campements" des populations rroms. On veut les détruire, par des opérations de police, sans avoir si possible à reloger leurs habitants, comme à Montpellier, où la ville se dédouana de jeter à la rue des milliers d'êtres humains en se contentant d'en reloger une poignée, alors que la loi européenne impose de trouver chaque fois une solution de relogement, et en violation de la circulaire inter-ministérielle du 26 août 2012 qui prévoit un diagnostic et un accompagnement... Au fond, la logique dans laquelle s’inscrivent ces actions relève de la seule gestion des indésirables...
Cette focalisation raciste sur une prétendue question Rrom autorise en outre, par l’ethnicisation de la pauvreté, d’éviter à avoir à interroger les causes structurelles de l’augmentation de la précarité en France, ni moins encore l’apparition de formes nouvelles d’exclusion sociale (chômage de masse vertigineux, salariat pauvre, précarité galopante, etc.), qui précipitent des populations entières dans l'habitat de la grande misère.
On communique donc sur les "campements illicites".
On gomme l’ancien vocabulaire de la misère. Le mot de bidonville est effacé des communications officielles. La presse porte de ce point de vue un secours très utile au Pouvoir politique. Peu nombreux sont les journalistes à enquêter sur la situation des travailleurs pauvres contraints de vivre dans des abris de carton, par exemple.
On entonne massivement le couplet des "gens du voyage", des "nomades" poussant l’insécurité aux portes de nos villes, saisies il est vrai par la grâce d’une gentrification accélérée qui s’accommode mal de la présence des pauvres dans leurs rues... Et partout en Europe, on criminalise la pauvreté et persécute les roms.
La logique publique ne déploie ainsi que le seul instrument de la répression brutale, éhontée, abjecte, pour faire face au scandale des inégalités et de la pauvreté. Il faut punir les pauvres, les chasser toujours plus loin, les disperser. Et instrumentaliser cette pauvreté dont on sait qu’elle est massive désormais, en organisant la chasse aux Rroms, objets d’une communication politique intensive. Manuel Valls persiste et signe, agitant le chiffon de la peur si la Bulgarie et la Roumanie venaient à faire leur entrée, sans réserve, dans l'espace Schengen en janvier 2014, quand toutes les études publiées partout en Europe ont montré que l'ouverture des frontières n'avaient jamais provoqué aucun afflux massif des rroms nulle part... Il y a là une véritable volonté de persécution qui s'exprime haut et fort... Une volonté ahurissante, intolérable, qui fleure désormais son relent génocidaire.
Image : des habitants des bidonvilles photographiés par Le Parisien…
LES CAMPS DES FRANÇAIS D’INDOCHINE EN FRANCE (1956-2009)
Français de nationalité, ils n’avaient pas la chance d’appartenir au «corps français traditionnel», selon les bons mots de Gérard Longuet, patron des sénateurs UMP.
C’est pourquoi on les a parqués, enfermés, humiliés en les reléguant, les bannissant, les exilant sinon les «expatriant» sur place, dès 1956 à leur arrivée en France, dans des baraquements qui n’avaient rien à envier à ceux des guerres les plus sales du siècle, comme celui de Sainte-Livrade-sur-Lot : le CAFI (Centre d’Accueil des Français d’Indochine).
1200 français d’Indochine au Cafi, 700 enfants, 10 douches collectives.
Pas de sanitaires dans les baraquements, des toits en carton, aucune intimité possible, jamais. Pensez : une ancienne poudrerie militaire, des entrepôts divisés à la hâte où entasser, comme des bêtes, ces français dérangeants -des familles…
Il faut les imaginer en 1956, ils en témoignent dans ce livre, mais du bout des lèvres aujourd’hui encore. La peur d’importuner, de n’avoir pas le droit de révéler, de n’être pas, de ne toujours pas faire partie de ce fameux «corps français traditionnel» aux arrogances insupportables.
Leur voyage tout d’abord, 25 jours sur des paquebots de fortune, loués parfois aux italiens, des tas de ferraille où vomir tout son saoul en attendant la terre ferme. Pour l’occasion la boue dès leur arrivée, et les norias des bus déversant leur cargaison humaine sans ménagement. Une seule valise autorisée par famille. Le temps gris, un ciel sinistre et la fange entre les baraquements. Il faut les imaginer muets de stupeur : c’était ça, cette gadoue ignoble, ce que la France leur offrait. Des baraquements. Sinistre vocabulaire d’un siècle dégradant.
