Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
La Dimension du sens que nous sommes
Articles récents

Ratlines, Stuart Neville

22 Mars 2019 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

Ratlines : ces filières d’exfiltration des nazis qui traversaient tous les pays d’Europe, enjambaient les mers, offraient à l’Argentine les futurs cadres de ses répressions populaires. Partout au sortir de la guerre, la complaisance a régné, partout dans les «démocraties» occidentales, des bonnes volontés se sont mobilisées pour sauver les braves SS de Hitler. Au vrai pour mettre à l’abri une idéologie qui séduisait bien des politiques. L’Irlande n’y a pas coupé. Et ce sont ses heures sales et sombres que le roman raconte. Ces heures sales où l’IRA elle-même, au prétexte que l’Angleterre était l’ennemie, s’acoquinait avec les dignitaires nazis et qualifiait la guerre de 39-45 d’Emergency.

La baie de Galway. On est en 1963, la guerre est loin, mais sur le sol irlandais, les anciens nazis prospèrent. Un mystérieux commando s’en prend pourtant à ces fuyards pas même honteux. On en tue sur le sol irlandais quand ailleurs, comme en France, on leur fait des ponts d’or... Au point que le jeune Ministre de la Justice, aux dents aussi longues qu’il est lâche, s’en émeut. Il faut que cesse la chasse aux anciens nazis. Les médias ne doivent pas rouvrir cette page immonde de l’histoire du pays. D’autant qu’en 63, Kennedy a promis de passer par l’Irlande ! Combien au juste d’anciens nazis vivent cachés sur le sol irlandais, vaquant tranquillement à leurs affaires ? On n’en fera pas le compte. Trop sensible. Parmi ceux-là, le colonel Otto Skorzeny, celui qui a enlevé Mussolini sur l’ordre de Hitler. Un peu trop voyant, mais qu’il faut protéger… Ryan est chargé d’enquêter. Moins un flic qu’un agent secret : l’enquête ne doit pas faire de vagues. Jeune, peu enthousiaste à l’idée de  devoir protéger de pareilles crapules. Très vite filé par un mystérieux commando tandis qu’il est sur les traces de l’équipe justicière. Ryan remue la boue de cette Histoire. Celle de nationalistes franchement hostiles aux Alliés en 39-45 et qui ont conservé de leur hostilité une idéologie bien suspecte. Tout comme il est sur la piste d’anciens activistes fascistes français proches des nazis, eux aussi immigrés en Irlande. Skorzeny, autrichien passé à la SS, semble mener la danse en Irlande. Rien n’aurait donc changé ? De meurtres en assassinats, Ryan finit par tomber sur le Mossad, qui tente de mettre à jour le circuit financier de cette filière toujours active. Voire… On ne sait pas trop s’ils sont venus pour la bonne cause ou des raisons plus veules : s’emparer d’une sorte de trésor de guerre nazi.  C’est le fric et le Pouvoir qui mènent la danse. Le fric de la filière de financement des émigrés nazis à l’étranger. Ce fric qui circule partout dans le monde sous couvert de banques complaisantes. Stipendiées. C’est le circuit de l’argent, des banques aux églises, des églises aux politiques, des états aux états que l’on suit ici, au mépris des peuples qui ont souffert, des peuples qui souffrent, des peuples dont les sacrifices sont ignorés. Le fric qui est la vraie motivation des exécutions d’anciens nazis, par une bande de voleurs, non de justiciers. L’Europe est sombre, autant qu’elle l’était sous la férule de l’Allemagne nazie, mais badigeonnée au ripolin démocratique. Le sujet est fort, traité selon les conventions du polar toutefois, avec une intrigue qui en dévore pour beaucoup la substance, au point que j’ignore s’il est réussi ou non. On sent comment il se relance, comment l’intrigue, comment tel personnage, telle situation le portent. Comment l’auteur met par exemple dans les pattes de son héros, Ryan, cette midinette qui lui permettra de faire avancer l’action. Tout un art, certainement, mais par trop artificiel à mon sens : la forme au détriment du fond. Mais en même temps, il y a dans cette superficialité de la relance quelque chose de vulgaire qui va bien au traitement du fond : ce n’est qu’une affaire de gros sous au final… Cette morale génocidaire d’une société qui n’a cessé de prendre l’homme pour un moyen, non une fin.

Ratlines, Stuart Neville, Rivages/Noir, traduit de l’anglais (Irlande) par Fabienne Duvigneau, mais 2016, 444 pages, 9 euros, ean : 9782743636661.

