Appel aux psychologues : qui nous expliquera la psychologie de masse des CRS ?

Ils frappent, estropient, éborgnent, mutilent, de plus en plus gratuitement et dans la plus totale impunité. Comment expliquer cette violence ? Par la violence institutionnelle qui contraint les CRS à «obéir aux ordres» pour «réguler» la violence sociale ? Mais si leur règlement leur donne pour devoir de contenir les manifestants, leur donne-t-il celui de les «punir» ? Nasses, manifestants alignés contre un mur, lycéens mis à genoux… des procédures strictes réglementent les gestes de la répression policière. Mais alors que leur tâche est d’assurer la surveillance des manifestations, on voit nos CRS exercer leur travail de manière sanglante. Jusqu’où croire en leur simple statut de subordonnés ? Que penser de cette violence, sinon qu’il est grand temps de la questionner ? Qu’est-ce qui conduit un homme à la CRS ? Qu’est-ce qui le fait rester ? Quel rôle joue la violence physique dans ses choix ?
Les uns bastonnent, les autres gazent à bout portant… Chaque jour ils s’accoutument à l’exercice d’un pouvoir qui «force, plie, brise, détruit» (Foucault). Quelle jouissance procure le fait d’exercer un tel pouvoir ? En fin de compte, qu’est-ce qui rend ce métier attrayant ?
Qui explorera les processus d’initiation et d’adaptation des CRS à la réalité de leur tâche ? Qui explorera les fondements psychologiques de cette appétence à la brutalité ? Qui documentera cette expérience de la violence que chacun d‘entre eux fait ? Qui étudiera la caserne et l’apprentissage de ces techniques minutieuses de prise de possession des corps des manifestants ? Qui décrira la gestuelle des coups, la chorégraphie des chocs, la mécanique des corps en armes ? Qui analysera ces techniques disciplinaires que subissent les CRS, qui permettent de les conditionner à frapper, blesser, mettre hors d’état de «nuire» ? De quel sentiment de puissance le CRS est-il porteur ? De quelles frustrations ? Humiliations ? Comment se forge son sentiment d’appartenance ? Et à quelle communauté ? Comment se forge l’esprit de corps ? Que penser de cette socialisation de la violence entre eux ? Est-elle le fait de pressions par les pairs ou d’influences réciproques au sein de la compagnie ?
Qui saura nous dire pourquoi la manifestation, aux yeux d’un CRS, doit devenir un lieu de souffrance ? Est-ce le symptôme d’un désir de domination ? A qui s‘adresse en fait cette violence ? A la victime ? Aux pairs ? A la société ? Pourquoi sont-ils si nombreux à ajouter l’humiliation à la violence ? On les a vus piétiner des manifestants : est-ce une étape nécessaire du processus de dégradation de la victime ? Un geste symbolique destiné à marquer la séparation entre le monde des tortionnaires et celui des victimes ? Quand la victime gît à terre et que le CRS ne peut s’empêcher de lui décocher un coup de pied dans la figure, ou le bas-ventre, que se passe-t-il dans son esprit ? A quoi renvoient ses bottes de cuir devenues soudain des armes alors qu’elles sont censées le protéger des coups ? Accède-t-il ainsi à une sorte de «toute-puisance» ? (Übermacht, concept forgé par Canetti et qui désigne une relation de domination caractérisée par une dissymétrie totale du rapport de force entre le tortionnaire et la victime).
