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La Dimension du sens que nous sommes

politique

INDIGNEZ-VOUS, REVOLTEZ-VOUS, AUX AFFECTS CITOYENS !

4 Juin 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

lordon.jpg
On le connaissait sociologue, on le découvre dramaturge. Frédéric Lordon signe une pièce de théâtre sur un sujet qu’il connaît bien : celui de la prétendue crise financière que nous venons de traverser et dont les séquelles marquent et marqueront encore nos années à venir. Crise prétendue en ce sens qu’elle a été provoquée par les milieux financiers, non pour se tirer une balle dans le pied mais nous tirer une balle dans la tête : grâce à la rhétorique mensongère des élites, ils ont réussi à empocher deux fois leur mise, une première en provocant cette crise, une seconde en nous donnant l’addition à régler. Une comédie donc, en alexandrin pour en souligner l'indécence, incontournable figure d’une coutume du vieux monde cultivé pour nous faire avaler ses couleuvres. L'immobilier s'écroule ? Les riches s’en mettent plein les poches. Il remonte ? Les riches empochent les dividendes. Le banquier se réjouit de ce que le monde se porte mal, de ce que le monde se porte bien. Il se réjouit de ce que la presse ne cesse de porter si haut l’étendard de sa (prétendue) liberté : elle aidera le commun à avaler ses couleuvres, vautrée dans la fange du mensonge, il s’en fout : à mort les pauvres !, tout le reste n’est que littérature… Seule l’apparence compte. Toujours sauve, voyez le pitre BHL dissimulant sa société d’exploitation des forêts africaines avec la complicité d’à peu près tout ce que Paris compte d’approximatifs intellectuels. Les riches sont épatants du reste, à laisser les journalistes camper aux portes de leurs demeures –tant qu’ils lèchent les bottes, le gousset est sauf. N’ayons pas peur d’user d’une telle vulgarité : la domination inventée par les néo-libéraux est d’une vulgarité plus grande encore.
Acte 1 scène 1, le bureau du Président. L’actuel. La Dette publique explose ? Zéro problème, on fait combien ? Ah, quand même… Rigueur pour les autres, l’alexandrin bouffon, on enverra les intellos leur expliquer qu’il faut se sacrifier, que tous doivent se sacrifier –enfin, presque tous, faut pas exagérer quand même. Et ces derniers de s’empresser, nous assommant d’idées toutes plus généreuses les unes que les autres, pleines de promesses d’avenir, tenez : la croissance est déjà à nos portes, demain vous roulerez mieux, dans notre farine…
Je ne sais pas si la pièce est une réussite théâtrale. Mais la postface mérite son détour, quand Frédéric Lordon revient à ses amours, l’écriture sociologique mâtinée d’humeur. Armé de Bourdieu et de Spinoza, voilà qu’il se lance dans une réflexion réjouissante sur la question de l’Idée, cheval de bataille du demi-intellectuel, une spécialité de chez nous. Eh bien non, les idées, surtout les grandes, n’ont jamais porté grand chose, ni moins encore mené bien loin sans le secours des affects. Car seuls les affects peuvent doter les idées d’une force qu’elles n’ont pas. Une force extrinsèque au monde des idées, ce fonds de commerce brimbalant des intellos de service -commandé. Il serait temps de le comprendre : le pseudo dévoilement critique des universitaires ne dévoile rien à la vérité, tout comme les cris d’orfraie des tenants du tout culturel. Il faut lire ces quelques pages sur la débilité de la pure analyse pour comprendre combien nous abusent les belles âmes bigotes, agenouillées sur le parvis de cultures ossifiées. Car enfin, comment les idées se dotent-elles du pouvoir d’affecter ? Aristote l’avait bien vu en construisant sa rhétorique, seule capable de faire que les idées nous rentrent dans la tête, c’est-à-dire dans le corps, pour y produire leurs effets : l’accélération du rythme cardiaque et le dépli des jambes, l’indignation et la révolte enfin. La rhétorique des affects, seule, pousse au crime de lèse-majesté. Au fond, nous n’avons pas besoin d’idées : nous avons besoin d’affects, d’affections. On peut analyser la crise financière, ce dont ne se prive aucun média, mais in fine, nous savons qui paiera la facture. Les analyses sont faites pour faire passer la pilule. La crise, qui était au départ un délire de traders est devenue par un tour de passe passe crapuleux celle de la Finance Publique. Il n’y a pas jusqu’aux socialistes qui n’en soient convaincus, DSK parcourant l’Europe (quand il le pouvait) pour expliquer aux peuples appauvris qu’il est sage d’accepter de se serrer davantage la ceinture. Et quant à l’effondrement moral du néo-libéralisme qui a lieu sous nos yeux, on peut l’analyser sous toutes ses coutures si l’on veut, rien ne fera qu’on en vienne à bout par ce fil là. Il ne faut plus laisser la parole à ces chères élites qui ne cessent de s’auto-glorifier. Il faut monter des machines affectantes, nous dit Frédéric Lordon, un théâtre de la rue en colère, des samizdats à distribuer sous le manteau quand les journalistes ne font plus leur boulot, ces blogs que le Pouvoir haït tant, pour nous arracher à cet horizon du capitalisme relooké par le monde de la finance, qui n’est pas seulement tragique, mais haïssable au plus haut degré ! --joël jégouzo--.
 
