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La Dimension du sens que nous sommes

politique

L’ANGLETERRE A L’HEURE DE L’ABJECTION SOCIALE... (4/4)

12 Décembre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

pauvres-anglais.jpgDans cet effroi de pauvreté qui se dessine de nouveau aujourd’hui, ce n’est plus même la question de libertés qui est en jeu, mais celle du statut des êtres dont la vie bascule soudain dans un univers au sein duquel, la survie elle-même est rendue vile. Les opprimés n’ont jamais souffert du manque de seigneurs ou de maîtres, ainsi que l’énonce admirablement Joseph Arch, qui fut en son temps un fier militant des Droits de l’Homme et du salarié. Mais ne pensons pas que les siècles passent pour rien et que l’Histoire soit un éternel recommencement. Rien n’est plus éloigné de Joseph Arch que ce fatalisme injurieux. La condition des noirs d’Amérique a connu un réel progrès dans les années 60/70, sous l’impulsion de luttes difficiles, avant de connaître une régression sans précédent, ces vingt dernières années : c’est que les forces de domination ne lâchent rien, jamais, demeurent toujours sur le qui-vive, sur la brèche, à chercher la faille par où s’engouffrer de nouveau et de nouveau nous engager vers le pire de la condition humaine. Il y a dans le monde une vraie contre-révolution en marche, et ce, depuis plus de vingt ans. Le libéralisme économique est même parvenu à séduire une intelligentsia naguère sensible aux questions de justice et d’équité, c’est dire si les sirènes sont puissantes. C’est de cela, sans doute, que nous mourrons aussi, de ce leurre et de l’abandon des causes de justice par des intellectuels et des politiques occupés à gérer désormais leur seul patrimoine. Pour autant, il n’y a aucune fatalité là derrière -que des renoncements, des trahisons et des raisons insuffisantes. Il est possible, aussi invraisemblable que cela puisse paraître aujourd’hui, de tenir un autre discours sur le monde, mieux, de l’engager sur d’autres voies plus conformes à l’idée que nous nous faisons de notre humanité. L’exercice n’est pas moral, il est politique. Plongé dans la misère absolue qui était celle des ouvriers de l’époque de Joseph Arch, sans nul doute, personne ne pouvait alors imaginer une issue favorable aux luttes désespérées qui furent entreprises. Joseph Arch et d’autres militants avaient d’abord imaginé de mettre en place des caisses de solidarité pour venir en aide aux chômeurs et aux familles privées de tout revenu. Ils n’imaginaient pas qu’un jour les Etats s’en chargeraient. Pourtant ce monde des Caisses d’assurance Maladie et autres secours aux chômeurs advint. Le nôtre, jusqu’à hier. Nous saurons donc bien, allez, imaginer qu’il est possible de résister ! --joël jégouzo--.

 

La vie de Joseph Arch, pp.10-35, édition de 1898. Traduction par mes soins.

"L'enseignement, dans la plupart des écoles de village, était à cette époque mauvais au delà de toute croyance. "Beaucoup de connaissances de la bonne sorte est une chose dangereuse pour les pauvres", telle était la devise qui ornait le frontispice de la porte de ma propre école. Le seul livre que l’on nous faisait étudier était celui des devoirs du jeune travailleur, le meilleur qui fût pensait-on, et le plus sûr pour ceux qui veillaient sur nous... Ces notables ne voulaient pas que nous ayons accès à l’éducation ; ils ne voulaient pas que nous parvenions à penser par nous-même : ils voulaient seulement nous voir travailler. Être un travailleur voulait dire à leurs yeux qu’il fallait seulement être fort de sa main, et ils accordaient leur précieuse attention à nous voir nous instruire dans cette obéissance. Evidemment, le travailleur pouvait apprendre des rudiments de catéchisme et toutes instructions appropriées à sa nature. Il devait rester en particulier continent lorsque venait la fin de ses jours ouvrables.

Quand les travailleurs agricoles ont essayé de mettre en place des fonds de cotisation pour les malades, les Parson, les fermiers et les membres importants de la paroisse ont fait de leur mieux pour casser l’initiative, pour la détruire à coups de leurs talons despotiques. Les Parson ont refusé l’autorisation de prêcher un sermon pour aider à la collecte de ces fonds. Qu'un travailleur, privé de son emploi pour cause de maladie, puisse être soutenu pendant un certain temps grâce à ces fonds de solidarité, voici qui était comme une entorse et paraissait un encouragement à la débauche, dans l’esprit des Parson ! Autant leur fournir l’absinthe tout de suite, devaient-ils penser ! Mais plus sûrement, que l’épouse dudit travailleur risquait fort de ne plus mettre les pieds à la cure, pour prier humblement qu’on l’aide, si elle trouvait ailleurs du secours. Et qu’ainsi, elle et ses enfants risquaient d’échapper au joug de l’assistance de l’Eglise, si la charité de la cure ne devenait plus une nécessité. Non ! Ce club des malades devenait ainsi comme la mince extrémité d’une mauvaise cale, qui devait être retirée et brisée sans tarder.

Nous, travailleurs, n'avons jamais souffert du manque de seigneurs ou de maîtres. Il y avait Parson et son épouse, à la cure. Il y avait le châtelain et sa main de fer qui nous broyait tous. Pas de gant de velours sur cette main, pas même pour se saisir d’un homme trouvé au plus mal. Le châtelain jeta la vilenie sur mon père, parce que ce dernier avait refusé de signer l’infect contrat de mendicité dit "pour un petit pain bon marché", et si cela avait été ma mère, cette même main l’aurait sans doute écrasée jusqu’à faire sortir la vie d’elle. À la vue du châtelain, le peuple tremblait. Il était comme assis à la Droite du Père, au-dessus des fermiers, qui à leur tour terrorisaient les travailleurs, dont le sort n’était pas meilleur que celui d’un crapaud sous la herse. La plupart des fermiers étaient devenus les oppresseurs des pauvres. Ils posèrent sur leur salaire une grille de fer, serrant la vis au plus qu’ils le pouvaient, jusqu’au dessous du seuil de vie, pour rendre leur survie elle-même vile, dans cet effroi de pauvreté."

