About the Rom's migration in France
Nicolas Sarkozy wants to initiate a referendum in France on the situation of foreigners. Among these foreigners, one target: the Rroms people. What about their immigration in France today ? The government spoke of a flood. In fact, for decades, immigration of Rroms in France remained stable (Ministery of Interior). The only thing that has changed are their visibility and pressure orchestrated by a racist government against them, dramatically altering their conditions of life in French territory and the modes of their trip ...
The essay writed by Martin Oliviera, published in conference proceedings of the association Emmaus/Normal Sup is interesting to think their situation.
Analyzing the social structure of Rroms migrants, Martin Oliviera shows that it is comparable to other rural emigration. Migration of very diverse groups that can not be conveniently subsumed (as the french governement act it) under the common name of Rroms. Because there is no homogeneity of these migrants, coming from local migrations, that we can understand as part of village-city mobility. A migration comparable to the migration of this type: with hope of return, which is the case with all economic migration which make sense in the context of individual or family strategies.
The locations for these migrations are clearly established around Paris or Lyon, for good reasons: the experiences accumulated by previous migrants refer to these as interesting regions, in terms of job opportunities as well as the safety of persons.
But with the rise of racist violence against these people, since 2006 in France, these stays inside the French territory change : migrants can identify racist risks, as well as areas where zealous policeman is strongest. These redeployments, desperate, are the real novelty of the migration of Rroms in France. Populations however, continue to hope their social integration ! Because these families want to integrate, find ways of legal economic life, starting with housing. But this desire for stability is perpetually thwarted by restricts of their freedom (in violation of European laws), as their access to the French market for employment or social rights -France has succeeded in putting in the European Treaty a clause known as "transient", authorizing such discrimination.
Their access to legal resources now seriously complicated this immigration, turning it into a real trap for the Rroms. Seen for example in their current mobility, very different from what it was before the arrival of Nicolas Sarkozy: Rroms move inside a very small perimeters, not exceeding 10km... We have seen better, no, as a nomadic!
Turning desperately in these schemes which are for them consolidation groups, forced mobility of these groups and makes them appear more numerous than they are. First observation: this nomadism forced by political circumstances did in fact an adaptation to a hostile environment, not an ideal of life! And about the caravans, they are only a type of habitat selected by a lower cost by populations forced to remain in constant move, which, in term, exposes them to uncertainty facing with their rights ( how to take up residence in these conditions, how to enroll her children in the nursery, at school, how to get medical help, etc.., when you can not justify your residence ?).
Counteracting the dangers that beset them and this new insecurity that locks them, the Rroms have also had to band together in extended kin, a lifestyle that was foreign to them in Romania! France compels people to invent a lifestyle never traditional... France is reinvouting their life since the permanent problem of expulsions, fomenting ever more precarious housing, which finally take the form of camps, realizing the fantasies of French government...
Roms en (bidon)ville : une conférence-débat de l'Association Emmaüs et de Normale Sup', Martin Oliviera, éditions rue d'Ulm, oct. 2011, 5 euros, 84 pages, ean : 978-2728804665.
LE POINT SUR L'IMMIGRATION DES RROMS EN FRANCE
Depuis des décennies, l’immigration des roumains en France est restée stable, tout autant que celle des Rroms roumains, qui s'est maintenue à 10% de la population roumaine migrante (chiffres du Minsitère de l'Intérieur). La seule chose qui ait changé, c'est leur visibilité et la pression raciste orchestrée par le gouvernement en place à leur encontre, modifiant sensiblement leurs conditions de séjour en territoire français et les modes même d'organisation de ce séjour...
L’essai signé par Martin Oliviera, publié dans le cadre des conférences débats de l’association Emmaüs données à l’école normale supérieure est intéressant à décrypter de ce point de vue.
Analysant tout d'abord la structure sociale des rroms migrants, Martin Oliviera montre qu'elle est comparable à celle des populations rurales des autres régions d'émigration. Des migrations de parentèles ou d'individus isolés, mais dans tous les cas, de groupes très divers que l'on ne peut subsumer aussi commodément qu'on le fait en France sous l'appellation commune de Rroms. Il n'existe en fait aucune homogénéité de ces communautés rroms migrantes, issues de migrations locales restreintes, que l’on ne peut comprendre que dans le cadre des mobilités village-ville. Une migration en tout point comparable aux migrations de ce type : non un déplacement sans retour, mais au contraire avec espoir de retour, ce qui est le cas de toutes les migrations économiques qui prennent sens dans le cadre de stratégies individuelles ou familiales.
Les villes cibles de ces migrations, elles, semblent clairement établies dans les régions parisienne et lyonnaise, et pour cause : les expériences accumulées par les précédents migrants les désignent comme des régions d'accueil intéressantes, du point de vue des opportunités d'emplois qu'elles offrent, tout autant que de la sécurité des personnes.
Mais avec la montée en puissance des discours et des actes de violence raciste à l'égard de ces populations, depuis 2006, on assiste au redéploiment de cette émigration, qui a fini par identifier les foyers racistes à risque, ainsi que les zones où le zèle policier est le plus fort.