Comme l’anthropologue française Véronique Nahoum-Grappe l’a rappelé, un être violent ne peut exister que dans une situation où il se sent autorisé à commettre des actes de violence humiliants. Ce contexte d’impunité et d’acceptation politico-sociale est une condition sine qua non des comportements monstrueux (Nahoum-Grappe). Or ce contexte, précise-t-elle, déclenche toujours un processus d’aggravation : plus on accepte, plus on est prêt à accepter le pire. Mieux : l’acceptation appelle le pire. Un tel champ de latitude ouvre aux plus grands dangers…
Ce qui nous guette, Laurent Quintreau

Une série de nouvelles. Pas sûr. Roman à la découpe peut-être. Au féminin. Miroir de notre temps. Mais crescendo. L’industrie pharmaceutique en guet tout d’abord, à en pisser de rire. Des situations de vie posées comme des problèmes : « Vous êtes dans le train »… Avec votre fille de quatre ans que vous finissez par oublier, là, sur le quai, à ne vous préoccuper que de ce maudit coup de fil qui vous fait perdre le sens de la vie. Une suite de petits riens de la vie quotidienne, en soi sans importance, avant que tout ne déraille. Le grain de sable donc chaque fois, puis non pas ce qui arrive alors, mais ce qui pourrait arriver. Des événements quelconques, avec tout de même cette insistance des drames sociétaux, l’Histoire qui va s’invitant dans le récit. Et la montée de la tension sous une trame insignifiante. «Vous êtes dans votre bureau, au dixième étage d’une tour d’acier et de verre », convoqué par le PDG qui va vous annoncer votre licenciement… Essuyer son mépris… Que faire quand tout s’effondre ? Hurler, fuir… Quand c’est possible. Pas quand vous êtes un bébé dans votre baby relax, et que vos parents viennent de partir et que l’angoisse vous prend, là, seul dans cette chambre immense, dans l’attente du prochain biberon, d’une présence, que seule un corbeau vient vous offrir, énorme et noir, penché au-dessus de votre berceau à picorer votre doudou. Drôle. Juste de quoi préparer le coup de théâtre qui suit. L’auteur est monté d’un cran : « vous êtes en terrasse, à Paris, un soir de novembre », pas loin de la rue Oberkampf. Entre amies. L’une finit dentaire, l’autre une école de commerce. Et puis soudain des détonations, des cris, des bousculades, la panique, le chaos, le silence. Quelques dizaines d’années plus tard, les nouvelles reprennent, la vie s’organisent : vous n’êtes plus qu’un chien qui hurle à la mort. Tout n’est peut-être pas perdu, peut-être êtes-vous promise à un nouveau destin ?
Laurent Quintreau, Ce qui nous guette, Rivages/Payot, coll. Littérature Rivages, avril 2018, 140 pages, 16,50 euros, ean : 9782743643638.
Ce que révèle le mépris des nantis

Aidés par une classe politique agonisante, par une caste de journalistes faisandés, les nantis sont las de se dissimuler sous leurs anciens masques d’hypocrisies, ceux des Hollande, ceux des Sarko, ceux des Chirac. C’est au grand jour qu’ils veulent apparaître désormais, et ne s’en privent pas. Le Bien Commun ? Son souci ne peut dorénavant rien recouvrir à leurs yeux. Et on aura beau déballer sur la place publique leur indignité, ils s’en fichent : l’état, confisqué à leur seul profit, les protège. L’amoralité des nantis est aujourd’hui publique, voire revendiquée par un gouvernement qui incarne l’ultime étape qu’il restait à franchir dans l’asservissement des masses populaires. La République n’est plus qu’un bouge où étaler sans remords son mépris du Peuple, soutenu par les apartés de pseudos philosophes comparant depuis Héraclite la foule à un troupeau de porcs. Ils n’ont même plus à se soucier d’être crédibles : la brutalité de leur pouvoir leur tient lieu de sagesse. Ceux qui ne veulent rien lâcher en plongeant le pays dans la misère, expriment avec force leur indifférence à l’égard de la Loi, indifférence qui incarne cette pulsion vers le crime d’état qui a surgi de la part la plus sombre de notre histoire, indifférence qui en outre incarne cette logique prédatrice qui leur fait dépecer la nation sans état d'âme. L’imposture est le cri de ralliement de leur monde, qu’accompagnent de loin en loin ces gesticulations colériques que l’on voit faire aux commandes de l’état. Réflexes primitifs d’un clan que l’on voit sombrer jour après jour dans l’ignominie. Le social ? Ils n’en veulent plus. A mort les pauvres ! Il ne leur reste que la violence armée pour imposer ce qui, déjà, s’apparente au fascisme, parfaitement lisible sous le mépris revendiqué des nantis.