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L’ANGLETERRE A L’HEURE DE L’ABJECTION SOCIALE... (3/4)

12 Décembre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

workingclass.jpgLa domination sociale tente toujours de s’exprimer comme une domination morale naturelle. Là n’est pas la moindre de ses abjections, que d’introduire le discours de la disqualification symbolique dans la bouche même de ses victimes. Mais le pire, c’est sans doute cette capacité de renouvellement des instruments et des lieux de cette morale podagre, épousant toujours les transformations culturelles des sociétés qu’elle parasite. Ces transferts d’un lieu de stigmatisation l’autre sont redoutables, en ce qu’il contamine toujours les espaces en apparence les plus indemnes de toute suspicion : hier l’Eglise et la foi religieuse traçant elle-même sur les fronts des victimes le signe de leur martyre, aujourd’hui l’économie comme réel et discours du vrai, lieu indépassable de production de l’humain. En outre, elle sait recruter sans difficulté les hommes stipendiés, toujours prompts à trahir et vendre leur cause au service de la domination la plus honteuse, sans même jamais devoir se compromettre de trop, tant ce discours s’est répandu, passant pour l’évidence aux yeux de presque tous.joël jégouzo--.

 

 

"Je me rappelle ces moments où l’épouse Parson allait comme à son habitude s’installer confortablement dans son siège d’église en contraignant les femmes pauvres à le contourner par les travées suivantes pour accéder à leurs bancs, et comment elle exigeait qu’on lui fisse la révérence avant de s’asseoir. Voici qu’on les éduquait dans l’obligation de vénérer une fausse autorité placée au-dessus d’elles, à laquelle elles devaient prétendument leur hommage, dans le but de les inviter à comprendre qu’elles devaient "honorer les puissances, quelles qu’elles soient", et comme représentées par l'épouse du révérend, Mme Parson. Certes, nombre de ces femmes humiliées jour après jour, par une sorte de perversion de leur goût, acceptaient cette flétrissure. Mais la plupart n’y consentaient que sous l’effet de la peur. Il leur fallait penser à leurs familles, penser à trouver de la nourriture pour leurs enfants, des vêtements ; et comment du reste, quand tant et tant ne parvenaient à gagner aucun salaire, quand tant d’autres ne gagnaient que juste de quoi survivre en restant affamés, quand très souvent les travailleurs réguliers eux-mêmes devaient rester au chômage pendant des semaines, comment des mères et des épouses auraient-elles bien pu apprendre autre chose que d’accepter avec reconnaissance ce qu’on leur donnait au compte-goutte aux portes de l’entreprise Parson ou ailleurs, et comment n’auraient-elles pas consenties à tirer leur révérence sans rien en laisser paraître sur leur visage ? Leurs figures demeuraient lisses en toute circonstance, tout comme leur langue, ainsi que leurs bienfaiteurs l’attendaient d’elles.

Et quant à moi, ma petite caboche fière et vive s’est mise à brûler le jour de ma Première Communion. Je voyais marcher en tête de l’office le châtelain, suivi des propriétaires fonciers, puis des marchands, des commerçants, des voituriers et du forgeron et puis, tout en queue de cette procession, vinrent à la toute dernière place les pauvres travailleurs agricoles en chemise longue. Ils marchaient comme une masse, personne ne leur prêtant la moindre attention, pour venir, seuls, s’agenouiller dans l’église tandis que tous les autres restaient debout, comme s’ils n’étaient que des malpropres — et à cela, ma vue s’est brouillée et une poigne de fer a gravé aussitôt dans mon âme fragile cette vision qui y est restée depuis, inscrite à tout jamais en moi. Je me suis dit à moi-même que si c’était cela, l’ordre du monde, jamais je n’y consentirai ! Jamais pour moi ! J'ai alors couru à la maison et j’ai raconté à ma mère ce que je venais de voir, et j'ai voulu savoir pourquoi mon père n'était pas aussi bon aux yeux de Dieu que le châtelain, et pourquoi les pauvres devaient être les derniers à entrer dans le Tableau du Seigneur. Ma mère me fit gloire d’une telle vision... Il n'y avait aucune autre chapelle dans notre village, mais quand j’eus quatorze ans, quelques dissidents ont commencé à venir de Wellesbourne. Ils tenaient réunions dans une ruelle sombre. Quand les Parson eurent vent de cela, ils sont allés avec leurs fermiers au devant de ces chrétiens si peu orthodoxes. Et ils nous menacèrent : si nous les aidions, nous pouvions dire au revoir à toutes leurs charités. Fini la distribution gratuite de soupe, fini les quelques boulets de charbon qu’ils donnaient parfois. Et ce n'étaient certes pas des menaces en l’air ! Et si ça, ce n’était pas de la persécution religieuse, j’aimerais qu’on me dise ce que c’était ! Ils savaient qu’ils nous tenaient à la gorge et qu’ils pouvaient serrer la vis autant qu’ils le voulaient. (à suivre…)

La vie de Joseph Arch, pp.10-35, édition de 1898. Traduction par mes soins.

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L’ANGLETERRE A L’HEURE DE L’ABJECTION SOCIALE... (2/4)

11 Décembre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

caricaturelawspoors.jpgL’abjection. Il n’y a pas d’autres mots possibles. Quand la finalité de l’aventure humaine n’est pas l’homme, mais le profit. Les Anglais en firent les frais à de multiples reprises. Il fut un temps où l’on interdit même aux pauvres de se reproduire. Ce temps n’est pas si éloigné, culturellement parlant : il relève des conditions qui ont donné naissance au libéralisme économique. Il suffit de relire le témoignage qui suit, vieux de plus d’un siècle, pour comprendre que nous ne sommes pas sortis de cette culture barbare de la domination qui aujourd’hui, menace de faire retour à la cruauté de ses origines.joël jégouzo--.

 

 

"Si un homme pauvre osait épouser une femme et lui faire des enfants, il n’avait aucun droit à prétendre leur apporter la subsistance nécessaire et ne pouvait prétendre les nourrir, voire garder en vie sa famille. De même pensaient-ils que lorsque l’un des enfants, ou l’un quelconque des travailleurs de la famille perdait son emploi, il perdait tout droit à la vie. Le travail, qui était l’obligation suprême, ne pouvait qu’être frappé du sceau de l’obéissance suprême. Il fallait travailler et tenir sa langue, année après année, sur son lieu de travail comme hors de son lieu de travail, de jour comme de nuit, et vivre dans la crainte de le perdre, car ce travail ne devait rien au travailleur. Ce dernier n’existait que pour lui et devait s’y plier, sans exigence d’amélioration de sa condition, ni aucune plainte pour le salaire de misère qu’il recevait. Pressuré comme il l’était, le travailleur ne valait pas mieux qu’un repenti sortant de prison, et l’endroit le plus approprié pour l’accueillir restait le cimetière, où il pouvait trouver enfin la paix sous quelques pieds de terre, à ne plus devoir chercher ni salaire ni manger. Une mort rapide et un enterrement bon marché, telle était la devise que les tortionnaires envisageaient pour nous après le travail.

