politique
LA VILLE COMME MARCHANDISE, ou la gentrification des sociaux-démocrates…
En France, ils se sont dénommés «Bobos». Bourgeois Bohêmes… Une manière de ne pas paraître ce que l’on est, de le cacher sous des discours fantasques, voire une identité artiste, alors que ces bourgeois-là n’ont pas grand-chose à voir avec les artistes bohêmes du XIXème siècle, qui crevaient vraiment la dalle pour le coup, et risquaient des attitudes autrement dérangeantes. Là, on a plutôt affaire à des créateurs –ils le sont tous-, plutôt à la remorque des valeurs bourgeoises -songez au programme artistique de Baudelaire : «effrayez le bourgeois». Pensez quel renoncement traduit l’art bobo –enfin, ne tombons pas dans une critique réactionnaire de l’art contemporain non plus. Mais tout de même, des faiseurs d’un art trop souvent plaisant, promu à longueur de pages culturelles sous l’espèce de pseudos transgressions dont la grande bourgeoisie fait son miel, participant ainsi à une nouvelle forme de conformité conservatrice en phase avec l’esthétisation de leur mode de vie, qui leur a tant permis de se démarquer du vulgaire. Bref, un consumérisme culturel qui n’a rien à envier au consumérisme de masse.
Bobos donc, plutôt que néos petits-bourgeois, particulièrement à l’aise avec le post-capitalisme contemporain, tout comme avec les codes de la grande bourgeoisie éclairée. Des bobos qui ne connaissent ni la marginalité, ni la pauvreté, et fabriquent leurs coûteuses différences culturelles pour alimenter un marché de l’exclusion sociale en pleine expansion, à la grande satisfaction de la bourgeoisie éclairée, à l’affût des dernières nouveautés en matière d’exclusion positive (en gros : comment exclure sans que ça se voit). Des bobos qui passent leur temps à admirer les puissants de ce monde -ils ne cessent d’en conforter l’assise, de créer du prestige, de la notoriété, de l’académisme. Reçus dans les lieux de pouvoir, encensés par une critique stipendiée, oubliant fâcheusement qu’ils ne doivent leur statut qu’à cette grande bourgeoisie qui les a préposés aux tâches de re-médiation…
Tandis que partout dans le monde s’accélèrent les démolitions des quartiers populaires. Certes ailleurs -Chine, Afrique- d’une façon plus visible et plus musclée que chez nous, pour construire les immeubles de l’heure globale. Tandis que partout ailleurs on procède moins à la liquidation des classes pauvres qu’à leur dissimulation, le bobo continue de privilégier obséquieusement son épanouissement personnel et sa montre, tournant le dos aux idéaux de solidarité collective. Acquis très tôt à la globalisation mercantile, bien que partisan d’une certaine régulation néo-libérale, moderniste plutôt que «progressiste», le bobo se fiche du social, comme l’affirme J.-P. Garnier : seul compte le sociétal et la possibilité de gloser sur une société qui ne représente plus à ses yeux qu’un vaste sujet d’étude, d’intervention artistique ou de conversations mondaines. Seule attitude recevable, nous dit encore Garnier, et sur laquelle il faudrait s’interroger, l’exotisme de son engagement auprès des sans-papiers. Une danseuse, abandonnée sitôt qu’elle a obtenu ses papiers et déboulée dans les rangs de ces fameuses classes populaires qui savent si mal habiter leurs attrayants quartiers.
Car voilà le seul vrai critère d’appartenance du bobo: résider... Comme jadis pour les plus réactionnaires des propriétaires fonciers, la pierre est devenue le socle de sa stratégie de distinction sociale. Une prise de pouvoir symbolique sur la ville. Une prise de pouvoir politique au niveau local.
Or pour mieux résider, il faut virer les pauvres. Les virer et monter en gamme les produits qui sauront les convaincre de partir. Qu’on se le dise, commente Garnier : la ville est une marchandise réservée aux riches. L’économie politique urbaine se restructure du reste autour du consumérisme bobo : essentiellement l’industrie de la culture, meilleure dissimulation possible de sa soumission aux élites de la grande bourgeoisie. Car désormais tributaires des modalités de l’accumulation capitaliste, le bobo ne saura plus rompre avec et devra tôt ou tard se soumettre au pouvoir de la grande bourgeoisie consolatrice…
Son Grand Paris (heureusement : il accouchera vraisemblablement d’une souris) sera donc une ville bourgeoise, offrant toutefois un paysage multiculturel : celui de la ‘diversité’ de la néo-domesticité qui remplira les emplois de service dont cette bourgeoisie intellectuelle s’entourera. Des gens de couleur, bien sûr, pour laver, repasser, nettoyer, cirer les chaussures, des pauvres et des immigrés au service de la ville globale, voire, demain, de ces éco-quartiers qui vont fleurir partout (un vieux mot d’ordre maoïste à recycler dans le vocabulaire bobo).
