Essence et sens du soin, Pratiques n°78, Cahiers de la médecine utopique

Revue des praticiens de la santé créée en 1975, la revue se veut un outil de réflexion au carrefour des questions sociales, politiques, scientifique et philosophiques, éclairant la problématique du soin. Or, déjà en 2017, les animateurs de la revue tiraient la sonnette d’alarme, observant que le renversement des priorités, articulé par la marchandisation des patients et des maladies, causait des dommages irréversibles au vivre ensemble. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, au-delà des revendications légitimes des personnels de santé : c’est le Bien Commun que l’on attaque, avec des dommages chaque jour sensibles sur la santé des personnes. Déjà la revue dénonçait la logique de segmentation des actes médicaux en milieu hospitalier et cette approche comptable qui saucissonne les patients pour les traiter organe par organe, sans jamais répondre à la globalité de l’expertise médicale. Déjà la revue affirmait qu’au-delà du malaise hospitalier, la médecine généraliste elle-même allait être touchée par ce changement de paradigme qui corrélait la segmentation des actes au revenu des médecins. «Les soignants se sont laissés dépossédés de l’essence du soin, affirmait les rédacteurs de Pratiques, ils se sont inclinés devant la rentabilité exigée qui a profondément dégradé leur propre estime de leur travail». Et d’en appeler à la Résistance, sinon la révolte, pour rien moins que «sauver les métiers de la santé», «une révolution à laquelle il est urgent de s’atteler». Résistance donc, tant le choix d’accompagner l’homme souffrant n’est pas un choix pris à la légère. «La santé est un état de résistance, écrivait Marc Jamoulle, à la maladie, à la violence, à l’exploitation, à la mal bouffe, à la pollution, aux conditions de logement désastreuses, aux marchés pharmaceutiques, à la marchandisation de la santé et donc à une conception néolibérale de la médecine». Et de conclure que les professionnels de la santé devaient entrer en résistance et aider leurs patients eux-mêmes à entrer en résistance. Toute la grandeur de la médecine est là au fond, dans cette humanité que les néolibéraux voudraient lui arracher. Dans cette dimension éthique du soin que l’on voudrait éradiquer et qui déjà fortement atteinte, ouvre à cette «double peine» dont parle Sylvie Olivier, «pour les patients comme pour les soignants». Il faut lire et méditer l’article de Jean-Philippe Pierron, affirmant d’emblée que «la relation de soin, dans sa dimension éthique profonde, est une confiance» entre deux individus, sur fond de compétence et de «consentement éclairé au soin». Il faut lire cet article, parce qu’au-delà des attaques que notre système de santé subit et qu’il décrypte avec pertinence, c’est tout un modèle de société qu’il éclaire : que le soin soit devenu en France une industrie de la santé, justiciable de la seule rationalité économique où «le nombre (a remplacé) la Loi» comme fondement des obligations entre les hommes montre bien ce vers quoi nous avançons : une société sans Loi. Et ce, dans toutes les dimensions du non-vivre-ensemble : ce que nous propose l’état, c’est une fiction, du genre dystopique, qui a fini par placer la Loi sous l’égide du calcul. Rien d’étonnant alors à ce que dans la santé, les techniques de gestion aient pris le pas sur celles du soin, transformant les hôpitaux en machines numériques dont la vocation est d’œuvrer jour après jour au lissage des nombres pour conforter leur performance économique et le soumettre au seul horizon qui vaille dans cette société de discorde : la rentabilité financière. Seuls des indicateurs mathématiques pilotent la relation soignant-soignés, contraignant à classer les hôpitaux par leurs activités de production, en attendant leur cotation en bourse. Au final, c’est l’humain qui est de trop dans cette société marchande…
Essence et sens du soin, Pratiques n°78, juillet 2017, 18 euros, 96 pages, ean : 9782919-249275.
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La Vie de merde de mon père, la vie de merde de ma mère, et ma jeunesse de merde à moi, Andreas Altmann

Récit autobiographique d’un jeune allemand élevé en Bavière dans un milieu catholique hypocrite et lubrique, sous la tyrannie d’un père despotique, vendeur de babioles saintes, ancien SS… Dans la bibliothèque de ses parents, le seul livre conservé, un Mein Kampf dédicacé, dans l’édition de 1939 offerte à tous les jeunes mariés allemands, donne le ton… La guerre est finie bien sûr, reste celle que le père va livrer contre la mère et les enfants. Cela avait mal commencé du reste dès le début : à sa naissance, sa mère avait poussé un cri d’horreur : un garçon ! Un apprenti führer de plus… Alors elle l’habilla en fille pour conjurer le sort. Pas tout à fait en vain finalement, puisque l’enfant sut grandir contre cette idéologie qui dévora ses plus tendres années. On est après la guerre bien sûr, les nazis se sont reconvertis en gentils allemands, bigots dans sa ville, que le Pape vint un jour bénir… C’est que la Vierge noire de la Chapelle de la Grâce rapportait plus d’un millions de visiteurs par an, pressés de dépenser leur argent en génuflexions anémiantes. Andreas subit donc dès le départ et l’opprobre de sa mère et la cruauté de son père, SS engagé naguère sur le front de Pologne, puis de Russie. Une jeunesse normale dans un village allemand d’après-guerre, Altötting, ville de lâches, de fourbes affirme-t-il, où suintait partout la haine du corps et la lubricité. Une ville de veules qui avaient su s’inventer au sortir de la guerre une légende de résistance, permettant aux zélateurs du nazisme de retrouver une vie normale, bourgeoise, qui ne se rappelait plus ses liesses devant les victoires et les exactions