Et les femmes devinrent plus diplômées que les hommes… mais demeurèrent moins payées ! Céreq

Les enquêtes Générations interrogent, à intervalles régulier, un bel échantillon de jeunes sortis la même année du système scolaire. Grâce à ce dispositif, le Céreq peut rendre compte des changements opérés, autant sur le marché du travail qu’au niveau des formations. Le premier caractérisé par l’installation d’un chômage massif, et le second par un mouvement non moins massif d’accès aux études supérieures. Et de mettre en corrélation les deux. En matière de formation scolaire et universitaire, le Céreq observe ainsi l’élévation générale du niveau de formation des jeunes, avec une nette augmentation pour les jeunes filles, plus nombreuses à décrocher leur bac déjà que les garçons. De ce fait, on les retrouve en plus grand nombre sur les bancs des universités. Leur présence s’est en outre particulièrement accrue aux niveaux les plus élevés : master et doctorat. La ségrégation éducative semble ainsi s’atténuer. Certes, demeurent les éternels bastions masculins dans les filières scientifiques et industrielles. Les écoles d’ingénieurs par exemple, demeurent massivement investies par les garçons. La place des femmes sur le marché du travail semble également s’améliorer, celles-ci bénéficiant en outre d’un début de rattrapage salarial. Mais quand on y regarde de plus près, on s’aperçoit qu’en fait ces améliorations sont d’abord le fait de la dégradation de la situation du marché masculin de l’emploi, à commencer par ces citadelles traditionnellement genrées que constituent l’agriculture et l’industrie : des filières de ségrégation qui perdent en fait leurs effectifs… C’est ainsi plutôt cette crise des métiers de l’agriculture et de l’industrie qui donne l’illusion d’une meilleure intégration des femmes dans le marché global de l’emploi… Par ailleurs, leurs progressions dans les autres secteurs de ce marché sont là encore beaucoup liées à la crise : leurs salaires étant inférieurs, leurs employeurs réalisent ainsi des économies à les préférer aux hommes… Lamentable : moins bien payées, elles deviennent plus attractives ! Mais si l’on regarde la croissance des emplois de service, on découvre que pas grand-chose ne change à travers la forte poussée de leur présence dans ces segments sous-payés de l’économie française… Au regard des salaires, on paraît assister également à une réduction des inégalités. Oh, timide : l’écart reste de -11%, alors que les femmes sont globalement plus diplômées que les hommes ! Le très frileux rééquilibrage observé est donc là encore le fait du niveau de formation des femmes, et donc ne rééquilibre rien du tout… Analysé « globalement », il ne rend en outre pas compte du fait que les bas salaires subissent d’année en année une pression insupportable : le salaire moyen des français se rapproche en effet d’année en année du salaire minimum… A peine une poignée d’euros plus élevé ! Et ce pseudo rattrapage se comprend aussi de l’accroissement des plus diplômés dans le marché de l’emploi, les moins diplômés en étant sortis… La convergence des statuts et des salaires s’opèrent ainsi en réalité par le bas, liée à la dégradation du marché de l’emploi masculin plutôt qu’à l’amélioration du sort des femmes…
Et les femmes devinrent plus diplômées que les hommes, Céreq, Bref n0373, 2019, issn : 25535102
Réflexes primitifs, l’Europe de Peter Sloterdijk