On comprend alors que déloger les sans-abri et les rebelles sans cause qui perturbent encore le système de leur ville, deviendra l’un des engagements majeurs de la cause bobo dans les années à venir. Cela dit, la violence assourdissante des cités risque fort de s’amplifier, à ce régime. Nous verrons bien comment ils s’en dépêtreront, notamment quant à la diffusion de la violence sur l’ensemble du territoire, désormais. Frustrations accrues, radicalisation dont on ne sait trop quelle chemin elle empruntera, force est de constater que l’embourgeoisement de l’électorat socialiste -phénomène massivement européen-, risque fort de produire des conséquences désastreuses.—joël jégouzo--.
Une violence éminemment contemporaine , Essais sur la ville, de Jean-Pierre Garnier, Agone éditions, coll. Contre-feux, mars 2010, 254 pages, 18 euros, ISBN-13 : 978-2748901047.
Photo : Canal Saint-Martin, Paris.
Images de la Chine à l’heure globale, les pauvres et les riches de Shangaï (le World Financial Center) , et leur ordre attentionné.
L’IDENTITE RESIDENTIELLE DE LA PETITE BOURGEOISIE INTELLECTUELLE…
Le renouvellement urbain, lancé sous le gouvernement de la Gauche plurielle dans le cadre de sa politique de la ville, contribua largement à transformer sociologiquement la population du cœur des villes.
Ainsi, ce que décrit le livre de Jean-Pierre Garnier, c’est aussi bien la mue du PS qui est allée en s’accélérant jusqu’à l’arrivée de Martine Aubry à sa tête.
Une mue caractérisée par l’abandon des couches populaires, faisant suite au naufrage des discours de transformation de la société. Cet abandon eut pour conséquences leur isolement radical, et pour ces couches démonétisées, la perte de conscience de leur existence collective. Exit les luttes urbaines des années 70, qui avaient pour objet la solidarité sociale. Les classes moyennes intellectuelles désertaient ces luttes pour toucher leurs dividendes, tandis que les mandarins universitaires de la Seconde Gauche ne cessaient de vanter les charmes de la réhabilitation, dissimulant sous leur bon goût une vraie logique de classe, confisquant "les espaces qualifiés pour les réserver à des gens de qualité", ainsi que l’analyse J.-P. Garnier.
Dans le même temps, cette Seconde Gauche évacuait de ses préoccupations la question sociale -les discours sur l’abstention des quartiers sensibles en sont aujourd’hui la survivance (par parenthèse, pour qui voteraient-ils, bon sang, ceux qui n’ont rien vu changer dans leurs conditions de vie malgré les promesses de la Gauche, comme de la Droite ?).
Or, tandis que la petite bourgeoisie intellectuelle se ralliait à la grande bourgeoisie spéculatrice, les effectifs des couches populaires ne cessaient de croître. De fait, la pauvreté s’étendait sociologiquement, rattrapant les fanges les plus modestes de la classe abusivement nommée moyenne, tour de passe passe de l’INSEE permettant de subsumer l’ensemble de la population française ou peu s’en faut, sous un vocable indolore, gommant à grands traits forcenés des aspérités pourtant criantes.
La petite bourgeoisie intellectuelle aura ainsi été, selon J.-P. Garnier, l’arme fatale qui permit (presque) de liquider les classes populaires. Spéculation immobilière aidant, la défaite de ces classes allait être totale –n’était la crise et son prétexte, faisant basculer toujours plus de monde dans les affres de la pauvreté, à un point tel qu’il est devenu difficile aujourd’hui d’en contourner l’angoisse. Ne restait aux petits bourgeois intellectuels qu’à revêtir leurs nouveaux oripeaux, taillés à leur juste mesure, exhibant leur identité résidentielle en lieu et place de toute identité politique. Le concept est fort, intéressant, et mériterait d’être creusé…—joël jégouzo--.
Une violence éminemment contemporaine , Essais sur la ville, de Jean-Pierre Garnier, Agone éditions, coll. Contre-feux, mars 2010, 254 pages, 18 euros, ISBN-13 : 978-2748901047.
http://www.assemblee-nationale.fr/12/rapports/r3675.asp
ASSEMBLÉE NATIONALE, N° 3675, Avis portant sur le Droit au logement Opposable, présenté par PAR M. JÉRÔME BIGNON, Enregistré à la Présidence de l'Assemblée nationale le 7 février 2007.
Photo : jardin du Moulin, Paris XIII, Paris Masséna, Rive Gauche.
VIOLENCES URBAINES : L’APARTHEID RESIDENTIEL FRANÇAIS.
La série d’essais publiés par J.P. Garnier sur la ville est vigoureuse et va bien au delà d’une simple réflexion sur l’urbanisme. Sans doute parce qu’il a su traiter entre autres de la gentrification des cœurs urbains comme d’un symptôme politique : celui de l’abandon des couches populaires par les forces politiques de gauche. Car c’est bien cette histoire, navrante sinon nauséeuse, qui est au cœur du problème auquel l’on touche dès lors qu’il s’est agi de «changer la ville» -slogan du renoncement socialiste qui succéda, dans la Gauche dite plurielle, à sa capitulation devant l’audace qu’exigeait un «changer la société».
