Le problématique financement des organismes paritaires collecteurs (OPCA), Céreq

Jusqu’à la réforme de 2014, les contributions obligatoires (le fameux 0,9%) finançaient les OPCA. Depuis, les versements conventionnels ne représentent plus qu’un quart des besoins de financement des formations… Du coup la recherche de compléments de financement est devenue un enjeu économique pour ces OPCA, changeant profondément la nature de leur métier et leur imposant de nouvelles stratégies de développement, voire de survie tout court. Et bien évidemment, la logique de service public a dû là encore céder le pas à la logique marchande. A priori, tout le monde s’entendait à y voir un bienfait : les OPCA allaient devoir se remettre en cause plutôt que de gérer la simple collecte fiscale. De fait, aujourd’hui cette collecte ne représente pas plus de 10% de leurs activités. De moins en moins banquiers, de plus en plus «conseillers», on imaginait qu’ils allaient mettre en place des structures cohérentes et pertinentes sur les objectifs à long terme de la formation en France. Dans la réalité, les OPCA ont basculé vers une logique commerciale de court terme, destinée à satisfaire les attentes les plus immédiates des entreprises, lesquelles, pour une grande part, ne réfléchissent guère plus loin que le bout de leur nez… Là encore, la logique de l’intérêt général, évacuée, n’a pas donné lieu à une puissante réflexion sur le long terme dans le financement de la formation en France…
Profonde mutation de l’offre des services des OPCA, Céreq, Bref n°362, mai 2018.
«L’Ancien régime, armé de policiers, de magistrats, de gendarmes et de soldats, semblait inébranlable»… (Pierre Kropotkine, L’Esprit de révolte).

Aucun régime n’a la force qu’on lui prête. Rappelez-vous l’URSS, rappelez-vous le mur de Berlin, rappelez-vous le vieil Est s’effondrant comme un château de cartes sous son propre poids. L’assaut donné par Macron à l’intelligence, aux acquis sociaux, ses millions de grenades lancées pour tuer, mutiler, terrifier, ses sbires lâchés dans les rues contre les migrants, contre les Rroms, contre toutes les populations fragiles n’y feront rien. Tout cela s’évanouira sous son propre fardeau et malgré sa tentative de réinsertion d’une classe politique au bout du rouleau. Car plus personne ne croit leurs mensonges, ni les discours fumeux d’une classe médiatique discréditée à vie. Mais dans le même temps, à l’heure où notre survie sociale, politique, voire notre survie tout court en tant qu’espèce est menacée, il est temps de comprendre, comme l’explique Simon Springer dans son essai, «qu’une politique fondée sur l’attente du changement ne libérera jamais personne de quoi que ce soit». L’action prévaut, ici, et maintenant, pour ouvrir demain à autre chose que la nuit qu’ils nous promettent. Chaque instant de l’expérience du changement a lieu aujourd’hui même, comme la ZAD de NDL l’a démontré, sa répression ne témoignant que du danger que représente son expérience salvatrice. Refuser l’oppression quotidienne, non pas vivre l’espoir comme un futur improbable mais réconfortant, mais l’arrimer aux gestes qui déjà nous propulsent ailleurs. Alors commençons donc de rompre définitivement avec la litanie des fausses promesses. L’ordre néolibéral est un vide sidéral. Nous savons que nous pouvons transformer le monde, qu’«il suffit d’un geste de courage, de bienveillance, de solidarité». De solidarité… Ce que partout l’on voit fleurir et s’épanouir dans cette géographie fragmentée des luttes qui ne cessent de témoigner de la vérité de notre situation et non de cette fixité myope d’un monde battu que les médias voudraient nous faire avaler par commodité et par hargne. Il est temps, oui, de relire, comme nous y invite Simon Springer, Elisée Reclus et Pierre Kropotkine, quand plus que jamais la possibilité de la liberté passe par cette prise de conscience : rendre possible des liens non hiérarchiques entre nous, contre la violence du souverain. Il est temps de renforcer ces liens de solidarité, de redonner sens aux Communs. Le Capitalisme, indépassable ? Le néolibéralisme, la seule issue politique ? La société néolibérale investit beaucoup d’énergie et d’argent pour rendre cette idée vraisemblable –et très peu à tenter de le vérifier. A bien y regarder, rien ne tient de ses promesses. Alors oui, «le changement commence toujours n’importe où et partout, ici et maintenant, car demain n’arrive jamais s’il n’est pas déjà là» (Simon Springer).
