Et mon luth constellé, Ariane Schréder

Iris est morte. Un choc pour la narratrice. Reste sa fille. Orpheline. Pour laquelle elle veut témoigner, écrire une longue lettre, lui parler d’Iris. Une lettre impossible à écrire. Mais à laquelle elle ne peut plus se dérober. Alors elle part, retourne dans ce coin des Pyrénées où elle avait rencontré Iris. Un choc, cette rencontre. Au pied d’un château cathare. Des années plus tard, la voici donc revenue dans ce petit village qu’Iris avait chamboulé. La librairie, le bistrot, cette petite mansarde qu’Iris habitait chez Georges, le libraire bourru. Que raconter à Stella, la fille d’Iris ? Qu’Iris s’était voulu comédienne, qu’elle avait lu, beaucoup, dans ce village éloigné de tout. Et qu’elle était partie un jour, sans prévenir quiconque. Pourquoi ? C’est autour de ce lourd secret que le roman tourne. Et des lectures fantasques d’Iris. Un jour elle avait lu La Guerre de Troie. A sa manière. Inventant tout devant un public médusé, dont beaucoup n’avaient pas lu un traître livre en quarante ans. Un autre La Chanson de Rolland. A sa manière toujours, au plus loin du récit, au plus près de l’histoire, subjuguant le village, racontant plutôt que lisant, poussant devant elle les personnages sans ménagement, les trimballant d’un siècle l’autre, d’un roman l’autre. Les vraies histoires ne se terminent jamais. Toute légende est littéralement chose à dire qui se prolonge de lecture en lecture, de Roncevaux à Guermantes. Et puis tout cela a pris fin brutalement. Iris est partie sans rien dire à personne, tandis qu’elle, la narratrice, s’est muée en «petite prof de province». Qu’est-ce qui lui a échappé ? Elle s’interroge. Qui venait à ces lectures ? Pourquoi ? Ne posant pas les bonnes questions. Comme de savoir ce qui s’était passé soudain dans ce petit village quand Iris avait surgi. Elle avait tout bousculé, à commencer par les conventions sociales, à commencer par les distances entre les gens, déchirant le voile de convenance qui repose d’ordinaire comme un suaire entre eux, ouvrant chacun à l’intimité de son être, retournée comme un gant pour faire place au désordre qui scintille et bat et éclipse tout sur son passage. Iris, c’était l’effraction qu’elle n’avait pas prévue, le grand chambardement des âmes et des consciences ouvertes subitement au flux héraclitéen de la vie dont on ne peut jamais prédire la force ni la direction. Ce grand bouleversement qu’elle avait touché du doigt et qu’elle avait fui, renonçant elle-même à son appel. C’est ce renoncement, au fond, qui interpelle. Pourquoi renoncer ? Faut-il renoncer pour que la vie prenne garde ?
Ariane Schréder, Et mon luth constellé, éditions Héloïse d’Ormesson, 18 janvier 2018, 254 pages, 18 euros, ean : 9782350874357.
Adam & Ève, Stephen Greenblatt

L’histoire sans fin des origines… Stephen Greenblatt, prix Pulitzer de l’essai, théoricien de la littérature, s’est lancé ici dans une grande enquête de toutes les productions, religieuses ou profanes, qui évoquent Adam et Eve. Moins de deux pages dans la Bible… Une fable sur la misère humaine, condamnant la désobéissance, renvoyant à l’héritage très lourd des chrétiens avec leur idée d’un péché originel, tandis que les musulmans, très sagement, ont converti le péché originel en erreur. Des siècles d’efforts collectifs pour faire vivre cette légende. Non sans mal, puisque la fable d’Adam comme holotype, exemplaire unique de l’espèce humaine, a très tôt dérouté les hommes… Comment y croire depuis le XIXème siècle, quand à la métaphore de la branche, les théoriciens de l’évolution ont préféré celle du buisson, ou d’un labyrinthe de faux départs et de détours ? Plus vite qu’on ne le pense, les lecteurs de la Bible se sont tournés vers une interprétation allégorique de la Genèse. A commencer par les hébreux, dont nombre d’entre eux voyaient dans cette histoire une grande force qui témoignait de la singularité de notre espèce : sa capacité à raconter des histoires, justement… Capables de détourner l’homme de sa nature biologique. Il y a donc eu une histoire, et puis nous avons existé. Dans un monde qui existait déjà, et depuis fort longtemps. Nous avons existé depuis peu, à dire vrai. Du texte de la genèse, Greenblatt retient qu’il aura été apostillé par plusieurs auteurs. Le texte s’est mis en place dans la durée en somme. Non sans