Que l’urbanisation engendre la barbarie, à travers l’accentuation sans précédent de la ségrégation sociale inventée en France depuis plusieurs décennies, peu voudront s’en convaincre, tant l’instrumentalisation de la violence des quartiers dits sensibles est commode. Or nous vivons un véritable apartheid résidentiel. Il n’est que d’observer l’explosion de l’inégalité scolaire pour s’en convaincre, explosion qui reflète parfaitement le découpage géographique de ces Frances qui décidément n’ont plus rien à voir les unes avec les autres…
C’est ce fil noir de l’histoire moderne du capitalisme qu’explore J.P. Garnier : celui de l’expulsion des couches populaires hors des lieux convoités. Aujourd’hui, en France, on assiste à une redistribution géographique massive des riches et des pauvres. Cela se fait sous nos yeux, là, maintenant. La colonisation des anciens quartiers populaires. Lofts, friches, maisons ouvrières réaménagées, toute honte bue et jusqu’à l’écœurement, avec le soutien des élus locaux, souvent de gauche bien entendu. Comment éliminer les couches populaires des espaces urbains ? Voilà qui semble être la seule préoccupation de ces élus, affairés, partout, à privatiser leurs quartiers. Car seule une petite élite dispose du droit de façonner l’usage urbain à sa guise – éco-quartiers du XIIIème, celui du BedZed dans le sud londonien, celui de Fribourg, etc. Asymétries et inégalités sont la règle, dans ces lieux voués aux entreprises de domination. Ces cœurs des villes qui se présentent, selon l’expression du sociologue américain Mike Davis, comme des îlot de richesses au milieu du bidonville global où les populations paupérisées, pourtant de plus en plus nombreuses, sont jetées à l’écart. Ne nous laissons pas abuser par les discours, ni les décors urbains : repousser les couches populaires est la règle dans un monde où réduire la pauvreté n’a pris qu’un sens : celui de bannir les pauvres pour les rendre invisibles. Car ne nous y trompons pas non plus : cette reconstruction urbaine est «globale». De Mumbaï à Pékin, en passant par Londres et Paris, partout les quartiers populaire sont réaménagés, les couches défavorisées déplacées pour faire place nette à un habitat de standing et d’équipements culturels prestigieux. Partout, comme l’écrit si bien David Harwey : «le bidonville global entre en collision avec le chantier de construction global».
La dissymétrie est atroce. Elle reflète une confrontation de classe sans précédent. Offrant un déséquilibre de taille et c’est là que le bât blesse : car sous l’impulsion de la tertialisation de l’économie occidentale, les effets idéologiques et politiques de la recomposition des groupes sociaux ont été tels, qu’on voit même la culture monter au créneau pour mieux servir cette transformation insane. La culture est devenue l’instrument de différenciation apte à éjecter les couches populaires. Elle est devenue l’outil du front libéral, imprimant «à la conflictualité sociale un tour nouveau», comme l’écrit J.P. Garnier, en plaçant les couches populaires dans une position d’infériorité sans précédent dans l’histoire, depuis que leurs alliés d’autrefois les ont abandonnées. Ce qui est à l’œuvre dans cet apartheid résidentiel n’est en effet rien d’autre que l’aveu de la montée en puissance d’une classe cultivée qui a lié objectivement son destin à celui de la grande bourgeoisie libérale.—joël jégouzo--.
Une violence éminemment contemporaine , Essais sur la ville, de Jean-Pierre Garnier, Agone éditions, coll. Contre-feux, mars 2010, 254 pages, 18 euros, ISBN-13 : 978-2748901047.
JULES CESAR, LES DICTATEURS FACE A L’UNANIMITE NATIONALE…
César visionnaire ?
Qui se rappelle que la romanisation de l’Europe Celtique fut la destruction d’une civilisation ?
Que retenir de cette figure si emblématique de notre histoire commune ? Les millions de morts passés pour pertes et profits sur l’autel de la civilisation romaine ? Ou bien, justement, ces transformations si décisives que son règne entraîna, non seulement pour le monde romain, mais pour toute l’Europe à venir ? Peut-on se contenter de succomber à la fascination qu’il exerça sur nombre d’autres personnages publics tout aussi prestigieux ? Napoléon voyait en lui le chef du Peuple, celui qui avait su donner son sens et sa force au pouvoir charismatique et imposer, contre les hommes eux-mêmes, l’unanimité nationale… Charles Quint, Soliman le Magnifique, Henri IV, Louis XIV… Quelles leçons de césarisme les Grands méditaient-ils donc ? Que l’on pouvait vider les caisses de l’Etat dès lors que sa carrière était en jeu ? Que la conjuration ou la guerre civile sont des manières de continuer la politique sous une autre forme ? Que la logique de la terreur, la destruction des peuples, les massacres des populations, ne pèsent d’aucun poids face au projet de civilisation ?
Restaurant des sources souvent écartées, Luciano Confora rompt avec l’idée d’un César poursuivant dès les origines un unique dessein. Le portrait qu’il nous brosse est plutôt celui d’un opportuniste construisant son destin dans l’équivoque de décisions pas toujours bien pesées. Il nous offre également de riches études en annexes, présentant la genèse du corpus césarien ainsi que les récits de Pollion sur César, écrits pour la plupart à chaud et souvent méconnus.—joël jégouzo--.
César, le dictateur démocrate de Luciano Canfora, traduit de l’italien par Corinne Paul-Maier avec la collaboration de Sylvie Pittia, coll. Grandes Biographies, éd. Flammarion, mars 2001, 496p., 22,80 euros, ISBN : 978-2082126007.