Pour une géographie anarchiste, Simon Springer, traduit de l’anglais par Nicolas Calvé, éditions Lux, collection Instinct de liberté, mai 2018, 304 pages, 18 euros, ean : 9782895962618.
Voleur, espion et assassin, Iouri Bouïda

Znamensk, naguère Welhau, en ex-Prusse orientale annexée par les soviétiques au sortir de la guerre, peuplée d’allemands qui jusqu’à aujourd’hui ont conservé le souvenir de leur appartenance germanique. Malgré les déportations massives, malgré la russification, malgré le repeuplement despotique. Iouri Bouïda se rappelle Könisgberg, devenue Kaliningrad. Et ces familles qui parlaient l’allemand que la Russie soviétique ne parvint jamais à éradiquer. Welhau donc, contrainte de fêter l’anniversaire de la Révolution d’Octobre dans les ruines d’une ville en ruines. La ville natale de Iouri, dont le lard était la base de l’alimentation, pas même fumé, juste accompagné de sel et d’ail. Le souvenir de Stalingrad est dans toutes les mémoires et Iouri se rappelle son enfance au sortir de la guerre. On tuait les poux à coup de DDT dans la tête des gamins. Son père s’occupait de l’usine de fabrication de papier. Juste à côté, il y avait cette immense décharge où par wagons entiers, l’URSS livrait au pilon des millions de tonnes de livres interdits. A commencer par ceux de Staline dans la fin des années 50. Khrouchtchev est au pouvoir, soixante tonnes de biographies de Staline viennent d’être livrées à la décharge, tandis que 140 autres tonnes patientent déjà. La décharge, c’est l’immense bibliothèque où le père de Iouri ramasse des livres à lui offrir. En douce. Tout. Sans réfléchir. Tout ce qui leur tombe sous la main. Lui, lit tout. Sans rien comprendre parfois. Jusqu’à ce que par hasard il finisse par découvrir Le Révizor. Qu’il lut d’une traite, relut et relut encore. Puissant. Ce n’était plus de la littérature d’un coup à ses yeux. Mais autre chose. Sans qu’il sache bien quoi. Sinon que Gogol était un fou. On lançait Spoutnik dans le ciel, lui vagabondait. Nous livrant une sorte d’autobiographie romancée. Forte, sauvage. Iouri Bouïda raconte l’être humain renvoyé à sa petitesse existentielle. L’humanité sordide, veule, mais roublarde, attachante. Il raconte une période de l’histoire où la cruauté était la norme de la vie. Et remonte le fil du temps. L’entrée des troupes en Tchécoslovaquie, la fin du récit héroïque soviétique, Brejnev, tandis que lui découvre Dosto, Thomas Mann, Flaubert, Conrad, tous ces auteurs de décharge… Peu à peu, la littérature s’installe dans sa vie. Par le biais de la décharge qui lui révèle le poids des mots, des textes, des livres. L’expérience littéraire. Son expérience littéraire. Kafka, «en dehors du monde terrestre». Beckett, Faulkner. Il ne savait comment appeler ça. C’était le début de quelque chose, la fin du Je dans la littérature. Et puis Shakespeare enfin, la littérature la plus résolument antisoviétique qu’il ait connue.
Voleur, espion et assassin, de Iouri Bouïda, traduit du russe par Sophie Benech, Gallimard, collection Du monde entier, février 2018, 328 pages, ean 9782072723902.