circonspections ni emprunts, à la Mésopotamie Antique par exemple, au fameux Gilgamesh en particulier, qui en irrigua toute la rédaction. N’y façonne-t-on pas l’homme avec de l’argile là déjà ? Tout comme dans les deux, il y a cette solitude insupportable qui ouvre très vite à la nécessité de la création d’un Autre compagnon, un homme dans Gilgamesh, Eve dans la Bible. Les démonstrations de Greenblatt sont passionnantes, qui étudient le trouble des croyants à travers les siècles face au récit adamique. Comme ces questions de La Peyrère, s’interrogeant sur l’existence de villes dès les premières pages du récit biblique. Qui donc les peuplaient ? Men before Adam… Dès le premier siècle, les chrétiens tentèrent de combler les trous du récit biblique et de mettre un peu d’ordre et de logique dans un texte qui ne semblait déjà plus aller de soi. Greenblatt suit toutes les versions, toutes les tentations de n’y voir au fond qu’une allégorie, jusqu’à Saint Augustin, qui tenta d’asseoir la Lettre du récit. Il fallait qu’il fût vrai. Alors Augustin se lança dans une tentative qui dura quinze ans pour essayer de s’en tenir à une lecture littérale de la Genèse. Dieu avait bien créé le monde en six jours et s’était réellement reposé le septième… Adam et Eve l’avaient trahi et ils furent chassés du paradis. Au cœur de la théologie de la faute de Saint Augustin, sa réflexion sur la sexualité : c’est elle qui a transmis le péché de génération en génération… C’est elle la marque du Mal, affirme-t-il, confessant combien dans sa jeunesse il en subit la force… C’est parce qu’Adam et Eve durent concevoir leur progéniture sexuellement, que tout alla de mal en pis. Une anomalie que cette sexualité, aux yeux d’un Augustin qui avait commencé par décorporéiser Adam avant sa chute. C’est dans la libido qu’il cherche donc la fin de l’homme, une libido qui n’était pas le choix de l’homme mais une force qui le traversait pour l’asservir… Pourquoi ne sommes-nous pas maîtres de notre chair, se plaignait-il ? La concupiscence jetait nos âmes dans une sorte de naufrage. Dont on fit la femme responsable… L’épilogue est piquant, autour du Kibale Chimpanzee Project, décrivant cette absence de honte des singes étudiés. Des êtres en dehors du Bien et du Mal, comme durent l’être Adam et Eve, avant la faute…
Stephen Greenblatt, Adam & Eve, L’histoire sans fin des origines, Flammarion, traduit de l’américain par Marie-Anne de Béru, septembre 2017, 444 pages, 23,90 euros, ean : 9782081415942.
Les cousins Karlsson, Katarina Mazetti

Deux mois chez la tante Frida… Tout l’été en somme… Julia, douze ans, n’en revient pas ! Ses parents ont osé ! Tandis qu’ils se la couleront douce en Inde… Soit disant pour y faire de la recherche… Pour les abandonner, oui ! Elle et sa petite sœur. Et avec les cousins en plus ! Dont Georges et Alex… En pleine brousse. Rien. Pas un supermarché, pas un cinéma, pas de télévision, pas d’internet, pas même le moindre ordinateur, le moindre portable. Le désert… Et en plus il faut couper du bois pour faire la cuisine… Pas de vélo, pas de balançoire, pas de skate… Et Frida qui leur propose de repeindre le bateau, de retourner le champ de patates, si le cœur vous en dit… C’est une blague ?, se demande Julia. Un camp de redressement ? Elle a beau jeu, la tante Frida, d’affirmer alors qu’ils sont libres, justement parce qu’il n’y a rien. Libres de faire ce qu’ils veulent, mieux : d’inventer leur liberté ! Tu parles !... Alors Julia a tout de suite repéré la bibliothèque. Elle lira. Dévorera. Tous les livres. Elle n’en connaît aucun. De vieux bouquins, une autre époque, une vraie aventure. Alex ? Il s’est mis à cuisiner ! Un autre, à grimper aux arbres… La nuit, la maison tremble, grince, gémit. Un matin, c’est une vague qui apporte une chaussure. L’aventure ne cesse de frapper à leur porte, nuit et jour. Les enfants se jettent alors à corps perdu dans leur imaginaire commun qu’ils tissent avec passion, délestant le monde de ses coutures trop étroites, le recousant en étoffes plus amples, plus folles, plus généreuses… Finalement, ils vont passer les plus belles vacances de leur vie ! Certes, cela pourrait paraître facile, un propos sans nuance, à charge d’une société qui nous a tant déçus embusquée derrière ses fausses promesses de bonheur numérique… Mais c’est sacrément rafraîchissant !