Ces redéploiements désordonnés, désespérés, sont la vraie nouveauté des migrations des roumains en France. Des populations qui ne cessent pourtant de nourrir d'autre objectif que celui de leur insertion sociale ! Car ces familles veulent s’intégrer, trouver des moyens économiques légaux de vivre, à commencer par le logement.
Or cette volonté de stabilité est perpétuellement contrariée par une juridiction restrictive de leur liberté de déplacement (au mépris des lois européennes), tout comme de leur accès au marché français de l'emploi ou aux droits sociaux, la France ayant réussi à faire inscrire dans le Traité européen une clause dite de «régime transitoire», autorisant cette discrimination.
L'impossibilité d'accéder à des ressources légales a ainsi compliqué sérieusement cette immigration légale, la transformant en véritable souricière pour les Rroms. On le voit par exemple dans leur mobilité actuelle, bien différente encore une fois de ce qu'elle était avant l'arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy : les populations Rroms ne cessent de fuir à l'intérieur de périmètres très circonscrits, n'excédant pas, la plupart du temps, 10km, ce qui, on l'avouera, est l'expression d'un bien étrange «nomadisme»... On a vu mieux, non, en guise de nomadisme !
Tournant désespérément dans ces périmètres qui sont pour eux des périmètres d'intégration, la mobilité forcée de ces groupes les fait apparaître ainsi plus nombreux qu’ils ne sont en réalité. Premier constat : ce nomadisme contraint par les circonstances politiques ne traduit en réalité qu’une adaptation à un environnement hostile, non un idéal de vie ! Et quant aux fameuses caravanes, elles ne sont qu'un type d'habitat à moindre coût choisi par une populaiton contrainte de rester toujours en mouvement, un habitat qui, en retour, l'expose à une plus grande précarité face à ses droits (comment se domicilier dans ces conditions, comment inscrire ses enfants à la crèche, à l'école, comment bénéficier de l'aide médicale, etc., quand on ne peut justifier d'un domicile ?).
Face aux dangers qui les accablent et à cette précarité nouvelle qui les enferme, les Rroms ont également dû se regrouper en parentèles élargies, un mode de vie qui leur était étranger en Roumanie ! On contraint ainsi une population à inventer un mode de vie qui n'est pas traditionnellement le sien... Pour dire les choses clairement, la France raciste leur a inventé un mode de vie lié au problème permanent d'expulsion des terrains, fomentant des installations toujours plus précaires, qui prennent de fait la forme de campements, achevant ainsi de réaliser les fantasmes du pouvoir politique français...
Roms en (bidon)ville : une conférence-débat de l'Association Emmaüs et de Normale Sup', Martin Oliviera, éditions rue d'Ulm, oct. 2011, 5 euros, 84 pages, ean : 978-2728804665.
A PROPOS DE L’ETHIQUE DU CAPITALISME
Voilà près d’un siècle que la réception de Weber campe sur l’interprétation de Lehmann, affirmant que sa thèse se voit rarement confirmée par l’analyse des historiens.
Quelle thèse ? Celle d’une conjonction entre protestantisme et capitalisme. Voilà près d’un siècle que la vulgate, y compris dans les milieux universitaires, prête à Weber l’idée que les exclus des grandes charges publiques, cherchent à s’investir dans les sphères marginales des métiers de l’argent. Or rien n’est plus éloigné de Weber que ce type d’assertion ! Le seul objet d’étude que ce dernier s’était fixé n’était autre que celui de la rationalité à l’œuvre dans l’esprit du capitalisme, portée par des hommes de foi très peu marginaux ! Ce que Weber postulait en définitive, n’était rien moins que l’examen d’un principe tiers : la spécificité de la ratio occidentale. Les termes qu’il mettait ainsi en relation, n’étaient pas vraiment protestantisme et capitalisme, mais ce qui, dans l’un et l’autre, relevait de cette nouvelle rationalité. Moins donc ce qui dans la religion protestante l’inaugurait que ce qui avait permis à la religion protestante d’émerger elle-même. Une petite différence, certes, mais qui n’est pas sans importance : on ne peut réduire le capitalisme à de prétendues origines protestantes. Sans doute cette réduction vient-elle, par-delà les malentendus inauguraux de sa réception, de ce que le texte de référence, en France en particulier, est resté celui de 1905, alors qu’il fut largement réécrit dans sa version de 1920. C’est cette version qu’offre Champs-Flammarion.
Mieux qu’une traduction inédite, l’accès enfin donné à la compréhension savante de Weber.—joël jégouzo--.
L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Max Weber, traduction inédite et présentation par Isabelle Kalinowski, Flammarion, coll. Champs, janvier 2000, 396p., 5 euros, EAN : 978-2080814241.
L’Autriche aura-t-elle la peau du loup (nationaliste) ?