Autant le dire, je ne suis guère convaincu par les propos de Sloterdijk, s’affirmant «conservateur de gauche» et stigmatisant cette fois encore une Europe par trop accueillante tout particulièrement au regard de l’immigration en provenance des pays africains, et qui se consumerait désormais en une aide vaine aux pays émetteurs… Alors qu’il lui faudrait tout simplement «désamorcer la bombe démographique» africaine ! C’est faire peu de cas de la responsabilité historique de l’Europe qui, après avoir pillé l’Afrique (qu’elle continue allègrement de piller), devrait dénoncer sans relâche la corruption qu’elle y a installée ! On ne peut qu’être frappé par la violence de ce texte, véritable éructation célinienne, daté de l’année 2016 et réédité ici parmi un ensemble d’autres textes plutôt disparates, sinon décousus et qui tous, au fond, ont pour mission de tenter de réhabiliter notre philosophe érigé à la gloire de plus grand philosophe européen contemporain… On y voit donc Sloterdijk abattre ses cartes, stigmatisant comme jamais l’humain, « toujours prompt à se vautrer dans l’ignominie ». Certes, à la marge et construit, poussé à l’être veule par une classe politico-médiatique jamais en manque d’abjection. Cette courte éructation de Sloterdijk contre les attaques dont il aurait été «victime» en Europe à propos de ses prises de position sur l’immigration, n’a en fait d’autre but que de le disculper d’avoir si mal examiné la question. Et on ne peut être que frappé par la violence du ton pamphlétaire qu’il déploie pour défendre cette Europe des Traités dont il prétend qu’au fond, elle peut parfaitement fonctionner avec 30% de participation électorale : «l’Europe, affirme-t-il, est une réalité si forte qu’elle n’a pas besoin de devenir populaire». Du reste, elle se passe fort bien des européens, tant ses décrets et lois en bloquent toute contestation… On l’aura compris, Sloterdijk défend l’Europe contre les peuples européens, toujours suspectés de sottises à ses yeux. Et ce faisant, notre philosophe défend une conception particulièrement féroce d’une Europe insérée dans la société mondiale contre le gré de ses populations. Ce qu’il exclut de son champ de réflexion, c’est toujours la question sociale. Et de vilipender ces populations, qui ne savent pas s’élever au-dessus du niveau de «la tribu», à peine à celui, désuet à ses yeux, des «nations», quand en réalité nous devrions tous nous expatriés de ces cadres... La société contemporaine, à son dire, se devrait de ne plus être jamais « nulle part auprès d’elle-même », et perdre définitivement sa capacité à rassembler, un frein autant pour l’économie que «le progrès de l’humanité». Exit les nations, les régions, le sentiment national bien sûr, le sentiment d’appartenance à une histoire : tous consommateurs, il nous faut nous dé-soler, et nous défier des quelques rares médias qui tentent encore de produire l’effet peuple, l’effet nation. En ligne de mire de cette pensée réactionnaire : les mouvements sociaux, néfastes à ses yeux, qui tous tentent encore de créer du Commun. Et Sloterdijk de stigmatiser les rares médias qui essaient de soutenir à bout de bras l’idée de Peuple, en envoyant, affirme-t-il, jour après jour des signaux de stress aux membres de ces communautés. Balayons tout cela, soyons résolument post-modernes, repoussons ces idéaux imbéciles de solidarité, devenons chacun notre propre start-up, communicant exalté de nos gloires éphémères. Enfin… ce n’est pas si certain, parce que Sloterdijk voit aussi dans ce mouvement se dessiner le cynisme qui a perdu les sociétés occidentales. L’éructation est confuse : il faudrait se défaire de ces cadres, pour en accepter un plus ancien, celui de la soumission au philosophe-roi… Ce sont les foules, au fond, que Sloterdijk exècre – le mot n’est pas trop fort. Ces foules incapables de reconnaître les sages et tout particulièrement LE sage éclairé qu’il est, nécessairement placé au-dessus du remugle quotidien, de la multitude imbécile. «Seul le sage éclairé sort de la caverne pour se placer dans la lumière des idées». Alors, face à l’aveuglement universel, il ne reste qu’une seule issue pour lui : contrer cette rage populaire qui a surgi avec et depuis la Révolution française...
Réflexes primitifs, considérations psychopolitiques sur les inquiétudes européennes, Peter Sloterdijk, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, éditions Payot, 15 mars 2019, 172 pages, 16,50 euros, ean : 9782228923613.