Les cousins Karlsson, Katarina Mazetti, éd. Thierry Magnier et Gaïa, traduit du suédois par Marianne Ségal et Agneta Ségal, mai 2013, 224 pages, 6,90 euros, ean : 9782364742574.
L’éducation de Jésus, J. M. Coetzee

La suite de L’Enfance de Jésus, du même auteur. Exilé cette fois à Estrella, une petite ville de province. David, l’enfant précoce, y est réfugié avec sa famille : Inès et Simón, qui n’est pas son père biologique. Inès n’est du reste pas sa mère. Pas vraiment. A leurs trousses, les autorités de Novilla. Inutile de poursuivre ce fil, on a compris la métaphore. Exilés, migrants, ils se sont faits ouvriers agricoles, tandis que David, en grandissant, ne cesse de s’interroger sur ses origines, son identité réelle… Simón s’inquiète de son éducation. L’enfant est doué mais rétif à tout apprentissage. Il lui faudrait des profs doués donc. L’occasion de très belles pages de méditation sur l’apprentissage des mathématiques ! D’interrogations facétieuses bien que fondées, comme celle de savoir ce qui engendre le passage du 1 au 2, dans la numération, et à quoi peut bien ressembler ce 3 trinitaire, avec lequel David a bien du mal… Qu’est-ce qu’un nombre ? Un chiffre ? Et le langage qui en rend compte ? Finalement, David rentrera à l’Académie de danse, où la question du savoir semble posée de la façon la plus déconcertante qui soit : la danse s’y dessine comme propédeutique aux savoirs usuels, qu’on n’enseigne pas. Tandis que David ne cesse de poser des questions intrigantes, alors que ses parents l’ennuient… L’Académie est peu portée sur la lecture : c’est la musique, en fait, qui sert de support, autant à l’apprentissage des maths que de la lecture, laquelle n’est pas enseignée mais laissée au loisir des enfants. Surpris par de telles méthodes, Simón ne peut que constater que David, lui, s’enthousiasme pour ses cours, exigeant même de ses parents qu’ils le placent en internat, où il fait la rencontre de Dimitri l’obscur, l’illuminé amoureux d’Ana Magdalena, leur professeur charismatique de danse. C’est depuis cet environnement trouble que David observe le monde, apprend à le connaître, à comprendre les hommes d’un univers sans guère de morale probante… Il écoute, attentif, Dimitri, qui s’est fait le «chien» d’Ana, partout à la suivre, à la renifler, et qu’il finira par tuer, sans trop savoir pourquoi… Curieuse passion au demeurant, que l’on a cru longtemps infondée et dont on découvrira qu’elle était partagée… la belle et la bête en somme, ouvrant dans le roman une fenêtre sur l’ignoble. Après l’assassinat, David sera envoyé à l’Académie de musique. Mais il ne peut oublier Dimitri, qui a marqué de son empreinte les enfants de l’Académie de danse. Etait-il fou ? La question a-t-elle un sens ? Qu’est-ce qui pourrait prendre sens, au demeurant, dans un monde qui ne cesse de s’exiler lui-même ? Dans un monde où nul n’est lui-même ? Qui écouter dans un tel monde ? Qui suivre ? Qui condamner ? Qui pardonner ? C’est depuis la confusion dans laquelle Simón est jeté que tous les événements nous parviennent. Simón, qui veut littéralement dire en hébreu : «Dieu a entendu ma souffrance». Simón, qui ne cesse d’être le témoin tout autant que l’objet des souffrances des uns et des autres. Jeté sur une terre décousue où les villes portent le nom de comètes, où les gens sont contraints de parler des langues qui leur sont étrangères, où ils sont contraints d’improviser leur survie sans jamais pouvoir rien apprendre, ni métier, ni éducation. Le monde dans lequel nous plonge Coetzee est un monde d’errance, où rien ne peut se transmettre, parce qu’il n’y a rien à transmettre… Quel roman d’éducation alors, tordant le cou au genre, n’ouvrant qu’au désert du grand vide qui nous étreint et où l’absence de passion nous achève.