D’un retournement l’autre, comédie sérieuse sur la crise financière, en quatre actes et en alexandrin, Frédéric Lordon, éd. Du Seuil, 136 pages, 14 euros, ean : 978-2-02-104577-2.
 
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DE BEN ALI AUX BASSES BESOGNES DU MILIEU POLITICO-MEDIATIQUE PARISIEN

3 Juin 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

tunis-paris.jpgMain basse sur tous les secteurs de l’activité économique et sociale, de l’Education à la Défense, en passant par l’industrie et l’immobilier, comme de juste. Ben Ali ne faisait pas dans la dentelle, on le sait, et sa dictature camouflée en modèle de (presque) démocratie ne gênait en rien les autorités françaises, mieux : nos élites, patrons de presse, industriels et politiques tout disposés à lui prêter main forte aux pires heures de péripéties peu glorieuses pour la diplomatie française.
Nous découvrons ainsi, sans consternation, l’étendue de ce "ni droite ni gauche" qui écoeure tant désormais, DSK main dans la main avec MAM, Pasqua cul et chemise avec les conseillers du Président Narkosy, Peugeot, Orange et Séguéla à la manœuvre… Décidément, un grand ménage s’impose en France !
Seule interrogation : que des journalistes du Monde ou des grandes chaînes de télévision publiques n’aient trouvé que ce cadre éditorial pour révéler le gisant de ces compromissions… Comme si une chape de plomb recouvrait les tribulations de la vérité dans notre pays si mal inspiré, godillant en eaux troubles avec la complicité de ces élites qui n’ont au fond de cesse que de nous abuser pour mieux profiter de la rente que nous leur accordons malgré nous…
Un dernier mot tout de même, sur cette façon de faire des livres, en flux tendus crochetés à l’actualité, ne creusant rien à vrai dire, mais surfant sur une vague. L’éditeur semble se spécialiser dans le scandale politico-médiatique, une veine éditoriale désormais et c’est là ce qui devrait nous donner à réfléchir, surtout quand les acteurs de cette dénonciation sont ceux-là même qui auraient dû, aux postes qu’ils occupaient, dénoncer bien en amont de l’actualité les scandales qui venaient. On s’interroge aujourd’hui par exemple sur l’attitude du PS face aux casseroles que traînent un DSK depuis tant et tant d’années, tout comme un Lang ou un neveu d’ancien Président. Il leur faut donc attendre le scandale pour laisser entrevoir leurs propres contrefaçons ? A Droite ce n’est évidemment pas mieux et dans le milieu éditorial itou, comme si le paysage politico-médiatique s’était entendu depuis belle lurette pour sceller le sort de notre démocratie… Que l’on fasse maintenant des hits de tels scandales, sans aucune volonté politique derrière pour tenter d’y remédier à l’avenir, sinon les mêmes promesses récurrentes de laver toujours plus blanc, voilà qui en dit sur l’état de décomposition de ces élites, du moins celles qui occupent le devant de la scène politico-médiatique… --joël jégouzo--

Tunis et Paris, les liaisons dangereuses, Nicolas Beau et Arnaud Muller, Jean-Claude Gawsewitch éditeur, mai 2011, 62 pages, 6,90 euros, ean : 978-2-35013-210-5.
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Chirac, Président de la fracture sociale (discours 1995 - 2007)

31 Mai 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

chiracQue reste-t-il d’une présidence ? Des Lois, des monuments, des discours. Ramassés dans le temps, ces discours offrent la vision d’un état d’esprit, sinon d’un mandat, et mieux encore, dans le cas de ceux de Jacques Chirac, nous offrent en filigrane l’écho d’une inquiétude qui traversait souterrainement le pays –j’y reviendrai.

Mais tout d’abord, à les écouter, on mesure tout ce qui, aujourd’hui, nous sépare d’une telle conception du service de l’Etat, quand bien même Chirac n’aura pas été exempt de tout reproche sur ce point –il s’en faut même de beaucoup. Car quel effroi de mesurer, à l’aulne des discours chiraquiens, le mépris dans lequel l’actuel président tient, lui, les institutions républicaines… Tout au long des allocations présidentielles qui nous sont présentées, Jacques Chirac n’aura cessé de marteler avec force ce mot de "République" qui est précisément l’oublié très conscient des discours du président en exercice qui n’aura eu de cesse, lui, d’en privatiser l’action…

Mais revenons à Chirac. Au fond, le plus surprenant quand on écoute ces discours d’une traite et en les prenant dans le fil de leur ordre chronologique, ce n’est pas tant ce qu’ils disent que ce qu’ils laissent en suspens. "Cohésion", "égalité des chances", "fraternité", "justice", "tolérance"… On se rappelle la fameuse fracture sociale, moins énoncée pour que l’on y remédie que pour prendre acte de ce que la France était en train de s’échouer, à la dérive d’elle-même. Pas un de ses discours qui ne porte trace de cette inquiétude, au prétexte de la combattre, combat sans cesse différer au demeurant, mais témoignant sous la forme d’un projet politique avorté d’une anxiété qui se faisait jour, qui ne cessait de monter en puissance, contaminant un vivre ensemble dont le modèle faisait brusquement long feu. On ne peut qu’être frappé par ce bruit sourd de mots repris sans cesse pour tisser au final la trame langagière d’une société en train de se défaire.