Les différents visages des formations continues à visée écologique, Céreq n°363

Depuis le fameux mensonger Make the Planet great again, une pluie de rapports s’est abattue sur la France de la transition écologique repoussée aux calendes, ainsi que sur les formations, étrillées pour mieux réaliser cette forfaiture… Car il est bien entendu en macronie que ce n’est pas seulement des couleuvres et du glyphosate qu’En Marche nous fera avaler, mais l’arrogance de tout un système littéralement criminel, destiné à faire rendre gorge à notre humanité. Quid donc de la formation promise dans ces conditions ? La réalité, étudiée par le Céreq, c’est qu’en matière d’écologie, l’offre est restée négligeable. C’est-à-dire non seulement dérisoire, mais qu’aucun effort n’a été fait pour en cadrer les savoirs. Elle se caractérise donc par une grande «diversité» (quelle pudeur) et une grande instabilité des savoirs proposés, entre expertise élevée et n’importe quoi. Et bien évidemment, aucun moyen financier n’a été prévu pour améliorer cette situation… Voire même : la belle hypocrisie gouvernementale a confisqué la majorité des budgets alloués au secteur pour lancer ses comm’ mensongères, chargées de masquer son énième trahison. Bien sûr, tout cela est révélé à mots très très couverts par le Céreq, qui ne veut pas voir son maigre pécule rogné encore et ses missions réduites à néant… Alors parlons «savoirs». Peu de référentiels existent, nous dit le Céreq. Ce qui n’étonnera personne, car sous Hulot, il n’est pas question de faire le moindre pas en direction d’une agriculture plus saine par exemple… Les formations, explique pudiquement le Céreq, «peinent à trouver leur modèle économique». En clair, cela signifie que faute de financement public, elles doivent se tourner vers le marché. En conséquence, aucun corpus de savoirs stables n’est disponible. Le flou règne, qui a l’avantage d’autoriser le gouvernement à le mettre en avant pour invoquer un frein théorique à sa volonté de développer ce type de formation. La boucler est bouclée, le tour est joué. L’ignoble et le cynisme ont de beaux jours devant eux… L’enquête «Former Vert» le confirme, qui montre que pour l’essentiel, notre transition écologique est confiée à des organismes privés. Or, cette même enquête révèle qu’il existe une vraie demande de formation dans la jeunesse, ainsi qu’au niveau des demandeurs d’emploi. Qu’à cela ne tienne : nombre d’entreprises se sont positionnées pour capter cette conscience écologique et proposer des formations coûteuses, sinon bidon, qui ne débouchent sur rien. Si : flouer des jeunes prêts à débourser des sommes folles par souci écologique de notre avenir...
Les différents visages des formations continues à visée écologique, Céreq n°363, 1er trimestre 2018, bulletin du Centre d’étude et de Recherche sur les qualifications, issn 2553-5102.
Le Regard philosophique, Edgar Morin

Un abécédaire en forme de bilan. Sensible, humble, celui d’un homme apaisé, d’un militant resté attaché à nos libertés et qui n’a pas peur d’en appeler encore à la résistance, à l’espoir. E comme espoir, raisonnablement pessimiste : «j’ai tendance à croire que tout finira mal»… Comment pourrait-il en être autrement, dans ce monde converti de force au néolibéralisme et qui détruit tout, de la nature aux liens sociaux, de la vie humaine à la vie tout court. Et pourtant, l’espoir, la volonté de vivre, l’assurance qu’au plus fort de la confrontation qui nous est assignée, l’invraisemblable sortira, l’improbable surgira. La mondialisation, affirme Edgar Morin, nous conduit à la Catastrophe. Comment ne finirions-nous pas par en prendre conscience ? Et plus la Catastrophe se rapproche (rappelons que la dérive du Golf Stream est en train de faire ses adieux à l’Europe, rappelons qu’il n’y a jamais eu autant de pauvres dans le monde), plus la conscience du caractère criminel de la société néolibérale croît. A l’image d’Héraclite, il nous faut toujours chercher l’inespéré, et combattre l’ignorance en sachant que la Vérité est du côté des humbles, toujours, non du côté des élites, qui ont littéralement vendu leurs âmes. Il faut, nous dit Edgard Morin, poétiser nos vies au sens où un Rimbaud l’entendait : se défendre contre l’invasion de leur prose mensongère, rancunière, vindicative, haineuse, se garder des raisons nécessaires et considérer, toujours, l’Esprit comme une émergence et non un donné, l’intelligence comme une faculté et non une fin. Et croire, toujours, que nous pouvons agir.