L’éducation de Jésus, J. M. Coetzee, édition du Seuil, traduit de l’anglais par Georges Lory, octobre 2017, 328 pages, 21 euros, ean : 9782021351118.
Le Tourisme arme de destruction massive, Jean-Paul Loubes

On savait la pollution atmosphérique, le gaspillage scandaleux sinon criminel de l’eau dans des régions qui en manquent, les millions de tonnes de déchets qui font de l’Himalaya la poubelle la plus haute de la terre, les pollutions innombrables et ces invraisemblables croisières vendues comme un loisir non seulement de détente mais de santé, sur des bateaux gigantesques sur les ponts desquels la pollution est supérieure à celles des villes les plus polluées du monde… On savait les violences faites aux cultures baptisées d’exotiques et condamnées au folklore le plus abject, en pays Dogon par exemple. On savait qu’à défaut de redistribution des richesses on assistait en fait à la marchandisation du monde, des cultures et des êtres, les produits dits ethniques manufacturés en Chine désormais. On savait qu’on nous vendait partout des fac-similés à défaut d’originaux : Lascaux 1, Lascaux 2, Lascaux 3, demain vendus comme objet de consommation et implantés dans n’importe quelle partie du monde. On savait que ce monde récréatif qu’on nous propose n’était qu’une attraction payante au plus vil prix. Mais ce qu’on ne savait pas, c’était que le tourisme était réellement une arme de destruction massive des peuples et que les outils de cette destruction avançaient sous le couvert d’une fausse protection. Celle de l’UNESCO en particulier, et de son fameux Patrimoine Mondial de l’Humanité, qui marchandise des villes entières : voyez le mont Saint-Michel, voyez Saint-Emilion, Carcassonne, Avignon, ramenés à de déprimantes mono-activités. Voyez le canal du midi et voyez le Tibet avec ses faux monastères en béton. Voyez, justement, le Xinjiang chinois et sa route de la soie, qui a permis à la Chine de siniser des régions non chinoises pour recouvrir les civilisations islamiques qui la gênaient. Prenez l’exemple de Kashgar, cette vieille ville musulmane dont des quartiers entiers ont été détruits et les maisons restantes confisquées, avec leurs familles, pour faire place à un tourisme lissé, après sa labellisation. Voyez son centre-ville à péage, détruit à 85%, où la culture «authentique» est devenue une attraction payante, où les familles subsistantes sont sommées d’ouvrir leurs portes aux touristes, sommées d’exhiber un mode de vie plus traditionnel qu’il ne l’a jamais été. Voyez comme on y a folklorisé de force les habitants qui ont pu y rester. Et rappelez-vous les émeutes de cette même population dans les années 2009, refusant sa déportation, sa folklorisation : elles ont fait plus de 200 morts, tandis que le monde entier se réjouissait de voir Kashgar classée au patrimoine mondial de l’humanité ! Voyez ce qu’il en reste aujourd’hui, les rares habitants tenus en laisse et vendus dans les packages touristiques offerts aux étrangers… Et interrogez-vous sur la chose. Comment est-ce possible ? Le label ne vaut pas protection ? Non ! Au contraire : il expose, fragilise, condamne et vend aux plus offrants lieux et populations. C’est sans doute la raison pour laquelle cette hypocrisie est si bien orchestrée et qu’au Comité du Patrimoine Mondial, seuls 21 pays ont le droit de siéger. Occidentaux évidemment, pour la plupart ! C’est peut-être la raison pour laquelle à la tête de la Commission Nationale française du Patrimoine Mondial de l’Humanité on trouve une directrice d’agence de pub et un banquier d’affaires venus tout droit de chez Rothschild… Ouvrez vos yeux : le tourisme n’est pas une activité culturelle. Le type d’échange qui s’y joue repose sur le mensonge, la vénalité et l’esclavagisme…
Le Tourisme arme de destruction massive, Jean-Paul Loubes, édition du Sextant, juillet 2005, 164 pages, 18 euros, ean : 9782849780497.