Silence radio sur ce qu'il se passe en Autriche aujourd'hui. Rappelez-vous pourtant, il semble bien longtemps déjà, la Palme d’or décernée au réalisateur autrichien Michael Haneke pour Le Ruban blanc, explorant moins la genèse de la montée du nazisme que les soubassements culturels de la terreur à travers les dégâts de l’éducation protestante. Rappelez-vous encore ce prix d’interprétation masculine attribué à L’autrichien Christoph Waltz jouant un officier SS dans le film Inglourious basterds, de Quentin Tarantino... A l'époque, il semblait que l'Autriche revisitait son héritage nazi sans complaisance, mais la voici de nouveau en ordre autoritaire de marche. Une vieille tradition autrichienne, celle d'un pays qui réussit presque le tour de force de se faire passer pour victime au sortir de la dernière guerre...
Alors relisez ce roman, par trop passé inaperçu, qui avait déjà naguère emprunté ce difficile chemin de mémoire. Moins médiatique qu’une Palme d’or, plus difficile qu’un film virtuose signé Tarantino, La Peau du loup, mérite bien, aujourd’hui, d’être lu et relu. Et pas uniquement parce qu’il évoquerait le poids d’une mémoire accablante qui nous est de moins en moins étrangère : cette voix qu’il invente et parcourt a déposé son grain partout en Europe. Relisez-le, vous verrez bien assez, allez, de quoi il parle !
L'Autriche, elle, le sait, qui a pataugé longtemps dans le sang jusqu'aux chevilles, comme l’affirme Elfriede Jelinek. Pays d'amnésiques, l'accession au pouvoir de l'extrême droite y consacra "la faillite des hommes de nationalité autrichienne devant leur histoire". Mais peut-être aurions-nous dû moins voir dans l'épisode Haider l'homme qui fit honte à l'Europe, que celui qui fit sortir l'Autriche de son innocence. Il faisait un tel bruit autour du silence autrichien sur sa mémoire nazie !
Dans le village de Schweigein (silence), au bout du monde, un matelot se réveille en pleine nuit, en proie à un malaise indéfinissable. Il vient d'entendre un bruit qui a rempli toute la voûte du ciel. Une stridence qui paraît venir d'une vieille briqueterie en ruine. Inaudible d'abord, elle devient vite quelque chose de bestial. Un souffle à l’envers du souffle de l’Esprit, surplombant les hommes pour retomber sur eux comme ces couvercles de plomb sur les ciels de Baudelaire. Résonances sourdes de silhouettes, de figures sans image qui hantent la forêt. Figures dont on a confisqué l'image. Bientôt, des morts mystérieuses plongent le village dans l'ignoble. Tout tourne autour de cette briqueterie - un signe à déchiffrer. Sur le modèle du récit policier, le narrateur épie des objets qui se dérobent à la vue. Dans leur lente remontée au visible, il nous rend littéralement la vue. Mais la chose qui vient n'a tout d'abord ni visage, ni nom. "Il faut (même) se fabriquer des yeux d'oiseau de nuit" pour la voir, car elle est ignoble ! Seuls les cadavres, en Autriche, semblent parvenir à ouvrir les yeux. Cette trace sanglante qui encercle le pays et l'enferme, le matelot la piste, avant de "partir, loin de cette prétendue patrie".--Joël Jégouzo—
La peau du loup, de Hans Lebert, édition Jacqueline Chambon, 1998, 512 pages, ISBN-10: 2877111784, ISBN-13: 978-2877111782
TRAVESTIR LES PAUVRES EN IMMIGRES CLANDESTINS, STIGMATISER LES RROMS…
Dans les années 60 commença la grande résorption des bidonvilles en France, plus particulièrement ceux de la région parisienne, qui restèrent visibles jusqu’au milieu des années 70.
En 2002, ils étaient de retour.
En 2005, un nouveau plan fut conçu pour les éradiquer. Vous lisez bien : les détruire, et non prendre à bras le corps le problème du logement, dont on sait tous ce qu’il est devenu avec la spéculation immobilière : 1/3 des SDF sont des salariés pauvres.
Détruire les bidonvilles donc, par des opérations de police, sans reloger leurs habitants : la logique dans laquelle s’est inscrite ce plan relevait de la seule gestion des indésirables.
Le gouvernement Sarkozy en profita pour stigmatiser au passage une population, celle des Rroms, accusés de venir "camper" aux portes de Paris, en vue d’assiéger la capitale sans doute…
Cette focalisation raciste sur une prétendue question Rrom permit, par l’ethnicisation de la pauvreté, d’éviter à avoir à interroger les causes structurelles de l’augmentation de la précarité en France, ni moins encore l’apparition de formes nouvelles d’exclusion sociale (chômage de masse vertigineux, salariat pauvre, précarité galopante, etc.), qui précipitaient des populations entières dans cet habitat de la grande misère.
On communiqua alors sur les "campements illicites".
On gomma l’ancien vocabulaire de la misère. Le mot de bidonville fut effacé des communications officielles. La presse porta de ce point de vue un secours très utile au gouvernement. Peu nombreux furent les journalistes à enquêter sur la situation des travailleurs pauvres contraints de vivre dans des abris de carton.