Un nombre toujours plus important de pauvres allaient le dimanche à la cure chercher son potage, et ils étaient toujours plus nombreux à ne pouvoir y accéder. Un jour, je me tenais sur le pas de notre porte avec ma mère, et je lisais la tristesse sur son visage alors qu’elle observait le défilé d’enfants passant devant nous, chacun sa gamelle de fer blanc à la main, leurs orteils sortant de leurs chaussures râpées. "Oh mon fils !, me dit-elle alors, que jamais cela ne t’arrive ! Je préfère blanchir nuit et jour et user mes mains jusqu’à l’os, plutôt que de te voir contraint de le faire !". Ma mère fut en effet aussi bonne que ses mots et jamais je n’eus à prendre la queue dans ce défilé vers la cure... De toute façon, ma mère n’était pas en grâce et n’avait pas les faveurs de la cure. On ne l’y jugeait ni assez modeste ni assez révérencieuse et je dois confesser qu’au fil des ans, elle ne s’est guère améliorée de ce point de vue. Elle était plutôt comme le vilain petit canard, l’épouse qui refusait d’être un modèle d’humilité et de reconnaissance à l’égard des Charbonnages et de leur pitié. (à suivre…)

 

La vie de Joseph Arch, pp.10-35, édition de 1898. Traduction par mes soins.

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L’ANGLETERRE A L’HEURE DE L’ABJECTION SOCIALE... (1/4)

11 Décembre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

cartoon1small.jpgComment la Révolution industrielle s’est-elle débarrassée de ses exclus, en Angleterre ? Au fond, un rappel pour les anglais qui, aujourd’hui, vont de nouveau affronter une rigueur inédite, violente, d’une brutalité que l’on ne sait même pas encore imaginer. Un exemple aussi bien pour nous qui, demain, subiront le même sort si nous n’y prenons garde…

Alors pour l’imaginer justement, un peu du moins, voici un texte du XIXème siècle, évoquant la vie d’un village dans les années 1830, au travers de quelques extraits du récit d’un certain Joseph Arch. De loin, vous préfèreriez du Dickens. Je sais. Mais justement : les témoignages, les écrits sont nombreux sur cette époque, tombés dans les oubliettes d’une mémoire décidément prompte à classer pour pertes et profits ses propres soubassements ! Je vous propose donc un texte "non-littéraire". Dickens, aujourd’hui, ne renvoie plus assez à la matière qu’il tenta pourtant de sculpter avec émotion et talent : l’humanité souffrante. 

L’extrait qui suit évoque donc le quotidien d’un village tout au long de la campagne dite Anti-Corn Law –la Loi contre la vente du Maïs-, interdisant, de 1838 à 1846 la commercialisation du maïs aux populations affamées, afin de ne pas faire chuter son cours, dans le but explicite de permettre aux propriétaires d’accumuler suffisamment de capital pour résister à la concurrence étrangère et au pays de s’enrichir. Voyez, nous sommes en plein cœur de notre sujet : protéger le capital, notre seul destin. Protéger la productivité de l’économie nationale, mais sacrifier les populations. Un mécanisme enfantin, une stratégie de cour de récréation dont les ouvriers de l’époque n’eurent aucun mal à comprendre les motivations profondes, toujours les mêmes en somme, à l’œuvre quand il s’agit de faire plonger l’histoire dans l’obscurantisme le plus noir. 

Ce récit prend place après les grandes émeutes de 1830 qui secouèrent la Grande-Bretagne. Emeutes de la faim, de la détresse, de la révolte désordonnée et stérile. Emeutes des travailleurs pauvres, souvent étrangers (irlandais, écossais), jetés du jour au lendemain dans la plus extrême misère. --joël Jégouzo--.

 

cobenmais.jpg"Mon père ayant refusé de signer le document donnant droit à un petit pain bon marché, il ne pouvait prétendre à aucun travail avant dix-huit semaines de pénitence. Il fit cependant tout ce qu’il était possible pour en trouver, mais tous ses efforts restèrent vains. Il était désormais un paria, et nous serions morts de faims si ma mère ne nous avait sauvés en acceptant de lourds travaux de blanchisserie. L’hiver était terrible... Il y avait en réalité assez de maïs pour tout le monde dans le village, et ce n’était pas le moindre des aspects les plus cruels de cette loi, dont on nous assurait pourtant qu’elle était bonne pour tous, que de découvrir que ceux qui en possédaient refusaient de le vendre alors qu’il nous était tellement et douloureusement nécessaire. Ils le conservaient à l’abri, enfermé sous clef, et devant les silos, des gens pleuraient pour obtenir un peu de grains, tant ils étaient réduits à la dernière extrémité, tandis que les négociants aux cœurs endurcis restaient sourds aux cris des affamés, leurs semblables. Et tout cela parce qu’ils pouvaient ainsi espérer vendre plus cher leur maïs ; tout cela parce que la famine, en s’installant, faisait chaque jour monter davantage le prix du grain, le seul souci des propriétaires de la région. "Faire de l'argent à n'importe quel prix" était leur devise. Ils appartenaient à la classe des hommes qui essaient toujours de tourner à leur propre bénéfice les misères, les malheurs, et l'abandon de leurs plus miséreux voisins. Ils s’étaient énormément développés à leurs dépens, et ils régnaient à présent et fréquentaient la Cour et tenaient les Lois dans leurs mains, eux, les riches propriétaires fonciers et les commerçants de gros, qui au lieu d’aider le peuple à sortir de sa misère, ne cherchaient qu’à s’assurer un niveau de confort plus élevé, ne cherchaient qu’à améliorer encore, si c’était possible, leur propre condition, la meilleure qui soit et la pire, car elle nous maintenait dans un état de pauvreté et de servage, de dépendance et de détresse absolus. Ceux qui possédaient la terre, crurent que tout leur était permis du fait que cette terre leur appartenait, qu’elle appartenait aux riches exclusivement, et que le reste de la population, les pauvres, n’en pouvait jouir d’aucune façon, ni en espérer quoi que ce fût, ni moins encore en proférer aucune réclamation de quelque nature que ce fût. (à suivre…)

La vie de Joseph Arch, pp.10-35, édition de 1898. Traduction par mes soins.

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RROMS : LA CHASSE CONTINUE.

10 Décembre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

le-tigre pourquoiLa chasse aux Rroms continue, en effet. Mais la plus ignoble des répressions n’est peut-être pas la plus visible, comme celle des expulsions, commodes à traiter pour les médias, à cause de l’action, du déploiement de forces, de l’agitation sur le terrain qui autorise de faire de belles images. La plus atroce est peut-être au fond ce qui suit et dont on ne veut rien savoir.