nazies. Avant de subir tout de même les contrecoups de la haine, sa mère violée par les alliés, puis par son mari. Andreas raconte l’enfance, la jeunesse de ses parents, la sienne, ses années de collège, ses profs tortionnaires, les violences physiques que subissaient les jeunes allemands au sortir de la guerre, pour leur faire oublier celles que leurs parents avaient fait subir au monde. Robuste pédagogie de profs qui avaient tous appointés sans hésitation au parti nazi. Avec en soutien l’église, acharnée contre les corps des enfants, éduquant au mépris sinon au dégoût de la femme, tandis que les prêtes abusaient d’elles en toute innocence… Andreas raconte une société de violence, notre héritage, l’héritage de cette Europe chrétienne qui, avant que d’être Amour (elle ne l’a jamais été), fut punitive et arbitraire. Il raconte le ménage de ses parents au-delà du triste, où son père ne visait qu’à briser sa mère, ses enfants. Rien ne nous est épargné des formes de l’avilissement du père, de la terreur domestique qu’il avait instaurée pour prolonger un peu la jouissance que lui avait procuré celle qu’il avait déployée en Pologne… Un père qui ne cessait de torturer sa femme sous les yeux de ses enfants. Avant de la chasser pour la remplacer par une nouvelle, neuve dans la soumission, à qui il put de nouveau lui faire apprécier sa haine de l’humanité. Andreas nous raconte l’atmosphère de cette ville «sainte» que visita le 18 novembre 1990 le pape Jean-Paul II, sourd aux cris des fillettes violentées : «des fous s’agenouillent devant des fous dans une mise en scène de carnaval», insiste-t-il, dressant la liste de tous les péchés que le catholicisme a inventé pour rendre la vie des gens plus misérable. Dans une écriture crue, sans concession, nommant, dévoilant, révélant jusqu’à l’insoutenable, ce pan de notre histoire commune…
La Vie de merde de mon père, la vie de merde de ma mère, et ma jeunesse de merde à moi, Andreas Altmann, Actes Sud, collection Lettres allemandes, traduit de l’allemand par Matthieu Dumont, mai 2019, 326 pages, 22.50 euros, ean : 9782330121389.
La somme de ce que nous sommes, Olivier Domerg

Les lieux de l’enfance. Deux manières de les raconter. De raconter l’enfance plutôt. Peu importe les lieux. Un récit en prose tout d’abord, et le recoupant, des poèmes en vers. Deux manières de dire, d’écrire, pour tout ce qui, «dans l’écriture, reste sans voix». Répertoire de sensations plus que de souvenirs, même s’il a bien existé, ce jardin qui occupe tout l’espace du récit. Mais moins comme géographie que sa concession imaginaire étagée en marches gigantesques dont jamais l’immensité n’épuise la démesure. Un jardin, trois terrasses, une terre et son rêve, chaque jour plus fécond. Profus. Chiffré. Dans le mystère de la grande affaire de l’enfance : l’élan, la joie, les jeux. Intrépides gamins dans leur décor tout jonché d’escalades qui toujours dérobent leurs sommets. D’arbustes en fourrés, il importe peu d’en dénombrer le sens, car leur monde est un monde de passages secrets, pas tous incarnés, ouverts à mille itinéraires toujours renouvelés. L’important, à bâtir leurs cabanes, c’est que chaque arbuste, chaque branche, chaque arbre devienne un complice, c’est que chacun de leurs gestes les fasse basculer sans répit dans le monde de la fiction, où là seulement, le réel peut tenir. C’est ce formidable appel que le texte nous fait entendre, cette ouverture gigantesque, cette incroyable capacité de l’enfant à entrer dans le monde physique pour y lever des échappées invraisemblables. Alors ce qu’ils appelaient jardin, et dont l'auteur déplie et la légende et la topographie, est devenu nôtre. Ce qu’ils appelaient jardin, insiste-t-il, en fin de compte a recouvert tout l’univers. Comme commencement et non fin. Ultime matin du monde où piocher le sentiment de la vie. Ce toujours à recommencer inépuisable, où nous devons toujours retourner pour faire face à l’aujourd’hui. L’enfance, « ce noyau bouleversant » nous dit-il, dont finalement, et très curieusement à le lire, il nous offre comme un schème narratif que n’importe lequel d’entre nous peut éprouver. C’est ça, oui, c’est bien ça. C’était bien comme ça en tout cas, pour de nouveau débouler avec lui dans cette histoire mystifiante. Chacun s’y reconnaît –ou s’y adresse, ce qui revient au même- et qu’importe que le buisson n’ait pas été à la même place, ou cette fissure dans le mur, ou la pierre du ruisseau. Nous savions nous aussi inventer nos jours et être enfin vraiment au monde. Tout entier dans cette seule dimension du sens qui ait tenu la route finalement. L’enfance n’est que cela, cette faculté enfin éprouvée d’être fidèlement au monde. Ce «temps de l’effectif et de l’électif», ce temps si long du temps qui ne passe pas. Si peu de choses suffisent. Ici l’étang, là le chemin. Ici la forme d’un ciel quelconque, le bord d’un sentier montagneux. Nous portons tous en nous le souvenir de cette mémoire ancienne, le rappel saugrenu des péripéties de l’enfance, celui de cette petite école perchée sur la colline ou de ces grands orages d’été. Cette faculté perdue, inouïe, quand tout se vivait «sur le mode de la première fois». Est-ce pour cela qu’ensuite l’auteur n’a plus écrit que des poèmes ? Et encore, comme en lambeaux, en gonfanons plus qu’en bannières. Quelques vers épars, qu’ils ne déploient jamais. Images, sensations. Juste quelques mots posés avec une rare économie pour éprouver, si on n’a pas encore eu cette chance, la beauté de l’enfance en nous. Et dans cette itération poétique, c’est aux prémices que nous avons affaire, à ce moment où le geste s’élance, où l’enfant du bout d’un doigt levé vers le ciel, y accède. Au lecteur d’accomplir son propre chemin vers ce moment qu’on n’explique pas, mais qui ne cesse ensuite d’irradier la vie.