Lire la suite

Que gagne-t-on à se former ? Enquête du Céreq

20 Mars 2019 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #Politique

Depuis 1990, la France a connu un essor global du niveau d’études et les salaires en début de carrière ont, dans leur ensemble, progressé. Pour tout le monde ? L’étude du Céreq modère les enthousiasmes. S’il reste vrai que globalement la poursuite d’études supérieures garantit l’accès à des salaires plus élevés, le critère de qualité de l’emploi ne semble plus aussi bien arrimé qu’il ne l’était autrefois au niveau d’étude. On assiste même à un effet de ciseau sur les salaires des diplômés. Certes ceux des grandes écoles s’en sortent toujours le mieux et voient même leur bonus s’accroître. Pour les autres, dans leur globalité, les générations étudiés ont vu leur salaire médian progresser de 75 euros… 75 euros seulement, en 20 ans, serions-nous tenté d’écrire ! Une légère augmentation qui en outre n’a pas concerné toutes les catégories de diplômés. Les évolutions n’ont pas été homogènes : les plus diplômés ont même enregistré un recul net de leur pouvoir d’achat, d’environ 220 euros sur ces 20 ans, particulièrement les M1, qui ont littéralement décroché, tandis que la hausse n’a profité qu’aux diplômes en deçà de la licence, et par compensation du retard pris à ces niveaux de rémunération… Evolutions inverses de pouvoir d’achat donc entre le haut et le bas de la hiérarchie des salaires, entre la génération 1992 et la génération 2010. La dégradation de la conjoncture économique et surtout celle du marché de l’emploi l’expliquent principalement. Rappelons le taux de chômage des jeunes français en 2013 : environ 25% ! Un chômage de masse qui a contribué largement à accroître le décalage entre la masse des diplômés et le volume d’emplois disponibles. Ajoutons également le fait que désormais, ce sont 44% des jeunes qui arrivent sur le marché du travail avec un diplôme d’étude supérieure en poche, contre 27% en 1990 ! Et qu’en outre la création salutaire des licences professionnelles depuis 1999, la mise en place du LMD en 2002, le développement de l’apprentissage dans le supérieur ont multiplié les opportunités de décrocher un diplôme de qualité pour des publics qui en étaient autrefois écartés. Il en ainsi résulté un déclassement pour les diplômés du supérieur, qui pèse aujourd’hui sur leur niveau de rémunération. Au final, cette montée en qualification suscitant des attentes légitimes chez les jeunes, risque fort de provoquer un solide sentiment d’amertume générationnelle : que gagne-t-on à se former ? Rien dans la France d’aujourd’hui semble-t-il, du moins pas grand-chose…

Que gagne-t-on à se former, Céreq, Bref n° 372, 1er trimestre 2013, Arnaud Dupray et Christophe Barret, issn 2553-5102.

www.cereq.fr

Lire la suite

Écorces vives, Alexandre Lenot

19 Mars 2019 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

Nous avons tout perdu. Autant fuir, s’en aller, déserter cette société sans issue que le capitalisme nous a fait, « vers le silence caché, dans l’illusion du monde »... Eli a filé. Quelque part dans le Cantal. Loin de tout donc. Il y vit un peu comme le dernier des hommes. Comme il y a eu un dernier léopard d’Egypte.