SUBORDONNER LES DROITS AUX DEVOIRS…
La pensée de Brice est un désastre moral. Demain, un désastre politique. Dans ses rangs mêmes, la Droite en prend conscience. Un désastre, certes, qui ne s’est pas produit sans complicités ni renoncements, à droite comme à gauche. Mais il sera bien temps d’y réfléchir. Pour l’heure, il faut parer au plus pressé.
Le philosophe Michel Henry, que plus personne ne lit plus malheureusement, expliquait avec pertinence que le «fascisme (n’était) rien d’autre qu’une doctrine qui procède à l’abaissement de l’individu de façon que sa suppression apparaisse légitime». En abaissant l’individu ajusté comme étranger au corps national, l’Allemagne nazie s’offrait des victimes d’autant plus admissibles qu’elles avaient été dépouillées de tous les attributs visibles de la dignité humaine, selon les normes édictées par la clique alors au pouvoir. Dans les médias qui les stigmatisaient, rien n’était omis, de leur apparence vestimentaire à leurs affaires de mœurs. Rejetées dans l’ordre du monstrueux, leurs dissimilitudes soigneusement recensées construisaient la mesure d’un déficit d’humanité propre à autoriser leur persécution. On les abattait ensuite, plutôt qu’on ne les fusillait, tant ils ne ressemblaient en rien à l’idée que le pouvoir nazi avait fabriquée de l’allemand de souche –les allemands finirent, eux, par se travestir en allemands de souche pour se ressembler un peu… L’Allemagne nazie planifia sa méthode de façon à ce que la morale nationale n’en souffrît point : on commença par les minorités les plus fragiles, les plus visibles et donc les plus aisées à jeter en pâture avec leur style si éloigné de l’idée nationale du bavarois de souche. On était passé du vêtement à la densité ontologique : ces individus attifés bizarrement n’étaient plus des êtres humains mais quelque chose comme le chaînon manquant, à mi chemin entre la bête et l’homme. Leurs corps, déshumanisés, pouvaient désormais être livrés à la violence de masse. En frappant sa victime physiquement, en la déformant, le bourreau nazi achevait sa transformation en bête. Leur humanité anéantie, ne restait plus que la vie à leur retirer. Le tout justifié par un discours politique imposant le recouvrement de tout le peuple allemand racialement disponible, dans sa corporéité même. Au nom du politique, on inspecta les aspects les plus intimes de la vie, refoulant la vie de toute part. « Dès que le politique passe pour l’essentiel, le totalitarisme, conséquence de l’hypostase de celui-ci, menace tout régime concevable», affirme Michel Henry. Mais cet abaissement entraîne toujours la ruine de la société qui l’a produit. De quoi Sarkozy est-il le nom, de Alain Badiou, Nouvelles Editions Lignes, Collection : Lignes Langue, octobre 2007, 155 pages, 14 euros, ISBN-13: 978-2355260032.
La barbarie, de Michel Henry, PUF, coll. Quadrige, mai 2004, 252 pages, 12 euros, ISBN : 2130542808.
ET MAINTENANT LA PEUR : LA NATIONALISATION DU FN…
La langue de Nicolas est vulgaire.
Sa vulgarité est une vulgarité de principe.
Le Pouvoir aidant, elle est devenue la langue d’un groupe social, une dégaine affichant avec familiarité les signes de sa puissance.
La langue d’une poignée d’hommes qui ont fait main basse sur tous les domaines de la vie privée et publique, pour y trousser leur immoralisme fat.
La langue de Nicolas est pauvre et monotone. A dessein, pour ouvrir grand les vannes du populisme et du racisme, qui ne peuvent instruire qu’une faconde besogneuse, celle, précisément, de cousin Brice.
Aucune espèce de censure ne l’entrave. Cousin Brice n’est par exemple pas un polygaffeur maladroit comme on a pu le dire ici ou là, c’est un vrai zélateur. Confiant dans les pouvoirs de l’aparté que l’on jette en pâture à la vindicte médiatique.
Sa langue n’a aucune tenue, aucune rigueur, intellectuelle ou morale. C’est une langue de cantonade, fagotée de clichés orduriers.
Brice, en outre, n’a jamais rien de définitif à dire. Ni de bien défini. Il se reprend toujours. Car l’essentiel est là : de pouvoir se reprendre, de n’en finir jamais d’asséner ses inepties -sa seule ambition est de rabaisser au plus bas la morale de la Nation. C’est la raison pour laquelle ses propos sont à l’emporte-pièce. Une langue de remontrance, de sommation, de menace. Proférée sans répit. La langue du charlatan qui vous retient par la manche devant son étal. Excluant vigoureusement de son champ tout dialogue. Une langue verrouillée, cadenassant en soliloques inconvenants les bruits du dedans. Car dehors ne doit pas exister. Ce à quoi vise cette logorrhée, c’est de supprimer tout dehors. Qu’il n’y ait plus au-dedans de l’espace national qu’une Nation unanime. La société française l’ennuie donc. Sa langue rêve d’une communauté nationale reployée… on ne sait trop sur quoi, au juste.