A Sainte-livrade… Et ailleurs. D’autres camps agençant un accueil identique. Celui de Brias, du Cannet-des-Maures, de Noyant-sur-l’Allier, et quelques autres, détruits depuis, biffés, gommés pour que rien jamais ne fasse retour sur cette page honteuse de notre Histoire commune : celle d’un monde bafoué. Celui de milliers de français aux yeux desquels tout ce qui était admirable s’appelait la France. Une France qui s’incarnait en villas blanches. Ah le blanc ! Cette couleur si lumineuse de la colonisation française…
Mais pour ces nha-quê, ce fut 52 années de grisailles et d’humiliation. Car, entendez bien : en 2009, sans doute parce que les médias, enfin, ont commencé de faire leur travail, s’interrogeant sur l’existence de ces camps, les premiers bulldozers ont fait leur apparition. Promis, on va vous le refaire le camp, vous loger décemment. Mieux vaut tard que jamais…
Détruire en fait, toute trace de la vilenie de l’administration française pour laquelle les rapatriés d’Indochine n’étaient que des sous-hommes. Qui se tairaient, pariait-elle. Animés qu’elle les imaginait, par cette fameuse valeur que l’on prêtait et que l’on prête toujours aux natifs du Viêt-Nam : dâm-dàng, cette capacité à tenir, à faire face, à ne jamais faillir, ce courage, cette endurance dans l’abnégation, une sorte de résignation bienvenue. On les savait durs à la tâche, ils se tairaient. De toute façon, on ne leur laisserait pas le choix. Et longtemps ils se sont tus en effet. Isolés, accablés, ignorés. Un silence les recouvrait, qui permit aux patrons du coin d’user et d’abuser, avec la complicité de l’administration du camp, d’une main-d’œuvre bon marché. A l’aube les camions arrivaient. Pas des bus : des camions. Qui venaient chercher leur marchandise : des femmes, des enfants que l’on enfermait dix, douze, quatorze heures avant de les relâcher le soir, terrassés de crainte et de fatigue.
Le livre est saisissant. Le Cafi était un ghetto. Il l’est resté près de cinquante ans. Des français d’origine indochinoise y vivent encore. Y finissent leurs jours. Un ghetto dont des administrateurs vétilleux veillaient à orchestrer la précarité. Il exista même un arrêté républicain pour gérer cette précarité : l’arrêté Morlot (1959). Lequel stipulait que l’acquisition d’un poste de radio devait être interprété comme un signe extérieur de richesse passible d’expulsion. Il fallait donc soit s’enrichir d’un coup pour espérer quitter le camp, soit durer dans la survie.
Il y avait même une école au Cafi : l’administration gérait consciencieusement les parcours des enfants dont elle avait la charge, offrant des bourses qui, suite aux tracasseries qu’elle s’ingéniait à monter, n’était jamais accordées qu’avec un retard de trois ans en moyenne, mettant ainsi souvent fin à tout espoir d’études.
Il faut lire cet ouvrage pour prendre la mesure de l’infamie républicaine. Moins une étude scientifique qu’un témoignage. Car nous sommes encore dans ce temps du témoignage, d’un témoignage qui n’a pas pu, jusqu’à aujourd’hui, se faire entendre ! Viendra plus tard le tournant de l’étude. S’il en est temps du reste : la première génération a presque entièrement disparue. Reste les générations suivantes. Et notre histoire. Reste notre histoire en effet, car reste la richesse de cette histoire dont il faudra bien un jour prendre la mesure.
Qui étaient ces français d’Indochine ? Des très riches et des très pauvres, et toutes les classes intermédiaires. Une population qui avait inscrit en elle la mémoire à la fois du colon et du colonisé, du dominant et du dominé, du possédant et du dépossédé. Et parmi les plus modestes, une population incroyablement métissée : tout l’Empire français avait déversé là ses racines : tirailleurs marocains, sénégalais, légionnaires roumains, émigrés russes, allemands, de tous les coins du monde le monde était venu donner naissance, en Indochine, à une nouvelle identité issue des plus incroyables métissages qu’il était possible d’imaginer ! Singulière mémoire du Monde ! N’était que les enfants de ce monde n’ont bien souvent hérité que du silence de leurs parents, lesquelles ont dû se taire dans un pays qui ne voulait pas les entendre. Mais du camp des oubliés montent, là aussi, des paroles où réinscrire notre histoire commune. L’Histoire, disait Marc Bloch, c’est la dimension du sens que nous sommes. Que nous acceptons d’être, que nous voulons être. Une conscience, une volonté que nous aurions tort d’amputer de telles dimensions de sens.