Dans une vieille ferme un feu se déclare. Le capitaine Laurentin en est saisi. Un feu dans les gorges de la Brune, c’est tout ce qu’il reste de l’humanité : l’incendie d’une ruine et l’image d’un homme des bois perdu dans le Cantal, avec à ses trousses un officier de police solitaire, qui n’a pas envie de jouer au flic de service. Non : reste le poids d’une région où il faut être né pour en comprendre les détours. Reste des personnages exilés dans cet espace inhospitalier qui bientôt va vouloir expulser tout ce qui lui est étranger, comme un corps le ferait d’une greffe qui ne doit pas prendre. Dont Louise, qui a atterri ici dans une sorte d’envol pourri hors du nid familial, après son échec au concours d’une école d’art. Ici, où personne ne va plus nulle part. Ici, le Grand Central, massif. Louise, Eli, Laurentin s’y sont égarés, plus qu’ils n’y sont installés. Par quel bout prendre la vie désormais ? Partout autour d’eux, des hameaux dépeuplés, le lourd silence abandonné. L’incendiaire est récupéré, soigné, caché. Lison vient d’enterrer son homme, il lui faut lui survivre à présent, là, dans ce pays relégué, en périphérie de tout. Qui est le sien pourtant. Eli, Andrew, Fiona… Des étrangers, le Cézallier au loin. Sans espoir, sinon de carte postale. Ce qui ne sert à rien ici, où le deuil règne en maître. Jamais déposé. Toujours renouvelé. Toujours renouvelable : l’incendiaire inquiète. Rassemble. Les pays s’organisent : un rôdeur hante le Cantal, menace ses us, ses coutumes. Le peu qu’il leur reste, ils ne veulent pas le voir s’effondrer. Laurentin reçoit un avis de recherche. Il y a un dossier à la préfecture sur Eli. Plus ou moins réfugié syrien. Une menace. Laurentin s’en fiche, tout comme il bat froid le préfet descendu à la hâte dans ces contrées perdues parce qu’un tag venait d’y apparaître : ACAB. Cela mérite battue, que l’on s’arme. On redoute une ZAD, on redoute des actes de survie : au sommet d’une colline, un ou des êtres humains n’ont-ils pas écrit : «APACHES»… La République prend peur, les pays prennent peur. Partout l’inquiétude gronde, s’arme de ces vieilles pétoires que l’on déterre de la guerre de 39-45. Assez pour s’entretuer. Une guerre se joue désormais. On se rappelle combien on se haïssait déjà, du temps des grands-parents, voire de plus loin encore. Premier roman instruit par une écriture superbe, où les femmes surgissent telles des figures de tragédies dans ce monde clos, géographie  au front bas dictant ses affres sans concession.

Alexandre Lenot, Ecorces vives, Actes Sud, collection Actes noirs, octobre 2018, 204 pages, ean : 9782330113766.

Lire la suite

Le cri des pauvres, Véronique Fayet

18 Mars 2019 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #Politique, #essai

L’entendez-vous cette clameur ? Celle des pauvres. Ces êtres en souffrance. Ni  «cassos», ni «RSA». Des êtres humains. Non des parias. Non des coupables. Non des malades. Non des paresseux : la manche, ça ne rapporte rien. Les êtres qui vivent dans la rue n’ont pas choisi d’y vivre : il n’y a aucun confort à vivre dans la rue. On y meurt même très vite en réalité. Les pauvres. Des millions. 14% de la population française. Et beaucoup d'autres basculent, qui survivent au SMIC. Le Secours Catholique observe même le cas d’enseignants vivants dans leur voiture… Ou ces retraités de plus en plus nombreux qui viennent mendier une soupe le soir, parce qu’ils ne peuvent plus faire face ! Véronique Fayet pointe du reste les modalités de calcul du seuil de pauvreté en France, que de plus en plus de professionnels dénoncent : tel qu’il est fixé, il n’est plus pertinent pour décrire cette paupérisation dans laquelle le pays s’enfonce. On assiste en fait à une vraie rupture historique dans notre histoire sociale, qui justifie la peur dans laquelle les classes moyennes vivent désormais, elles qui risquent, en effet, réellement, de basculer dans la pauvreté, comme en témoignent certains indicateurs, comme celui de l’état de santé des français, qui ne cesse de se dégrader. A terme, ce qui se joue n’est rien moins que l’avenir de notre démocratie, bousculée, rabotée, sacrifiée à l’ignoble. Depuis 2008, la grande misère n’a cessé de s’amplifier en France. Entendez-vous son exhortation ? Ce cri qui déjà se joint à celui de la planète, de la démocratie, insultée, bafouée, mise en péril par une poignée de nantis égoïstes. Il y a urgence en effet, et sur tellement de fronts !

Véronique Fayet, La révolution fraternelle –le cri des pauvres, éditions Indigènes, 1er trimestre 2019, 36 pages, 4 euros, ean : 9782375950760.