On entonna donc massivement le couplet des "gens du voyage", des "nomades" poussant l’insécurité aux portes de nos belles villes, saisies il est vrai par la grâce d’une gentrification accélérée, qui s’accommodait mal de la présence des pauvres dans leurs rues…
La logique publique ne déploya ainsi que le seul instrument de la répression aveugle. Il fallait punir les pauvres, les chasser toujours plus loin, les disperser. Et instrumentaliser cette pauvreté dont on savait qu’elle était récurrente désormais, pour organiser la chasse aux Rroms, objet d’une communication politique intensive.
Mais surtout pas accompagner la grande misère. Les habitants de ces bidonvilles n’étaient évidemment pas tous Rroms, il s’en fallait de beaucoup. Et quand ils étaient Rroms, il s’agissait en outre moins d’une immigration illégale que parfaitement légale : les 10 000 Rroms roumains recensés par le Ministère de l’Intérieur avaient le droit, depuis janvier 2007, de fouler notre sol à la recherche d’un travail. Rappelons que cette immigration était en fait légale depuis les années 2002, et que les contraintes formulées à son sujet étaient de longue date draconiennes : chaque migrant devait être en mesure d’exhiber 500 euros en liquide et un billet retour, souvent confisqués par des douaniers peu scrupuleux –une plainte est à l’étude au niveau européen concernant ce racket… Le taux d’émigration des Rroms en France était, lui, de tout ce temps, resté inchangé. Il n’y avait eu aucun déferlement, malgré la montée en puissance de la misère en Europe.
Image : des habitants des bidonvilles photographiés par Le Parisien…
La France forte, les français lessivés…
Une France forte… L’assignation vaut son pesant de cacahuètes.
Une France forte, celle qui existe déjà, celle qui gagne : celle de Nicolas Sarkozy, Président de la République avec ses +172% d’augmentation en 2008, quand pendant ce temps, 5 millions de français se contentaient de vivre du SMIC.
Une France forte, celle qui gagne, celle de Jean-Paul Agon, PDG de l’Oréal avec ses 10,7 M€ de revenus annuels. Celle des 32 million d’euros remboursés à Liliane Bettencourt par le fisc en 2010, mais non pas celle des 1000 chômeurs supplémentaires par jour depuis que Nicolas est Président.
La France forte, celle qui gagne, celle des 75 milliards de cadeaux fiscaux aux plus favorisés.
La France forte, oui, mais de ses 36% d’augmentation du chômage des cadres entre 2008 et 2010.
De ses 27% d’augmentation du chômage des ouvriers au cours de la même période.
De ses 28% d’augmentation du chômage des employés au cours de la même période.
De ses 36% d’augmentation du chômage chez les plus de 50 ans au cours de la même période.
De ses 13,5% de pauvres.
De ses 20% d’augmentation du nombre de pauvres depuis 2002.
De ses 14 années de smic supplémentaires encaissées par les 0,001% de français les plus riches entre 2004 et 2008…
La France forte d’une amoralité sordide masquant à peine que sous le cadavre de la France d’en bas repose une plage, une vraie, où les nantis se dorent la pilule.
Et demain, la France plus forte encore… L’horreur est donc à venir. Notre seul avenir commun, semble-t-il, tant cette France est forte de sa surdité étatique.
Superbe pied de nez au demeurant, d’une France d’en bas ruinée par une certaine idée néo-libérale de la Nation française ! "Ruinée" : cela dit assez que la France d’en haut voudrait imposer un cheminement pseudo éthique à l’opinion, en demandant aux plus désespérés de garder une conduite exemplaire ! Enorme mystification : car l’option morale est en fait une option politique au sein de laquelle l’intolérance est devenue la norme. Une norme institutionnalisée par l’Etat lui-même !
Une France forte… Payons-nous de mots à défaut d’euros…
Mais comment ne pas reconnaître le caractère imaginaire des objets qui nous sont proposés pour "faire France", par un président au bout de son propre rouleau ?
Voyez-le évoquer cette fiction sordide : il faut obliger les chômeurs à se former… Quand le même homme n’a cessé de détruire le marché de l’emploi.
La France, mais de quel enracinement national nous parle-t-il donc, à ne cesser de convoquer une pseudo réalité sociale tronquée.
Quelle fiction sa France ! Voyez comme il produit cette fiction, goûtez la merveilleuse manipulation d’une vraie crise dont les conséquences ne portent que sur l’immense majorité du Peuple de France. Que dire de ces bouffées énonciatives, sinon qu’elles jouent pitoyablement de l’effet de réel mais que dans le même temps, elles ne font que bâtir une fiction qui n’articule qu’un récit hypocrite.
La France forte. Mais pas les français. Voyez combien ce discours nous écarte, nous aliène, nous déplace sous une fallacieuse contingence géographique au demeurant très floue, aux contours incertains, repliée à l’intérieur de frontières qui sont tout, sauf naturelles… Voyez combien ce discours s’avère n’être qu’une vaste conspiration contre toute espèce de vie sociale. Car lorsque le discours public ne sert qu’à proférer avec un tel aplomb des arguments aussi spécieux ou à rendre honorables des idées ignobles, dont celle qui tend à faire des chômeurs les coupables de leur situation sociale, ce qu’il y a au bout, c’est bel et bien la mort collective.