Cette langue est de surcroît une imposture politique calculée. Articulée par un fanatisme sécuritaire qu’elle pensait subtil et qui l’enferme soudain : d’aucuns commentateurs prédisaient que Nicolas nous avait débarrassé du FN. Il n’en est rien : il est aujourd’hui condamné à se front-nationaliser lui-même, voire à nationaliser le FN sous peine de disparaître. Mais comment pourrait-il disparaître ? Il le pourrait, qu’il ne le voudrait pas. Voilà qui fait froid dans le dos : on n’en finira donc pas, de cette langue cousue d’abîmes ? Car derrière cette langue, il n’y a rien. Non : elle abrite beaucoup de rancune. Son périmètre est celui du mépris, de la haine et de l’hystérie. La France sera un monceau de ruines qu’elle rutilera encore d’esbroufes et de promesses cataleptiques. Avant de finir par montrer ses crocs (de boucher, qui valent bien le "Il faut que je leur passe l’envie de rire", de Hitler).
Mais les temps de la gueule de bois ont commencé. La falsification du langage ne peut durer qu’un temps. La langue de l’esbroufe est tôt ou tard rattrapée par son propre bruit. Celui du déictique "(Moi), Je" (jamais si peu de pensée n’aura identifié autant d’égocentrisme).
Que restera-t-il de la langue du Kärcher ? L’anachronisme monstrueux du racisme qu’elle libéra. Une orientation hallucinée. Nicolas avait pour lui la ténacité d’une cause mauvaise. Voilà que Brice nous révèle le syllabus de ce parler : le vocabulaire de la haine –du monde arabe, faut-il le préciser… Une haine qui la fait ressembler aux langues des revanchards. Langue des servilités à venir, dans l’impudente grossièreté des approximations que profère cousin Brice. Demain le dernier acte : le pire est à venir, n’en doutons pas. Car ils ne peuvent renoncer. Ils ne le peuvent pas, parce qu’ils ne savent tout simplement plus comment faire : ils ont remis en selle la bête immonde. Alors même si, et toute proportion gardée, tout comme Hitler restait pour Klemperer le grand mystère du IIIème Reich, Nicolas devient celui d’une Ve déclinante, il ne servira à rien de se demander comment un type pareil a pu accéder à la magistrature suprême. Il faudra l’en déloger. Et ce ne sera pas facile.—joël jégouzo--.
Lti, la langue du IIIème Reich, de Victor Klemperer, Pocket, coll. Agora, nov. 2003, 375 pages, 9,50 euros, ISBN-13: 978-2266135467
QUEL EST L’OBJET REEL DE L’INTERET MORAL, DANS UN ETAT LIBERAL ?
Deux normes fondamentales devraient toujours guider l’action des hommes politiques en charge du destin de la Nation : celle du respect égal des personnes, et celle d’un dialogue rationnel entre les hommes.
L’Etat libéral ne peut, assure-t-on du côté de ses penseurs les plus subtils, fonder sa légitimité que du principe de neutralité encadré par ces deux normes salutaires, le débat public et l’égal respect des personnes, contraignant du reste à toujours relancer le débat public.
Deux normes qui avaient le pouvoir d’empêcher que l’on traitât autrui comme un moyen.
Mais voilà que dans cette République qui n’ose plus dire son nom, l’on traite les hommes comme des moyens. Car forcer les individus à se conformer à des principes avant même que l’Assemblée Nationale n’ait légiféré, c’est les traiter comme des moyens.
Voici en outre un gouvernement qui ne communique presque exclusivement que sur des thèmes de coercition ou de menace (dernièrement, les mères isolées qui ne sauraient pas tenir leurs enfants). Or, quand on tente de faire respecter un principe politique par la menace, a fortiori par la force, on traite les individus comme de simples objets de coercition.
L’Etat que nous connaissons est ainsi devenu une vaste entreprise de déshumanisation de la société française, qui ne poursuit qu’un seul but : celui de l’obéissance de tous à ses lubies aveugles.
Comment ne pas réaliser qu’il y a décidément quelque chose de pourri au royaume de France ?
La norme d’égal respect des personnes aurait dû s’afficher dans sa parfaite neutralité : elle ne peut orienter les conduites individuelles.
Que l’idéal de Vie Bonne d'un Ministre s’oppose à la norme d’égal respect, voilà le vrai danger.
Que son idéal veuille s’imposer comme norme morale collective, voilà le vrai danger.
Et que cet idéal prenne le pas sur la norme d’égal respect, voilà le seul vrai danger que court une République qui ne peut plus dire son nom !
Comment, en outre, ne pas comprendre que l’idéal libéral, tel que pensé du moins par Charles Larmore, oblige, par voie de conséquence, à renoncer au "culte de l’unité, pour accepter une certaine différenciation entre notre rôle de citoyen et les autres rôles qui nous engagent, avec d’autres, dans la poursuite des idéaux substantiels de la vie bonne" ?
Mais la clique au pouvoir est aveugle. Et sourde. Se respecter l’un l’autre en tant que personnes dans le processus d’association politique n’entre pas dans sa compréhension politique.
Comment, dans ces conditions, nous entendre avec ceux qui, au gouvernement même, rejettent cette norme de l’égal respect ou qui placent leur idéal de vie au dessus de cette norme ?