Il y a eu certes le grand discours du Vel d’Hiv’, ou bien celui prononcé à Ramallah le 23 octobre 96, Chirac fier d’être le premier chef d’Etat à s’exprimer devant la première assemblée élue librement par le peuple palestinien, "sur sa terre", et affirmant avec force sa légitimité à décider librement de son destin étatique.

Ces discours resteront sans doute, pour éclipser celui, plus circonstanciel en apparence, du 14 novembre 2005, à propos des émeutes des banlieues. Pourtant à mes yeux le discours le plus symbolique d’une République désemparée. Etonnant dans sa terminologie même, Chirac parlant "des événements", graves, que la France venait de vivre, re-qualifiant les émeutes dans cette terminologie que l’on croyait obsolète de Mai 68 et de la Guerre d’Algérie. Et tandis que l’on évoquait ici et là une "crise de sens", Chirac, butant sur ces "événements", en creusait malgré lui la signification, quelques mois plus tard, avec ce discours de janvier 2006 portant sur l’instauration d’une journée commémorant l’abolition de l’esclavage, qui en reprenait le motif sans pour autant l’associer aux émeutes oubliées déjà par les médias, mais pourtant enracinées profondément dans ce déni de civilisation qui nous vaut aujourd’hui de ne toujours pas savoir reconnaître derrière la philosophie de l’esclavage et de la colonisation le point obscur mais peut-être fondateur de la culture européenne. --joël jégouzo--.





JACQUES CHIRAC 1995-2007 PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE, ANTHOLOGIE SONORE DES DISCOURS (37 ALLOCUTIONS HISTORIQUES SÉLECTIONNÉES PAR PHILIPPE BAS ET LOLA CAUL-FUTY), Direction artistique : Philippe Bas & Lola Caul-futy Frémeaux, Label : FREMEAUX & ASSOCIES 4 CD-roms.

 

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INTELLECTUELS FAUSSAIRES ET FOSSOYEURS ISLAMOPHOBES DE LA DEMOCRATIE

30 Mai 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

les-intellectuels.jpgOn ne présente plus Pascal Boniface, géopoliticien français, Directeur de l’IRIS. Pour le coup, lui, on ne le présente plus, ce qui n’est pas le cas de ces faussaires dont il décrypte méthodiquement les trajectoires et les mensonges dans un opuscule qui témoigne du malaise dans lequel a sombré la démocratie française, pays au sein duquel, à tout le moins, le débat d’idées se porte mal –le sort subit par sa publication le révèle, qui aura essuyé les refus de tous les éditeurs de poids, peu pressés de prendre le risque de déplaire à cette poignée d’intellectuels liberticides qui font la pluie et le beau temps dans le système politico-médiatique français.

Une pensée malade au point que le mensonge y occupe une place centrale. Le mensonge et la peur, sous la poussée d’un sentiment islamophobe qui a vu le jour il y a une quinzaine d’années en France, porté sur les fronts baptismaux par des intellectuels stipendiés, tel un Glucksmann inaugurant dans l’Express, le 17 novembre 94 la chasse aux musulmans par des paroles invraisemblables : "Le voile est une opération terroriste", quand il s’agissait de mettre à la porte des écoles une dizaine de jeunes filles portant des foulards…

C’est du reste le mérite de cet ouvrage que de nous aider à comprendre cette montée du mensonge intellectuel en France, en le replaçant dans son cadre historique, celui d’une marche du monde passablement inquiétante, au cours de laquelle, après la chute de l’URSS, le monde dit Occidental s’est mis en tête de s’inventer un nouvel ennemi : le musulman, érigé en nouveau "défi". Belle analyse, au passage, que celle du double langage qui se mit dès lors en place, d’arrogance et d’angoisse devant les nouvelles donnes qui paraissaient menacer l’hégémonie de l’Occident.

Intéressant, à tout le moins, de voir aussi comment, au fond, c’est dans le cœur même de la Gauche française de Pouvoir que se sont mis en place les tenants d’une stratégie qui, du droit d’ingérence à la diabolisation du monde arabe, allait bientôt révéler son vrai aboutissant : un calcul pathétique de domination, dans une confusion haineuse, à pointer l’intégriste, l’islamiste, le musulman, l’arabe, pour stigmatiser des populations toujours plus grandes, le terrorisme venant commodément excuser le sacrifice de l’esprit de la démocratie.

La diabolisation de l’Islam n’aura cessé en effet de dévoiler ses crocs au prétexte de défendre une liberté de plus en plus taillée à la seule mesure des nantis.

Mais voilà : le Printemps des peuples arabes a pris à contre-pied nos faussaires, qui affirmaient que le monde arabe demeurait une étrangeté dans le concert du progrès des Nations, aussi étranger à l’esprit de démocratie que nous l’étions de celui d’arbitraire… Depuis, c’est lui qui nous montre la voie, et nos faussaires de ramer pour tenter de démontrer qu’il n’en est rien, que la fragilité des révolutions arabes témoignent, déjà, de leur échec. Et puis surtout, reste l’ignoble stigmatisation, le monde intellectuel à l’arrière-garde de tous les combats qui se mènent d’ores et déjà ici et là. Et puis surtout il y a l’immonde contribution de ce même monde intellectuel à la montrée en puissance de l’extrême droite partout en Europe. Et puis surtout il y a l’immense mépris de classe des nantis, qui sapent jour après jour les fondements de la démocratie.