Comment lire avec les oreilles, Laurent Cohen

Neurologue à la Salpêtrière, Laurent Cohen nous confie quarante histoires sur le cerveau, son, fonctionnement, ses leurres. Fascinant. Evidemment. Surtout depuis qu’il est ultra-médiatisé. Le cerveau. Pas Laurent Cohen. Du moins lui, pas encore. Miroir aux alouettes donc ? Un peu, tant et si bien que notre neurologue se voit contraint de remettre quelques pendules à l’heure, en répondant toujours aux mêmes questions, comme celle de savoir si le cerveau de l’homme est comparable à celui de la femme, sinon égal… Tout est dans les connexions, nous dit Laurent Cohen. Ils diffèrent… Et pour une bonne part, à cause de la différenciation des éducations. Genrées, inutile de le préciser. Artificiellement, donc. L’occasion de tordre le cou à ce vilain préjugé et d’autres, toujours en alerte sur le caractère «intuitif» du raisonnement féminin… Avec de gros guillemets, cela va de soi… Tout comme sur la question des tests de QI, qui ne savent pas mesurer grand chose à vrai dire, tant mesurer l’intelligence est hasardeux. Des tests cette fois discriminants socialement. Faits pour discriminer en outre, puisque conçus pour un type de population, fabriqué a priori… Et bien sûr, avec ce titre énigmatique, Laurent Cohen entend tordre encore et toujours le cou à cette vieille antienne des yeux, «miroir de l’âme»… Que voit-on du monde ? Là encore, pas grand chose à vrai dire, sinon presque exclusivement ce en quoi l’on croit… Ou ce que notre éducation nous permet de voir. «Nous vivons dans un monde obscur, nous confie-t-il, armés d’une torche à l’étroit faisceau lumineux, qui en outre clignote»… Ce qui n’est pas sans rappeler cette vieille blague que se refilent els étudiants en sciences cognitives : un homme a perdu ses clefs en pleine nuit et les cherche au pied d’un réverbère. Un autre s’approche, l’aide et au bout d’un moment, lui demande s’il est certain de les avoir perdues au pied de ce réverbère. Et le premier de répondre : «non, mais ici il y a de la lumière»…
Comment lire avec les oreilles, Laurent Cohen, éditions Odile Jacob, collection Sciences, septembre 2017, 328 pages, 23 euros, ean : 9782738136145.
Prière pour ceux qui n’ont rien, Jerry Wilson

L’Idaho. Jerry bossait dans les parcs municipaux de Boise. Il nettoyait. Beaucoup. Car il y avait beaucoup à faire. Et de la pire espèce, des canettes aux cubis, des cubis aux vomis, des vomis aux canettes. Du très cru, sans fard, sans fausse pudeur. Il nettoyait et parlait aux habitants des parcs municipaux. Des SDF. Nombreux. Il leur parlait et parfois leur confiait sa prose. Ses premiers lecteurs. Ceux dont il a fait la chair de son livre. Des histoires. Brefs récits de vies courtes. Des histoires de paumés, de laissés pour compte, d’ivrognes pas plus pathétiques que ne l’est la société américaine de Trump, voire sans doute moins pathétiques que ne l’est la nôtre à ne rien entendre de cette Amérique pour n’en retenir qu’une vague écume réconfortante. Des histoires sublimes, comme celle de ce SDF qui offre un cubi à moitié plein, trouvé dans les ordures, et lui fait visiter son chez-soi aménagé au pied d’un arbre, lui décrivant les «travaux» qu’il a réalisés pour y aménager tout le confort possible, une table de chevet, une chaise bancale, de la moquette pas trop pourrie. Tom. Son premier lecteur. Homeless. Espérance de vie ? Quelques années encore. Très peu. La plupart de ceux qu’il a connus et qu’il a campés pour nous sont du reste morts depuis la publication de l’ouvrage. Gwendolyn. Tom. N’en restent que ces lignes. On peine à rajouter «poignantes», «émouvantes». Ce n’est pas fait pour ça. Ni vécu comme ça. Mais il y a pourtant tout le meilleur dont l’espèce humaine est capable, là-dedans. Dont ce mémorial fait de bric et de broc. Simple témoin de leur passage sur terre.
Prière pour ceux qui n’ont rien, Jerry Wilson, traduit de l’américain par Sébastien Doubisky, Le Serpent à plumes, janvier 2018, 170 pages, 18 euros, ean : 9791097390143.
