Nord perdu, Nancy Huston

Du Nord, elle en venait. En était-elle ? En est-elle encore ? Peut-être, mais d’une manière infime qu’elle distille peu à peu au fil des pages, s’interrogeant sur ce Grand Nord dont elle raconte au vrai la perte après vingt-cinq années passées en France. Calgary, sa ville natale. Qu’en dire qui la retiendrait charnellement plutôt qu’au fil d’un récit reconstruit après coup ? Ça, c’était en 1998, au moment de la sortie de l’ouvrage. On s’éprend à se demander ce que, vingt-cinq nouvelles années plus tard, elle en dirait, de ses vingt ans de Nord. Décisives, lui semblaient-elles, ces années d’avant la vingtième. Au point que l’on s’interroge avec elle : est-ce une enfance française qui nous ferait français ? Plus français qu’elle ne le serait de n’y avoir vécu qu’une quarantaine d’années ? Nancy Huston s’examine et scrute notre rapport à des réalités aujourd’hui sensibles : qu’est-ce qu’être migrant ? Ce mot, si mal partagé entre nous, parle-t-il seulement de la richesse des identités accumulées par ceux qu’un exil a contraints ? Des identités «contradictoires», renchérit-elle avec pertinence. On n’est jamais tranquille, quand on lit Nancy Huston… Mais malgré ces richesses, seul prévaudrait ce court moment de l’enfance au point que, nous dit-elle, il n’y aurait d’exil que de ce moment de l’enfance disparue. Un temps plutôt qu’un lieu, déployé dans une langue qu’on ne parlerait plus… Comme une partie de soi-même déposée dieu sait où et qu’on ne pourrait plus emporter, à peine convoquer : ce livre peut-être, cette écriture, qui est pourtant bien plus que cela, bien plus que le roman biographique d’une vie épuisée. Congédiée, renvoyée à sa seule solitude désormais. Car le récit qu’on porte de son enfance ne peut être partagé. Tout juste n’est-il devenu qu’une sorte de témoin, mal assuré, d’un monde révolu. Le Nord perdu. Un théâtre, dont cependant elle n’introduit l’idée que pour qualifier au contraire tout ce qui sera venu après sa perte. Pour affirmer de l’étranger qu’il ne peut faire autrement que de s’installer dans le théâtre de sa nouvelle vie. Avec humilité : il n’en sera jamais vraiment, du lieu qu’il habitera. Mais avec passion, livré au fourmillement sémantique de son étrangeté. Poignant récit, ouvert par instant à la confidence : Nancy Huston aurait fui l’anglais et le piano pour survivre à la violence de ses émotions. Pour n’en être pas submergée. Qu’est-ce qui justifie nos vies en fin de compte ? C’est cette anamnèse qu’elle entreprend dans cet étrange Nord perdu. Sans jamais la clore bien sûr : il faut tourner encore et toujours autour de cette question sans jamais être tenté de la murer, si on veut vraiment qu’elle fasse sens. La peler comme on pèle un oignon nous dit-elle. En ne se contentant jamais d’une seule identité. «S’ouvrir au flux extravagant de la vie», conclut-elle provisoirement, célébrant ainsi qu’elle l’énonce dans et à travers son questionnement magnifique, la reconnaissance de l’autre en soi. Pages pleines de sens : l’expatrié, son identité ne va jamais de soi et c’est tant mieux : il puise là la raison d’être de son humanité.
Nord perdu, Nancy Huston, suivi de Douze France, éditions Babel, décembre 2014, 130 pages, 6.60 euros, ean : 9782742749256.