Alors on peut s’indigner, oui, des façons méthodiquement épinglées par Pascal Boniface dans son ouvrage. Et s’étonner de ce que ces faussaires à front de taureau aient toujours pignon sur rue ! On ne peut qu’être révolté, à la lecture de son étude, des leçons de désinformation d’un Alexandre Adler, de la flagornerie d’un Philippe Val, du culot d’un Frédéric Encel exhibant des titres universitaires inexistants, des pratiques, des usages, des coutumes et autres complicités et in fine, qu’un BHL s’en sorte toujours par l’une de ces pirouettes dont il a le secret et que nul ne songe à s’étonner qu’un tel discours soit l’œuvre d’un patron d’une société, la Becab, qui pille sans scrupule les forêts africaines, d’un actionnaire de Libé, d’un Président du conseil de surveillance d’Arte, d’un membre du Conseil de surveillance du Monde, amis intime des grands patrons de presse et depuis peu, oreille du président. Il y a vraiment quelque chose de pourri au royaume de France… --joël jégouzo--.



Les Intellectuels faussaires, le triomphe médiatique des experts en mensonge, de Pascal Boniface, éd. Jean-Calude Gawsewitch, mai 2011, 252 pages, 19,90 euros, ean : 978-2-35013-277-8.

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UNE RELECTURE MARXIENNE D’UN PONCIF LIBERAL PAR LUC FERRY

27 Mai 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

Marx-FerryNe cachant pas son admiration pour celui qu’il qualifie de plus grand philosophe politique du XIXème siècle, Marx reste, pour Luc Ferry, le théoricien le plus précieux qui soit pour comprendre le monde dans lequel nous vivons. En trois Cd-rom Luc Ferry fait ainsi le point sur les théories marxiennes, à sa manière, claire intellectuellement et exprimée non sans malice ni sans jamais occulter son désaccord quant aux conséquences politiques, surtout, que Marx tire de ses analyses.

Trois Cd donc, abordant chacun trois thèmes d’analyse résumant avec économie la pensée marxienne et sa fortune en France : le premier sur la théorie des crises et des révolutions, le second sur l'analyse des idéologies, le dernier autour des critiques formulées à l’encontre de Marx, essentiellement libérales et socialistes.

Si le troisième Cd-rom paraît, tout comme le second, plus conventionnel, récapitulant un peu tout ce que l’on sait déjà –mais ce n’est pas le moindre de ses mérites que de le faire-, en revanche, le premier cours, lui, est tout à fait intéressant, sinon surprenant, tant Luc Ferry y construit un discours à rebours de ceux que l’on profère habituellement dans son camp politique.

Passons sur les lectures libérales reprises ici quant aux crises du capitalisme, dans lesquelles Marx voyait des contradictions sans issues quand les libéraux, eux, n’y ont vu qu’une respiration normale du capitalisme, n’empêchant nullement sa poursuite. C’est dans son approche de l’analyse marxienne de la plus-value que Luc Ferry lève les plus belles interrogations. On sait que l’interprétation courante faite de la plus-value par les libéraux aura été d’affirmer que la théorie des variations des prix était liée quasi exclusivement à l’offre et la demande, quand Marx, lui, défendait l’idée que ce qui faisait la valeur des marchandises, c’était le temps de travail social moyen cristallisé en elle. Idée reprise, décryptée et réaffirmée par Luc ferry, l’exposant de fait, lui le libéral, à dire deux choses peu agréables à son camp : d’une part que la loi dite de l’offre et la demande explique uniquement comment l’argent change de poche, et non comment la valeur est créée dans la société. Au passage, voilà qui conduit Luc Ferry à affirmer que la spéculation financière repose sur la loi de l’offre et la demande et qu’en conséquence, elle fragilise les richesses de la société –Luc ferry n’hésite pas à ce propos de parler de vol-, même si la spéculation constitue une source de financement nécessaire de l’économie réelle. D’autre part, ce temps de travail social évoqué par Marx montre assez que légitimement, martèle Luc Ferry, les négociations sur le salaire sont par essence ouvertes dans la société capitaliste, qui engendre de fait une réelle lutte des classes, au terme de laquelle l’ouvrier peut très bien exiger que soient retenus de nouveaux besoins dans la fixation de son salaire, comme de vivre dans le luxe de la culture réservées aujourd’hui aux élites, comme condition de son existence, et que non seulement il est en droit de le négocier mais tout aussi bien, en devoir de l’exiger, pour tirer par exemple la société vers le haut. La lutte pour la fixation du salaire ne peut ainsi prendre place dans le cadre d’une réflexion sur l’offre et la demande, mais dans celui d’une réflexion quant à la valeur du travail prise au sens de Marx, et donc quant à la question de la redistribution de la plus-value, à savoir : ce en quoi une société veut croire, et investir. --joël jégouzo--.