Quelle est l’essence profonde de la logique de menace et de force que l’Etat français met aujourd’hui en place ?
Une clique. Qui semble ne plus chercher que les occasions de défaire le Vivre ensemble dont elle a hérité.
Voilà des gens qui voudraient vivre "entre eux" et non avec tout autre au sein de cette Nation qui, naguère, était celle des Droits de l’Homme et du citoyen.
Voilà des gens qui voudraient réactualiser la frontière entre un pseudo pays légal et le pays réel, et conduire une politique de division fière de ses citoyens de seconde zone, comme au bon vieux temps des colonies.
Voici des gens animés par une doctrine morale nébuleuse, qui prétendent juger de la nature de la validité morale globale.
Voici un Etat de moins en moins crédible, car il n’est plus une solution aux difficultés que traverse la société française, mais un élément de son problème.
Voici un Etat qui pense que l’on ne peut plus vivre ensemble que sous la pesée de la menace ou la contrainte de la force et qui, du coup, engage l’aventure française dans l’abîme des affrontements sectaires.
L’un soutient déjà un absolutisme discret, l’autre dit J’ai décidé et rappelle, par son décisionnisme fanfaron, le prêche d’un Carl Schmitt, ce théoricien néo fasciste des politiques autoritaires, revenu à la mode il y a quelques années.
Pour se parer de toute dérive tyrannique, il faut subordonner l’idéal démocratique à des normes. Car la souveraineté de Droit n’appartient à personne (Guizot). Ni au Peuple, ni à l’élu du Peuple : elle repose dans le caractère duel de la démocratie, quand celle-ci sait organiser le débat public (et non sa farce), et libérer l’Opinion.
Au lieu de quoi nous avons un système politique qui ne respecte plus ses propres principes. Un système qui ne sait plus que l’objet réel de l’intérêt moral, c’est au fond l’Autre en tant qu’il n’est pas un corps étranger qu’il faut à tout prix déglutir dans notre système clos, mais un autre sujet relevant de ses propres perspectives, qu’il faut entendre et respecter comme tel.—joël jégouzo--.
DES GUERRES DE RELIGION ET DE FEU, LE LIBERALISME POLITIQUE…
L'avocat du français Liès Hebbadj : "On fouille les poubelles pour faire du buzz". On va chercher dans l’intimité d’une vie exposée désormais au grand jour, des raisons d’adopter dans l’urgence une loi stigmatisante et d’introduire par ce biais immonde la suspicion sur la partie musulmane de la population française. On fouille les poubelles de l’Histoire, élevant la délation au rang de vertu publique, en attendant sans doute que revienne le temps des ratonnades…
Nous connaissons désormais en France la forme la moins enviable du libéralisme. Celle dans laquelle l’accord sur les valeurs communes ne souhaite venir que de la coercition. Mais nous ne sommes plus dans un Etat libéral. Les libéraux eux-mêmes devraient s’en inquiéter. La clique au pouvoir a fini d’en trahir la pensée. Car le libéralisme politique voulait, lui, incarner une conception morale fondée, d’abord, sur la norme de l’égal respect des personnes. Une norme qui est entrée dans la pensée du monde occidental il y a des siècles, comme réponse adéquate aux guerres de religion qui ravageaient –tiens donc- la France tout particulièrement. Et voici que l’on vient de rompre avec cette norme, ouvertement, à l’instant même où un Ministre de la République s’est emparé d’un dossier faisandé par ses services depuis des mois.
Car aujourd’hui, non seulement l’Etat n’apporte plus de réponses adéquates aux difficultés que rencontrent les français, mais il est le fauteur de troubles qui divise et attise les haines et dresse des murs d’incompréhension.
Dans l’ordre libéral, l’Etat ne devait intervenir qu’en fonction d’une morale élémentaire, susceptible de produire la plus grande quantité possible de valeurs communes. Ici, à l’inverse, on ne cherche qu’à détruire le plus grand nombre possible de valeurs communes.
La neutralité aurait dû être le meilleur opérateur de cette morale. Une neutralité qu’un penseur français du libéralisme, exilé aux Etats-Unis –on ne se demande plus pourquoi-, le Professeur Charles Larmore, décrit comme un idéal procédural impliquant une impartialité quant aux fins, les principes politiques ne devant favoriser aucune des conceptions controversées de la Vie Bonne qui engage intimement les convictions et les actions de chacun au plus vrai de son être. L’action étatique non partisane par excellence, et à cette seule condition, apte à garantir l’ordre social. Une neutralité salutaire, car à bien y réfléchir, comment des hommes, même raisonnables, seraient-ils parvenus à s’accorder sur les spécificités de cette Vie Bonne ? Le libéralisme politique c’était ainsi, dans le camp même du pouvoir actuellement en place et de son strict point de vue, une doctrine exclusivement politique et non une philosophie de l’homme –a fortiori frelatée, ainsi que certains Ministres nous la donnent à peser…--joël jégouzo--.
Modernité et Morale, de Charles Larmore, PUF, coll. Philosophie morale, nov. 1993, 258 pages, isbn : 978-2-13-046045-3.