L’Aurore, Selahattin Demirtas

Ex-président du Parti du Peuple, Selahattin Demirtas est incarcéré depuis le 4 novembre 2016 dans une prison de haute sécurité, à Erdine, en Turquie. Il s’est mis depuis à écrire. Des textes évidemment censurés pour la plupart, des nouvelles dont l’éditeur a réussi à en recueillir six, pour les publier enfin dans cet opus. L’Aurore fait référence au journal où Zola publia son fameux J’accuse (1898). Selahattin y raconte la dureté de la prison turque, ces cours de quatre mètres sur huit dont on ne finit jamais de faire le tour, la solitude à tout prendre meilleure que la brutalité des liens qui peuvent s’y tisser. Et puis le monde tel qu’il va en Turquie. L’histoire de Seher, le récit ahurissant d’une jeune fille violée que sa famille préfère assassiner plutôt que d’avoir à en reconnaître la tragédie. Il raconte l’effroi d’une culture ramenée un siècle en arrière, à dessein. Nazo, pris malgré lui dans la nasse d’une manifestation chargée avec une extrême violence par la police. Nazo coupable, sur son lit d’hôpital, forcément coupable, d’avoir voulu traverser cette manif au mauvais moment. Selhahattin raconte les violences policières, les blindés lancés à l’assaut des manifestants, les tirs à balles réelles. L’impunité totale des flics. Il raconte son pays livré à la misère, aux inégalités féroces. Il raconte ces contrats de chantier qui précarisent tout le monde et transforment tout le monde en esclave. Pour finir par sa lettre, pleine d’humour et d’intelligence, à la Commission de censure du courrier de la prison, s’inquiétant du métier que ses employés y pratiquent. Une longue lettre dans laquelle il raconte son enfance, dans un pays qui n’existe plus, et ce rêve qu’il a fait : le premier de la classe lui rendait visite, en prison, avant de se suicider.
L’Aurore, Selahattin Demirtas, édition Emmanuelle Collas, nouvelles traduites du turc par Julien Lapeyre de Cabanes, 14 septembre 2018, 76 pages, ean : 9782490155064.
Bullshit Jobs, David Graeber

Le titre porte à confusion : il s’agit en fait moins des boulots «à la con» que des emplois inutiles. Une confusion à laquelle David Graeber s’affronte depuis 2013 et qui l’oblige, cette fois encore, à passer beaucoup de temps à expliquer ce que ces «bullshit jobs» ne sont pas… C’est que… de l’autre côté de la rue n’existent que des boulots à la con, ou d’esclaves, -et encore, quand ils existent : rappelons que la France ne génère que 600 000 emplois selon l’INSEE, alors qu’elle compte 6 millions de chômeurs !-, et que nous sommes nombreux à le savoir ou à les vivre. Que sont donc ces emplois inutiles ? L’ouvrage en construit la définition et la typologie. Qu’est qu’un bullshit Job ? Un travail inutile qui ne peut permettre au salarié de justifier son existence, écrit David Graeber, et dont la disparition ne se ferait même pas remarquer. Définition subjective ; mais tous ceux qui sont confrontés à de tels jobs le savent bien. Passons sur les exemples. Des boulots inutiles, on en trouve à la pelle dans les cabinets ministériels : ces consultants, ces pseudos experts qui n’ont d’autre fonction que de produire des écrans de fumée pour masquer la réalité de l’action gouvernementale. Et donc dans la communication. Paradoxalement, ils n’ont cessé de fleurir dans la société néolibérale, et bien davantage encore dans le privé que dans le public ! C’est que, comme l’explique l’auteur, «sur toute la planète, les économies sont devenues de gigantesques machine à produire du vent». Nous le savons bien tous, que par exemple le consumérisme forcené ne mène nulle part. Des machines à produire du vent… Enfin, oui et non : il y a une grande supercherie à croire que nous sommes entrés dans l’ère de la société post-industrielle : étudiant, chiffres à l’appui, les courbes de l’emploi industriel à la surface de la planète depuis 1945, David Graeber démontre aisément qu’en réalité, non seulement l’emploi industriel n’a pas disparu, mais qu’il a même progressé. Nous