A Dijon par exemple, seule ville en France ou des Roms se sont retrouvés en prison pour avoir touché en toute légalité des aides de la CAF et de la CPAM, ou pour avoir accueilli des Roms quelques jours chez eux. Après des mois de prisons –vous lisez bien : des mois-, les non-lieux ont fini par arriver, sans même qu’un procès soit requis… Aucun des différents chefs d’inculpation ne tenait. Aucun média n’a relayé l’affaire.

A Montpellier, en août 2010, un camp de Rroms fut démantelé. La préfecture ne se soucia en rien du relogement des personnes déplacées, à l’exception des 3 jours réglementaires. Les enfants, en particulier, ne firent l’objet d’aucune mesure. Parmi eux, nombre de bébés, dont l’un présentait une pathologie nécessitant une surveillance médicale continue.

 

La page médiatique est tournée. On ne parle plus des Rroms. Ils n’occupent plus notre espace médiatique, donc ils n’existent plus. Pourtant la répression continue. La chasse reste ouverte. Grâce au silence des médias, on peut arrêter désormais en toute quiétude, arracher les enfants à leurs parents, séparer les pères de leurs familles, expulser, humilier. La machine est bien rôdée : il suffisait dans un premier temps de faire grand bruit autour d’eux, de laisser souffler l’inévitable vent de la consternation, de laisser s’agiter quelques journalistes en mal de copie, de faire le gros dos et d’attendre que le soufflet retombe. Les médias dictent leurs lois aux calendriers de la contestation, dirait-on. Il suffisait donc d’attendre qu’ils tournent la page, et l’on pourrait reprendre ses basses besognes sans plus d’entraves. L’Italie continue de les ficher, la France fait semblant de ne plus le faire. Et on ne sait toujours pas comment les nommer. Question de sémantique ? Pratique : derrière la confusion sémantique on peut laisser se profiler une réalité sociale fantasmatique. Là commence le racisme, sur le seuil de cette confusion sémantique. Rroms, gitans, roumains, gens du voyage… On ne sait pas trop. Alors que 4% des Rroms seulement sont nomades en Europe… C’est où chez eux ? Ah bon, ils sont français ? Ils sont européens ? Ils ne ressemblent pas… Un peuple tout entier subsumé sous la rumeur.

La revue Le Tigre a consacré en décembre 2008 un volumineux numéro consacré à la question Rrom. Très documenté, très instructif sur ce qu’il révèle de l’attitude des pouvoirs publics et de l’enracinement du racisme anti-rroms au cœur même de l’Administration française. De la construction du mythe positif dans l’équation gitan = liberté = musique = rebelle, de Cervantès à Hugo, en passant par Mérimée, la revue dévoile le prix qu’il en coûta aux Rroms même, d’avoit été enfermés dans cette image commode, taillée pour satisfaire nos besoins, et non pour comprendre leur vraie identité. Au-delà de ces manipulations identitaires, la revue nous éclaire encore sur les contorsions juridiques qui permirent aux politiques d’édicter des circulaires contournant allègrement les principes mêmes de la légalité républicaine. Ain si de l’appellation "gens du voyage", qui fut une appellation contrôlée made in France, mise en circulation par deux décrets de 1972, pour tracer le périmètre de tous ceux qu’il fallait écarter des villes… La législation française, y découvre-t-on, depuis 1972, n’a ainsi jamais cessé d’ancrer les Rroms dans un statut de paria. A lire et relire, pour mieux comprendre, peut-être, ce qu’il y a de crapuleux dans la dérive républicaine que nous connaissons, et quelles en sont les origines.--joël jégouzo--.

 

Le Tigre, nov.-déc. 2008, Dossier Rroms, 8 euros, ean : 978-2-357-19-004-7

http://www.le-tigre.net/

http://rebellyon.info/Revelations-sur-la-repression-des.html

http://lille.indymedia.org/article23526.html

http://www.romeurope.org/

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«INDIGNEZ-VOUS !» STEPHANE HESSEL

9 Décembre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

Indignez_vous-Hessel.jpgIndignez-vous du seul gouvernement français qui, depuis les années 40, ait osé publier une circulaire préfectorale ciblant ouvertement une population ethnique, et ne l’a retiré que parce qu’un commissaire européen menaçait de déposer plainte contre lui.

Indignez-vous du racisme anti-arabe qui, aujourd’hui en France, peut s’exprimer en toute impunité.

Indignez-vous.

Indignez-vous d’une justice qui, dans l’affaire Karachi, ne peut faire son travail.

Indignez-vous du sort réservé aux plus fragiles : immigrés, sans-papiers, sdf (a-t-on seulement jamais réalisé qu’un tiers d’entre eux étaient des travailleurs salariés ?), précaires (le chômage baisserait-il, que personne n’évoquerait la montée de la précarité en France).

Indignez-vous d’un Etat incapable de fournir du travail à ses jeunes.

Indignez-vous d’un Etat au sein duquel la comptabilité du chômage, alignée sur celle de l’Europe, par un tour de passe-passe cynique, gomme de ses registres des millions d’hommes et de femmes sans emploi.

Indignez-vous de l’arrogance des riches qui, en quelques années et surtout depuis leur fameuse crise financière, n’ont jamais accumulé autant de profits de leur vie, bien davantage que la génération de leurs parents, quand l’immense majorité de la population française a plongé dans les affres d’un avenir tel, que génération après génération, sa paupérisation s’amplifie.

Indignez-vous d’une école qui est devenue une école privée de la République et ne sert que l’ascension sociale des enfants de riches, au mépris de sa mission républicaine.

Indignez-vous de l’aveu des députés constatant, dans un rapport tout ce qu’il y a de plus officiel, que nos banlieues sont devenues non seulement des ghettos, mais qu’elles le resteront, et qu’au sein de ces ghettos, la situation des jeunes français issus de l’immigration est sans espoir.

Indignez-vous d’un système économique que l’on ne maintient pas sous perfusion financière, contrairement à ce qui peut être dit ici et là, mais que l’on entretient savamment parce qu’il n’aura jamais été aussi favorable à l’enrichissement des nantis.

Indignez-vous des discours fatalistes qui, au nom de ces dettes contractées par les Etats pour servir la finance internationale, recommandent que les populations soit saignées à blanc et sacrifient non seulement leur avenir, mais celui de leurs enfants.

Indignez-vous de ne pouvoir rien offrir de mieux à vos enfants que l’angoisse des années à venir et notre capitulation devant l’horreur qui leur est promise.

Indignez-vous de ne pas oser vous-mêmes ces mots d’horreur économique, de trahison politique, quand tout montre que le libéralisme économique n’aura été qu’une vaste conspiration contre l’humanité elle-même.