Le populisme noir donc, pour ultime vérité d’un Peuple fossoyé. Une pathologie sociale terrifiante pour bilan, où le monde des citoyens de la France d’en bas a lentement pourri. La France d’aujourd’hui ? Une foule tragique, forclose dans ses gestes de désespérés. Un vrai crime pour exclus, que ce roman noir de la société française contemporaine. Un vrai crime d’Etat.
L’OMBRE DE L’AMOUR DANS LA PHILOSOPHIE DE HEIDEGGER
«Dans l’amour et la haine, l’homme prend pied plus profondément dans ce en quoi il est jeté, il s’approprie sa facticité même et, ainsi, il rassemble et ouvre son propre fondement». M.H.
L’analytique de Heidegger, nous la pensions solidement amarrée à la thématique du souci (sorgue) et non celle de l’amour. Jaspers était même allé jusqu’à affirmer que la philosophie de Heidegger était sans amour…
Voici une petite réflexion qui met à mal ces interprétations d’une façon magistrale et limpide, en nous donnant à comprendre comment, au contraire, le concept d’Amour a irrigué la pensée de Heidegger.
La contribution d’Agamben se lit par ailleurs comme une enquête philologique scrutant les catégories verbales qui ont conduit Heidegger au concept de Dasein. Une enquête qui en explicite le cheminement, depuis sa réflexion polémique sur l’intentionnalité à sa contribution sur le concept de facticité, en passant par ses méditations sur le dévalement (Ruinanz), la guise, ou l’Ereignis, pour en arriver enfin à la formulation du Dasein.
Au passage, Agamben relève avec une curiosité non dissimulée que durant toute la période où Heidegger pesait les termes de son œuvre majeure (Sein und Zeit), de 1923 à 1926, il vivait une passion avec Hannah Arendt, son étudiante de Marburg. Passion qui devait conduire de son côté Hannah Arendt à intituler sa propre thèse : Le concept d’Amour chez Augustin.
Comment donc l’Amour a-t-il pu étayer son analytique ?
Toute la problématique du Dasein, au fond, était de savoir comment cet être-au-monde pouvait être une structure de transcendance, et ce qui fondait cette transcendance. Quel était le lieu de son ouverture en quelque sorte.
Méditant dans un premier temps Saint Augustin, Heidegger retrouva en lui l’idée selon laquelle c’était dans l’Amour que cette ouverture pré-existait. Restait pour lui à faire de l’Amour non pas seulement une relation entre deux sujets, ni entre un sujet et un objet, mais une articulation propre au Dasein, afin de révéler comment celui-ci était déjà, toujours, auprès du monde et des choses qui l’entouraient. L’auprès donnant à entendre la coupure en question, celle de l’Amour, comme possibilité qui était en nous-même, et supérieure à toute réalité.
C’est dans ses cours de 36, traitant de Nietzsche, que Heidegger introduisit avec plus de force le concept d’Amour. Cette primauté ontologique de l’Amour en tant qu’accès à la Vérité avait été il est vrai préparée par ses conversations avec Max Scheler sur l’intentionnalité (1928). Heidegger finira alors par affirmer que «Amour et Haine fondent la connaissance».
Amour et Haine : le lieu de cette ouverture du Dasein n’est donc plus seulement l’Amour, mais celui de deux passions séminales. Heidegger déborde Augustin et se voit du coup confronté à la nécessité d’élaborer une théorie des passions comme instrument de connaissance.
Que sont-elles à ses yeux ? Des manières fondamentales où éprouver son être, qu’il distingue soigneusement des simples affects (joie, colère). Et des manières qui rendent l’être clairvoyant…
Amour et Haine forment «ces étreintes qui vont loin», qui transportent mais d’abord nous rassemblent et rassemblent notre être sur son vrai fondement. De sorte que la passion est d’abord ce par quoi nous pouvons prendre pied en nous-même. Elles sont les deux guises dans lesquelles le Dasein fait l’épreuve du Da.
Dans la Lettre sur l’humanisme, aimer deviendra sous sa plume vouloir faire don de l’essence -et pouvoir le faire-, laisser être quelque chose dans sa provenance. La passion constituant de la sorte l’expérience la plus radicale de la possibilité qui est en jeu dans le Dasein, passion dont l’enjeu n’est pas de maîtriser l’objet de son amour par exemple, mais de se réveiller de l’oubli de l’être à cet oubli même -l’ombre de l’amour, quand l’être a épuisé ses possibilités historiques.
Renvoyant à l’alêthèia des grecs (la Vérité construite philologiquement sur la thématique de l’Oubli – le Léthè, fleuve de l’Oubli), cette Vérité que l’Amour pénètre, s’entend alors essentiellement comme mémoire de l’obscur. Et c’est dans cette sauvegarde oublieuse de tout, que quelque chose comme la connaissance peut devenir possible.