n’avons fait que délocaliser cet emploi, créant au passage une nouvelle classe d’esclaves bien loin de nos portes mais pas moins réellement soumis à des rapports d’esclavage. Alors certes, nos sociétés occidentales semblent être entrées dans une nouvelle ère économique, celle de l’économie de services. Mais là encore, à ses yeux, courbes à l’appui, l’économie de service n’est qu’une vaste fumisterie : elle ne représente même pas 20% des emplois aujourd’hui. En réalité, ce sont les emplois dits de l’information qui n’ont cessé de croître. Mais jusqu’à ce jour, aucune étude sérieuse n’en a fait ni le tour ni le bilan. Des emplois liés à la montée en puissance du capitalisme financier. Des emplois utiles ? En fait le détour par les graphiques proposés par Graeber nous ouvre les yeux : depuis les années 70, la courbe de la productivité a fait un bon tout simplement hallucinant. Tandis que celle des salaires s’est mise à stagner. Cette augmentation de la productivité est telle, qu’en réalité nous pourrions ne travailler que 15 heures par semaine, sans que cela ne change rien à l’état de l’économie des pays avancés. Mais alors, pourquoi nous contraindre à travailler toujours plus désormais, et toujours plus longtemps ? Les raisons, nous dit l’auteur, sont morales et politiques, plutôt qu’économiques. Depuis les années 70, les nantis ont bien compris qu’offrir du temps libre aux classes dominées pouvaient être dangereux. Le travail est un outil de domination, non d’émancipation, dans nos sociétés occidentales. Voilà pourquoi nos éditorialistes, à longueur d’ondes, en prêchent la nécessité. Ceux-là ne sont en fait que les prédicateurs hypocrites chargés de taire la violence psychologique inouïe du travail tel que conçu dans nos sociétés occidentales, pour mieux nous y assujettir. Mais d’autre part, et c’est là qu’on retrouve l’idée d’une création massive d’emplois inutiles, les masses d’argent tout à fait ahurissantes générées par les bénéfices de ces nantis, ont fini par leur ouvrir un appétit de domination nouvelle. On croit d’ordinaire et on veut bien nous obliger à le croire, que la société néolibérale est obnubilée par le souci de l’efficacité et de la rentabilité. Observez-la fonctionner : c’est tout l’inverse qui arrive. La gabegie est partout avec elle. La gabegie et la sottise : la financiarisation de la société en est la preuve. On évoque les algorithmes de trading à haute fréquence, «si complexes» nous assure-t-on, que seuls des polytechniciens peuvent comprendre de quoi il retourne et construire les bénéfices qui demain ruisselleront pour nous faire mieux vivre, quand dans la réalité, l’essentiel des bénéfices de la finance lui vient des Dettes artificielles que législature après législature, ces nantis s’emploient à générer artificiellement. «Le secteur de la finance est une vaste escroquerie», affirme David Graeber, avec raison. Ce capitalisme financier donc, n’a cessé de produire une bureaucratie parasite : administrateurs, consultants, experts... Une structure en réalité féodale, dépensière, dont le seul but est de maintenir à flot un système néo-féodal d’allocation de la richesse : le fameux ruissellement ne concerne qu’une poignée de la population enrôlée au service, ou plutôt à la cour de nos quelques nantis, un système au sein duquel l’argent est déversé pour des motifs politiques et non économiques. Ce qui explique entre autres les monstrueux salaires accordés à certains, quand même ils auraient ruiné l’entreprise qu’ils manageaient… En cascade, l’emploi n’a aucune autre vocation que celle de discipliner, d’enfermer ou d’inféoder. On le voit, la création d’emplois inutiles est une nécessité pour l’Ordre nouveau qui s’est mis peu à peu en place, une nécessité dans laquelle s’est enfermé cet Ordre Nouveau, au risque de tout détruire, l’humanité comme la planète.
Bullshit Jobs, David Graeber, éditions LLL, septembre 2018, traduit de l’anglais par Elise Roy, 410 pages, 25 euros, ean : 9791020906335.