Je vous sais si nombreux, Alain Badiou

Il s’agit des deux textes de conférences données par Alain Badiou au lycée Henry IV et à l’ENSBA. Devant les élèves d’Henry IV, Badiou évoque tout d’abord ce conte de l’aventure humaine, vieille d’à peine 200 000 ans… Qui ne fait donc que commencer. Une histoire, assurément, dont il ne convient pas de désespérer : elle balbutie. On le voit bien, répétant ses soubresauts infantiles, ou prétendant arrimer l’espèce à on-ne-sait quel égoïsme fondateur qui lui serait consubstantiel. Une histoire dont il ne faut pas désespérer, tant l’humanité a montré, en si peu de temps, qu’elle pouvait bouleverser sa trajectoire. A l’intérieur de cette histoire minuscule, celle du capitalisme. Microscopique à l’échelle humaine, infinitésimale à l’échelle de l’univers. Avec son ordre social dominant dont on nous dit fort puérilement qu’il est la fin de l’histoire humaine, qu’il est indépassable, du moins le moins pire de ce que l’on pouvait espérer… Vous parlez d’une philosophie ! Un ordre dédié à la jouissance d’une caste étriquée, qui a réservé à des milliards d’individus le seul espace de la survie... Une histoire dont on nous dit qu’il ne faut pas la contrarier, que cela pourrait être pire. Alors c’est justement là, nous dit Badiou, qu’il faut taire notre pessimisme et faire preuve de persévérance. Car c’est là que se joue le fait que l’humanité n’est qu’au tout début de son existence historique. Voyons les choses autrement : cette histoire obtuse du capitalisme victorieux, nécessairement victorieux, n’est pas à la hauteur des potentialités de l’humain. Nous en sommes tous convaincus. Elle n’est qu’un développement momentané de notre trajectoire, une maladie infantile qu’il nous faut surmonter. Et tous nous savons que nous avons besoin d’une nouvelle révolution comparable à celle du néolithique, pour avancer enfin décisivement. Mais dans l’ordre de l’organisation sociale de l’humanité cette fois. Car nous savons tous que nous avons besoin d’un nouvel élan qui liquiderait l’énormité du motif que nos sociétés exhibent désormais sans pudeur : ces inégalités qu’on nous assure indépassables. Alors bien sûr, au niveau de chacun d’entre nous, cet espoir d’autre chose n’est pas sans appel. Reste en effet, pour chacun d’entre nous, un long chemin à parcourir, à travers en particulier l’inévitable confrontation à l’autre. Pour nous aider à nous remettre en marche, Badiou nous livre quatre textes qu’il nous faudrait réfléchir. Quatre auteurs : Hugo, Sartre, Lacan, Hegel. Pour réfléchir où ça commence : espérer. Où ça commence : agir. Où ça commence, la relation à l’autre. L’autre, cet énigme centrale du discours de Lacan, qu’Hugo pensait résoudre simplement à prétendre que le partage n’était au fond qu’une simple impulsion évidente. Cet autre dont Sartre a fait moins l’enfer que ce point de bascule de ma conscience et qu’Hegel, enfin, dans la dialectique du maître et de l’esclave, a saisi comme une histoire qui devait s’écrire dans la rencontre de deux consciences. Voilà le point essentiel : cette rencontre, cette institution de la conscience dans une rencontre biaisée où le maître, in fine, ne parvient jamais à être autre chose qu’un état infantile de la conscience, stade qu’il ne dépassera jamais, tandis que l’esclave déjà campe sur les rives de la réflexion. Voilà où poursuivre notre histoire, qui est à bien des égards celle des dominés, sinon des esclaves d’une caste imbécile. Notre histoire qui, d’être celle des dominés, invite nécessairement à créer les nouvelles figures de la pensée qui sauveront l’humanité de ses balbutiements criminels. Car l’invention ne peut être que du côté de celui auquel le maître a tenté d’extorquer une reconnaissance factice : seul l’esclave «devient», dans l’altérité au maître, qui ne sait, lui, que camper dans le camp retranché de son déploiement immature.
Je vous sais si nombreux, Alain Badiou, éditions Fayard, coll. Ouvertures, 25/10/2017, 72 pages, 5 euros, ean : 9782213705330.