La somme de ce que nous sommes, Olivier Domerg, éd. Lanskine, octobre 2018, 110 pages ean : 9791090491632.
Je t’aime affreusement, Estelle Gapp –lettres inédites de Marina Tsvetaeva

Mars 55. Moscou. Chère mère… Mais elle est morte. Alia a 42 ans. Elle vient de subir quinze années de goulag, et avant cela, quatorze années d’exil et de détresse auprès d’une mère talentueuse mais despotique. Marina… Poétesse, et quelle ! Mais un tyran, qui abandonna ses filles dont seule l’existence poétique l’intéressait… Marina qui cependant et presque cruellement, légua à l’aînée la passion de l’écriture. Une passion qu’Alia ne pourra jamais satisfaire. Moscou, avril 1955. La voici donc remise en liberté. Après des années d’enfermement. Pour rien. D’avoir été la fille de Marina. Et d’un père officier qui combattit d’abord les bolcheviques avant de les rejoindre et d’être exécuté par ceux qu’il venait de rejoindre… Alia se rappelle. Ou plutôt, dans cette longue lettre fictive que rédige pour elle Estelle Gap, son personnage tente de convoquer ces longues années de misère tandis que son père, qui avait participé à la construction du musée Pouchkine, était déporté. Du matin jusqu’au soir, Marina et elle lisaient. Estelle nous le confie, dans cette lettre fictive qu’elle écrit avec talent. Fictive. L’enfance tragique d’Alia reconstruite. Tout comme le sentiment qu’Alia n’a pas pu ne pas éprouver, ainsi que ses notes furtives le donnent à penser : la culpabilité. Comment dire à sa mère qu’elle fut un tyran ? Estelle témoigne. Pour Alia. Du sacrifice également, de la plus jeune des sœurs, Irina. Marina avait décidé qu’elle ne l’aimait pas autant que son aînée. Elle la sacrifia donc. Égarées l'une et l'autre dans cet orphelinat sordide où Marina les avait abandonnées, avant de reprendre uniquement la plus grande. Le texte est poignant. A la limite du supportable. Alia raconte. Ou plutôt, ce n’est pas elle qui raconte, qui écrit, c’est Estelle. Qui lui vole encore cette écriture à laquelle Alia n’a pu accéder, elle qui toute sa vie se consacra à l’édition des poèmes de sa mère. Alia, elle, n’a que très peu écrit. Mais magnifiquement. Quelques lignes éparses, quelques lettres. Très peu sur la tragédie, les tragédies qu’elle n’a cessé de vivre. Comme la perte, après celle de sa petite sœur, après celle de son père, après celle de sa mère, de l’unique homme qu’elle a aimé, fusillé le 31 décembre 1951 sur ordre de Staline. «Combien de fois faut-il repartir à zéro ?», nous interroge-t-elle. Une longue lettre fictive donc. A sa mère, l’immense Marina. Que lui est-il resté ? Juste cet effacement définitif derrière le nom de sa mère. Pas tout à fait désormais, dans cet effort pour lui donner voix. Au «je ne serai pas poète» d’Alia, Estelle a consacré son art. La portant malgré elle au-devant de l’immense Marina. Avec en filigrane, la fin tragique de sa petite sœur, Irina, qui mourra de faim le 15 février 1920 dans cet orphelinat où Marina l’avait abandonnée. Irina à laquelle ne cesse de songer Alia, Irina, la petite fille qui se tapait la tête contre les murs de l'orphelinat. Terrible Marina, qui alla un jour jusqu’à noter qu’Alia n’était «qu’une petite fille ordinaire»… Elle qui sera déportée, torturée, qui devra signer un témoignage accablant son père et l’envoyant au peloton d’exécution, elle qui survivra à toutes ces épreuves, pour faire connaître son œuvre. «Il y a au-dessus de moi tout un abîme de mémoire», écrivit-elle un jour, alors qu’elle n’était qu’enfant. C’est de cet abîme que nous revient sa voix.
Estelle Gapp, Je t’aime affreusement, avec quelques lettres inédites de Marina Tsvetaeva, éd. Des Syrtes, mars 2019, 13 euros, 172 pages, ean : 9782940-628155.