Le Seigneur des anneaux, Le Retour du Roi, lu par Thierry Janssen

Le retour du Roi : la quête de Frodo s’achève. Le quatrième âge, celui des hommes, peut commencer. Mais avant, il reste à traverser le chagrin, la détresse de devoir réaliser que l’on est rien ou si peu, voire l’indomptable nécessité d’affronter le désespoir, auquel il faudra bien survivre. Et la peur, la peur qui traverse de part en part cette fin hallucinée. Gandalf s’avance, désespéré face au Seigneur des Anneaux. La catastrophe de la guerre tend le fil du récit à le rompre. Aragorn, Gimli, Legolas, Merry, Pippin, leur courage est inouï, l’écoute du lecteur brûlante, tandis qu’au Mordor Gollum rôde aux côtés de Frodo et Sam. Désormais l’épopée se heurte à l’intime, violemment, embarquant l’intimité même du lecteur dans ses affres. Devant cette course au danger, à la mort, l’on est saisi, à réaliser que seule la résistance des liens de solidarité et la fermeté de caractère de si peu d’entre eux parviendront à surmonter l’ultime épreuve. Il leur faut en effet se couler, voire s’abîmer, littéralement et pour nombre d’entre eux, dans le sacrifice de leur vie pour offrir au monde la chance de voir un nouveau jour se lever. Jetés au plus profond d’eux-mêmes comme au fond d’un gouffre, ils ne sont rien sinon cette pitié qu’il leur faut y lever, cet altruisme qui seul viendra à bout de l’Anneau. Le Retour du Roi, c’est le temps de la destruction finale. Soron emporte avec lui les êtres légendaires. Dans une lettre à son éditeur, Tolkien confiait qu’il n’avait écrit rien d’autre qu’une «étude de l’homme simple et ordinaire, qui évolue dans un contexte sublime». Pour conclure qu’il ne fallait pas oublier, jamais, «la réalité de la vie ordinaire menée par tous les hommes», une réalité que «toutes les quêtes du monde ne doivent pas faire oublier». C’est cette réalité qui triomphe, ballottée entre l’ordinaire et le sublime, portée par cette lecture de Thierry Janssen si incroyablement «vraie», au sens où pouvait l’exprimer un Cézanne : «Je vous dois la vérité en peinture, et je vous la dirai». Une lecture qui au final aura su incarner cette œuvre avec un talent inouï, en soulevant tous les ressorts dont celui de l'intime, pour atteindre ce moment où le texte respire comme un être vivant.
Le Seigneur des Anneaux, volume 3 : Le Retour du Roi, Tolkien, lu par Thierry Janssen, Audiolib, éditeur d’origine du texte français : Christian Bourgois, 2CD MP3, août 2018, durée d’écoute : 19h13, 26.90 euros, ean : 9782367625591.
Ma langue au chat, tortures et délices d’un anglophone à Paris, Denis Hirson

De langue, il est évidemment beaucoup question dans cet ouvrage. Dès sa préface du reste, Nancy Huston, l’amie de toujours, évoque d’emblée «ce petit flic surmoïque» de la langue française, qui ne cesse d’infliger ses persécutions aux natives de la si douce France. Denis Hirson en poursuit le fantôme, tournant autour de nos étranges allocutions, s’interrogeant, en poète amoureux des mots, sur leur histoire, leurs pratiques, les laissant souvent miroiter sous la lumière de son texte pour mieux nous les offrir à explorer nous-mêmes. Il s’étonne par exemple que la langue française soit aussi genrée. Rappelant le Père Bouhours, ce grammairien du XVIIème siècle, convaincu que le masculin était plus noble que le féminin et décidant en conséquence qu’il fallait que le plus noble l’emporte, d’où cette règle du peu de cas du nombre quand un masculin fait signe au cœur de mille féminins. C’est peut-être aussi pour les mêmes raisons qu’il nous fait remarquer que dans notre français, «mari» n’a pas d’équivalent féminin, ou que l’Homme soit le seul témoin de notre humanité… Avec un humour et une intelligence peu commune, Denis Hirson persiste, fouillant au creux de sa mémoire une interrogation qui ne l’a jamais quitté, une question de sa mère : « Dans quelle langue se trouve plongé l’esprit juste avant que n’émerge la pensée ? » Mais lui, dans le chassé-croisé qui le relie à Nancy Huston, l’une quittant le français pour faire route vers l’anglais, l’autre accomplissant l’exacte trajectoire inverse, ne sait répondre à cette question. C’est que le poète n’a pas mission à la clore mais à l’informer, la nourrir, l’éclairer en interrogeant avec subtilité le sens qu’elle recèle, ouvrant ses yeux, nos yeux, sur ce monde des mots que nous avons pourtant voulu rendre compréhensible. Et nous laisse les écarquiller. Ou nous étonner de ce que l’anglais soit aussi précis et le français si peu, ou plutôt que l’un s’attache tant à la matière quand l’autre s’en éloigne autant qu’il le peut, nous livrant ainsi des anglais qui marchent «dans» la pluie (singing in the rain, etc.), quand les français accomplissent cet extraordinaire tour de force de marcher «sous» cette pluie…
Ma Langue au chat, Tortures et délices d’un anglophone à Paris, Denis Hirson, préface de Nancy Huston, Points Seuil, collection Le goût des mots, octobre 2017, 202 pages, 6,90 euros, ean : 9782757865453.