Petits Viet-Nams, de Dominique Rolland, éditions Elytis, 27 novembre 2009, 208 pages, 16 euros, ISBN-13: 978-2356390325.
Lien : http://www.rapatries-vietnam.org/
un documentaire : Le Camp Des Oubliés - Les Réfugiés Vietnamiens En France, de Marie-Christine Courtès, éditeur : Vodeo.Tv, 24/04/2006, 11 euros.
Pour un état social, plutôt que le retour du Père Goriot
Des cadeaux à n’en plus finir aux patrons, une loi de surveillance des banques provoquant le fou rire du patron de la société générale applaudissant des deux mains à la grande mystification mise en place par Mosconi, 10 centimes d’euros brut accordés au smic horaire alors que depuis la crise de 2008, la rémunération moyenne des dirigeants du CAC 40 a augmenté de 21%, et cela tandis que11 milliards d’économies sont réalisées chaque année sur les minimas sociaux par défaut d‘information des justiciables concernés. Près de 9 millions de pauvres désormais en France, 5 millions de chômeurs toutes catégories confondues, des millions de français contraints de se soumettre à l’augmentation de leurs impôts et autres TVA sociales, et pour couronner le tout, des emplois de consolations précaires offerts aux forces vives de la Nation… La liste est longue d’une déconvenue sans précédent face à un Etat qui se refuse à prendre la mesure de l’urgence sociale. Quel bilan, monsieur Hollande !
Celui de droits sociaux fondamentaux bafoués : l’éducation ? Toutes les études sur la question pointent le retour en force d’un niveau d’inégalités inconnu à ce jour en France, sauf à faire retour à la situation de l’école avant Jules Ferry… La santé ? L’INSEE ne parvient même pas à cacher le sous-diagnostic des pathologies chez les plus modestes d’entre nous, qui consultent moins souvent les médecins que les cadres supérieurs (c’est eux le trou de la sécu ?), tout comme le retard de diagnostic pour les maladies chroniques : face aux coûts des soins, les ménages les plus modestes ont tendance à ne pas traduire leurs symptômes en termes de maladies. La retraite ? En 2010, le montant mensuel moyen des retraités français était sensiblement égal à 900 euros mensuels. 600 000 retraités étaient condamnés aux minimas sociaux (pour mémoire, le RSA est fixé à 475 euros). Le logement ? La pénurie de logements en France était estimée à plus de 800 000 en 2013, tandis que les prix des loyers et du mètre carré ne cessaient de devenir toujours plus prohibitifs. La moitié des sans-abri, à Paris, est constituée de familles. 1/3 des sans-abri français sont des travailleurs pauvres… Le droit au travail enfin ? Les seules décrues entrevues du chômage relèvent de bugs informatiques, de radiations massives de chômeurs ou d’emplois précaires dits aidés…
Le revenu fiscal est aujourd’hui en France cent fois inférieur aux revenus du patrimoine… Pour réduire la Dette Publique (celle des banques, ne vous y trompez pas : pas vraiment la nôtre), Hollande disposait de trois solutions : choisir l’inflation, choisir l’austérité ou imposer les revenus du patrimoine et de la finance. Il a donc choisi la pire : l’austérité. Pour protéger l’euro, cette monnaie sans état, outil du plus fabuleux racket jamais organisé dans l’Histoire. Et désarticuler la France en deux mondes séparés par un gouffre, orchestrés par le renoncement aux valeurs de la politique (ne parlons même pas de valeurs socialistes). Les héritiers, grâce à Sarkozy puis Hollande, sont redevenus le seul horizon d’une société vindicativement inégalitaire. L’héritier… L’ennemi même de la démocratie ! Dans son étude sur le Capital au XXIème siècle, Thomas Picketty, qui venait de claquer la porte à François Hollande, expliquait une chose simple : les immenses masses monétaires en circulation dans le monde risquent de produire une divergence sans précédent dans son histoire. Fuyant les revenus de la production pour leur préférer ceux de la finance, elles tarissent l’économie des pays, tandis que les très hauts salaires font sécession et que les actionnaires assèchent littéralement les investissements des entreprises. Les patrimoines hérités, affirmait-il, sont des bombes à retardement pour l’économie mondiale, tandis que la Dette Publique joue de plus en plus comme un outil d’accumulation du capital privé. A terme, c’est la mise en place d’une oligarchie sans précédent qui nous menace. Politique, économique, pointant non pas la fin de l’Histoire, mais celle des démocraties enfin vidées de leur substance…