Beckett, 27 juillet 1982, 11h30, Michel Crépu

Un hommage. Exercice toujours périlleux quand il s‘agit de Beckett, qui a le don de vous renvoyer à votre propre bêtise… Beaucoup d’embarras donc pour commencer, sinon de fatras. Beaucoup de maladresse, Crépu K.O. avant même de monter sur le ring du fameux 27 juillet 82, tournant autour, tardant, repoussant à plus tard le récit de ce fameux rendez-vous. Rencontrer Beckett ! A l’époque, moins Beckett en fait que l’homme qui avait vu Joyce, qui lui avait parlé, qui l’avait côtoyé… Joyce donc en 82, Beckett en accessoire. L’immense Beckett. Beckett qui jeune, se voyait bien secrétaire de Joyce. Après tout, il avait tout vu, tout lu. Beckett si impressionnant. Crépu se rappelle Godot et ce qu’en écrivait Anouilh : « Les pensées de Pascal jouées par les Fratellini ». C’est ça, oui, tout à fait ça. Beckett si cultivé, annotant Goethe, Dante, son interlocuteur. Beckett croisant Sartre à Paris dans l’escalier de Normal’Sup. Il ne signera pas l’Appel des 121. Ne fera pas le déplacement pour le Nobel. Sans bruit. Sans raison. Préférant voyager à vélo par monts et par vaux, traversant la France à vélo. Crépu se rappelle, sort de sa poche cette photo des éditions de Minuit où l’on voit Beckett s’ennuyer drôlement. Beckett racontant Lucia Joyce, qui était un peu amoureuse de lui. Et Ussy, sa maison de campagne, que fréquentaient Jasper Johns et Bram Van Velde. Tout de même : Beckett résistant pendant la guerre. Sans bruit. Seulement bon qu’à écrire, comme il devait l’avouer plus d’une fois. Mais quelle écriture ! En 1953, on joue Godot au théâtre. Un choc, ce charabia ! On connaît un film de lui, et puis des pièces de plus en plus courtes. « Est-ce que quelqu’un est au courant de la marche à suivre ? »… Comment vivre ?... « Non, ça n’a pas l’air »… Alors son œuvre, ce «quand même» décisif et ce qu’il nous reste d’ébahissement devant. Tout. Crépu nous livre peu à peu, au-delà de son émotion, l’interminable Beckett. On n’en a jamais fini avec lui, même s’il nous avoue qu’un jour, il a cessé de le lire. Beckett, ses phrases si brèves. Ouvragées. Rien de messianique et cependant… Non. L’Histoire ? On ne sait pas pourquoi. A l’image de Molloy qui doit voir sa mère et ne sait pas pourquoi. Reste son langage, inouï. Qui ne cesse de toucher au plus juste de ce que le langage permet. D’échouer. Échouer… la grande affaire de l’humanité. Naufragée, abordant pourtant toujours en quelque contrée inconnue, comme Crépu après toutes ces années, s’essayant à nous parler de Beckett. Échouant à son tour semble-t-il : «Beckett n’a pas trouvé son lecteur magistral». Vraiment ? Ni en France ni nulle part ailleurs ? Rien. Beckett indemne, toujours, résistant à toute interprétation. Alors finalement, comment était ce 27 juillet 82 ? Pinget avait conseillé à Crépu d’écrire à Beckett. Courtois, bienveillant, Crépu avait été fasciné par son regard si doux, si bienveillant. Le prétexte, c’était un mémoire universitaire, que Crépu n’écrira pas du reste. Lire, seul, le retenait déjà. Donc Beckett, en chair et en os, au PLM Saint-Jacques. Crépu nous en livre très peu, magnifiquement. Pour nous parler ensuite de son père. Comment c’est, le sommet de la littérature ?... Seule la littérature est une chance unique. Que les héros de Beckett ont saisie, bien qu'ils ne soient que des rescapés. Comme nous tous.
Beckett, 27 juillet 1982, Michel Crépu, édition Arléa, mars 2019, 16 euros, 86 pages, ean : 9782363081810.