Indignez-vous, les raisons sont nombreuses, innombrables et leur nombre seul suffit à révéler l’iniquité, l’injustice, la faillite de la société que l’on voudrait nous voir cautionner, l’imposture d’un Etat qui refuse de dire son nom, d’une économie qui refuse de révéler ses fins, d’une démocratie dévoyée qui a épuisé ses fonctions historiques.

Multipliez les raisons d’être indigné, il sera temps, demain, d’en faire la somme.

Indignez-vous encore du retour de la faim dans le monde, à des niveaux jamais atteints.

Indignez-vous du silence qui accueille, toutes les 5 secondes, la mort d’un enfant privé de nourriture.

Indignez-vous de l’indifférence dans laquelle est accueillie la propagation ahurissante du Sida en Afrique.

Indignez-vous du sort réservé aux Palestiniens, Obama venant de refuser, hier, que l’on mette sur la table des négociations le gel des colonies et comme approuvant déjà par défaut le règlement inique qui semble vouloir se profiler, de créations de ghettos palestiniens avec lesquels Israël pourra vivre en paix, et les palestiniens mourir derrière de hauts murs d’où les cris de leur fin ne nous parviendront plus.

La question Palestinienne, voilà du reste ce qui a motivé le coup de gueule de Stéphane Hessel, 93 ans, ancien Résistant, ancien membre du Conseil National de la Résistance, ancien membre de la Commission ayant présidé à la rédaction de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen, juif critique d’un gouvernement israélien qui n’a pas ménagé ses appuis pour faire taire, à l’extérieur de l’Etat Hébreu, toute opposition à sa politique palestinienne. Stéphane Hessel, poursuivi en justice pour ces strictes raisons, par une invraisemblance ahurissante de l’Histoire !

Un texte court, percutant, plein d’espérance. Un vrai succès de librairie, porté par le seul bouche oreille –et ce seul fait suffit à nous rendre l’espoir : un vent nouveau souffle dans le pays, depuis peu, depuis le mouvement contre le projet de Loi sur les retraites en fait. Et même si une Loi inique a été votée depuis, pas même cette apparente défaite provisoire n’est venue à bout de l’exaspération massive soudain révélée au pays tout entier. L’exaspération et, mieux : l’espoir, oui, l’espoir, que les battements d’ailes immenses de l’Histoire n’ont pas été définitivement anéantis.

Stefan Hessel, debout, toujours, dans cette dernière étape de sa vie, insurgé, pacifiquement : la plus redoutable des insurrections au fond, comme il nous l’explique, parce qu’elle inscrit non pas l’exaspération comme seul horizon, mais une espérance fondée sur une démarche éthique, celle de la Justice.

Que toutes les indignations se fassent jour d’abord, il sera temps, ensuite, d’inventer les usages de leur force. Ne hiérarchisons pas ces indignations, laissons-les, toutes, s’exprimer. Elles portent le même socle. Témoignent des mêmes valeurs de vie. Multiplions les raisons d’être indigné, il sera temps, demain, d’en faire la somme. --joël jégouzo--.

 

Indignez-vous, Stéphane Hessel, Indigène éditions, coll. Ceux qui marchent contre le vent, octobre 2010, 30 pages, 3 euros, ean : 978-2-911939-76-1.

Courriel : editions.indigene@wanadoo.fr

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DE L’OBAMANIA FRANÇAISE…

8 Décembre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

badge.jpgOn se rappelle ces scènes de liesses feutrées lors de l’élection d’Obama, les bobos touchés par la grâce, arborant de superbes tee-shirts "Yes we can", rêvant que cette victoire était la nôtre, celle des forces de progrès, l’espérance d’un monde enfin plus juste… Mais qu’en fut-il réellement de ce Président des beaux discours, tant sur le plan extérieur qu’intérieur ?

Obama a mis fin à la guerre d’Irak, oui mais un an après les prévisions de Bush, et en laissant derrière lui les stigmates de son emprise, des villes militaires américaines fortifiées, entre autres. Il a mis plus ou moins fin à cette guerre donc, mais pour en démarrer une autre, en Afghanistan, où en une année, il lança plus d’attaques que Bush en huit ans…

Et sur cet autre grand dossier où on l’attendait, la Palestine, il y eut certes le discours du Caire, mais le silence après l’attaque israélienne de Gaza, le silence sur la reprise des implantations, l’isolement des cadres politiques palestiniens et l’enfermement de la population, toujours soumise à un blocus criminel. Si bien que ce que l’on voit se dessiner en Palestine, ainsi que l’écrit Tariq Ali, n’est rien d’autre qu’une politique visant à créer "des entités palestiniennes avec lesquelles Israël pourrait vivre et dans lesquelles les Palestiniens pourront mourir", à savoir un règlement pour le moins monstrueux de la question palestinienne…

Sur le front de l’intérieur à présent, prenons la mesure phare de la politique de santé d’Obama : la couverture universelle de santé. A quoi se résume-t-elle en fin de compte ? 8 millions d’américains supplémentaires seront couverts au lieu des 36 millions envisagés. Couverts, réellement ? En fait, cette couverture santé reposera sur des contrats de droit privé et non public, avec pour conséquence immédiate l’augmentation des cotisations des assurés et le maintien d’une pharmacie prohibitive, Obama ayant assuré les pharmaciens américains qu’il défendrait leur leadership sur ce marché… Autre conséquence : les choix et la qualité des soins proposés seront confiés à la discrétion des assureurs privés, lesquels, déjà, envisagent de ne plus couvrir les maladies les plus lourdes, les plus coûteuses, ou bien celles pour lesquelles les chances de survie du patient sont minces… Sacré progrès que cet eugénisme rampant, surtout lorsque l’on sait, études statistiques à l’appui, que les noirs américains par exemple, meurent des douze maladies pour lesquelles un traitement efficace existe aux Etats-Unis !

yes.jpgMais cette approche par le marché, conduisant l’assurance privée à adopter une logique d’élimination des vies "inutiles", aura été présentée en France comme une victoire de l’équipe Obama, les médias occultant dans le même temps les coupes sombres faites dans les crédits de dépistage (-20% par exemple à destination des oncologues)…Présenter comme un progrès social une évolution eugéniste caractéristique du malthusianisme néolibéral qui aujourd’hui a fait école chez les démocrates, voilà qui est un peu fort de café, non ?