LA NATURE DU PEUPLE : CEUX A QUI L’ON REFUSE L’HERITAGE HISTORIQUE DE LA NATION…
L’ouvrage est passionnant, édifiant, terrifiant…
Historienne, Deborah Cohen a tenté d’explorer la création et l’usage du vocabulaire désignant les couches populaires, tout au long de ces trois derniers siècles. Des marques langagières extrêmement révélatrices, non seulement de la place que les élites ont assigné à ces couches populaires, mais aussi de l’effort ébauché dès le XVIIIème siècle pour inventer l’idée (et le concept) de société comme principe de construction politique et sociale d’un vivre ensemble porté par des aspirations «démocratiques».
Et le résultat est consternant…
On apprend ainsi qu’au tout début du XVIIIème siècle, le discours était plutôt «naturalisant» : les catégories sociales étaient perçues comme des essences immuables déterminants les comportements individuels. Avant que les progrès de l’observation scientifique et de la contestation politique ne viennent affirmer la figure d’un Peuple opprimé mais «victorieux», recouvrant non seulement sa dignité mais sa capacité d’intervention et d’innovation, politique, sociale, intellectuelle, grâce au discours marxiste particulièrement. Brève parenthèse cependant : dès la fin du XXème siècle, le travail perdant de sa force explicative, les mots qui évoquaient les frontières du social se firent plus violents. De «gens de peu» à «gens simples», le vocabulaire contourna avec beaucoup d’application l’idée que les couches populaires subissaient une injustice. Plutôt que de les nommer sous le vocable de «déshérités», qui convenait le mieux pour décrire ceux à qui l’ont refusait l’héritage historique de la Nation – le plus grand nombre en fait-, les discours s’entichèrent des termes sanctionnant une fatalité. Vocabulaire de la honte qui culmina dans le propos de Raffarin en 2002, au lendemain des élections présidentielles, lorsque ce dernier, s’en prenant aux élites socialistes («la France d’en Haut», non sans quelques raisons), évoqua le sort de «la France d’en bas»…
Discours ambivalent, de mépris plus que de mansuétude pour cette «France d’en bas» sommée de rallier le camp des vainqueurs. Discours de mépris traduisant une troublante réalité : l’absence de mobilité dans une France rigoureusement coupée en deux. Et discours qui, à dire vrai, renvoyait, ainsi que le dévoile cette terrible étude, au vocabulaire de l’Ancien Régime, dessinant les contours d’un pays aux mondes incompatibles. Discours renouant, de fait, avec le mépris dans lequel la France de l’Ancien Régime tenait les catégories populaires.
Mieux : en analysant de près les discours tenus tout au long du XVIIIème siècle, Deborah Cohen révèle des proximités troublantes avec les discours que le Pouvoir politico-médiatique tient aujourd’hui. Dans la première moitié du XVIIIème siècle, la stratégie de domination des classes supérieures s’organisa autour de la production de discours sécuritaires : il s’agissait d’enfermer les couches populaires dans le périmètre de ces discours, auquel bientôt l’on adjoignit une clôture morale pour être certain d’avoir bien verrouillé l’ensemble. Toutes les expressions qualifiant les couches populaires traduisaient alors l’idée d’un espace sans lien avec celui des élites, d’un espace peuplé de figures décrites comme contre-monde (les cités ?). Discours visant in fine à remettre en cause le concept naissant de société, qui néanmoins irriguait un XVIIIème siècle décidément éclairant.
La remise en question, de nos jours, du concept de société, traduit une régression sans précédent. Les classes supérieures, plus dominantes que jamais, achèvent en outre leur sale boulot en affichant comme seule légitime leur culture. Culture au sein de laquelle la figure du Peuple n’embarrasse même plus : le Peuple est devenu invisible. Seule la pauvreté ne cesse de s’élargir en France, et les classes cultivées de s’enrichir comme jamais elles ne l’ont pu. Que le siècle d’avant la Révolution soit plus approprié pour rendre compte des rapports sociaux d’aujourd’hui ne trouble semble-t-il personne…—joël jégouzo--.
La nature du peuple - Les formes de l'imaginaire social (XVIIIe-XXIe siècles), de Déborah Cohen, éditions Champ Vallon, coll. La Chose Publique, mars 2010, 448 pages, 28 euros, isbn 13 : 978-2-87673-526-2.
AU-DELA D’OBAMA (sauveur ou symptôme ?)…
Les éditions Lux publient opportunément trois courts textes d’Howard Zinn, le penseur de la contre-Histoire américaine, l’historien des résistances made in USA. Opportunément, c’est-à-dire à l’heure où sont nombreux ceux qui voudraient voir en Obama une sorte de Chef, de Sauveur, lui appliquant quelque chose comme le syndrome français Charles de Gaulle, passablement éloigné de la mentalité américaine, mais aveuglant, au point qu’il nous ferait prendre, à nous français, nos vessies pour leurs lanternes…
Trois courts textes qui en outre valent largement ces gros bouquins que l’on nous refourgue habituellement en guise d’essais, et qui ne contiennent généralement pas l’once d’une réflexion conséquente – marché du livre oblige…
Trois courts textes sur la mentalité américaine, « déchirée », rappelant :
Que les gouvernements américains n’ont tout d’abord vocation qu’à servir les intérêts de l’élite fortunée, qu’ils soient démocrates ou républicains. Mais certes avec allure chez les démocrates, doublée d’une petite coloration sociale, et un cynisme sans frein chez les républicains, confinant aux œuvres de basse rapine.