Brutalités policières : le massacre des innocents…

Inutile de documenter le sujet, les images sont innombrables qui l’explicitent et seul l’aveuglement coupable des médias et de la Justice impose un doute qui ne peut être. Littéralement, les brutalités policières crèvent les yeux. Nous avons libéré les instincts les plus bas de ses forces armées, moins entraînées à combattre la violence qu’à la pratiquer elles-mêmes désormais. Le problème n’est ainsi pas uniquement celui du non encadrement des opérations de maintien de l’ordre, qui toutes sont devenues l’inscription d’un désordre féroce dans la cité, par le fait même des doctrines répressives qui y sont à l’œuvre. Le problème, c’est que théoriquement, la police ne peut exercer de violence qu’à des fins légales. Or ce que l’on découvre aujourd’hui, c’est que cette même police détient, sur le terrain, le pouvoir de définir elle-même ces fins. Les dangers d’un tel laisser-aller sont évidents, tout comme l’ignominie d’une telle autorité ne fait plus aucun doute : ses pouvoirs se sont étendus des «casseurs» aux braves gens, pris indistinctement pour cible. La violence à l’œuvre est bestiale, confuse, gratuite, arbitraire, désordonnée –pesons chacun de ces termes, qui ensemble révèlent une violence chaotique. Au final, la police française s’est mise à la disposition de fins en rien universelles : elle ne fait que protéger le Droit de l’oligarchie qui prétend en outre la commander et dont l’autorité sur ces mêmes forces de police n’est en rien légitime : tout peuple a le droit de manifester son désaccord avec le régime en place. La violence chaotique de la police française n’est ainsi que l’expression d’une violence conservatrice dont le seul but est de protéger les nantis. Walter Benjamin affirmait qu’en tant de crise politique, la police ne faisait que révéler le moment où l’Etat ne sait plus garantir, à travers l’ordre juridique, que sa volonté de détourner les richesses du pays pour le seul profit d’une poignée de parasites, déstabilisant jusqu’au fondement du Droit. Et c’est la raison pour laquelle nos forces de police, car ce sont les nôtres, ne peuvent plus intervenir que dans des situations juridiques confuses. On l’a vu avec l’affaire Geneviève Legay : une manifestation certes interdite, mais des personnes âgées que l’on ne peut charger brutalement, ainsi que le Droit français le commande. Peu à peu, jour après jour, cette crise que le pays traverse vide l’institution policière de sa substance. Sa violence est sans contours précis, sans limites. Une violence chaotique qui témoigne de la dégénérescence de nos institutions et qui procède du caractère problématique du Droit. En outre, l’impunité et le mensonge qui entourent les brutalités policières témoignent de ce que l’état français préparent les corps armés à soutenir les bases d’un pouvoir qui ne saurait désormais être troublé par une quelconque critique, d’un pouvoir qui saura imposer le silence et ses mensonges à une population enfin asservie.
Fake news gouvernementales et mensonges d’état, mais… #PasDeVague…

Voici donc à quoi ressemble l’état français : un conseiller du président, Ismaël Emelien, travaillant à la Loi anti fake news, mais n’hésitant pas à (mal) bidouiller une vidéo pour disculper Benalla en se comportant comme un vulgaire barbouze digital, une conseillère promue au rang de porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, affirmant le plus tranquillement du monde : "J'assume parfaitement de mentir", et cette lamentable affaire Geneviève Legay, voyant un procureur, un préfet, un président relayer les approximations douteuses d'une presse corrompue selon laquelle, non, Geneviève Legay n'aurait "pas été touchée par des policiers", et ce, malgré l'insistance et le nombre des témoignages, y compris dans les rangs de la police, et de vidéos repoussées d'un geste