 

KARL MARX - UN COURS PARTICULIER DE LUC FERRY, LA PENSÉE PHILOSOPHIQUE EXPLIQUÉE, LUC FERRY, Label : FREMEAUX & ASSOCIES, Nombre de CD : 3, Réf. : FA5344

 

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Redevenons ces guetteurs de rêves auxquels songeait Walter Benjamin…

26 Mai 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

espagne.jpgC’est une utopie, dit-on ici et là, de croire que nous pourrions changer les choses, quand les moyens dont nous disposons paraissent pareillement dérisoires à ceux mis en œuvre par les puissants de ce monde. Une utopie ? Justement : quelle question pose l’utopie, sinon celle de l’altérité sociale, bouclée dans les discours de la domination sous les formes les plus insidieuses quand elles ne sont pas barbares, à vouloir nous assigner la place si peu reluisante de l’électeur couché, tout juste bon à délivrer quitus à une classe politique qui n’a cessé de nous mépriser au plus profond de nos espoirs en elle.

Peut-être faut-il reprendre souffle d’un plus profond questionnement, insensé, assurément, à vouloir se reprendre du fondement où l’Être se penserait. Qu’est-ce que l’utopie au demeurant, sinon penser l’être comme inachevé et processuel, trouvant dans cet inachèvement sa raison d’être ?

Lévinas pensait que l’utopie constituait par excellence le socle de cette énigmatique région de l’univers qu’est l’être humain. Qu’elle incarnait l’espace de la rencontre en l’homme d’une altérité qu’il ne convenait pas de comprendre dans le champ de l’ontologie, mais celui de l’éthique. Il y voyait très essentiellement la chance pour l’être d’y tenter de s’aventurer non pas en quelque mauvais infini ou de s’enfermer dans une pénible errance, mais d’accéder enfin à la pleine lumière de lui-même. Il imaginait que dans ce pas vers le mystérieux territoire de l’utopie, l’homme saurait y nommer ses raisons d’être. Walter Benjamin l’avait bien compris, qui voyait dans la haine de l’utopie l’expression la plus sensible des défenseurs de l’ordre en proie à la peur de l’altérité. Les sociétés les moins utopiques ne sont-elles pas les sociétés totalitaires ? Voire les sociétés autoritaires ou même les sociétés libérales, prises dans l’illusion de l’accomplissement, du "retour chez soi". Pour Benjamin, le social devait impérativement demeurer travaillé par ce rêve, qui n’était rien moins, à ses yeux, que de repérer les points aveugles de l’émancipation moderne. --joël jégouzo--.

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NAKBA, LA COMMEMORATION INTERDITE

16 Mai 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

nakba.jpgDe nombreuses morts, palestiniennes, ont marqué hier la commémoration de la Nakba –la catastrophe- au lendemain des commémorations de la création de l’Etat d’Israël.

La Nakba, l’exil pour les Palestiniens.

Déjà, Mila Saïd Ayache avait été tué vendredi dernier. 16 ans, succombant à des blessures par balles, alors que la police affirmait dans un communiqué laconique que seuls trois protestataires avaient été "très légèrement touchés". Mais l’important dispositif sécuritaire mis en place, des milliers de policiers déployés en renfort à Jérusalem-Est et dans le nord d'Israël, l’armée déployant de son côté sept bataillons supplémentaires en Cisjordanie occupée, montrait à l’évidence que Netanyahou n'entendait pas exclusivement parer aux débordements possibles.

La Nakba. 800 000 Palestiniens forcés de quitter leurs terres en 48. Ils sont aujourd'hui 4,8 millions, avec leurs descendants, à attendre un hypothétique retour. Exilés en Jordanie, en Syrie, au Liban ou dans les territoires palestiniens. Plus de soixante ans après le vote d’une résolution jamais appliquée. La résolution 194 du 11 décembre 1948 était pourtant on ne peut plus claire, qui, en particulier dans l’article 11, "décidait" -les termes mêmes de l’article-, "qu’il y (avait) lieu de permettre aux réfugiés qui le désirent, de rentrer dans leurs foyers le plus tôt possible et de vivre en paix avec leurs voisins, et que des indemnités doivent être payées à titre de compensation pour les biens de ceux qui décident de ne pas rentrer dans leurs foyers et pour tout bien perdu ou endommagé (…)".

Ils attendent toujours. Depuis 1948. Date de la création de l’Etat d’Israël, dont les conséquences indirectes furent terribles pour les populations arabes vivant en Palestine : celle-ci fut purement et simplement rayée de la carte, et une grande partie du Peuple palestinien contraint à l’exil. Plus de 500 villages palestiniens furent en effet détruits. Pourtant la déclaration d’indépendance d’Israël de 1948 disait : "Nous tendons la main de l’amitié, de la paix et du bon voisinage à tous les Etats qui nous entourent et à leurs peuples. Nous les invitons à coopérer avec la nation juive indépendante pour le bien commun de tous. L’Etat d’Israël est prêt à contribuer au progrès de l’ensemble du Moyen Orient."  
Ils attendent donc, au mépris de la résolution 181 de l’Assemblée générale des Nations Unies du 29 novembre 1947 adoptant, à la majorité des deux tiers, le plan de partage de la Palestine qui prévoyait la création d’un Etat juif, d’un Etat arabe et d’une zone "sous régime international particulier".