L’Hiver du mécontentement, Thomas B. Reverdy

Londres, 1978. Camden Town. Des poubelles partout. Des rats. Candice est coursier, et comédienne apprentie. L’hiver approche. Elle répète Richard III, tandis que le chômage de masse et la misère s’installe dans ses quartiers, pour se répandre très vite dans toute l’Angleterre. 1978, l’Angleterre est au bord du gouffre. Dans l’Est de Londres, les ouvriers de Ford Motors réclament une augmentation de salaire honnête, capable de compenser l’inflation record qui jette tout le monde dans la misère. Mais le Premier Ministre Travailliste, Callaghan, s’accroche à sa règle des 5%, refusant toute augmentation les approchant, tandis que l’on compte 16% d’inflation. Les ouvriers de Motors se mettent alors en grève, applaudis par toute la population, sauf les médias, qui depuis quelques années déjà ont préparé le terrain à la guillotine de «la crise», l’arnaque du siècle, annoncée à longueur de colonnes dans la presse. L’Angleterre est sur le déclin, clame cette dernière… C’est qu’il faut préparer les consciences aux sacrifices que les nantis vont exiger. Et la presse s’y emploie avec le zèle des collabos : il faut accepter, confie-t-elle odieusement à ses lecteurs, la fin du consensus d’après-guerre. Finies les Trente Glorieuses –mais elle en cache les raisons : l’appétit de la Finance, qui veut désormais établir des bénéfices records. On allait donc tous devoir survivre… 1978, les Sex Pistols n’existent plus, la musique des Clash devient commerciale, le No Futur s’apprête à céder le pas à l’odieux TINA de Thatcher, qui dans l’ombre fourbit sa prise du pouvoir. Thatcher. La brutalité mise à nue, celle-là même que Candice répète, s’apprêtant à interpréter Richard III. Le mouvement Punk s’étend, Joy Division débarque, des millions d’anglais vivent un cauchemar quotidien dans leurs blocs victoriens insalubres. Les médias distillent la peur, des pauvres, des jeunes générations désespérées. Candice a 20 ans, elle vit avec ferveur et observe ce monde s’engouffrer dans la fumisterie néo-libérale. Thatcher. Un monstre est en train de naître. Pour l’heure, les grèves s’étendent, le pays est paralysé, les ouvriers se bercent d’illusions. C’est qu’ils n’osent toujours pas s’en prendre aux médias, ces chiens de garde qui ont décidé, au tournant des années 70, de ne plus servir que les nantis. Les camionneurs bloquent les routes, les ports, les stations d’essence. Mais les médias parlent de guerre et tentent jour après jour de monter la population contre les grévistes. Candice s’interroge. C’est quoi le Pouvoir ? C’est ce spectacle qu’offre Richard III, tirant parti des faiblesses des uns, des renoncements des autres et conspirant dans le dos de tous ? Le 3 janvier 1979, soudain toute l’Angleterre s’arrête. Malgré l’hostilité générale des médias. Il faut insister là-dessus : la seule fonction des médias, c’est de se constituer en chiens de garde du pouvoir. Margaret Thatcher prend donc des cours de diction pour satisfaire aux canons de la presse médiatique. Elle devient le chef du Parti Conservateur. Callaghan s’accroche pitoyablement à son Pouvoir. Il n’a rien à proposer, sinon de jeter consciencieusement les anglais dans les bras de Thatcher. Le cœur de Londres n’est plus qu’un taudis. Thatcher piétine ses adversaires, use d’une rhétorique mensongère, cache comme elle le peut son mépris du Peuple. Les médias la fabriquent, plus qu’ils ne la suivent : ils tiennent enfin leur Caudillo, ils ne la lâcheront plus. Les anglais vont bientôt être saignés à blanc. La presse s’y emploie. Le Punk est mort, la contestation, bientôt, sera écrasée dans le sang. «C’est la crise», reprennent-ils tous en cœur. Bobby Sands mourra. La City doit prendre le Pouvoir, la misère devenir la norme et les syndiqués, traités comme des terroristes. «Now is the winter of our discontent»… Nous avons oublié la brutalité ordurière des années Thatcher, Reagan, dont nous sommes les héritiers… Thomas Reverdy nous le rappelle, dans ce roman fort et tragique : celui des années 78/79, juste avant le temps de nos défaites.