Le Regard philosophique, Edgar Morin, Un film d’Alain Sicilano, collection Philosophie : PATRICK FREMEAUX, Direction artistique : Patrick Frémeaux, chargé de collection : Augustin Bondoux, 2 CD, 49,99 euros, droits : FREMEAUX & ASSOCIES - DEIXIS FILM
Toujours plus pour les riches, ATTAC

En Marche ? Pour la première fois dans l’histoire de la République française, toutes républiques confondues, un gouvernement a décidé de mettre en place une fiscalité ouvertement dédiée aux riches et à la finance. La Loi finance 2018 n’est en effet pas autre chose qu’une Loi antisociale qui bafoue tous les objectifs de la fiscalité républicaine : financer l’action publique, réduire les inégalités, induire un comportement démocratique. Les libéraux eux-mêmes devraient s’en arracher les cheveux, qui pourraient se rappeler les grands débats philosophiques qui ont présidé à la conception de l’impôt. ATTAC nous le rappelle, en puisant dans les doctrines libérales, de Locke à Montesquieu, la raison d’être de l’impôt et son caractère de consentement démocratique, que les néolibéraux violent jour après jour en prélevant des impôts arbitraires. Dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen, l’impôt était conçu comme une contribution commune également répartie en raison de chaque faculté. Commun, l’impôt ne pouvait s’y concevoir que soumis au contrôle citoyen, apte à décider de l’étendue des services publics relevant de l’obligation de l’état, au lieu que nous le voyons désormais défini à partir de prérogatives souveraines. ATTAC rappelle opportunément qu’en outre, ce n’était pas le seul acquittement de l’impôt qui faisait le citoyen, mais la participation de ce dernier à son établissement, sa répartition, son recouvrement, son contrôle et son affectation. Tout ce qui fonde la démocratie en fait, et qui la détruit lorsque l’on vide de son sens la décision souveraine. Faut-il en outre rappeler que dans le système français, l’impôt sur le revenu, le plus juste des impôts, est minoritaire ? Faut-il rappeler que la TVA, le plus inégalitaire des impôts, représente plus de 51% des recettes fiscales de l’Etat et qu’il structure en réalité une société inégalitaire, quand l’impôt sur le revenu en représente moins de 25% ? Faut-il rappeler que cet impôt est en outre le moins progressif et le plus faible de l’OCDE ? Faut-il rappeler que la fiscalité du Capital, en France, constitue aujourd’hui une forme de redistribution de l’argent aux riches ? Cet impôt qui n’a jamais cessé de baisser et que les lois permettant de minimiser en offrant aux sociétés la possibilité de passer d’un taux apparent de 33,33% à un taux moyen de 15%... Et encore, les très grandes entreprises fixant en réalité elles-mêmes le montant de l’impôt qu’elles entendent payer, via l’optimisation fiscale…
L’impôt est un COMMUN, l’injustice fiscale, un fléau. Il faut le répéter et partout le faire entendre. Il faut partout marteler que la logique fiscale française est une logique de redistribution de l’argent aux plus riches. Il faut partout affirmer que les vrais assistés sont les plus riches. Il faut dire partout que le régime de provision est l’outil le plus ahurissant jamais conçu dans le monde pour permettre à de grosses entreprises de vivre à nos frais. Il faut partout montrer que là encore existent deux poids deux mesures : seules les plus grosses entreprises peuvent se payer ces outils fiscaux. Il faut partout témoigner que nous vivons en réalité le retour des fermiers généraux de l’Ancien Régime. Il faut partout établir que les grandes fortunes, les grands groupes financiers, se comportent comme des prédateurs apatrides. Il faut partout dévoiler que ces élites ont fait sécession, que les lobbies européens pratiquent massivement la fraude fiscale, que les grands groupes localisent leurs bénéfices dans les paradis fiscaux et leurs dettes dans nos nations. Il faut dire que les paradis fiscaux sont en réalité le pivot de la mondialisation financière, qu’ils occupent une place centrale dans ce dispositif de domination des peuples. Il faut montrer qu’en réalité le commerce mondial ne repose sur rien, quand les transactions intragroupes forment plus de 50% de ce commerce (réf. OCDE), à savoir : localiser les bénéfices là où l’imposition est la plus faible et localiser les charges là où l’imposition est la plus forte… Il faut hurler que la Loi sur le secret des Affaires est une loi scélérate et une arme de dissuasion massive et qu’en France, il n’existe plus de contrôle faute de contrôleurs des impôts, la Délégation Générale des Finances Publiques ayant perdu ces dernières années près de 10 000 emplois de contrôleurs…
ATTAC, Toujours plus pour les riches, Manifeste pour une fiscalité plus juste, éd. LLL, janvier 2018, 286 pages, 13,80 euros, ean : 9791020905758.