Que l’histoire des libertés américaines est l’histoire des luttes et des conquêtes des masses populaires, non celle de ses dirigeants.
Et enfin que ce dont les Etats-Unis ont le plus besoin, c’est d’un mouvement social, non d’un nouveau chef, même si l’on peut lire dans l’élection d’Obama le symptôme de cette attente.
Avec beaucoup d’à propos donc, Howard Zinn vient à temps nous rappeler que la Constitution de 1787, celle de Philadelphie, qui commence par ces mots péremptoires «Nous le Peuple…», n’a jamais été que celle adoptée par 55 hommes riches et blancs. Des hommes riches qui mirent en place un Etat de Droit dans le but de prévenir efficacement toute rébellion des groupes sociaux frustrés. De l’autre côté de l’Atlantique, on l’oublierait volontiers… Mais les noirs américains ne s’y sont pas trompés, qui ont su dès les premières heures que cette Constitution n’était pas pour eux… Seulement voilà : l’enseignement de l’Histoire américaine dans les écoles a instruit de belles manipulations, propre à produire, justement, ce trouble qui a vu émerger en guise de sentiment national une mentalité déchirée. Car cette histoire a été ré-élaborée par exemple sur l’idée que la Conquête de l’Ouest était un genre de Marche au travers d’étendues vides, vierges de toute humanité. Exit les Amérindiens, quand cette Histoire fut en réalité celle de la fabrication d’un nouvel Impérialisme.
Une mentalité «déchirée» donc, plutôt que simplement manipulée. Car il a existé dans le même temps cette inscription dans la Déclaration d’Indépendance, de la désobéissance comme nécessité fondatrice du vouloir vivre ensemble américain.
En France, non pas depuis Vichy mais son procès, et encore : disons depuis la révision intellectuelle de son procès (Maurice Papon), l’on sait qu’il ne faut pas nécessairement obéir aux Lois. Pour autant, l’époque contemporaine aura été, et plus encore aux Etats-Unis, celle de la Loi -renforcée par l’abandon de l’idée de révolution et de sa légitimité (les fondateurs de la CIA étaient trotskystes, ne l’oublions pas). Or, nous dit Howard Zinn, dans l’articulation déséquilibrée Loi / Justice, il est toujours possible de tirer les Etats-Unis vers d’autres origines, pour trouver le courage d’injecter une forte revendication de Justice et obtenir des Lois qu’elles soient tout à la fois plus justes et plus «honnêtes»… Si l’époque moderne a été celle de la Loi, sans doute est-il grand temps de passer à celle de la Justice.
Pas moins intéressant : en quelques mots, Howard Zinn pointe les raisons de tant de «souffrances» politiques contemporaines. Elles viennent de ce nous pensions toujours le politique à partir des catégories platoniciennes. Platon invitait à confondre pays et gouvernement. Socrate, sur le seuil de son supplice, l’acceptait au nom de l’idée qu’il se faisait des devoirs du citoyen. Mais il faut en finir avec ces allégeances simplificatrices ! Reste à savoir comment …
Retour à Obama, levant son espoir sur le monde. Mais maintenant les dépenses militaires américaines à un même niveau inquiétant que son prédécesseur. Rapatriant les troupes d’Irak, mais pour les envoyer en Afghanistan. Obama si décevant au Moyen-orient. Alors, Sauveur ? Symptôme plutôt, martèle Howard Zinn, qu’un mouvement social d’ampleur se cherche, qu’une espérance traverse de moins en moins sourdement le pays.
Pour espérer, on n’a pas besoin de certitudes : on a besoin, comme l’invite à le penser le sociologue Luc Boltanski (Critique de la critique) de possibilités. De celles qu’offriraient par exemple en France une vraie opposition (l’effet Obama). Rappelant que Marcuse s’était planté en 1960 dans son analyse de la société américaine, à déplorer tout comme Walter Kaufmann que la génération qui s’avançait était une génération non engagée, au fond, l’analyse de Howard zinn nous renvoie à celle d’un Yves Barel : le silence, aujourd’hui en France, des « minorités invisibles », est assourdissant. Mais l’avenir des luttes, chez nous, reste compromis par l’absence d’un modèle de contestation clair au niveau des élites intellectuelles, plus fascinées par leur confort « égotripant » (Eric Arlix ) que par les vrais enjeux sociaux du pays.
Quant aux Etats-Unis, ils sont toujours à la recherche de leur mouvement social, que la figure d’un Obama dessine en creux. En creux. C’est peu, et c’est beaucoup déjà.—joël jégouzo--.
La Mentalité américaine, de Howard Zinn, éditions Lux, coll. Instinct de Liberté, oct. 2009, traduit de l’anglais (USA) par Nicolas Calvé, 88 pages, 8 euros, isbn 13 :978-2895960867.
Yves Barrel :
http://joel.jegouzo.over-blog.com/article-dissidence-sociale-et-marginalite-invisible--43604149.html
Eric Arlix :