Lire la suite

Le Président des ultra-riches, Michel et Monique Pinçon-Charlot

15 Mars 2019 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #Politique

L’ouvrage commence par un florilège de macronades, dont celui des femmes « illettrées » et mille autres du même acabit, qui ont très tôt révélé au grand jour ce que Macron pensait vraiment des français. Une brutalité calculée, dès le début de son quinquennat, qui aurait dû nous alerter, tout comme l’insultante indulgence des médias à son égard. Le livre récapitule ensuite toutes les attaques portées par le président contre notre système politique, social, économique. Alors certes, l’ouvrage a été attaqué sévèrement, au prétexte qu’il se présentait comme la dernière enquête des auteurs, alors qu’il n’en était pas une, mais une simple récollection de faits. Certes. Et après ? L’éditeur a bien sûr eu le tort de le présenter comme tel. Il n’en reste pas moins utile, en ce qu’il a le mérite de récapituler justement l’action de Macron depuis son arrivée au Pouvoir -pour le coup, on serait en droit de raviver à ce propos la polémique qui entoura la prise du pouvoir par le général de Gaule, lequel, sous couvert de changer de Constitution, fit accomplir à notre République une dangereuse régression politique dont on paie aujourd’hui lourdement le prix. Au fil des pages, passablement documentées, les bras nous en tombent de tant de catastrophes accumulées. Quelques «détails» nous reviennent aussi à l’esprit, comme ce million d’emplois promis par Gattaz en échange des milliards offerts aux patrons… Et à propos de cadeaux, leur accumulation donne le vertige, tout comme ces sommes fabuleuses qui, depuis 2008, alors que le pays se paupérisait, n’ont cessé de témoigner de l’enrichissement hors norme des actionnaires et autres grands patrons français… «En même temps» que nous nous appauvrissions, les riches s’enrichissaient comme jamais auparavant… Que dire aussi des reniements, dont le dernier en date, concernant l’environnement, révélant le poids d’un réseau dont notre homme semble être prisonnier et qui l’oblige… Prendre aux pauvres pour donner aux riches… L’humanité défaite dans un monde abîmé, tel semble être le seul horizon d’un quinquennat dont nous risquons de ne pas nous relever.

Le Président des ultra-riches, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, éditions Zones, janvier 2019, 170 pages, 14 euros, ean : 9782355221886.

Lire la suite

1994, Adlène Meddi

14 Mars 2019 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

Alger, 2004. Amin s’interroge, penché sur la tombe de son père qu’on inhume solennellement  dans le cimetière d'El-Alia, à Alger-Est. Drapeau national. Seuls les vieillards oligarques sont absents. L’enterrement se fait dans le carré des martyrs. Son père n’était autre que le général Zoubir Sellani, apôtre de la guerre civile. Amin se rappelle. Kahina tout d’abord, l’amour de sa vie. Il avait fini par péter les plombs et avait été hospitalisé après avoir semé la terreur dans les rues d’Alger. Il se rappelle son père, une légende. Tueur à sang froid, chef de guerre. Et chez eux, cette petite boîte métallique qui renferme tous les documents de son père. Des documents par lesquels il tenait tout le monde dans sa main. Son père. Chef de l’anti-terrorisme, lâchant ses sbires dans les années 90 pour exécuter tous les opposants politiques. Et puis l’année 1994. Amin avait 17 ans, il était lycéen et il se rappelle les grandes révoltes lycéennes, les exécutions sommaires, les barbouzes de l’état policier partout à la manœuvre. Et son pote Sidali, bientôt en fuite, planqué jusqu’à aujourd’hui à Marseille. Sidali qui ne rêve que de revenir en Algérie pour régler de vieux compte après la mort du général. Amin se rappelle et convoque dans sa mémoire tout le passé d’Alger. L’occasion d’un somptueux portrait de la ville et du quartier d’El-Harrach, où s’agitait le cœur de la rébellion lycéenne. Amin se rappelle. Mais il a beaucoup oublié. L’oubli est-il une forme de démence ? Il arrache pan par pan à sa mémoire tous ces souvenirs qui lui font mal. Il faut qu’il se rappelle. El-Harrach en 1994.  Aybak et la sécurité d’état. Ce même Aybak qui plus tard voulut faire disparaître toutes les traces de l’année 1994. Que s’est-il passé en 1994 ?  A la manœuvre de la répression algérienne, il y avait le père d’Amin. Et deux inquiétants personnages dont le roman ne dit rien : «Structure» et «Sanctuaire»… Toujours en vie. L’Algérie connaissait depuis le début des années 90 de grandes explosions de violence. La répression, féroce, jetait les jeunes dans les bras des islamistes. Partout des arrestations arbitraires. Partout les flambées de violences. Chaque semaine, des flics se faisaient tuer. Par dizaine. L’état policier s’installait dans la plus effroyable brutalité. Structure et Sanctuaire avait répondu par une répression sanguinaire, aveugle, contre tout le monde, sans faire de différence entre terroristes et lycéens révoltés. 1992-1994 : le temps des tueries généralisées. Un carnage en fait, non une guerre civile : la répression, barbare, totalitaire et ce, jusqu’en 97. Amin et son pote Sidali avaient alors décidé d’agir. Pour Sanctuaire et Structure, c’était une menace supplémentaire, qui venait selon leurs sources des quartiers bourgeois ! Le père d’Amin avait changé son fils de lycée, déménagé sa famille pour mieux la protéger –et mieux surveiller ce fils qui fréquentait Kahira, dont le frère avait été un barbu, repenti en 92. Et voilà qu’on venait d’assassiner ce frère… Pères et fils en chiens de faïence, dans un pays décapité qui produisait la mort jour après jour… « Nous ne sommes qu’un tas de cadavres puants. Cadavres debouts, qui faisons semblant de vivre », écrit magistralement Adlène Meddi. Peut-être l’Algérie est-elle en train de tourner cette page, dont le roman s’est fait la mémoire meurtrie.