L’Hiver du mécontentement, Thomas B. Reverdy, Flammarion, août 2018, 220 pages, 18 euros, ean : 9782081421127.
Le Berlusconisme dans l’histoire de l'Italie, Giovanni Orsina

Le berlusconisme, pas Berlusconi, ni le Cavaliere, malgré la force de la propagande centrée sur sa personnalité, qui l’a porté et maintenu au pouvoir pendant près de vingt ans ! Vingt ans de marketing politique dont nous commençons, en France, à découvrir les effets délétères. Vingt ans «d’entreprise Italie», comme on nous exhorte aujourd’hui à célébrer l’entreprise France. C’est dire l’intérêt d’un tel ouvrage. Non pas tant pour révéler cette idéologie que nous connaissons bien, celle du fric, simplissime dans sa communication sinon grossière, mais pour mieux comprendre ce dont cet amoralisme est le nom. Le berlusconisme donc, que l’on aurait tort de prendre à la légère ou d’oublier sitôt disparu. Quelle idée républicaine (on ose à peine employer ce terme) recouvrait-il à travers son mépris affiché, assumé, revendiqué, des règles républicaines ? Même si l’ouvrage est passionnant pour les perspectives qu’il ouvre sur l’histoire italienne, ou au travers de ses études méticuleuses du lectorat berlusconien, il m’est apparu, certes dans une lecture orientée, plus passionnant encore dans son examen de la transformation des fondements du politique en Europe, dont il propose une explication inquiétante à travers l’épopée berlusconienne, depuis l’effort des néo-libéraux pour stériliser la vie politique nationale, jusqu’à la montée en puissance de l’hégémonie de la classe politico-médiatique. Explication que l’on peut sans la trahir appliquée à la France : à Droite, à Gauche, depuis Sarkozy, il n’a plus été question que de reprendre en main ces partis constitués pour en faire des outils de contrôle du haut vers le bas, aptes à rompre définitivement avec ce qu’ils auraient dû être dans une démocratie fonctionnant sainement : des outils de représentation de la base vers le sommet. Avec Macron et son mouvement, on a l’ultime caricature de ce qui se pratique en Europe désormais pour geler le débat d’idées. C’est le point de bascule de toutes ces pseudos démocraties qui ont dérivé déjà vers ce «libéralisme d’extrême droite» que décrit si bien l’auteur, en enterrant définitivement le but qu’un Popper fixait au politique dans un régime démocratique : celui de privilégier la question de savoir comment contrôler celui qui gouverne, plutôt que celle du prochain Caudillo à suivre. Quant au berlusconisme, au fond, il n’aura pas été un échec si on lit bien l’ouvrage de Giovani Orsina, en ce sens qu’il n’a jamais cessé de peaufiner son Plan B : l’héritière du berlusconisme, c’est l’extrême droite.
Le Berlusconisme dans l’histoire de l’Italie, Giovani Orsina, Les Belles Lettres, préface et traduction de Frédéric Attal, mai 2018, 328 pages, 21 euros, ean : 9782251448312.