Derrière le cirque d’hiver, Xavier Person

Un homme vit dans un recoin de mur. Recroquevillé. Un SDF. Chaque soir il vient dormir là, dans l’embrasure d’une porte. Son histoire minuscule. Et puis rien. Une autre histoire minuscule, de disparition elle aussi. Ou celle de cet homme dont la paternité n’est que séparation. Derrière le cirque d’hiver, bien des êtres s’éteignent. Xavier Person témoigne de leurs brèves existences. Convoque notre passé douloureux : Sétif, un père tué par balles il y a bien longtemps. Devant sa fille. Par un officier de l’armée française. Oui, on faisait ça, nous autres, français. Mais le temps a filé. Personne ne réagira plus. Ne reste que la discrétion des hommes des bancs publics, qu’aucun récit ne parvient plus à accrocher. Des nouvelles donc, très courtes. Deux pages souvent. Celle de Claire. De son père, il ne lui reste qu’une image. Et puis c’est tout. Partout ne se déplie que l’effacement, l’évanouissement des êtres et des choses. Moins la disparition que l’évanouissement. Il nous reste des traces, que Xavier Person relève. Un monde de fantômes. Où il n’y a jamais assez d’esse pour qu’aucun être n’y tienne. Et des lectures. De Modiano, des Misérables, admirables, le seul vrai lien où être vraiment enfin, dans cette insistance des lectures qui permettent d’entrer chacun dans la question de l’être.

Des histoires qui nous livrent et qui dans le même temps, peut-être, aident à mieux nous cacher, quand le réel ne parvient pas à tout escamoter. Ce qui est soit dit en passant, sa fonction première, de tout dérober. Ou bien alors, nous reste à prendre la décision, justement, de nous dérober au monde que nous avons laissé croître et tout envahir. Et faire comme ce personnage, Olivier, ce cadre de cinquante ans qui décida un jour de tout plaquer pour se terrer dans un repli du mont Ventoux et y passer ses journées à écrire pour rien, et randonner. Ou, plus radicalement, et peut-être parce que ce monde est dingue en acter la folie et le fuir comme le frère d’Olivier, en décidant de se faire enfermer dans un asile pour ne jamais plus en ressortir, comme le fit naguère le poète Stanislas Rodinski et vivre dans ce recoin de solitude la Victoire, à l’ombre des ailes de l’espoir immense…
Derrière le cirque d’hiver, Xavier Person, éd. Verticales, février 2018, 144 pages, 12,50 euros, ean : 9782072776748.