1994, Adlène Meddi, Rivages/Noir, juin 2018, 332 pages, 20 euros, ean : 9782743644758.

Première édition : Barzakh, Alger, 2017.

Lire la suite

Marcel Proust, A la Recherche du temps perdu, Studio Variety Art Works, Team Banmikas

20 Février 2019 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #DE L'IMAGE, #en lisant - en relisant

Un manga. Toute la Recherche en un volume. Quatre-cents pages. Ne reste que le squelette de l’œuvre, et quelques éblouissements. Ne reste que le pitch de la Recherche si l’on veut, et l’irruption des auteurs dans l’immense littérature proustienne. Non pas l’œuvre elle-même : son interrogation. Proust sans cesse convoqué dans son rapport à l’écriture, inquiet, tourmenté, vacillant, et comme l’objet d’emprises qu’il peine à lever. Reste un incroyable résumé du récit, l’histoire dévidée, soumise à sa cohérence narrative, son canevas transparent, les sept volumes de la Recherche en ce seul volume aboutis. Proust en manga ! Non pas le pari de vulgariser l’œuvre, ni même de la répéter maladroitement, mais celui de la déplier d’une certaine manière, pour l’offrir à la gourmandise des lecteurs de Proust. Un plaisir en fait ! Même si la chair du récit n’y est pas, même si l’on ne s’y perd plus comme on le fait dans l’œuvre elle-même, même si plus rien de ses circonvolutions ne nous emporte au seuil de rêves incertains. Reste un vrai plaisir de lecture, d’un livre qui sait mener son rythme, serein sinon méditatif au début, avant de sombrer dans le tumulte de la fin. Un livre qui sait construire ses personnages, et nous y attacher.  Et au regard, peut-être à cause de la rusticité du trait, de sa limpidité, de sa naïveté, peut-être à cause des conventions qu’il déploie, un dessin sans presque aucune personnalité, non pas confié à un mangaka mais à un studio, le livre séduit encore, faisant signe au loin à l’œuvre ahurissante. Proust ingénu, si l’on veut. Lecture véloce, exquise. Malgré les coupures dans le récit, à la hache souvent. Mademoiselle de Saint Loup plus que jamais de pacotille. Un précipité. Tout ce minuscule (voire) bouquin, pour se remémorer cette Recherche où le temps déploie ses simulacres magnifiques… Un bouquin qui donne pourtant envie de relire la Recherche ! Pari tenu donc ! Il n’est jusqu’au baiser maternel qu’on ait envie de reprendre, dans le texte. Ce baiser que Proust évoquait dans un courrier à Barrès, en 1906, se rappelant combien déjà il anticipait, préparait, l’entraînait à la perte non pas seulement de la mère mais de tout, circonscrivant à sa manière unique les seuils où la Nuit l’emporte. Il n’est pas jusqu’au baiser qui ne perce, à peine, pour nous en redonner le goût, ne consentant qu’à ce rebord des lèvres auquel le manga invite, maraudant si l’on peut dire, sa lecture de Proust comme un baiser volé, et par le frôlement de l’œuvre entraperçue, annoncer que le courage de la lecture peut fléchir n’importe qu’elle autorité.

Marcel Proust, A la Recherche du temps perdu,  Variety Art Works, Team Banmikas, traduction Julien Lefebvre-Paquet, éditions Soleil Manga, coll. Classiques, mars 2018, 400 pages, 39,99 euros, ean : 9782302064089.