de dédain par cette même presse et ce gouvernement qui ne tient pour vrai que sa post-vérité hallucinée... L'état français est donc le théâtre des manipulations les plus grossières, qui nous ramènent au bon vieux temps des régimes totalitaires, commandant à son arme de destruction massive de la vérité, l'Education Nationale, qui sort tout juste d'une semaine de la presse au secours de ces médias qui nous font tant honte, de traquer (presque) partout ces infox, ces fake news qui tant nuisent à la démocratie... Fake news dont, rapports scientifiques à l'appui, comme celui de la CAPS/IRSEM (Les manipulations de l'information : Un défi pour nos démocraties - 04.09.18), on nous invite, gravement, à comprendre qu'elles sont essentiellement et dangereusement le fait des réseaux sociaux, non des médias traditionnels et moins encore de la presse papier : "Les manipulations de l'information ne sont pas nouvelles mais ont pris une dimension sans précédent en raison des capacités inédites de diffusion et de viralité offertes par internet et les réseaux sociaux, ainsi que de la crise de confiance que vivent nos démocraties. Ce phénomène (...) menace les démocraties et la souveraineté de leurs institutions." A un point tel que le gouvernement, grand producteur de fake news, n'a pas hésité à promulguer une Loi adoptée le 20 novembre 2018, dite Loi organique contre la manipulation de l'information, que le Conseil Constitutionnel valida le 20 décembre 2018. Au plus vite donc, comme s'il y avait péril en la demeure... Mais que penser d'un législateur incapable de tenir lui-même le fil d'une vérité qu'il ne cesse de compromettre jour après jour ? Que penser d'un gouvernement pareil et d'une Loi pareille, sinon qu'elle visait alors peut-être à nous livrer aux mensonges de l'état et de sa presse ? Et que penser d'une institution comme l'Education Nationale, contraignant ses enseignants à dénoncer la fabrique des fake news, sans jamais aborder le problème de ces mensonges d'état ?
Psychologie de l’argent, Georg Simmel

A l’origine, en 1889, 600 pages d’un essai touffu, acheminé de digressions en exemplifications presque gratuites, confus pour tout dire, qui dérouta en son temps ses lecteurs. D’analogies en connexions, de l’agriculture au Moyen Âge au style de Zola, Simmel a voulu construire non pas une magistrale thèse sur la valeur, mais en éclairer le terrain, sinon le terreau, pour au final démontrer qu’en réalité, l’usage de l’argent n’avait qu’un seul but : faire l’économie d’une réflexion sur la valeur des choses et des êtres. L’argent, nous dit Simmel, ne sert qu’à faire l’économie de la prise de conscience des vraies valeurs, en réduisant les valeurs qualitatives à des chiffres, des nombres, du quantitatif. Inodore, incolore, c’est un moyen qui est devenu une fin, qui plus est, à prétention salvatrice. Mais l’argent ne sauve de rien, au contraire : il n’a cessé de nous enfoncer dans la marchandisation de la vie, de toute vie à la surface de la planète, des biens tout autant que des êtres. L’argent n’a cessé de nous corrompre pour reprendre le vocabulaire des Lumières, faisant disparaître dans sa finalité les causes de toute chose. Au point que la question n’est plus de savoir quelle est la valeur de ces choses, mais combien elles coûtent. L’argent dans la culture moderne, écrivait Simmel en 1896, c’est ce que l’on pouvait redouter de plus vulgaire dans le processus d’acculturation de l’humanité : parce que l’argent n’a fait que sanctionner notre renoncement aux vérités, introduisant jusqu’au plus profond du processus de pensée la mécanique sournoise du mensonge et de la propagande.
Psychologie de l’argent, Georg Simmel, éditions Allia, traduit de l’allemand par Alain Deneault, 78 pages, 7 euros, ean : 9791030410266.
Walter Benjamin : le Droit est par essence une violence qui ne garantit que le Pouvoir.