Mais il fallait adhérer à l’angélisme d’Obama. A tout prix. A la rescousse, son argumentation spécieuse selon laquelle les forces conservatrices contraindraient à de ponctuels compromis… L’histoire irait dans le bon sens néanmoins –mais on se demande lequel, quand l’Administration Obama a placé à la tête du Comité des Lois sur les médicaments un représentant de la Pharmaceutical manufacture’s Association…

94% des quartiers les plus pauvres aux States sont afro-américains. 93% de l’argent récolté pour la campagne électorale d’Obama venait des zones blanches riches. Le paradoxe n’a ému personne, il fallait bien gagner. Non plus que de découvrir que le Chicago des grandes entreprises l’avait adopté, puisque la population afro-américaine en avait fait de même et qu’en outre, c’était ça, la combinaison gagnante qui allait lui ouvrir les portes de la Maison Blanche. Fin tacticien, Obama promettait de jouer de ces paradoxes pour imposer sa politique sociale, une révolution des mentalités… Mais peut-on encore sérieusement dissimuler qu’Obama n’est qu’une marchandise politique, ainsi que l’écrit Tariq Ali, de qualité certes, mais du capitalisme américain ? Qui a financé Obama ? Exxon, Microsoft, Google, General Electric, mais surtout : Goldman and Sachs, Lehman Brothers, Morgan Chase, des banques, qu’il fallut ensuite renflouer…Des banques qui s’accordaient volontiers de son image de sincérité, de sa rhétorique communautaire, de ses grands plaidoyers humanitaires –ça ne mangeait pas de pain et ça pouvait rapporter gros, la preuve. Car quand il a été question d’agir vraiment, on vit Obama rompre avec le Pasteur Wrigth, devenu infréquentable à force de tonner contre le sort fait aux noirs…Tient-il encore, dans ces conditions, le portrait d’Obama en homme bon dans un monde mauvais ? Veut-on toujours se raccrocher à l’euphorie de la rupture, quand Obama ne parvient plus à dissimuler son conservatisme viscéral ? Que les bobos français aient voulu voir en lui le chef de file d’une nouvelle génération d’hommes politiques, voilà le plus effrayant, qui nous prépare un avenir glaçant à l’ombre de quelque DSK fourbissant la même rhétorique compatissante pour mieux nous endormir et soumettre un système démocratique à bout de force, à l’épreuve de la logique de domination des puissants. Puissants qu’il sert, aujourd’hui au FMI, demain dans le pré carré national. Il n’y a rien à gagner à une pareille élection, sinon à se rappeler que la fonction la plus importante, dans une démocratie, est la fonction d’opposition. Une fonction qu’il nous faut réinventer et prendre à bras le corps. En commençant par rompre avec l’angélisme d’un Obama, ou, au creux même de notre histoire et de notre pensée politique, l’angélisme d’un Tocqueville prédisant la montée en puissance presque mécanique de l’égalité sous la pression de la logique démocratique : ce n’est pas la démocratie qui a permis que davantage d’égalité ne survienne dans notre prétendu Vivre ensemble, ce sont les luttes sociales, seules, qui l’ont permis. –joël jégouzo--.

 

Obama s’en va-t-en guerre, Tariq Ali, La Fabrique éditions, octobre 2010, 178 pages, 15 euros, ean : 978-2-358-720144.

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OBAMA S’EN VA-T-EN GUERRE…

6 Décembre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

obama.jpgLe président des beaux discours vient de se faire botter les fesses –Obama comprendrait l’allusion, lui qui, dans sa première jeunesse politicarde, désertait volontiers le front de l’invective pour celui du pugilat. La droite, nous dit-on, a failli venir à bout du beau, du talentueux, de l’éloquent, du cultivé, bref, du meilleur président que l’on pouvait souhaiter pour les Etats-Unis d’Amérique, un allié social, presque un homme de justice… Vraiment ? Obama aurait (presque) mis fin à la guerre en Irak… Mais c’est oublier que Bush voulait faire partir les troupes américaines dès juin 2009. Obama n’aura donc pris qu’une année de retard sur ce calendrier. Obama ferme Guantanamo. Mais c’est oublier que dans le même temps il laisse ouvrir des camps de tortures en Afghanistan, dont celui de Bagram, à côté duquel Guantanamo passe pour un centre de vacances… C’est oublier encore qu’en Irak, Obama laisse derrière lui des villes militaires américaines fortifiées, comme celle de Balad, avec son aéroport international et treize autres bases de ce type. C’est oublier toujours que le même Obama n’a de cesse d’élargir, au-delà de l’Afghanistan, la guerre au Pakistan, pour déblayer enfin sa propre zone de conflit communément appelée l’AFPAK

Marchandise politique du capitalisme américain, Obama n’aura ainsi pas mis longtemps à révéler sa vraie nature et conforter le malthusianisme néo-libéral ambiant. Certes, il ne s’est pas encore pris les pieds dans la culture politique démocrate cynique et corrompue de ses pairs. Mais n’ayant nullement l’intention de se libérer du système qui l’a porté au pouvoir, système dominé par les grandes entreprises de Wall Street, on aurait tort de voir en lui un sauveur. Au fait, qui se rappelle encore que seul Jackson, son malheureux rival démocrate, avait prévu des coupes de plus de 25% dans le budget de la Défense ?… Voilà qui donne à réfléchir. L’image de la sincérité passionnée à laquelle nous voulons tant croire masque une hypocrisie sans pareil. Pourtant, les constantes références d’Obama à Reagan aurait dû nous surprendre, non ? D’autant que ses objectifs restent les mêmes : les Etats-Unis sont l’Empire du monde. Les théâtres d’opération restent les mêmes : Bush avait prévu de rapatrier ses troupes vers l’Afghanistan, qui devait devenir le nouveau décor de son théâtre militaire. Obama, en une année, a fomenté plus d’attaques de drones Predator dans cette région que Bush en huit années… Attaques qui ont massivement assassinées des civils…

Et que penser de sa politique Proche-orientale ? Le 27 décembre 2008, Israël attaquait Gaza. Silence radio d’Obama. Ou plutôt, nomination de Rahm Emmanuel au poste de secrétaire général de la Maison Blanche, un farouche allié du camp Netanyahou. En 2009, une semaine après le discours du Caire, dans lequel Obama promettait de s’opposer à de nouvelles implantations, la coalition Netanyahou étendait les constructions de Jérusalem Est. A l’Automne, Hilari Clinton félicitait Netanyahou pour "les concessions sans précédents" que son gouvernement avait faites… Et claquait la porte d’une conférence de presse quand un journaliste osait l’interroger sur les contradictions évidentes entre sa prise de position et le discours du Caire…

L’essai de Tariq Ali, passablement documenté, mérite vraiment notre détour, tant il pointe, derrière Obama et l’obamania, cette politique généralisée de peau de saucisson devant les yeux qui fonde notre relation à un système démocratique dont on voit bien, aux Etats-Unis comme en France, qu’il a épuisé sa fonction historique. --joël jégouzo--.