Le Monde des Grands Projets et ses ennemis, Serge Quadruppani

Notre-Dame-des-Landes, Roybon, Sivens, voire le Grand Paris, Les J.O. 2024… Ce monde des Grands Projets assassins qui porte déjà mémoire du meurtre de Rémi Fraisse, de la main arrachée de Maxime, de ces innombrables mutilés et blessés de guerre dans les manifestations -puisque les armes employées sont désormais des armes de guerre. Le monde des Grands Projets destructeurs des milieux naturels, des milieux humains, de NDL à la vallée de la Suse, de Paris à Rome. Celui de la sauvagerie répressive, de l’énorme bêtise à front de taureau d’un capitalisme à bout de souffle qui ne cesse, pour se relancer, d’imposer ses desseins dévastateurs. A l’horizon d’une répression d’ampleur inédite, ce monde de l’extrême violence a pourtant trouvé en face de lui la levée d’un courage inédit, auxquelles les manifestations, réprimées avec de plus en plus de brutalité, ont donné pour nom le Cortège de tête. Un cortège fait de citoyens, non de «casseurs», décidés à endosser leurs responsabilités citoyennes malgré la hargne des CRS, malgré la hargne des médias, malgré la hargne des syndicats, malgré la hargne de l’état, malgré la hargne des partis réformistes dont l’échec est si patent qu’ils ont fini par révéler leur vraie nature : la confiscation, comme en 1936, de tout désir de changement réel. Un cortège de tête qui dit ce que nous savons tous, désormais, que toute compromission est impossible, que la confrontation est inévitable avec un pouvoir qui nous mène, tous, à la mort. Au suicide collectif. Un cortège de tête qui ressemble à une ZAD en fait, inventant jour après jour les solutions du basculement nécessaire, ce changement de civilisation sans lequel notre monde est foutu. «Le sentiment que l’humanité est au bord du gouffre est désormais un sentiment largement partagé», écrit Serge Quadruppani. Ne manque que l’explosion de colère contre ceux qui nous ont conduits là : ces réactionnaires réformistes, ces droites, toutes extrêmes en fait, les uns et les autres également porteurs des mêmes discours de haine sociale. Destruction du travail, destruction de la société, destruction de la planète, leur course à l’abîme nous engage. Et déjà, du fond de la terreur qu’ils instruisent partout, des mouvements ont surgi, que Serge Quadruppani a scruté avec attention. De NDL à Suse, de la Charte d’Hendaye au rassemblement de Bruxelles, une nouvelle manière d’être responsable est en train de se forger. Il n’y a pas lieu d’être pessimiste donc, mais lucide, et engagé, pour refuser la leçon de Fukushima par exemple, spectaculaire entre toutes, qui n’est pas d’empêcher les catastrophes à venir, mais de préparer les populations à les subir. Contre ces Grands Projets qui ne sont que des outils de gestion et de soumission des peuples, des mouvements de masse se sont faits jour, détonateurs d’une prise de conscience pour une société réellement nouvelle. Des foyers de créativité, de réflexion, de solutions où se retrouve ce peuple soit-disant introuvable dont on nous priait de faire le deuil. C’est là sans doute, dans ces Assemblées Constituantes mobiles, qu’il faut chercher une issue et des méthodes, plutôt que dans l’épuisement des forces sociales jetées dans l’érosion de la volonté militante à force de mouvements échelonnés.
Le Monde des Grands Projets et ses ennemis, Serge Quadruppani, Voyage au cœur des nouvelles pratiques révolutionnaires, La Découverte, mai 2018, 156 pages, 13 euros, ean : 9782707199225.