Paroles Philosophiques, Edgar Morin

Un abécédaire sonore égrenant 26 thèmes philosophiques, sociologiques et finalement biographiques. L’abécédaire sensible d’un homme apaisé, qui néanmoins n’a pas peur d’en appeler encore et toujours à l’espoir, sinon la résistance, et cela bien que son sentiment soit des plus pessimiste désormais : c’est qu’Edgar Morin s’est convaincu que tout cela finira mal. «Tout cela»… A commencer par notre incapacité à dépasser un modèle économique néolibéral qui nous mène droit dans le mur d’une philosophie aux yeux de laquelle l’humain n’est qu’une variable d’ajustement. A poursuivre dans notre incapacité à rompre avec l’épuisement des ressources naturelles, voire notre refus à réaliser l’imminence de la catastrophe écologique qui se profile - rappelons que le Golf Stream est en train de faire ses adieux à l’Europe, et que nous y sommes donc, déjà... Tout cela parce que les forces à l’œuvre sont trop aguerries, trop intégrées, trop systémiques pour qu’on puisse leur résister efficacement. Sinon quand il sera trop tard, ou à peu près trop tard, Edgar Morin pariant sur un ultime sursaut fécond lorsque tout se jouera cruellement : comment ne finirions-nous pas en effet par en prendre conscience ? Au plus fort de la confrontation qui arrive, comment l’invraisemblable pourrait-il ne pas surgir, l’improbable sortir ?
Grand prix de l’Académie Charles Cros, cette mémoire éditée par Frémeaux le mérite amplement. L’Académie, fondée au lendemain de la guerre de 39-45, ne s’est-elle pas donnée pour mission explicite de préserver, justement, ces paroles aujourd’hui presque inaudibles et qui demain résonneront à nos oreilles comme l’écho d’une sagesse disparue ?
Paroles philosophiques, Edgar Morin, Frémeaux & Associés, collection Notre mémoire collective, Production Alain Siciliano, 3 CD et un livret de douze pages, ean : 3561302567525.
Irons, Ingénieur conseil, Luc Brahy & Tristan Roulot

Une histoire de pont. Qui s’effondre. Aux States. Pas en Italie. Et au Canada. Mais aux Etats-Unis d’abord, en décembre 1967. Le pont de Point Pleasant. Il pleuvait ce jour-là. Le pont était encombré. Dans une voiture, une famille : la mère, le père et trois garçons. Un grand bruit de ferrure qui lâche et puis le pont s’écroule, précipitant dans le fleuve à des dizaines de mètres plus bas une centaine de véhicules. Dont celui de cette famille. Qui tombe et sombre sous l’eau. Sous la pression, impossible de casser les vitres. Le père a la présence d’esprit d’attendre, de donner les consignes et d’ouvrir manuellement la vitre avant pour se libérer de cette pression. L’eau s’engouffre. « On s’en sortira tous ». Un seul survit : Jack Irons. Ellipse. On le retrouve adulte, ingénieur des ponts et chaussées. Il construit des ponts. Les détruit aussi. Ce jour-là, il traverse le pont de la Confédération, au Canada. Treize kilomètres à trente mètres au-dessus des glaces du grand Nord. En taxi. Un pont jamais fini, qui s’écroule. Son taxi a pu s’arrêter, pas la voiture qui les suivait, qui fonce dans le vide. La police enquête. Une jeune inspectrice qui a aussi un casse au camion bélier à gérer dans son secteur. Le pont. Les soupçons se portent sur la société qui l’a bâti, à l’économie, comme toujours. Comme partout dans le monde. Ne fermons pas les yeux : ces sociétés n’entretiennent plus les ouvrages et partout dans le monde des milliers de ponts sont appelés à s’effondrer. Le dénouement sera féroce, inattendu. Le personnage central, chargé, solitaire, baroudeur, portant toujours sur ses épaules les stigmates de la tragédie vécue enfant, séduit. La narration est traitée en ellipse, en silence, en cases fortes au dessin sans appel, laissant assez de blanc entre les temps du récit pour laisser le lecteur éprouver sa lecture.
Irons, 1/ Ingénieur Conseil, dessins de Luc Brahy, scénario de Tristan Roulot, couleurs de Hugo Francis, Le Lombard, collection troisième vague, avril 2018, 56 pages, 12,45 euros, 9782803671847.