L’Amour n’est en fin de compte, dans la pensée de Heidegger, pas l’affirmation de soi dans l’usage de l’objet aimé, mais l’exposition à sa propre facticité. Dans l’Amour, «l’aimé vient en même temps que l’amant à la lumière de son être voilé», qui conduit les amants à devoir supporter jusqu’à l’extrême l’impropriété de leur amour afin que le propre de l’Amour puisse surgir entre eux comme appropriation de cette impuissance qui est celle de la passion portée à son extrême. Et à cet extrême, les amants s’établissent dans des régions toujours nouvelles de facticité, jusqu’à en exhiber l’abîme essentiel. L’Amour, selon le bon mot de J.-L. Nancy, est ainsi «ce à quoi nous n’accédons jamais mais qui toujours nous advient», et nous anime.—joël jégouzo--
L'Ombre de l'amour, Le concept d’amour chez Heidegger, de Giorgio Agamben et Valeria Piazza, traduit de l'Italien par Giorgio Agamben et Joël Gayraud, Rivages Poche / Petite Bibliothèque, numéro : 434, mars 2003, 112p., 6,50 euros, GENCOD : 9782743611330, I.S.B.N. : 2-7436-1133-2
QUE RESTE-T-IL DE LA DEMOCRATIE EN EUROPE ?
Faut-il sombrer dans une sorte de pessimisme anthropologique et déclarer que l’homme est mauvais et s’en contenter ? Faut-il finir par croire que nous autres, européens, ne sommes au fond que les héritiers du fascisme et du national-socialisme ? Et nous décourager de les voir tous les deux relever partout en Europe leur tête immonde ? A commencer par l’Autriche, et au grand jour encore, déblayant l’horizon sinistre d’un monde usé jusqu’à la corde. Silence radio du reste sur l’Autriche partout en Europe, un silence qui signe un aveu d’impuissance, sinon d’acceptation… Autriche, Allemagne, France, le tiercé néo-fasciste de tête, où les mouvements d’extrême droite peuvent nourrir l’espoir d’un revival féroce, tant les relais de ces Etats leur sont favorables.
L’Europe raciste se conjugue à merveille sous les ors de la République…
Et pas loin du tiercé de tête, la Norvège, les Pays-Bas embusqués (aux élections de 2009, l’extrême droite atteignait 17% des suffrages). Et le Danemark encore, la Hongrie et tous ces pays dans lesquels les gouvernements ont passé des accords avec les partis d’extrême droite, ou confié des portefeuilles ministériels à des racistes patentés, sinon à d’authentiques fascistes, comme en Italie. Pas l’ombre d’un franc-tireur dans cette ronde étatique, ni la Belgique ni la Suisse, la liste est longue, des reniements. Et partout, des populations livrées à la violence économique. Comme en Grèce, qui revit aujourd’hui l’affreux cauchemar des colonels, sous les traits de néo-colonels de la Finance cette fois…
Partout des populations offertes aux coups de sociétés malades. Partout des populations livrées à la maltraitance économique, à l’exercice légal de la violence économique. On a légiféré cette fois en Grèce sur l’adoption d’un salaire minimum culminant à moins de 600 euros par mois ! Sans considération pour la misère réelle dans laquelle ce salaire allait plonger des millions de grecs ! Alors que la misère tue ! Mais voilà une violence dont on peut être sûr que le Droit européen ne l’inscrira pas au registre des crimes punissables. Tous les militants des droits de l’Homme feraient bien de se méfier du reste : les prochaines élections ne leur permettront peut-être pas de ne pas finir dans des stades, et cela bien avant que le capitalisme ne nous régale de sa fête sauvage et ne finisse en apocalypse…
Il y a un cadavre dans le placard de l’Union Européenne : celui des Peuples d’Europe…Il n'y a qu'à voir la manière dont on traite les grandes figures de la Résistance contre le nazisme, en Grèce par exemple, où Manolis Glezos, l'homme qui osa arracher, en 1941, le drapeau hitlérien qui flottait sur l’Acropole, fut frappé lundi par la police lors des émeutes d’Athènes, parce qu'il dénonçait avec vigueur les menaces qui pèsent sur l’Europe sous la domination des marchés financiers.
Images : Manolis Glezos frappé par la police...