Hors de moi, Claire Marin

C’est l’histoire du corps d’une femme. Manipulé, fouillé, opéré. L’histoire d’un corps malade, entre les mains de la médecine. Ouvert et refermé. Une chose plutôt qu’un corps. Vulnérable. Le corps du renoncement, où la maladie s’est installée. Toujours là. A dicter ses conditions. Un corps lancé à l’assaut de lui-même. Qui se détruit de l’intérieur et que la médecine ne sait pas soigner. Elle, ne sait que faire de ce corps. D’Elle. Même. Elle vit dans l’attente d’un virus opportuniste qui viendra clore son long calvaire. En attendant, elle dénombre les territoires perdus. L’un après l’autre, jour après jour. Elle tient ce compte : par érosion, une autre vie surgit. Et entre deux pertes, il ne lui reste que ces courts moments de rémission au cours desquels la douleur est suspendue. Peut-on s’installer dans le sursis ? Le texte est fort. Mais ne va pas de soi. De ce soi qui s’effrite. Entre colère et acceptation, entre révolte et résignation. «La colère est la maladie», affirme l’auteure. Une phrase que l’on ne comprend pas tout d’abord. On imagine, un peu, ce que cela pourrait vouloir dire, que d’être amputé de son identité. On imagine, un peu, ce que signifierait l’enfermement dans la souffrance physique. Ce que signifie devenir étranger à soi-même, dans son propre corps. Mais comment la colère pourrait-elle être l’expression de la maladie qui vous étreint ? L’auteure évoque ces déformations qui la font autre. Cette difformité qui peu à peu la déconstruit. Qu’en dire, dans cet ordre épuisé du langage ? Puis elle se tait. C’est peut-être là, sur ce seuil de parole, qu’il est possible d’être avec elle. Loin d’elle. Quand passé le moment de l’aveu, on se rend compte qu’il n’y a rien à partager. La maladie coupe. Isole. Sépare. «Le malade est idiot», de cette idiotie du réel qui l’emporte loin de lui, des autres, du monde. Le malade est enfermé dans l’idiotie du réel, loin des fictions nécessaires où la vie s’accomplit. La fiction de la vie, contre l’idiotie de la mort. Seule la mort est réelle. Mais idiote. Et la maladie, qui nous arrache à la vie, c’est-à-dire à la fiction. Que raconte donc l’auteure dans ces conditions ? A témoigner de ce seuil au-delà duquel il n’y a plus rien à conter ? «J’ai vingt-cinq ans, je suis malade, je ne vais pas guérir». Il ne lui reste qu’à occuper le peu de place que la maladie n’a pas encore colonisée. Qu’à vivre ce désir, à l’œuvre encore dans le récit qu’elle compose. Car seul le désir est plus puissant que la mort. Car le désir est fiction. Qu’aucun réel ne peut recouvrir.
Hors de moi, Claire Marin, Allia, février 2019, 126 pages, 6.50 euros, ean : 9791030408669.
(Obama) Huit ans au pouvoir, une tragédie américaine (Trump), de Ta-Nehisi Coates

Le titre fait allusion aux huit années qui, en 1890, aux Etats-Unis, ont vu fleurir la période de « Reconstruction », suivie de celle de la « Rédemption », à savoir : l’installation de la tyrannie en Caroline du Sud. Soit une première époque qui s’étend de 1863 (abolition de l’esclavage par Lincoln), à 1877, qui vit les « noirs » participer à la vie politique, avant que les états du Sud n’acceptent de rallier ceux du nord qu’à la condition d’inscrire dans la Constitution les lois ségrégationnistes de Jim Crow. Deux périodes donc au cours desquelles on vit d’abord, vers la fin de la Guerre de sécession, l’état-major envisager d’enrôler massivement des «noirs», qui se révélaient de très bons soldats. Pour ceux du Sud, c’était miner leur idéologie raciste. Ils redoutèrent également comme la peste l’entrée des «noirs» dans l’Administration publique, et vécurent dans l’angoisse et la haine ces huit années au cours desquelles ces mêmes «noirs» se révélèrent de bons gestionnaires… Un bon gouvernement «noir» ? Ils ne purent jamais l’admettre… L’auteur fait le parallèle avec l’Administration Obama, qui resta 8 années au pouvoir. Obama était un Conservateur bien entendu, et non ce progressiste que la gôche bobo française a bien voulu voir en lui. Un politicien qui, d’après l’auteur, facilita l’intégration des «noirs» au mythe américain, du moins leur adhésion. Or, c’est ce que redoutaient le plus les «blancs» : cette respectabilité «noire» qui remettait en cause l’idéologie blanche sur le caractère servile des «noirs»… Aux yeux de l’auteur, l’élection de Trump a relevé du même mouvement de «Reconstruction-Rédemption», révélant in fine l’incapacité «blanche» a renoncé à son mythe de supériorité. Ce que Obama, même conservateur, menaçait, c’était le suprématisme blanc, constitutif du récit blanc américain. Obama inspira tout bonnement la peur et c’est cette peur «blanche» qui porta au pouvoir Trump. C’est «le bon gouvernement noir» qui eut pour résultat d’exacerber le suprématisme blanc. Tout le recueil d’essais est articulé par cette thèse. En fait une série d’articles publiés tout au long du mandat Obama, pour le mettre en garde. Et qui nous intéressent en ce qu’ils décrivent un racisme des élites plus redoutable que la haine primaire des catégories populaires : les élites ont massivement plébiscité la thèse selon laquelle les «noirs» n’avaient pas joué un rôle politiquement significatif dans l’histoire américaine. Ainsi l’ère post-raciale n’a pas eu lieu avec Obama. Au contraire même : les huit années d’Obama ont renforcé le mauvais traitement subi par les «noirs» aux Etats-Unis depuis plus de trois siècles : en 2010, le tiers des hommes «noirs» était passé par la case prison… La famille «noire» vit plus que jamais à l’ère de l’incarcération de masse. Sans doute parce qu’Obama s’est rallié à l’idée de l’innocence «blanche», pour assurer sa survie politique. Idéologue de la suprématie blanche, toute l’existence politique de Trump n’aura tenu qu’au fait qu’il y avait eu avant lui un président «noir»… Un président «noir» porté en outre par un furieux mépris de classe, provocant à loisir le "tribalisme blanc" dans sa rébellion contre la prétendue supériorité morale des élites. Mais, nous rappelle l’auteur, c’est un pouvoir suicidaire que celui de Trump, qui «amène l’humanité au bord de la destruction».