 

Obama s’en va-t-en guerre, Tariq Ali, La Fabrique éditions, octobre 2010, 178 pages, 15 euros, ean : 978-2-358-720144.

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PETIT GUIDE DE LA GAUCHE RADICALE

2 Décembre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

les-grammaires.jpgUn guide exclusivement centré sur la Gauche radicale donc, à l’exclusion d’un champ de contestations tout de même beaucoup plus ouvert, de la Droite à la Gauche, en passant par le(s) Centre(s). Et c’est du reste un peu dommage, puisque cette appropriation de la contestation par ces nouvelles gauches nous obligent à penser le succès des revendications en termes d’accords et de compromis, voire d’unification d’un front que l’on aurait peut-être intérêt à laisser ouvert et non à subsumer sous une direction unique –ça, c’est la ligne politique des machines fourre-tout, de l’UMP ou du PS, étouffant les contestations susceptibles de les déborder dans l’équivoque d’un pseudo rassemblement…

Quoi qu’il en soit, pour Irène Pereira, l’apparition de ces gauches radicales en France daterait des années 90, 1995 plus exactement, date à laquelle Juppé dut retirer son projet de Loi. Elle marque pour elle la naissance de l’anti-libéralisme en France, relayé en 1999 par l’apparition du mouvement alter-mondialiste, à Seattle.

Depuis, on a assisté à beaucoup d’agitations à la gauche de la gauche de Pouvoir : recomposition du PC, naissance médiatique de Besancenot, réveil d’une gauche radicale et in fine, montée en puissance de Jean-Luc Mélanchon, le tout oscillant entre théorie queer, féminisme et post-colonialisme.

L’étude d’Irène Pereira vise ainsi à clarifier les positions des uns et des autres en les élucidant à l’aulne de trois critères principaux, à savoir : leur rapport à la religion (mais n’est-ce pas enterrer l’Histoire sous la pression de l’actualité ?), leur rapport à la propriété (mais n’est-ce pas penser à l’intérieur d’un vieux schéma marxiste dépassé par ses tenants mêmes ?) et leur rapport aux mœurs. Des critères qui, certainement, devraient être corrigés aujourd’hui, ces distinctions contraignant l’auteur à identifier les options sous des vocables surannés : une gauche anti-cléricale, une gauche sociale et une gauche culturelle.

De ces distinctions, Irène Pereira décline trois grammaires essentielles : une grammaire républicaine sociale tout d’abord, issue de mouvements tel ATTAC ou du Parti de Gauche, maintenant l’idéal politique d’un citoyen installé au cœur d’une démocratie participative chargée de construire une république sociale et non socialiste. Une grammaire socialiste ré-articulant les thématiques du travailleur, du prolétaire, de l’ouvrier, pour restaurer le discours de classe et l’idée de révolution, et dont l’engagement vise à remettre en cause les moyens de production et la propriété privée, pour s’actualiser en grammaire léniniste fédéraliste. Et une grammaire nietzschéenne, issue des minorités, questionnant l’idée d’humanité au sein d’une action militante tournée vers les minorités et non le mouvement de masse. Pas de révolution à l’horizon, mais l’expérimentation de micro-réalisations et libérations d’espaces éphémères de liberté. Aventurant de nouveaux modes de vie à l’intérieur de mouvances autonomes, cette grammaire prônerait plus volontiers la désobéissance civile que la Révolution, et les pratiques écologiques.

Dans une dernière partie, l’essai pointe les défis que ces gauches auront à surmonter si elles veulent dépasser leurs divisions et donner quelques chances de survie à leurs grammaires respectives. Le tout à travers un balayage de questions posées aux unes et aux autres, de manière chaque fois spécifique. Mais peu importe ici que par exemple seules les grammaires républicaines et socialistes aient à se poser la question de savoir s’il faut à tout prix éviter le danger d’une guerre civile, ou quelle peut être la place de la question des droits de l’Homme dans l’espace de la grammaire culturelle, thématique dont on sait qu’elle fut régulatrice d’opinion d’une droite réactionnaire (Finky) peut disposée à dépasser le cadre purement formel commodément fourni par le thème en question pour aborder les vrais sujets sous-jacents à une interrogation de ce type… Toutes ces questions, au vrai, valent d’être posées à tous.

Parmi elles, de nouvelles pertinences, comme celle de savoir s’il faut privilégier les facteurs politiques plutôt qu’économiques, ou de savoir si nous n’accordons pas trop d’importance aux minorités, ou encore s’il faut laisser en l’état le capitalisme et penser l’oppression uniquement en termes culturels.

Revolution.jpgLa question centrale évidemment, reste de savoir comment prendre en compte la pluralité des revendications. Faut-il ouvrir tous les fronts à la fois, ou les hiérarchiser ? Faut-il en quelque sorte réintroduire le vocabulaire de l’ancienne gauche maoïste française (Alain Badiou) et parler de luttes principales et de luttes secondaires ? Qu’on se rappelle : un moment, lors des grèves centrées sur la question de la retraite, d’autres revendications surgirent, d’autres luttes émergèrent, que l’on fit taire. Ce fut peut-être une erreur tactique. Car au fond, si on analyse la stratégie de Nicolas Sarkozy, ne vise-t-elle pas justement à démultiplier les fronts d’oppression pour étouffer toute contestation frontale ? Semaine après semaine, attaquant sur tous les sujets, en isolant chaque fois une catégorie de population, la réponse unitaire parait malaisé. Seul le mouvement des retraites a fini par cristalliser un moment d’unité, encore le permit-il à la faveur de la montée de l’exaspération en France, unanime pour le coup. Mais on le sait, sur la question des retraites également les syndicats ne pensaient pas pouvoir en appeler à la grève générale. Cela, bien qu’il existe un consensus large de l’exaspération, devant les inégalités économiques (dernier mouvement en date, celui initié par Cantona contre les banques), les inégalités politiques (la question des immigrés, celle des étrangers en France qui vont faire l’objet d’une nouvelle Loi inique en janvier 2011), devant l’incroyable poussée du racisme d’Etat (contre les rroms, contre les arabes), etc. Une somme qui, mise bout à bout, montre qu’il nous faut désormais déconstruire toutes les évidences sociales, y compris celles d’une lutte unanime pour la prise du pouvoir politique. Et c’est précisément là que le bât blesse, dans cet essai, qui ne parvient in fine qu’à convoquer les théories américaines de l’intersectionnalité, qui proposent de réaliser un compromis entre les grammaires socialistes et les grammaires nietzschéennes pour ré-articuler les rapports de sexes, de classes, de races. Certes, l’effort est loin d’être vain, mais espérer que l’ensemble puisse passer sous les fourches caudines d’une traduction politique unique censée lui offrir le seul cadre possible non seulement de légitimation mais d’opportunité publique est vain : demain Sarkozy sera battu, il n’en restera pas moins la nécessité de laisser ouvert un champ de luttes démesuré. Or c’est aussi cela qu’il faut penser. L’exemple américain de la venue au pouvoir d’Obama est de ce point de vue instructif. Il n’y a pas de Pouvoir à prendre, il y a du pouvoir à défendre. --joël jégouzo--.