Ils attendent toujours. "Nous devons empêcher à tout prix leur retour ", déclarait David Ben Gourion, le 16 juin 1948. Une résolution tenue, pour le coup. --joël jégouzo--.

 

 

Résolution 194 de l’Assemblée générale de l’ONU (11 décembre 1948)

texte intégral de la résolution.

Image d’archives, l’exil palestinien et les camps de réfugiés, 1948.

http://www.voltairenet.org/article153320.html

 

ps : L’AFP a rapporté que la Knesset (le Parlement israélien) a adopté une loi controversée qui pénalise les organismes qui commémorent la "Nakba". Le projet de loi --présenté par le parti national-populiste Israël Beiteinou du ministre des Affaires étrangères Avigdor Lieberman-- a été définitivement adopté par 37 députés contre 25, a indiqué l’AFP. La nouvelle loi prévoit des amendes pour les organismes financés par des fonds publics, telles que des municipalités et des institutions éducatives, qui marquent chaque année le "deuil" de la "Nakba" ou qui soutiennent à cette occasion des activités qualifiées de "contraires aux principes de l'Etat" israélien. L’Association pour les droits civiques en Israël (ACRI) a exprimé son mécontentement à travers un communiqué : "Cette nouvelle législation vise avant tout la minorité arabe israélienne, ce qui contredit les valeurs fondamentales de la démocratie et de la liberté. (...)
"En pointant du doigt les citoyens arabes israéliens, en les décrivant comme dangereux et déloyaux vis-à-vis de l'Etat, certains tentent d'imposer leur vision et leur interprétation de l'Histoire", a déploré l'organisation.
Pour rappel, les Arabes israéliens sont au nombre d'1,55 million, soit 20,4% de la population d'Israël. Ils sont les descendants des 160.000 Palestiniens restés sur leurs terres après la création de l'Etat d'Israël en 1948.

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ANATOMIE POLITIQUE DE LA DOMINATION

12 Mai 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

domination.jpg"On préfère un système de domination dont on maîtrise les usages à une liberté imprévisible".

 

Bétracice Hibou, qui a longtemps étudié le cas de la Tunisie, reprend ici à nouveaux frais tout ce qui a été pensé sur la question, depuis Weber en particulier, dont elle se revendique.

Approche totalisante donc, intégrant l’économie comme construction sociale, ce que nos chères élites politiques ont oublié.

La démarche est d’emblée intéressante, qui affronte des situations historiques étrangères les unes aux autres pour tenter de révéler ce qui nous sépare de ces histoires, celle de l’Allemagne nazie par exemple, ou de la Grèce Antique.

Armée de Weber et Foucault, la question qui nous est posée est celle de savoir quels intérêts nous trouvons à obéir à des contraintes qui souvent nous plient, un genou en terre. Réponse : le besoin de vivre une vie "normale". Qu’entendre par là ? Une vie sans histoire ? En un sens oui : vivre sans heurt tant la révolte est difficile, demeurer passif pour préserver son existence. Vivre en creux des règles établies, quelles qu’elles soient, en s’en accommodant, ce qui implique certes la soumission, mais n’exclue en rien l’écart du cynisme, du scepticisme, voire de l’indignation distinguée, sinon conformiste, tous ces ajustements à la marge qui permettent de n’avoir pas trop honte de ce que l’on est. Mais fondamentalement : accepter ce qui est, à savoir, la terrifiante normalité.

D’autres avaient poussé la même analyse dans des situations qui nous paraissent aujourd’hui extrêmes, comme cette étude de Christofer Browning sur le 101ème bataillon de réserve de la gendarmerie allemande, premier lancé dans l’extermination des juifs, qu’ils tuaient en masse avec des moyens artisanaux, armés de leurs seuls fusils. Aucun des membres du bataillon ne ressentait de haine particulière à l’encontre des juifs, ni n’adhérait à l’idéologie nazi. Lors de leur audition, après la guerre, ces hommes ordinaires expliquaient très sincèrement qu’ils avaient accompli leur tâche en tentant d’y apporter le perfectionnement technique qui la rendait supportable et que la force du conformisme aidant -sous le regard des autres il est difficile de se soustraire-, ils s’y étaient "résignés".

Dans d’autres situations, ailleurs, on voit comment cette terrifiante normalité finit par banaliser des comportements intolérables, comme dans le cadre de cette montée de l’islamophobie en France, impulsée par le sommet de l’Etat comme un sentiment tout à fait normal, sinon recommandable.