France portrait social 2011 : un tournant historique…
Le Tableau de la pauvreté en France déjà alarmant en 2009, n'a cessé d'empirer selon l’INSEE, en 2011. De l’aveu de l’institution, la situation s’est "considérablement aggravée". Jugement que partage le président du Secours populaire français, Julien Laupêtre. Une étude récente publiée par l'Institut de la statistique révèle même que 13,5% de la population de France métropolitaine est désormais considérée comme pauvre. Avec un peu de distance, 2009 n’aura constituée que la première année où les conséquences de la crise économique se seront pleinement fait ressentir. Or pour le Secours populaire français, la situation n'a cessé depuis de s'aggraver. Pour Julien Laupêtre, "les pauvres deviennent de plus en plus pauvres mais il y a aussi des personnes qui ne s'attendaient pas à ce qui leur arrive : cadres, petits commerçants, petits artisans". "Ce phénomène, j'insiste beaucoup là-dessus, grandit", affirme-t-il. Il y a aussi "de plus en plus de travailleurs pauvres" (rappelons que 30% des SDF sont des travailleurs salariés), et la "misère" progresse dans les rangs des "jeunes", qui n'ont jamais été aussi nombreux à se tourner vers les organismes de secours identifiables. Constat partagé par le Secours Catholique : le pire est à venir. Selon lui, l’année 2012 montrera une progression encore plus importante de la pauvreté. "Ce sont certes, une fois de plus, la conséquence de la crise mais plus particulièrement celle de la progression du chômage et de la sortie du système d'indemnisation par Pôle emploi d’un grand nombre de Français en fin de droit", a commenté l’euro-député Robert Rochefort, et l’échec du président Nicolas Sarkozy, non seulement incapable de faire reculer la pauvreté comme il l’avait promis en 2007, mais qui n’a depuis cessé de jeter des masses toujours plus grandes de français dans la pauvreté. Si bien que la cohésion sociale est désormais mise à mal. Mais ce même président nous promet, s’il est de nouveau élu, d’en finir définitivement avec cette cohésion : référendum sur l’indemnisation des chômeurs, rendus responsables de leur situation, chasse aux étrangers… La pauvreté avait pourtant baissé en France des années 1970 au milieu des années 1990. Elle s’est installée depuis à un niveau élevé, jusqu’au début des années 2000. Puis elle est repartie à la hausse pour connaître un niveau sans précédent depuis l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy. Depuis 2002, le nombre de personnes pauvres au seuil de 50 % a augmenté de 20 %. Voyez les chiffres de l’INSEE. Le mouvement de hausse y est très net et de l’aveu même de l’institution, cela constitue un tournant historique en France depuis les années 1960. Tandis que les 0,001% les plus riches en France ont gagné l’équivalent de 14 années de Smic supplémentaire entre 2004 et 2008…
http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/ref/FPORSOC11A_Sommaire.pdf
Observatoire des inégalités : http://www.inegalites.fr/spip.php?article270
CLONING TERROR, QUELLES CIVILISATIONS DE QUELLE TERREUR ?
Sur l’image, là, il ne s’agit pas de soldats américains. Nous ne sommes ni en Irak, ni en Afghanistan, pas même à Guantanamo, mais en Algérie. L’homme humilié, l’humanité refusée, est celle de la civilisation arabo-musulmane.
Dans une étude intitulée Déchiffrer le corps, Jean-Jacques Courtine analyse longuement les conditions de possibilité d’une autre image, plus récente, qui a fait le tour de la terre et qui montre un soldat américain –une femme- photographiée le pouce en l’air au-dessus du cadavre d’un homme que l’on venait de torturer. Un cliché d’amateur, relevant du genre photo-souvenir, de ces photos que l’on aime à faire circuler sur le net, sans penser à mal. Clichés de la prison américaine d’Abou Ghraïb, que W.J.T. Mitchell avait lui aussi commentées, analysées. Et l’un et l’autre n’avaient pas éprouvé le besoin de réfléchir plus avant sur le fait que ces clichés avaient pour victimes des arabo-musulmans.
Pour Jean-Jacques Courtine, ce genre d’image est neuf dans notre histoire. D’une certaine manière elles le sont bien en effet, au moins du point de vue de leur diffusion, massive, instantanée.
W.J.T. Mitchell commente la même série d’images que Jean-Jacques Courtine, avec celle du prisonnier tenu en laisse, avec celle du prisonnier terrorisé par un chien, babines ouvertes, crocs menaçants, et celle de l’homme cagoulé, en équilibre précaire sur une caisse, au corps couvert d’électrodes.
Dans leur étude iconographique, l’un et l’autre tracent évidemment avec pertinence la frontière que ces images dessinent entre l’humain et l’inhumain. C’est cette frontière qui semble actualiser un vieux stocks d’images dans lesquelles ranger celles de la Guerre d’Algérie par exemple. Pour Jean-Jacques Courtine toute culture humaine (il ne dit pas civilisation) renferme un stock d’images comparables, déhumanisantes, qui constituent une mémoire dormante qui peut à tout moment reprendre corps, pourvu qu’on l’y aide, verbalement, idéologiquement, au nom des intérêts supérieurs des civilisations supérieures par exemple. Toute culture ? Voire : Courtine oublie la technologie de l’image que l’on peut dupliquer, qui n’est pas le propre de toutes les cultures.
Courtine évoque aussi la banalisation de l’horreur (H. Arendt), l’usure de la compassion, l’indifférence morale dont il lie la possibilité à l’éloignement de la scène. Et insiste beaucoup sur cette nouveauté : leur diffusion, aux quatre coins du monde (voire), liée à la montée en puissance de l’imagerie de la guerre dans le monde (occidental) –on ne compte plus les images, les films, les documentaires sur le sujet. A commencer par la diffusion des images de guerre qui, à son sens, gomment les frontières entre le réel et la fiction. C’est la seule fois d’ailleurs qu’à ce propos il parle de civilisation, pour montrer qu’il existe tout de même une ligne de démarcation très nette : de notre côté civilisé, occidental, les images de fiction deviennent notre réel, alors que la réalité de la guerre, de la mort de masse, est abandonnée aux autres civilisations… Intéressant. Mais il ne réfléchit pas sur cette partition sauvage.