 

Les grammaires de la contestation, un guide de la Gauche radicale, Irène Pereira, éd. Les empêcheurs de penser en rond / La Découverte, septembre 2010, 226 pages, 14,50 euros, ean : 978-2-35925-011-4.

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COMMENT ORGANISER UNE NOUVELLE SUBJECTIVITE DU CHANGEMENT SOCIAL ?

30 Novembre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

guattari.jpgLe rendez-vous est ancien : il date des années 80, et cela se ressent autant dans le vocabulaire déployé par Guattari et Negri pour comprendre les enjeux de la société qui arrivait, que dans les propositions formulées, essentiellement : la mise en dissidence de la subjectivité.

Au tout début des années 80 et sans doute sous l’effet du prisme des luttes anti-nucléaires finissantes, l’un et l’autre voyaient dans l’Etat nucléaire la figure centrale du capitalisme intégré, selon leur formule d’alors, avant que ne s’impose le terme de mondialisation. Une figure intégrant nécessairement et autoritairement toutes les dimensions du social et du politique sous la pression de la terreur qu’inspirait l’énergie nucléaire et sa difficile maîtrise, qui engageait l’humanité dans son devenir même, sur un très long terme. On pouvait en effet imaginer à l’époque que les libertés civiles allaient en pâtir. Mais c’est autre chose qui arriva et ces mêmes libertés eurent à pâtir d’un autre type d’oppression sociale, beaucoup plus redoutable dans la mesure où elle fut partagée sinon promue par une certaine gauche convertie aux sirènes libérales, sous la pression de l’économie dite de marché cette fois, et du déplacement des bassins d’emploi vers d’autres mondes.

Pour autant, si la compréhension est vieille, il en demeure quelques aspects intéressants sur lesquels il conviendrait aujourd’hui de faire retour.

Comme du constat de nos deux penseurs que Mai 68 inaugura essentiellement l’exploration de nouvelles subjectivités collectives. Il n’est que de se rappeler les mouvements de contestation qui foisonnèrent alors, de celui des femmes à celui des prisons, en passant par les gays et les écolos : un morcellement des luttes certes, et la dispersion des revendications. Mais le symptôme d’une société en recomposition, d’une société traversée souterrainement par des failles dont les observateurs avaient tort de croire qu’elles pouvaient trouver rapidement leurs réponses. Au lieu de voir Mai 68 comme un mouvement fermé sur lui-même, sans doute aurait-il fallu l’appréhender comme le début de quelque chose de plus ample et le replacer dans la longue durée d’une histoire peut-être comparable à celle qui bouscula à la Renaissance la société occidentale, pour en mesurer les attentes tout comme les effets. C’est un peu cette longue durée que nous restituent Guattari et Negri.

Et si, pour l’essentiel, l’éclipse révolutionnaire (appelons-là comme cela, pourquoi pas), concerna la lutte des classes, inaugurant d’une sorte de fin de l’éthique du changement social dans la soumission au concept de marché, la nécessité de réinventer les finalités de nos droits et de nos libertés ne fut jamais vraiment perdue de vue.

Du danger de l’abandon de l’éthique du changement social, la pression de l’insécurité de la vie quotidienne, de l’insécurité face à l’emploi, de la fragilité des libertés civiles, firent la démonstration brutale, dont nous mesurons aujourd’hui à peine encore les effets.

Alors il y a bien certes quelque chose de désuet dans le vocabulaire de Guattari à vouloir faire des valeurs de désir qu’elles orientent mieux la production. Mais peut-être pouvons-nous en comprendre les raisons quand, après tout, nous découvrons que le capitalisme financier s’avère radicalement anti-social et qu’il ne relève que de notre volonté qu’il soit réglementé. De même : aujourd’hui l’insécurité est devenue le point d’appui fondamental de la gestion du pouvoir. Mais on voit bien qu’il nous faut aussi assumer une alternative sous peine de nous laisser enfermer dans une conception du pouvoir des plus effrayantes et préjudiciable à nos libertés civiles.

La question serait alors de savoir à nouveaux frais organiser politiquement une nouvelle subjectivité du changement social.

De ce point de vue, les réponses de Guattari et Negri paraîtront formulée dans un vocabulaire trop typé pour nous aider à y voir clair. Leur "multicentralisme fonctionnel" par exemple, ne fait guère écho en nous. Voire. Le front des luttes est innombrable. La formule est inexacte grammaticalement, mais il faut la maintenir. On le sent bien, y compris dans ses traductions politiques, avec l’éparpillement des forces de contestation, autant à gauche qu’à droite.

Il existe ainsi une réelle difficulté à réaliser une synthèse idéologique de toutes les révoltes qui émergent aujourd’hui, voire de toutes les consciences qui se sont fait jour et demeurent une nécessité sociétale.

Le front des luttes ne peut ainsi que se reformuler dans la recherche d’alliances entre les diverses grammaires du changement social. Une recherche qui ne peut pas, en outre, ne pas tenir compte du déplacement de l’éthique du changement social vers de nouveaux acteurs sociaux et politiques, de nouveaux médias et de nouveaux médiums, sous l’impulsion desquels les lieux de résistance (internet par exemple, pour ce qu’il en va de la liberté d’expression et de la possibilité qui nous est offerte de nous soustraire au pouvoir des grands médias d’information), sont aussi devenus des agencements de production de nouvelles réalités sociales et de nouvelles subjectivités collectives. De nouvelles lignes d’alliance sont à tracer, à travers les engagements plurielles des forces sociales, engagements qui ne pourront faire non plus l’économie d’une réflexion en termes de luttes des classes, non plus qu’en termes d’insurrections post-coloniales, si bien que la proposition de Guattari et Negri, de "penser et vivre autrement" dans un "être pour" susceptible de créer les conditions de possibilité de surgissement d’une intentionnalité collective, conserve tout de même encore de sa pertinence. --joël jégouzo--.



Les nouveaux espaces de liberté, Félix Guattari et Toni Negri, éditions Lignes, octobre 2010, 224 pages, 16 euros, ean: 978-2-35526-058-2.

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