Et cette normalité, encore une fois, peut très bien s’accommoder de mécontentements, d’inquiétudes, de récriminations. L’adhésion n’est jamais pure à ce qui arrive. Et il n’est même pas besoin que l’Etat vous achète pour rentrer dans le moule, faire le gros dos en attendant que cela passe. Les historiens ont voulu un temps nous faire croire qu’Hitler avait acheté les allemands par l’élévation de leur niveau de vie et que cette contrepartie à elle seule expliquait le silence du peuple allemand. Mais toutes les récentes études montrent qu’il n’en fut rien en réalité, que l’économie artificielle des nazis ne créa que très peu de richesses, vites confisquées par les habituels nantis, sinon par le biais d’une offre d’emploi passablement conjoncturelle, provoquée par une économie militarisée à outrance. En fait, le IIIème Reich fut une variante normale de l’Allemagne du XXème siècle. Une idée avec laquelle nous avons encore du mal à nous accorder, aujourd’hui. Une variante normale, à cette distinction près que le nazisme aura été l’âge d’or d’une normalité autoritaire. Une normalité pour beaucoup fabriquée autour de la mise en place du clientélisme, la raison d’être fondamentale du système politico-économique nazi. Mais on le voit, cette conception de la privatisation de la société n’est pas le propre du régime nazi et ne constitue en rien, par exemple, une anomalie historique : elle est la base même de la construction des démocraties modernes, où le clientélisme illustre à la perfection la capacité du politique à représenter la société par des processus de délégation informelle.

pauvrete2.jpgBien évidemment, pour que les choses tiennent, il faut en produire l’illusion. Tous les staffs de communication des partis au pouvoir savent que le désir, fût-il de paix, est pénétrable aux techniques gouvernementale de la manipulation à travers ces invariants de la domination : la demande d’ordre, de sécurité, de stabilité, de tranquillité. Toutes demandes qui font de la domination une douceur insidieuse.. Ambiguïtés lexicales volontaires, malentendus, sous-entendus, fausses querelles, la domination s’exerce à travers une mise en scène langagière. Et l’on sait bien, dans l’entourage de Sarkozy, comment l’érosion viendra altérer peu à peu les frontières entre le normal et le naturel, en matière de racisme par exemple. A la longue, un consensus se fera jour, qui servira de socle à la production sociale de l’indifférence morale, où l’on voit volontiers se substituer la responsabilité technique à la responsabilité morale (rappelez-vous l’affaire du sang contaminé : responsable, pas coupable).

Parmi ces techniques, la comptabilité nationale, les fameuses statistiques du chômage par exemple, technique exemplaire de production de l’indifférence morale, passant par la mise en chiffres qui est avant tout un processus de mise à distance rendant acceptable l’existence de millions de chômeurs jetés dans l’effroi de la précarité. --joël jégouzo--.

 

Anatomie politique de la domination, Béatrice Hibou, La découverte, avril 2011, 298 pages, 24 euros, ean : 978-2-7071-67668.

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LES BEURS, LA BEURETTE ET LES ARABES…

11 Mai 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

islamophobie.jpgSuperbe analyse de Nacira Guenif dans le numéro d’été de la revue Ravages, qui étudie la généalogie et les déplacements d’usage du terme "beur", vieux de quarante ans déjà, sans que personne ne se soit vraiment interrogé sur la validité de ce qu’il fondait. Un terme promu dans les années Mitterrand, euphémisant la charge ethnique, édulcorant la charge coloniale pour amortir l’origine immigrée de ceux qu’il englobait, des jeunes gens que l’on voulait alors avenants, malléables. Un terme destiné à supplanter dans l’imaginaire national celui de bougnoule, ou de raton, bien que leur usage n’ait pas vraiment cessé dans cette France tout en rose qui offrait à l’arabe de prendre place dans le périmètre national sous un nouveau vocable lénifiant. Une place qu’on lui offrait, certes, mais non sans condition. Beur, c’est-à-dire qu’il lui restait à devenir français -alors qu’il l’était depuis deux générations déjà… Beur, c’est-à-dire qu’il avait à se soumettre, gentiment, à la domestication qu’on lui avait réservée, rien que pour lui, en vue de son assimilation définitive. Une période probatoire en somme, s’ouvrait devant lui, toujours inachevée vers la fin des années 90, et dont on pouvait soupçonner à la longue qu’elle avait essentiellement été conçue pour n’être pas achevée, en ce sens que peu désiraient la voir prendre fin sinon par sa disparition pure et simple, tant le vernis de la double culture que l’on avait un temps encensé (le rap, le slam, le langage des tecis) ne paraissait acceptable que dissout dans la culture française dite de souche, récupérant in extremis ces excroissances désordonnées pour les passer à la moulinette de ses prétendues normes : le tag entrait dans les musées, mais au terme d’un sérieux nettoyage esthétique rejetant loin du musée ses surcharges ethniques.
ravagesL’emploi du mot, analyse encore Nacira Guenif, traduisait aussi un embarras en fin de compte, témoignant de la nécessité de revoir la fable coloniale pour construire un récit post-colonial que l’on sentait partout en gestation, mais que l’on ne s’empressait pas d’accompagner. Car bien que censé incarner les jeunes issus de l’immigration maghrébine, le terme de beur en faisait des êtres sans filiation, sans passé ni avenir –voire sans âge, d’une jeunesse éternellement prescrite, où les enfermer commodément. Être beur, c’était au fond "abolir la part de soi jugée incompatible avec l’entrée en citoyenneté républicaine", à savoir : la part maghrébine.
Que dire ensuite du féminin infantilisant qui émergea avec le succès que l’on sait. "Beurette"… Sinon qu’il sentait à plein nez son relent colonial… Séduisante, fragile, disponible, menacée… Car dans les années 2000, les beurs n’étaient plus ce qu’ils auraient dû être. Ils n’étaient plus gentils, ils n’étaient plus malléables. Ils étaient au contraire devenus menaçants, incontrôlables. L’arabe hexagonal, rétif à toute intégration. Les émeutes de 2005 le manifestèrent spectaculairement, et la beurette vint à point nommé incarner la figure stéréotypée de la femme opprimée. Avec cet avantage immense qu’elle désignait enfin le coupable : le garçon arabe, recyclé désormais dans le thème sécuritaire. La civilisation pouvait voler en toute tranquillité au secours de la charmante beurette, victime désignée du sexisme endémique des banlieues. Le beur était devenu entre-temps le garçon arabe, hétéro violent, machiste, inculte, réactionnaire. Et l’aspiration à l’égalité, à la liberté, des jeunes français issus de l’immigration maghrébine, pouvait rester lettre morte. En mettant au ban des accusés le garçon arabe on en faisait l’économie, disculpant du même coup tous ceux qui aboyaient avec les louves, dénonciateurs de tous bords du sexisme des banlieues, qui s’étaient assurés au passage que tout le monde avait bien oublié que la jeune fille arabe était elle aussi victime de discriminations raciales… Du coup, si l’emploi du mot Beur avait permis de différer l’accès des jeunes issus de l’immigration maghrébine aux droits nationaux, en construisant avec le garçon arabe la figure de l’ennemi intérieur, on pouvait exclure cette fois carrément l’arabe hexagonal du champ des droits nationaux…
Par ailleurs, si l'on évoque volontiers au singulier la figure de la beurette, c'est sous un nombre pluriel que les beurs sont convoqués. Ce point de grammaire qui n'est pas étudié dans l'article en question n'est pas anodin, j'y reviendrai dans une prochaine chronique.
Enfin, ce que n'évalue pas la réflexion de  Nacira Guenif, c'est que l'espace à l'intérieur duquel se sont définis les termes de beur et beurette était laïc, une laïcité qui prétendait organiser leur soumission à des principes pour le moins suspects. Or, aujourd'hui, le chemin parcouru par les "beurs" eux-mêmes a conduit cette même République laïque à recycler leur assignation exclusivement à l'intérieur d'une perception religieuse. L'espace à l'intérieur duquel est stigmatisé l'arabe est religieux. Il y a là beaucoup à réfléchir, qui fera également l'objet d'une prochaine chronique--joël jégouzo--.
 