Xénophobie business, Claire Rodier

A quoi servent les contrôles migratoires ?, se demande Claire Rodier. La réponse est sans appel : à faire de l’argent. Beaucoup d’argent. Des milliards d’euros de bénéfice, 450 milliards pour être exact, si l’on y ajoute les activités annexes : la chasse aux migrants, le marché de leur détention, celui des camps de rétention, celui de l’économie sécuritaire, etc. Une constatation sans appel, vérifiée par FRONTEX, l’agence bien connue qui sévit en méditerranée avec la bénédiction de l’UE. L’un des segments économiques les plus moteurs de l’UE. Car selon cette même agence, FRONTEX, les niches commerciales engendrées par l’explosion de la poussée migratoire en 2015, ont fait du marché du migrant l’un des plus remarquables secteurs d’innovations de l’économie européenne. Et de profit. Pour les multinationales s’entend, non les populations. Et toujours si l’on en croit FRONTEX, pour une efficacité nulle. Les franchissements des frontières n’ont jamais baissé. Seul le nombre de morts a augmenté, le nombre de populations terrorisées, ou réduites, réellement, à l’esclavage. Qui a récupéré ces marchés ? EADS, THALES, INDRA, AIRBUS, SIEMENS, etc. Un lobby de la sécurité qui nous vend très cher… du vent ! «Ceux qui ont le plus intérêt à ce que l’Europe soir mal sécurisée sont aussi ceux qui fournissent les équipements de sécurité», dixit Peter Burges, le 19 avril 2015, chercheur à l’Institut de recherche pour la Paix (Oslo). Des milliards donc, prélevés dans nos poches, pour un résultat nécessairement nul : il faut bien que ces multinationales préservent leurs gisements de profit… Tandis que le coût pour les victimes des passages clandestins ne cesse lui aussi d’augmenter sous cette pression économique néolibérale. Car «tout le monde» en profite : dans le sillage des multinationales, des sociétés prolifèrent, telle G4S, 600 000 «employés» dans le monde, qui s’est fait une spécialité de la chasse rémunérée aux migrants, et dont nombre de rapports accablants montrent qu’elle ne s’embarrasse guère de scrupules humanistes à leur égard, les tuant plus souvent qu’à l’occasion, ou bien les retenant en captivité voire les affectant à l’esclavage de travaux forcés dans leurs propres camps. C’est ça et mourir, tandis que les gouvernements de l’UE ferment les yeux sur ces pratiques barbares. Tandis que les médias détournent le regard et nous servent leur rhétorique de la peur du migrant, ces mêmes médias qui sont évidemment entre les mains de magnats qui ont largement investi le filon des flux migratoires…
Xénophobie Business, Claire Rodier, La Découverte, octobre 2012, 192 pages, 16 euros, ean : 9782707174338.
Le Gros capitaliste, B. Traven

Les éditions Libertalia ont eu la bonne idée d’exhumer Traven du long oubli dans lequel le monde des Lettres l’avait plongé. Le ramenant bien malgré lui à sa réputation d’écrivain sans visage, lui qui n’avait de cesse de fuir dans l’anonymat les risques dans lesquels ses écrits le plongeaient. L’anarchiste Traven les signa du reste longtemps du pseudonyme Ret Manut, en rage contre les journaleux de son époque, à la solde, comme ceux d’aujourd’hui, des pires réactions. Munichois, proche des Spartakistes, Traven avait appartenu à la République des Conseils de Munich qui s’était emparée du pouvoir en 1918. Réprimée dans le sang, il erra longtemps avant de s’enfuir définitivement pour L’Amérique du Sud, échappant de peu à l’exécution sommaire à laquelle le pouvoir le destinait. Parue en 1955, Le Gros capitaliste est une fable qui conte l’histoire d’un Indien mexicain tressant des petits paniers d’osier dans ces moments de temps libre que son travail à la ferme lui laisse. Surgit un américain emballé par les petits bijoux que l’indien confectionne. Il voit de suite le parti qu’il pourra en tirer, ses 1200% de marge pourvu que l’indien accepte d’en produire beaucoup plus. Mais au moment de la négociation, l’américain ébahi se heurte aux raisonnements de l’indien en matière de rabais, qui n’ont de paradoxaux que l’incompréhension dans laquelle se trouve tout bon capitaliste de prendre en compte la totalité des coûts réels de production d’un objet, quel qu’il soit. Une grande leçon d’économie en découle… Dans le second texte publié, Traven surprend encore de si bien savoir poser les vraies questions, quand il rétorque que seul l’art sait répondre à celle de savoir pourquoi vivre. L’art, plutôt que la religion…
Le Gros capitaliste, B. Traven, traduit de l’allemand par Adèle Zwicker, éditions Libertalia, mai 2018, 42 pages, 3 euros, ean : 9782377290260.