Actualité de Marx, Henri Pena-Ruiz

Daté, Marx ? Henri Pena-Ruiz s’emploie à démontrer brillamment le contraire. Pour le comprendre, il faut partir de son analyse des trois âges du capitalisme. Marx fut le contemporain de ce que l’on a coutume d’appeler le Capitalisme primitif, ou le premier âge du capitalisme. Un capitalisme sans complexe, débridé, partant triomphalement à la conquête des marchés selon sa seule logique de profit maximum. Fort du triomphe de la bourgeoisie au sortir de la Révolution Française, aucun droit social ne venait alors limiter sa course. Par millions, les travailleurs ruraux s’exilèrent pour venir mourir dans ses fabriques. La bourgeoisie conquérante détruisait tout, pour ne laisser entre les hommes que «le froid intérêt», supprimant «la dignité de l’individu devenu simple valeur d’échange», et se livrant à l’exploitation «ouverte, éhontée, brutale», des hommes et de la nature. Réduisant les rapports humains à de simples rapports marchands, Marx expliquait comment les marchés emportaient tout et détruisaient tout sur leur passage, à commencer par les traditions les plus ancrées, pour bouleverser les rapports sociaux existants à leur seul avantage. Très vite, les travailleurs, les ouvriers, comprirent que sans leur résistance, le déferlement de la fureur capitaliste allait être non seulement pour eux-mêmes, mais pour l’humanité et la nature, le plus effroyable saccage que la terre ait connu. L’entrée dans le deuxième âge du capitalisme se fit sous la pression des masses ouvrières, entre 1870 et 1970 pour le dire vite, qui par leur volonté, leur sacrifice et leur intelligence limitèrent les effets meurtriers de ce capitalisme sauvage. Le capitalisme fut obligé de composer avec d’autres exigences, sociales, et pour tout dire humaines. Mais de nouveau à la fin des Trente Glorieuses, dans les années 1970, le capitalisme fort du capital accumulé grâce à la rente pétrolière principalement, se mit en tête de lever tous les freins à son exploitation cynique du monde. Le néolibéralisme n’a cessé depuis de partir à l’assaut des conquêtes sociales, au point que nous connaissons aujourd’hui le plus fantastique assaut jamais orchestré dans le monde contre notre humanité, rien moins. La mondialisation financière a vu le triomphe idéologique du néolibéralisme, avec l’immense complicité des médias. Et l’on retrouve finalement aujourd’hui cette sauvagerie que Marx dénonça en son temps, à travers la plus ahurissante régression politique et sociale jamais accomplie depuis des siècles. «La Loi du dividende maximum caractérise notre monde», affirmait Marx en 1848. La bourgeoisie, continuait-il, qui ne peut exister sans jeter l‘ensemble des rapports sociaux dans «l’insécurité perpétuelle», s’est lancée à l’assaut du monde pour faire de ce monde un vaste marché artificiel et «tout mettre en exploitation». Après avoir «enlevé à l’industrie sa base nationale», voici que le credo du libéralisme, celui du prétendu libre échange, ne cache même plus sa vérité : cette «liberté d’écraser le travailleur». Le ressort du capitalisme est le même aujourd’hui qu’il y a deux siècles ! Avec cette différence qu’aujourd’hui, c’est une vraie guerre qui est menée contre les peuples et les individus. La mondialisation est une guerre de domination définitive, antihumaniste, effroyable. Ce «Capitalisme inhumain» que dénonçait Marx dans les années 1848, nous le voyons tous les jours à l’œuvre, aux yeux duquel l’homme n’est qu’un moyen, un «résidu facultatif d’une logique d’enrichissement qui ne se connaît pas de limite». Et aujourd’hui de nouveau, «le rapport de force est outrancièrement favorable au capitalisme». Ne nous cachons pas les yeux, même si partout la colère gronde. Destruction du code du travail, des services publics, des Communs, le visage du capitalisme mondialisé a réintroduit de nouvelles de figures de la misère, de la pauvreté, tant son «succès éclatant s’assortit de la régression sociale la plus terrible». Marx parlait d’Hubris capitaliste, qui procède par la destruction systématique de tous et de tout, y compris de la nature. Prédateur de l’homme, il l’est également de la nature. Nous y sommes. L’urgence et notre responsabilité sont d’affirmer notre humanité face à sa furie dévastatrice. Et cela en sachant qu’il n’y aura pas de «quatrième âge» du capitalisme, mais sa fin, ou la nôtre.
Karl Marx, philosophe de l’émancipation, un cours particulier de Henri Pena-Ruiz, Frémeaux & Associés, direction artistique : François Lapérou, Claude Colombani et Jules Frémeaux. 4 CD.