Lire la suite

No Society, Christophe Guilluy

19 Février 2019 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #Politique

Depuis 1994, nombre de sociologues n’ont cessé d’évoquer la sécession des élites. Depuis plus longtemps encore, l’INSEE n’a cessé de nous faire croire qu’il n’existait plus en France qu’une gigantesque classe moyenne, satisfaite ou peu s’en fallait, de son sort. No society reprend ces thèses pour dévoiler le projet de l’hyper-classe qui nous gouverne : sacrifier la société elle-même. L’abandon du Bien Commun par les élites, nous étions au courant, même si les médias français, entre les mains de quelques milliardaires, tentaient encore vainement de nous faire croire le contraire. L’abandon des pauvres, depuis Sarkozy nous savions qu’il était En Marche. Le fait nouveau, c’est l’abandon de la classe moyenne, à qui les médias ne cessent de parler de société en mutation au sein de laquelle, à force de sacrifices, elle saura retrouver sa place… Christophe Guilluy parle, lui, de société en rupture, au sein de laquelle n’existe plus réellement qu’un seul ghetto : celui des riches, solidement verrouillé par une armée de policiers. Dans la proximité des Champs-Elysées, les Gilets Jaunes ont pu se rendre compte par eux-mêmes de la véracité de cette analyse… Les Gilets Jaunes ? Christophe Guilluy en parle peu, juste pour affirmer avec raison qu’ils ne sont pas l’expression d’une minorité, mais celle de la société française elle-même qui tente de se faire entendre et qui, elle, sait désormais l’insécurité dans laquelle les riches veulent la plonger et l’abandon dont elle est la victime. Elle, sait à quoi les riches la voue : à la misère, au chômage, mieux : à l’interdiction de l’accès à l’emploi (voyez le taux de chômage des jeunes, une génération entière sacrifiée, bientôt deux, relisez, entre les lignes, même un journal comme le Figaro, qui ne parvient plus à masquer dans ses colonnes qu’en réalité le taux de chômage en France est de 18% -Figaro du 17 août 2017). Cette société bafouée, méprisée, éborgnée, sait à quoi les riches la voue : à l’interdiction de l’accès au logement (voyez comment Paris 2024 va écraser ce qu’il reste de foyers modestes dans cet intra-muros qui ne cesse, d’année en année, de perdre ses habitants). Observez la dynamique de fond qui est à l’œuvre :  cette concentration des richesses entre les mains de quelques nantis –en 2017, les 500 personnes les plus riches de la planète possédaient 5 400 milliards de dollars, soit plus de deux fois le PIB de la France…  Observez le recul de l’activité commerciale, voire de toutes les activités, culturelles, sanitaires, industrielles, économiques, etc., dans cette France périphérique où vit 60% de la population française… Observez le basculement auquel nous assistons : la classe politico-médiatique a beau tenter de nous faire prendre ses vessies pour nos lanternes, nous savons tous que son modèle économique ne veut pas faire société. Ils n’en veulent plus du Bien Commun, ni de la société. Macron, ce représentant de commerce des super riches est très clair :  il est l’agent des supers riches, à leur service, contre l’intérêt de la France. Regardez simplement les chiffres, regardez comment on fabrique du faux espoir en évoquant jour après jour cette sacro-sainte courbe de la croissance par exemple, sur laquelle nous devrions river nos yeux parce qu’elle serait source d’emploi, alors qu’on ne fait que bricoler du mensonge en faisant entrer, aujourd’hui le calcul des revenus de la drogue dans cette fameuse courbe pour la booster un peu (soit 200 milliards de revenus pour la France, près de 10% de son PIB),  demain, ceux de la prostitution ! Quelle farce dans un pays qui ne crée pas d’emplois et dans lequel plus de 600 000 retraités vivent avec les minimas sociaux ! Quelle farce dans un pays dans lequel, depuis 2006, la part des étudiants issus des milieux populaires est en chute libre. Alors oui, le mouvement des Gilets Jaunes, non seulement on en comprend les raisons, mais il apparaît bien à la lecture de cet ouvrage comme l’ultime rempart d’une démocratie en péril. Ils sont le dernier espoir d’une société tragiquement mutilée par des nantis qui ne doivent leur pouvoir qu’au détournement massif des instruments républicains mis en place par une Constitution infiniment blâmable. Ils sont l’espoir d’un ordre plus juste, confronté au chaos des forces de l’ordre jetées contre eux pour semer la terreur. Ils sont une parole de vérité face aux postures républicaines surjouées de la classe politico-médiatique, qui ne parvient plus à cacher le manque total de démocratie dont souffre le pays. Ils sont l’esprit d’une société à venir qui saura briser ce modèle économique de la classe politico-médiatique profondément anti-républicain. Alors certes, nous n’en sommes qu’au début de la recomposition nécessaire des forces sociales et politiques d’un pays exsangue –vous voyez bien que tout est inféodé au pouvoir le plus exécrable que la France ait connu, des syndicats aux représentations vidées de leur sens. Mais un début qu’il faut choyer, qu’il faut protéger, qu’il faut désirer.