Huit ans au Pouvoir, une tragédie américaine, Ta-Nehisi Coates, traduit de l’américain par Diana Hochraich, édition Présence Africaine, septembre 2018, 304 pages, 24.90 euros, ean : 9782321013617.
Le Capital, Karl Marx, Studio Variety Artworks

Le récit se situe au XIXème siècle, alors que s’invente le capitalisme sauvage. Notre fil conducteur est un jeune homme qui vend des fromages sur le marché. Les meilleurs. Abordé par un investisseur, il décide d’augmenter sa production. Ses motivations ? Gagner de l’argent. Beaucoup. L’investisseur lui offre la possibilité de créer une usine de fromage. Il s’y engouffre. De contrainte en contrainte, de la division des tâches à la sous-qualification du travail manuel, la réflexion se construit autour des thèses de Marx. Rien n’y manque, pas même la prise de conscience des ouvriers du XIXème, qui vont lutter pied à pied contre l’idée capitaliste de faire du travail une marchandise. Les êtres humains ne sont pas des marchandises. On semble vouloir nous le faire définitivement oublier aujourd’hui, gommant d’un discours néolibéral rageur les débats et les luttes passionnantes du XIXème, qui nous ont permis de gagner une autre vision du monde. La valeur, c’est l’humain et sa force de travail, non le capital qui n’est qu’un acteur parasite du développement humain. La seconde partie du manga met en scène Engels, qui sera notre guide tout au long du récit, pour nous aider à comprendre comment fonctionne le capitalisme et quelles sont ses impasses. La société capitaliste n’est qu’une gigantesque accumulation de marchandises. Elle croule sous les objets à vendre, sous l’inutile, le superflu, le nouveau qu’il faut sans cesse produire moins pour vivre mieux que pour nourrir la logique circulaire de ce système qui ne tient qu’à son mouvement, artificiel et fragile. Prenez l’obsolescence programmée : elle n’est rien d’autre que l’aveu du mur dans lequel fonce la production capitaliste. Si tout repose sur la circulation des objets, alors il faut bien faire en sorte que l’énorme gaspillage des ressources naturelles soit la norme et la philosophie de notre système économique. Dans l’ouvrage, la valeur des marchandises est expliquée très simplement, valeur d’usage, d’échange, taux de rotation du Capital, poids des bourses et leur raison d’être, tout y est, posé en termes simples, pour comprendre que le capitalisme ne peut survivre qu’à la condition de tuer et les hommes et leur environnement. L’ouvrage est parfait pour une première approche de l’œuvre si exigeante de Marx, si pertinente.
Le Capital, Karl Marx, Studio Variety Artworks, préface d’Olivier Besancenot, traduction de Florent Gorges, 12/10/2016, édition Soleil, collection Mangas classiques, 384 pages, 13.99 euros, ean : 9782302054165.
Les écœurés, Gérard Delteil

Décevant. Un roman de circonstance. « La mort d’un gilet jaune », arborait fièrement le bandeau de l’éditeur. La mort du roman noir bien plutôt… A surfer pareillement sur la vague de l’actualité... Bref... Un jeune flic tout frais émoulu de l’école de Saint-Cyr au Mont-d’Or est chargé par son commissaire d’infiltrer les gilets jaunes au rond-point du Mouchoir Rouge (sic !), dans la région de Dinan. Le lieutenant Devers, qui ne rêve évidemment que de rallier la Crim’, l’objet réconfortant du polar français, bougonne. Mais les ordres sont les ordres. Il débarque donc au rond-point. Une cabane, barrage filtrant. Les médias ont suffisamment installé le décor pour n’y pas revenir… Bruno, l’animateur du mouvement, en a fait son quartier général et se rêve un destin de leader. Sollicité par les autorités et les médias, il finit très vite par se dessiner un destin médiatique… Devers écoute, discret. C’est bon enfant. Il observe que des hiérarchies s’organisent, sans trop pouvoir conclure à ce sujet. Tout va bien pour l’heure, la sous-préfète n’est pas vraiment inquiète, ni le commissaire. La police locale se montre même bienveillante. Jusqu’au jour où une gilet jaune se fait renverser par une voiture, et meurt. On sent que Delteil a suivi les informations mainstream. L’accident va tout changer. On enquête mollement côté commissariat, tandis que Devers se fait raconter sur le rond-point les magouilles des nantis, dont celles du directeur du supermarché, dont la femme tuée accidentellement était l’employée, au courant de tout… Devers songe bien évidemment que ce pourrait être un meurtre, et va nous faire suivre cette piste. Et notre lieutenant de s’étonner tout de même que l’enquête soit pareillement bâclée du côté de ses pairs… C’est que le commissaire affiche un sacré mépris pour les gilets jaunes. Sur place, des pièces à conviction ont été négligées, voire abandonnées, entre les mains de notre lieutenant à présent, qui file le parfait amour avec une jolie gilet jaune… Des gilets jaunes sans grand discours. L’intelligence est du côté de la police, du lieutenant, notre focale, et d’un vieil enquêteur de la DGSI qui fiche tout le monde sans illusion. Des gilets jaunes, Delteil nous montre le racisme, la beaufferie, quelques souffrances bien sûr, quelques émotions, il faut bien, mais pas grand-chose au final. La ville compte une librairie facho, des gilets minoritaires plus bruns que jaunes, un ancien militaire ridicule reconverti à l’ordre du terrain contestataire, un leader vendu au prestige dérisoire de sa charge, et ça finit par un vandalisme de cagoulés, tout de même appointés par un bourgeois de la ville jaloux d’un commerce concurrent... La foule reste une grosse bête idiote qui ne sait trop que faire, sinon un jour bloquer le port avec l’aide des «infiltrés» de Dinan, on voit que Delteil partage la théorie du complot des black-blocs. Bref, on a tous les stéréotypes de la presse mainstream, y compris dans la pseudo radicalisation du mouvement bloquant le port, quelques heurts tranquilles avec les CRS, une occupation de lycée caricaturale pour donner une touche supplémentaire d’actualité au roman et des ados plus boutonneux que jamais qui n’ont rien à dire, sans compter les fameux habitués des manifs violentes... Une sociologie pitoyable, avec internet qui est le Mal et la bêtise incarnés… Les gardes mobiles sont plutôt gentils, les flics compréhensifs, sauf un, méchant méchant, qui contraindra notre jeune lieutenant à se jeter dans la mêlée pour sauver sa dulcinée, violemment gazée par ce crétin. Mais la donzelle en question apprendra la trahison de son cher, lequel, au moins par la pensée, se sent plus proche du mouvement que des siens, auxquels il lui est difficile de renoncer, parce qu’un jour la Crim’ pourrait bien lui tendre les bras. La Crim’ qui lave plus blanc que blanc dans le polar français... Heureusement qu’on les a, sans quoi tout le monde détesterait la police…
Les écœurés, Gérard Delteil, éditions du Seuil, coll. roman noir,mai 2019, 18 euros, 236 pages, ean : 978021431230.