Max Weber avait tenté de légitimer la violence policière : dans un état de droit, seul l’état peut en disposer. Et avec lui, juristes et constitutionnalistes s’étaient précipités dans la brèche : les concepts de Droit et de Justice encadraient la violence d’état et la légitimaient. Une violence étatique qui appartenaient aux moyens, nous assuraient-ils, et non aux fins : pour restaurer un ordre menacé par exemple et donc en vue de fins «justes»... Benjamin reprit à nouveaux frais cette réflexion. La violence étatique est-elle morale, même en tant que moyen ? Est-elle légitime ? Est-elle juste ? Approfondissant ses analyses, c’est dans la Terreur de 1793 qu’il trouva les racines d’une telle légitimation de la violence d’état, et dans les théories du Droit naturel, bâtissant une sorte de darwinisme mal digéré, qui ne voyait dans la violence qu’un critère de sélection naturel. Mais dans le Droit positif, le nôtre théoriquement, nulle part les philosophes ne sont parvenus à en justifier l’usage. La violence n’est que le résultat d’un développement historique. C’est cela que Walter Benjamin analyse. Quelle est la légitimité de l’usage de la violence étatique ? Cette violence peut-elle garantir le Droit ? La Justice ? Sa réponse est sans ambiguïté : non. Non, parce que le Droit lui-même n’a que faire de la Justice. Que sont les Lois ? Prenant l’exemple du droit de grève, Benjamin nous aide à comprendre qu’il n’est que le résultat d’un rapport de force, une violence accordée aux salariés pour se soustraire à la violence patronale. Par la suite, les puissants virent bien l’intérêt d’un tel droit : éviter une violence plus terrible, celle de la révolte prolétarienne. Ne pas le reconnaître, c’est interdire tout espace de protestation et risquer bien pire : le renversement de l’ordre juridique. Car qu’est-ce que l’ordre juridique, sinon là encore le résultat d’un compromis. Ou d’une défaite. Ou d’une victoire si l’on veut. Le Droit n’est que cela, rien d’universel, il ne fait que sanctionner un état en suspension dans le vide, ce moment où la «paix» sociale a imposé un nouveau Droit. Dans notre situation historique, et cela crève les yeux désormais, la vraie fin du Droit français est la protection des puissants. Il faut le répéter et l’entendre : la paix sociale n’est que la reconnaissance d’un nouveau droit, d’un compromis. C’est la raison pour laquelle il ne peut y avoir de paix sociale en France : Macron est allé trop loin. La violence de rapine mise en place par Macron dévoile son but ultime : la protection des puissants. Une violence de rapine qui en appelle à la violence de la guerre contre la «violence» des Gilets Jaunes qui est, elle, fondatrice d’un nouveau droit. Et c’est parce qu’elle porte en germe les termes d’un Droit nouveau, démocratique, qu’elle constitue une menace essentielle. La soumission exigée des citoyens par la classe politico-médiatique n’a pour seule but que la conservation du Droit ancien, profondément inégalitaire et sans aucun fondement moral. Théoriquement, le droit positif, qui devrait être le nôtre, se devait de favoriser l’intérêt de l’humanité en chaque individu (Kant). Inutile de gloser : du combat pour la planète à celui d’une vie plus juste, il crève les yeux que le Droit français a pour seule origine la violence. Il y a quelque chose de pourri au royaume de France. C’est cette pourriture que les Gilets Jaunes ont débusquée. Mais pas simplement levée : les Gilets Jaunes n’anticipent pas un bouleversement futur : ils le réalisent ! Et c’est en cela qu’ils sont encore plus dangereux. L’économie néolibérale est dévoilée avec eux et partout elle révèle son visage de bête sauvage, folle de rage parce qu’on voudrait lui tourner le dos. La violence du Droit français a introduit dans nos vies une violence sans fin, instituant, pour le dire avec Benjamin, «comme Droit une fin qui, sous le nom de Pouvoir, n’est ni universelle, ni indépendante, ni délivrée de la violence mais lui demeure intimement et nécessairement liée ». La Justice française, mise à nue, n’a plus qu’une obsession : garantir le Pouvoir en place et uniquement ce Pouvoir. Non la Justice. Mettant à nue la vérité d’un énorme mensonge que Georges Sorel avait en son temps révélé : « Le Droit est le privilège des puissants. Sa tâche est de détruire toute menace, toute opposition ». Notre devoir est donc bien celle que dessine la conclusion de Benjamin : «c’est en dépassant le Pouvoir de l’état qu’on édifie un nouvel âge historique».
Pour une critique de la violence, Walter Benjamin, édition Allia, traduit de l’allemand par Antonin Wiser, mars 2019, 64 pages, 6,50 euros, ean : 9791030410532.