Nous sommes tous la Pègre : Les années 68 de Blanchot, Jean-François Hamel

Mai 68. Blanchot est dans la rue. Sur les barricades. Du côté des émeutiers, émeutiers lui-même, moins le pavé à la main que le tract. Moins révolutionnaire qu’insurrectionnel. Anonyme. Il s’est (presque) dissout dans la masse. «Nous sommes tous la Pègre». Le titre est mal choisi, même s’il reprend ce mot méprisant du Ministre de l’Intérieur de l’époque pour évoquer les émeutiers du quartier latin. Chienlit n’aurait pas été meilleur, certes. Mais émeutiers, oui. La Sorbonne est donc occupée. Blanchot comprend immédiatement que ce qui arrive est immense. Et tant pis si cela doit avorter : il faut y être. Engagé. Résolument. Mais pas comme un maître à penser. Nous n’avons que faire des maîtres à penser, cette maladie infantile de l’intelligence qui nous vaut aujourd’hui de courir encore après les quelques bons mots imbéciles des maîtres déclarés. Nous n’avons que faire du modèle du grand homme. Nous n’avons que faire du stéréotype de l’homme providentiel. Et Blanchot n’en a que faire lui aussi. La rationalité de l’Histoire, telle qu’un Hegel voulait la poser, trouvant dans l’homme providentiel sa fin, est une supercherie. Juste une ruse de la raison réactionnaire pour soumettre les peuples à leurs nouvelles idoles. Mai 68 battit en brèche cette opération retorse par les débordements d’étudiants hirsutes. Nous n’avons que faire d’une avant-garde intellectuelle, fourbissant déjà notre asservissement. Il n’y a pas de regard surplombant l’Histoire. Blanchot l’a bien compris, qui disparaît au sein du comité anarchiste auquel il participe, militant parmi d’autres. Mai 68. Jean-François Hamel nous éclaire sur la formation de ce fameux Comité Etudiants – Ecrivains. Le Comité est pris de fièvre, se déchire, se réunit tous les jours. Les plus authentiques veulent agir, non littérairement, mais dans la rue, sur les barricades. Les autres, pousser leurs avantages de notables. Blanchot est des premiers. Il comprend que l’Histoire veut nous refiler ses plats mille fois réchauffés, que les notables des Lettres vont déjà à la soupe chercher leur pitoyable pitance dans ces débats sans fondements où l’on glose des bienfaits de la démocratie parlementaire améliorée. Mais ce n’est pas la Révolution qu’il vise : c’est ce moment de discontinuité où a surgi la puissance sauvage de la contestation, qui congédie ici et maintenant tous les pouvoirs. La multitude a fait irruption, qui n’aspire pas à gouverner mais à abolir cet ordre malsain qui est le nôtre aujourd’hui encore, cette Cinquième haïssable qui dégouline d’abjection. Blanchot court les rues un tract à la main pour signifier qu’il n’appartient pas à la mouvance révolutionnaire mais à l’Insurrection. Que ce soulèvement soit pur disjonction du temps ! The Time is out of joint, affirmait Hamlet. C’est exactement cela : il faut juste dégonder le Temps, séparer l’Histoire d’elle-même et non tenter déjà de domestiquer l’impériale force disruptive qui vient d’éclore. C’est cela que Blanchot veut préserver. Et c’est cela qu’à bien des égards, le soulèvement de Mai 68 voulait gagner en refusant d’être, tel un fait révolutionnaire, le fondement d’un nouvel ordre public. Alors Blanchot court les rues. Il n’est plus Blanchot, il n’est rien. S’insurgeant partout contre cette prétendue nécessité anthropologique du chef, Blanchot affirme haut et fort que la démocratie représentative n’est qu’un instrument de domination des peuples. Que l’heure n’est pas à sa réforme. Blanchot veut juste vivre ce moment en insurgé. S’engager dans une critique radicale de la représentation politique et empêcher les chefs d’être chefs. Et il le fait non pas en signant des tribunes de son nom prestigieux, mais en s’associant à des écritures collectives, à travers cette littérature de rue que forment les tracts, les slogans sur les murs, les affiches de Mai 68. Anonyme. Juste participant à cette circulation anarchique des textes, qui s’oppose avec une force inouïe à la production et la circulation des textes d’autorité destinés à réguler l’espace public. Et ce qu’il découvre, loin de sa tour d’ivoire, ce n’est pas l’autonomie de la littérature comme seul horizon qu’un écrivain devrait gagner, cette tarte à la crème des auteurs soucieux de leurs privilèges, ce n’est pas ce fond d’impuissance où vagit leur liberté, c’est au contraire la nécessaire immersion des lettres dans le flux impersonnel des discours insurrectionnels, seule condition de possibilité d’un renouvellement poétique. C’est la rumeur de la foule qu’il découvre et dont il comprend qu’elle seule fonde la possibilité de la rupture. Il comprend que l’ancien ordre des Lettres n’ouvre qu’au pitoyable de la réputation, mais que l’œuvre, elle, trouve dans la foule ses conditions de possibilité. Ce n’est pas l’espace littéraire qui importe, sa fameuse autonomie, autotélie, mais encore une fois l’espace public. La souveraineté de l’œuvre est là, dans cette pure figure du dehors qu’est l’espace public. Et quand l’écrivain intervient dans l’espace public –c’est la leçon que nos bons maîtres patelins devraient méditer-, ce n’est pas pour y exercer sa magistrature, mais pour se tenir dans «le frémissement du dehors», où il perd d’un coup toute certitude pour faire enfin «l’épreuve d’une communication indéterminée, aussi complète que nulle». Descendre dans la rue, c’est s’ouvrir à ce dehors et non le surplomber. Car la rue n’est pas un lieu clos où l’histoire est déjà écrite, mais un champ d‘expérience, des seules expériences qui nous sauveront de la médiocrité des certitudes qu’il nous reste à gober.