La Commune des ronds-points : le rond-point de Lure-Roye (70)

Pourquoi les hommes se rassemblent-ils ? Qui se demande ce qu’est la politique doit éteindre sa télé, couper sa radio, refermer son journal. Les hommes se rassemblent parce qu’ils ont soif de justice et de liberté. «La politique n’est nulle part plus elle-même que dans les moments révolutionnaires», écrivait Hannah Arendt. En dehors de ces moments, elle est politicienne. Néolibérale : la déshumanisation est sa visée, pas la justice. Fondamentalement, la politique est liée à l’action, c’est-à-dire à la capacité de pouvoir commencer quelque chose de neuf. Et cette action échappe à celui qui agit, car projetée dans le monde, elle est toujours un agir-ensemble. Elle est événement, sa propre œuvre qui révèle chaque agent qui agit et lui révèle un monde qu’il ne soupçonnait pas. C’est la raison pour laquelle l’état redoute les ronds-points et s’acharne à les démolir : c’est le goût de la justice et de la vérité qui guide cette action. Agir, ce n’est ni gouverner, ni dominer, ni commander. Il n’y a rien de managérial dans les ronds-points : leur vertu, leur force, c’est encore une fois la révélation de ceux qui y participent. Et c’est à cette seule condition que l’on est pleinement citoyen. Dans cette capacité d’agir dont la liberté est le ressort. Être libre, c’est exister. Et c’est de cette existence dont témoignent les Gilets Jaunes.
Entretien avec Sandrine Ferry, du rond-point de Lure-Roye (70)

Quand et pourquoi vous êtes-vous décidée à rejoindre le rond-point de Lure-Roye ? (Comment et pourquoi, je veux dire... Est-ce que ce pourquoi s'est enraciné dans le plus intime de votre trajectoire personnelle ?)
J'ai rejoint le rond-point de Lure-Roye (70) le 17 novembre 2018. Par curiosité, par rapport à ce mouvement qui était né sur les réseaux sociaux. En arrivant sur le rond-point, des gens, environ 500, bloquaient la 2X2 voies... La ville était vide.... Il y avait un sentiment de liberté... J'ai parlé avec les gens et la colère est sortie, par rapport aux taxes et surtout par rapport au pouvoir d'achat.... Il y avait beaucoup de colère. Chez nous, c'était des choses dont on ne parlait pas (pour tout dire, on les cachait même) et là, la parole se libérait... Et je me suis rendue compte de ma propre colère.
Fille de cheminot, cgtiste, communiste, j'ai toujours entendu mon père nous dire qu'il faudrait nous battre pour les acquis sociaux. Mes parents avaient juste le certificat d'études, j'avais bac plus deux. Sans penser que je pourrais être dans l'élite, je pensais vivre bien. A l'abri du besoin, contrairement à mon enfance. Pouvoir offrir des vacances à mes enfants, ne pas devoir compter pour manger. Et puis, petit à petit, c'est arrivé, de devoir compter, de diminuer les vacances, d’abord une année sur deux, mais depuis quelques années nous ne partons plus. Les découverts à la banque certains mois. Le sentiment de payer pour ne rien avoir en retour. Aucune aide alors que nous ne roulons pas sur l'or. Tout cela est ressorti sur le rond-point. Plus une énorme colère contre Macron. Contre sa personne tout d'abord. Son mépris, son arrogance. Ses phrases assassines contre nous. A chaque fois qu'il allait à l'étranger, je me disais "mais qu'est-ce qu'il va encore dire sur nous"... Et puis sa politique... Supprimer l' ISF, l'augmentation forte de la CSG, ses lois travail qui nous donnaient de moins en moins de droits, le fait qu'un patron avait de plus en plus les mains libres pour licencier ou imposer ses vues dans l'entreprise. Aller sur un rond-point a été douloureux. J'ai beaucoup pleuré les premiers temps. Pour la première fois, je me rendais compte qu'un gouvernement élu par le peuple n'était pas bienveillant à son égard, que l'état pouvait nous imposer des choses néfastes. Je crois aussi que j'ai eu ce sentiment parce qu'après l'élection de Macron, le parti que je m'étais choisi, le PS, avait explosé. J'ai eu le sentiment, je ne sais pas si c'est vrai, que c'était une tactique de Macron pour réussir à avoir des députés. Sans le PS pour me soutenir, j'ai eu un vrai sentiment de peur, comme si plus personne n'était là pour me soutenir.