No Society, Christophe Guilluy, éditions Flammarion, octobre 2018, 242 pages, 18 euros, ean : 9782081422711.

Lire la suite

Le renseignement, Christophe Soullez

8 Février 2019 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #essai, #Politique

Histoire, méthode et organisation des services secrets en France, des origines à nos jours… L’ouvrage est ambitieux en si peu de pages et pourtant réussi à bien des égards son pari, nous offrant une image finalement assez homogène des causes et des raisons réelles du déploiement des services de renseignement en France. Un service public, rappelons-le… Encadré donc par le législateur, qui ces dernières années lui a défini sept finalités, en rajoutant une dernièrement, discutable, celle de la « prévention des violences collectives de nature à porter gravement atteinte à la paix publique » (article L811-2, Livre VIII du code de sécurité intérieure, Loi du 24 juillet 2015). Imaginez ! Il semble du reste que nous n’en ayons pas pris la pleine conscience, cette finalité pointant rien moins que les libertés publiques ! Ce qui revient en fin de compte à inscrire dans le cadre de la loi des Lois d’exception et à même niveau, la répression de la contestation sociale et celle du terrorisme international... Cela dit, la longue histoire du renseignement français que nous raconte l’auteur nous révèle finalement que depuis sa création, le renseignement a toujours eu pour mission première, en France, celle de la surveillance du Peuple français ! Dès Louis XIV, les agents du renseignement se préoccupaient davantage des intrigues de la Cour que des menaces extérieures qui pesaient sur le royaume… La naissance d’une réflexion sur la sécurité nationale, que l’auteur date du 24 août 1665, a d’abord été conditionnée par les affaires politiques du royaume. Ainsi, le paysage administratif du renseignement, dès ses origines, aura-t-il contraint nos espions à surveiller les sujets français en vue de faciliter leur répression. Bonaparte poursuivit dans le même esprit de méfiance du Peuple, en renforçant les missions de police du renseignement. On ficha ainsi, sous la houlette des préfets de police et pour satisfaire une cause très peu nationale, quartier par quartier dans Paris, les séditieux ou jugés tels, les contestataires susceptibles de « troubler l’ordre public ». Dans la foulée, avec le zèle qu’on leur connaît, les préfets en profitèrent pour mettre au point un maillage très serré de surveillance de la population, dont on ne cessait de se défier. Louis-Napoléon Bonaparte institua même une « police des opinions », nos futurs RG, lesquels, dès leur création en 1911 participèrent au… maintien de l’ordre ! Et sous Vichy, leur mission explicite devint celle de la répression de la Résistance. En 1967, toujours les mêmes, se virent confier le renseignement politique, officiellement clos en 1944, du moins pour son volet surveillance des partis politiques, ce dont il est permis de douter. En fin de compte, ce à quoi l’ouvrage ouvre, c’est à la vision d’un service dévoyé de ses missions pour seconder les intérêts d’une caste, d’une classe, d’un groupe social sinon d’un clan, qui a toujours surveillé avec mépris et anxiété le plus grand nombre, toujours capable de menacer ses intérêts privés, et qui n’a cessé administrativement de restreindre les libertés publiques pour mieux parvenir à ses fins… D’année en année en effet, ce à quoi on assiste, c’est au renforcement d’un arsenal répressif sans pareil dans le monde dit "libre"…

Le Renseignement, Christophe Soullez, Histoire, méthodes et organisation des services secrets, éditions Eyrolles, coll. Pratique / Histoire, septembre 2017, 10 euros, ean : 9782212565843.