Ravages, Sale race, été 2011, éditions JB2 & Cie, 160 pages, 13,50 euros, ean : 978-2-755607079.
 
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ORWELL, ENTRE LITTERATURE ET POLITIQUE

9 Mai 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

orwell.jpgLa revue Agone publie pour son numéro de printemps un dossier tout entier consacré à Orwell –en fait la publication des minutes d’un colloque qui s’est tenu à Lille les 19 et 20 mars 2010 : "G. Orwell, une conscience politique du XXème siècle").

Et certes, il suffit de jeter un rapide coup d’œil sur sa production pour réaliser combien il fut le prototype d’un parcours moins exemplaire que familier des engagements puis des renoncements que le court XXème siècle imposa. Socialiste mais anticommuniste, refusant de croire en un Peuple messianique, anticapitaliste mais sobrement libéral s’autorisant volontiers des accents libertaires, si l’on peut certes apprécier ses prises de position, en faveur de la Palestine notamment, son anti-sionisme le mettant en porte à faux avec la plupart des intellectuels de gauche de son époque, restent de multiples confusions idéologiques qui l’auront empêcher d’y voir plus clair, autant sur la question coloniale par exemple, où la problématique de l’Empire devait rester centrale chez lui (malgré ses dénonciations répétées à la suite de ses voyages en Birmanie), tout comme sur la question de l’Europe, où, cherchant une issue instruisant le fumeux concept d’"Etats-Unis d’Europe", Orwell crut bon de frayer avec la revue Preuves, dont aujourd’hui encore les français sont bien les seuls dans le monde à ne pas savoir qu’elle était financée par la CIA et qu’elle était l’instrument culturel mis au point par les Etats-Unis pour aider à la conversion libérale des élites intellectuelles françaises, à commencer par celles dites de Gauche… Bref, le socialisme démocratique auquel rêvait Orwell, cette fameuse Gauche hétérodoxe redécouverte en France dans les années 70, anti-totalitaire, anticapitaliste (mollement) et anticommuniste, n’aura guère préparé les esprits au renouvellement d’une alternative politique… Au fond, Orwell était avant tout un écrivain, non un théoricien, plus engagé dans la réflexion littéraire que politique. Socialiste sceptique, libéral anarchisant (sic), même si la référence au Peuple resta omniprésente dans son œuvre (ouverte comme espace conflictuel), cette conscience politique flottante qui était la sienne, plus propice à fonder une issue littéraire que politique aux problèmes sociaux, n’est sans doute pas une solution que l’on pourrait creuser aujourd’hui. Et plutôt que de l’enfermer au fond dans un après-coup sans horizon, sans doute vaudrait-il mieux l’envisager dans sa dimension historique, celle d’un passé dont nous peinons à nous relever et dont il faudrait comprendre la raison de cette impuissance à le dépasser. --joël jégouzo--.

  Orwell entre littérature et politique, Agone, n°45, avril 2011, 212 pages, 20 euros, ean : 978-2-7489-0131-3.

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