L'une des premières choses que j'ai faite a été d'aller voir mon père pour lui demander pardon de ne jamais avoir suivi ses conseils. De n'avoir pas continué la lutte, de m'être endormie. Mais je m'étais endormie par confort, je pensais que c'était plus rassurant de ne pas voir, en fait je voyais mais j'étais dans le déni. Je m'indignais en silence. Après l'élection de Macron, il n'y avait plus de doute possible. Il allait falloir se battre. Je me suis réveillée le 17 novembre.
J'avais été très marquée par les attentats. Je crois que tout cela peut aussi expliquer. Je crois que les attentats avaient laissé une partie des Français avec un sentiment de vide. On s'était beaucoup replié sur nous-mêmes. On avait cru aux manifs anti-charlie et rien n'en était sorti de bon non plus, au niveau d'un meilleur vivre ensemble. Je crois vraiment que l'on était psychologiquement atteint. Ce qui explique la liesse envers Macron (à laquelle je n'ai pas du tout adhéré), la promesse d'un nouveau monde. Je l'ai beaucoup écouté en meeting. Ce qu'il disait me semblait si creux, si plat, si vide que je n'y ai pas cru une minute.

Qui sont les acteurs de ce rond-point ? Comment êtes-vous perçus ?
Sur notre rond-point les premières semaines ont été intenses. Beaucoup de monde. Facilement mille personnes. Peu ou pratiquement pas de population vivant d'aides (peu de chômeurs, ou de gens aux rsa), la plupart étaient des gens qui travaillaient, ouvriers ou employés, des petits chefs d'entreprise aussi, beaucoup de retraités malmenés par Macron. Pratiquement pas de gens issus de l'immigration non plus. Pratiquement pas de jeunes.
Même dans une petite ville comme ici (8000 habitants environ) la fracture a été visible entre les gilets jaunes et les non gilets jaunes. Mon patron trouvait incroyable que j'en sois une, nous avons eu de grandes discussions là-dessus. Beaucoup de mes amis, bien plus dans le besoin que moi, nous regardent de façon méprisante. D'autres sont très fatalistes. Rien ne ressortira de tout cela. Cela ne sert à rien. Pire, certains avaient très peur que cela tourne à la guerre civile.
Que devient aujourd'hui cet événement qui a d'une certaine manière rompu le fil de vos jours ?
Le rond-point n'a pas cessé d'exister chez nous. Il y a toujours eu du monde. Aujourd'hui, nous sommes encore une bonne cinquantaine en moyenne. Plus de 100 quand il fait beau, une bonne trentaine qui brave tous les temps. Pratiquement, toujours les mêmes maintenant.
Pour tous, cet événement nous a ouvert les yeux. Sur la société dans laquelle nous vivons. Sur la politique. Sur le rôle de la presse. Sur l'oligarchie et sur les lobbys qui gouvernent autant que les politiques. Sur la "démocratie". Sur le rôle de la police. Nous avons énormément appris. Tous, quels qu'ils soient, sont allés à la pêche aux infos... Ils se réapproprient une place dans la société. Ils ont perdu leurs illusions d'un état "bienveillant". Mais ils sont décidés à ne plus se laisser faire. Ils ont accepté de se battre même si encore aujourd'hui, on ne sait pas comment pour que cela soit efficace. Ceux qui sont encore aujourd'hui sur le rond-point ne rentreront pas je crois. Moi, par exemple, je me dis que rentrer c'est de nouveau perdre. Baisser la tête. Et ça, il n'en est plus question.

Comment vous pensez-vous comme groupe ?
Le groupe a évolué. Au départ, c'était un groupe en colère, qui venait soulager ses colères, là. On ne se connaissait pas mais on restait des heures à discuter au coin d'un feu, de nos douleurs. Nous avions beaucoup d'illusions, dont celle de penser que Macron allait nous aider. Puis l'on a compris qu'aucune aide n'arriverait. On a pensé alors qu'il allait falloir durer, et qu'il allait falloir se structurer. Cela a été très compliqué. Beaucoup sont partis suite à ces échanges. Des réunions ont été organisées. Tout d'abord parce qu'on voulait alerter les pouvoirs publics, rencontrer maires, députés... Avant de comprendre qu'ils faisaient partie de la même caste et qu'il n'y avait rien à en attendre. Des messagers ont été élus. Mais on s'est retrouvé dans un système "comme avant", où les messagers rencontraient d'autres messagers, sans en informer les autres. Les messagers devenaient "des chefs", ce que la plupart ne voulaient pas. Je pensais au début que nous n'étions que des lanceurs d'alerte. Que nous n'avions pas vocation à être un groupe, justement. J'ai donc quitté le groupe (les réunions) pendant un long moment et en n'allant plus que sur le rond-point de façon neutre après avoir entendu un messager dire "il faudra expliquer aux gens pour qui voter". C'était tout ce que je ne voulais pas. Et, puis un jour, on m'a demandé de revenir. Les "messagers" à problème étaient partis, d'autres avaient pris le relais, on s'organisait, des rencontres citoyennes avaient lieu chaque semaine et des rencontres avaient lieu avec d’autres groupes. Deux de nos messagers sont partis à Commercy et à Saint-Nazaire. Je me suis dit que peut-être il fallait se réunir, réfléchir tous ensemble. J'ai été aux réunions. Elles sont généralement beaucoup plus calmes. On y parle beaucoup politique. On a tous ouvert les yeux. On cherche de nouvelles façons de se faire entendre. On organise des réunions dans les villages pour aller à la rencontre des gens. On se mobilise pour les manifestations de la région mais une grande partie d'entre nous sont très attachés au rond-point. Le lâcher serait abandonner. Je ne sais pas si on y va encore pour défendre son pouvoir d'achat. Je crois que beaucoup pensent que rien n'arrivera de ce côté-là. Ceux qui restent sont ceux qui ont le sentiment d'être dans un état qui opprime et qui veulent se battre contre ça. Je n'ai aucune idée de comment cela va se poursuivre. Ce que l'on veut majoritairement aujourd'hui c'est faire chuter Macron. Bien que l'on sache aussi qu'après Macron, le mal ne disparaîtra pas. On ne se voit pas rentrer. Personne n'en a envie. On voudrait que la société se réveille et que cela débouche sur une nouvelle façon de voir l'avenir. Tous ensemble. Personnellement, je ne suis pas pour que les gilets jaunes soient aux européennes mais je me dis qu'à l'échelle locale, il nous faudra être un contre-pouvoir... Mais je ne veux pas qu'il y ait un candidat... Je voudrais une assemblée citoyenne qui décide. A l'heure d'internet, c'est si facile de demander son avis à un grand nombre de personnes...