Lire la suite

Jours de travail, John Steinbeck

5 Février 2019 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #LITTERATURE, #en lisant - en relisant

Les raisins de la colère… Steinbeck peine à achever ce qu’il considère comme le livre de sa vie. Il ouvre un journal de travail pour s’en donner la force. Un journal écrit entre 1938 et 1941, où il n’est question de l’actualité qu’à de très rares moments. L’écrivain peine, s’oblige, s’inquiète : Les Raisins sont à ses yeux un livre d’un autre siècle, écrit dans la forme romanesque du XIXème siècle. Mais il ne sait comment écrire autrement pour installer cette histoire, celle de la Grande Dépression inaugurée par le krach boursier de 39 et qui va prendre fin avec le début de la Seconde guerre mondiale. Les raisins… C’est l’histoire d’une famille de métayers jetée dans la misère et la faim, contrainte à l’exil, avec des milliers d’Okies, ces habitants de l’Oklahoma. Les Joad font route vers la Californie, à la recherche d’une terre, d’un travail, d’un peu d’argent et de leur dignité perdue. Steinbeck fait route avec eux, dans ce «véhicule disgracieux» qu’est le genre romanesque à ses yeux, incapable de rendre compte de ce que le monde traverse. Croit-il. Il veut pourtant conclure sa trilogie DustBowl par ce roman qu’il souhaite grandiose, comme rachetant toute son œuvre sur laquelle il jette un regard amer. Steinbeck sent qu’un nouveau monde émerge et que le genre romanesque lui-même va s’en trouver bousculé. Pourtant, l’Histoire le lui impose. Et dans ce genre qu’il pense désuet. Steinbeck tient le registre de ses journées, se fixe jour après jour un programme qu’il ne peut pas tenir. Ecrire 2 000 mots. 1 500. Il pense au chapitre qu’il doit clore, à celui qu’il doit ouvrir. « Il faut que ce soit un bon livre ». Pourquoi ? A cause de son sujet ? De cette tragédie que vivent des millions d’américains jetés dans les affres de la misère ? Il veut réussir « le meilleur truc que j’ai jamais tenté ». Alors il compte jour après jour le nombre de mots qu’il écrit. Le roman prend de l’ampleur, le mène là où il ne pensait pas aller. « Pour la première fois je travaille sur un livre véritable », note-t-il dans son journal le 11 juin 1938. Steinbeck déplore son ignorance, lutte sans cesse contre sa paresse. Rien n’est facile dans cette gestation. L’épuisement le gagne, le découragement, mais il faut que le livre avance. Il n’en dort plus, se rappelle à l’ordre. S’y mettre. S’y remettre. Le 30 juin 1938, le Livre Un est achevé. Steinbeck note : « J’ai grandi de nouveau pour aimer l’Histoire qui est tellement plus formidable que moi». Il se fait « partisan du peuple ordinaire », c’est sa responsabilité devant l’Histoire, devant cette œuvre qu’il écrit. Anxieux au moment d’ouvrir le second livre par un chapitre qui doit « en porter toute la chair », d’emblée. Déjà il pressent que ce roman qui lui aspire toute son énergie s’est fait le témoin d’une Histoire qui le dépasse. Et qu’à son achèvement, une bonne partie de sa vie sera finie. «Ce livre est ma vie». Qui passe dans sa rédaction par des moments de désespérance et d’enthousiasme, révélant souvent un Steinbeck « vacillant et misérable ». C’est sa femme, Carol, qui trouve le titre le 2 septembre 1938. « Le livre enfin existe », note John. Qui ne se considère « toujours pas écrivain moi-même »… Le 6 septembre, il note un petit écho de cette Europe, «toujours sous tension. Hitler attend une éternité pour parler. Peut-être la guerre, mais je ne pense pas. Je pense qu’il est presque au bout de toute façon. Cet état est sur le point d’exploser». Le 12 septembre il attend le discours d’Hitler. Steinbeck ne croit toujours pas à la guerre. Chamberlain est allé rencontrer Hitler pour tenter d’éviter la guerre. Mais elle approche pourtant. Le 27 Steinbeck note que Hitler semble «se dégonfler». Puis plus rien. Le 16 octobre 1939, dix jours après avoir achevé la première version des Raisins, il note sobrement : « la guerre a éclaté, mais les livres ont continué à se vendre». Une guerre sans forme à ses yeux, avec cette « France qui ne fait rien ». Le succès des Raisins est énorme. Dans la foulée les droits sont rachetés, une pièce va être montée. « Je ne sais plus quoi faire », écrit alors Steinbeck. Il recevra le Prix Nobel de Littérature en 1962.

Jours de travail, John Steinbeck, Les journaux des Raisins de la colère, édition Seghers, traduit de l’américain par Pierre Guglielmina, préfacier, coll. Inédit, décembre 2018, 214 pages, 19 euros, ean : 9782232129834.

Lire la suite