Nous sommes tous la Pègre, les années 68 de Blanchot, Jean-François Hamel, éditions de Minuit, coll. Paradoxe, janvier 2018, 134 pages, 14,50 euros, ean : 9782707344175.
Sur la lecture, Marcel Proust

Dans son style admirable, Proust confie moins ses lectures, d’enfance ou de vacances, que le plaisir des journées oisives à voler sur la réalité quelques heures aimantes. On y découvre ainsi Proust littéralement amant des livres et de la lecture, dérobant partout ces heures toujours trop brèves au décompte des occupations triviales, les débusquant dans ces ciels sans encoignures de son enfance, où seule comptait cet étrange «dedans des livres» qui vous arrache au seul temps qui soit inutile : celui que l’on vit en dehors de leur présence. Quelle grâce et quelle simplicité de moyens pour le dire ! Et en fait de réflexion sur la lecture, c’est une journée que Proust décrit, dans sa maison de campagne, allongé dans sa chambre sur une jonchée de couvre-pieds en marceline. C’est un moment de lecture qu’il nous offre à vrai dire, à nous conter sa vie, à faire du temps qui passe l’image même de son goût, l’empreinte d’un rêve dont il ne s’est plus défait. Le Parc, le goûter, la rivière. Proust enfant résiste à l’emploi du temps qu’on lui fait, lisant autant qu’il le peut jusqu’aux dernières heures de la soirée. Il vit ses personnages et tient le roman pour seule étreinte possible de la vie. C’est cela toute lecture : ce vagabondage éveillé qu’il nous offre et non ce qu’il resterait d’un savoir que l’on voudrait, après coup, nous voir construire autour de telle œuvre, tel auteur. Ce qui reste de nos lectures affirme Proust, n’est pas très important. Ce n’est jamais le roman lui-même qui importe, mais ces heures passées en sa compagnie. Et «l’image des lieux et des jours où nous avons fait» ces lectures. Contre Ruskin qui voulait assigner au lecteur une tâche, Proust l’en libère. Lire n’est pas entrer en conversation. Surtout pas ! C’est juste entrer en amitié et jouir de cette amitié en la laissant s’épanouir, plutôt que d’en refermer la trappe à la hâte, comme le fait souvent une conversation. La lecture, dans son essence profonde, serait à ses yeux une sorte de dialogue silencieux dans lequel l’échange est différé. Quant à ses vertus, si l’on y tient, il faut aller les chercher du côté des lectures de l’enfance, dans ces livres dont on ne se rappelle plus grand-chose sinon une phrase ou deux, fulgurantes et avec lesquelles on a vécu longtemps. Ces quelques phrases, oui, qui le livre fermé nous ont poussé à ouvrir un chemin que rien ne semblait pouvoir clore. C’est cette force accumulée dans l’immobilité oisive de la lecture qu’il faut convoiter. Tout ce que le livre peut faire, c’est de nous en offrir le désir pour nous mener vers ce reflet insaisissable du génie que les meilleurs d’entre eux savent lever. C’est cette vision seule qui importe, dont Proust va chercher les miroitements dans l’œuvre de Monet : «le suprême effort de l’écrivain comme de l’artiste n’aboutit qu’à soulever partiellement pour nous le voile de laideur et d’insignifiance qui nous laisse incurieux devant l’univers». Lire relève ainsi de l’initiation, pas de la discipline. La lecture, encore une fois, est une amitié. Désintéressée, bienveillante, intime. Débarrassée de la politesse, de la déférence, de l’amabilité. Passer une soirée avec un livre, c’est le vouloir vraiment, loin des agitations infécondes des fausses amitiés. C’est se lover au creux d’une amitié silencieuse où n’être plus la proie des choses pour être en mesure d’accueillir cet événement infime : le temps perdu, qui engage l’ouvert de l’homme.
Sur la Lecture, Marcel Proust, suivi de Journées de lecture, Librio Littérature, juillet 2016, 70 pages, 2 euros, ean : 9782290058787.