Jojo le Gilet Jaune, Danièle Sallenave

Les petites gens : le monde d’où elle vient. Dont elle reconnaît n’être plus. Il s’en faut de beaucoup au demeurant. Mais qu’elle tente de défendre. On se dit que c’est bien tout d’abord, qu’on a peut-être besoin qu’un tel livre existe. Bon, certes, elle a bien toujours cette fâcheuse tendance à vouloir faire le tri entre les bons et les mauvais Gilets Jaunes -les casseurs. Alors on excuse en se disant que cela sert une bonne cause. Les bons ? Ceux qui souffrent. La souffrance serait le bon marqueur. Pas la colère ? Danièle Sallenave ne va pas jusque-là, même si elle arrive à comprendre, parfois, leur colère et ses excès. Les Gilets Jaunes ? Il faut relire Dickens, nous écrit-elle. Et d’autres, à foison. Peut-être. Peut-être pas : il suffit de tendre l’oreille et d’écouter les GJ parler en direct d’eux-mêmes. Bon, elle ne leur donne pas la parole, mais s’en fait une idée. On se dit que c’est… peut-être pas aussi intéressant que cela finalement, ce bouquin… Les « invisibles » y restent invisibles. Même si elle affirme les connaître un peu, ces français des ronds-points. Elle en connaît un du reste, dont elle ne parle pas vraiment, mais qu’elle salue à chaque fois qu’elle y passe. C’est déjà ça se dit-on. Alors voilà, c’est tout simple : les Gilets Jaunes veulent vivre dignement de leur travail, nous dit-elle. Mais cette France périphérique se heurte au mépris des nantis. A un moment, elle touche à quelque chose de profond, de grave, quand elle affirme que leur violence ressemble à celle des colonisés. Mais elle ne pousse pas l’argument. Dommage. Et puis, elle qui se dit de gauche, de cette gauche qui a tant trahi, pas celle de Mélenchon, qu’elle juge trop « radicale », ne parvient pas non plus à pousser très loin la critique de cette trahison. Sinon que cette Gauche caviar a oublié que le Peuple était souverain. La France des « petits blancs », selon son expression, serait ainsi comme le retour du refoulé démocratique. On aimerait beaucoup qu’elle poursuive l’analyse, mais elle n’y va pas. Elle se tient en lisière, à la lisière de sa posture de femme de Lettres, déplorant qu’il n’y ait pas de traces de revendications culturelles dans les discours des Gilets Jaunes. La Culture… On se dit que tiens, en parlant de culture, au fond elle aurait dû s’interroger sur les raisons de cette publication, dans sa forme de samizdat, édité par les éditions Gallimard… Un samizdat ? Pourquoi cette forme de samizdat ? Alors qu’il s’agit d’une collection entre les mains de nos élites… On a envie de lui dire que les samizdat, aujourd’hui, ont pris pour forme ces écrits des réseaux sociaux, que sa classe intellectuelle décrie. Et puis en a envie de lui demander à qui elle s’adresse. Aux intellos sans doute. Non que son texte soit particulièrement cultivé, ou élaboré. Non. On n’en voit l’utilité que dans ce champ. Mais alors pourquoi sous cette forme bon marché, destinée à un public moins fortuné ? Et plus engagé dans la lutte ? Et puis… Son essai manque de virulence. De diatribe. C’est très aseptisé comme samizdat, non ? On aurait aimé la voir laisser la parole aux Gilets Jaunes. Dont l’intelligence collective n’est plus à prouver. On aurait aimé un reportage de Sallenave sur un rond-point. Qu’elle s’efface. Ou qu’elle vitupère contre la liquidation de la culture en France, par le haut. Par les siens. On aurait aimé qu’elle entre dans le vif du sujet, qu’elle ne nous dise pas qu’il n’y a pas de revendication culturelle chez les Gilets Jaunes, qu’elle aille voir sur le terrain ce que culture veut dire. Plutôt qu’elle se fasse Pitie et prophétise la fin qu’elle juge probable de ce mouvement : n’avez-vous donc pas compris, Danièle Sallenave, que si les Gilets Jaunes « perdent », c’est la France entière et toute sa culture qui seront fossoyées ?
Jojo le Gilet Jaune, Danièle Sallenave, Gallimard, collection Tracts, n°5, 8 pages, agrafé, avril 2019, 3.90 euros, ean : 9782072859823.