Revenons donc aux photos. Ce que l’on voit sur les images d’Abou Graïb, ce sont des soldats touristes nous dit Courtine. Non pas des reporters, mais des touristes, dotés d’un outillage technique qui leur permet d’envoyer instantanément des images de leur guerre, du champ de bataille ou de torture, à tous les coins du monde. Des touristes qui ne stockent pas leurs images, mais les montrent. Immédiatement. Et se mettent en scène selon des conventions qui se sont développées avec le développement des moyens offerts à ce genre d’images touristiques où le photographe, peu à peu, a évacuer le paysage pour se positionner au centre de son image. ici, le paysage, c’est le cadavre. Qui recouvre l’impératif d’exotisme qui mobilise l’imaginaire du touriste. Un souvenir comme un autre. Plus exotique, tu meurs en effet… Et Courtine de réfléchir longuement sur les conditions de possibilité morales de telles images. Sur le processus de déshumanisation du corps de l’autre, l’Homme refusé. Objet débarrassé de son humanité, de l’humanité de son corps en premier lieu. Cette opération, nous dit Courtine, est essentiellement mentale, et non pas culturelle. Voire. Elle est comme la manifestation d’une raison enfantine pour avouer un déni d’humanité. Le soldat Sabrina Harman n’aura du reste pas d’autres explications pour qualifier son geste : elle n’a pas pensé à mal. Sujet séparé de lui-même, incapable de réflexivité morale, "c’était moi et c’était comme si ce n’était pas moi", raconta-t-elle au juge. Un avatar, nous dit Courtine, produit par le dispositif contemporain de désubjectivation de l’humain, à partir duquel peut se déployer la suspension du sens moral et l’apologie de l’insignifiance.
Certes, nous dit Courtine, tout comme Mitchell, l’image renvoie bien, à bien y réfléchir, à ces images des cartes postales de lynchages des noirs, ces drôles de fruits que portait l’Amérique profonde, où l’on venait sur la place du village comme au spectacle. Courtine n’a pas en tête les images de la Guerre d’Algérie. Et ce qu’il ne dit jamais, c’est que ces images ne sont pas aussi neutres, du point de vue des cultures, qu’il veut bien le croire. A oublier les origines ethniques des victimes, Courtine, tout comme Mitchell, s’interdisent ainsi de penser cette expérience iconographique dans le cadre du discours de la domination coloniale.
W.J.T. Mitchell, d’une certaine manière, est plus près d’y faire référence quand il commente ces images, qui disent à ses yeux quelque chose du triomphe arrogant de l’Amérique. Mais son analyse reste confinée dans le cadre bien aseptisé de l’analyse philosophique, où l’on interprète cette réduction de la vie humaine comme celle de la réduction à la vie nue (Homo sacer). Corps sans visage, clones acéphales, ils renvoient pour lui essentiellement à la réalité de la guerre : la Terreur.
Mais que nous disent ces images ? Qu’est-ce qu’elles nous disent de ce que nous sommes en train de devenir ? Aux yeux de Mitchell, elles sont le symptôme du fascisme qui imprègne peu à peu l’idéologie américaine. Il y a derrière, n’en doutez pas, une politique d’abus systématique orchestrée en haut lieu. Mais l’ampleur de cette politique demeure secrète. Mitchell préfère donc parler de fascisme, plutôt que de racisme. Il renvoie bien à l’iconographie de l’Inquisition, au pathos chrétien occidental, mais ce tournant pictorial qu’il décrit et qu’il origine dans ces images de la guerre d’Irak, Mitchell se refuse, tout comme Courtine, à le faire entrer dans la généalogie coloniale. Les victimes ne sont identifiées que comme humaines, en générale. Sans doute pour servir cette démonstration de Mitchell, qui n’est pas vaine, selon laquelle ces images sont le symptôme d’une montée en puissance de quelque chose dont l’ampleur nous échappe, et dont il a pu saisir l’ombre dans un entretien que lui a accordé Ron Suskind, conseiller de Bush, conseiller de l’Empire, affirmant que ce qu’il importait aux puissants de ce monde, désormais, c’était de produire une réalité. Décryptez, lui jetait à la figure Ron Suskind, on s’en fout. Nous, on agit, on invente cette réalité. D’autres l’ont bien compris en France, qui ne cessent de nous jeter à la figure leur réalité obscène, brutale, destructrice. Mais peut-on oublier les soubassements coloniaux de cette réalité ? "Il y a une barbarie européenne dont la culture a produit le colonialisme et les totalitarismes fascistes, nazis, communistes. On doit considérer une culture non seulement selon ses nobles idéaux, mais aussi selon sa façon de camoufler sa barbarie sous ces idéaux", affirmait le député Serge Letchimy. "Vous nous ramenez jour après jour à des idéologies européennes qui ont donné naissance aux camps de concentration au bout du long chapelet esclavagiste et colonial", ajoutait-il. De ça, semble-t-il, nul ne veut parler. C’est sans doute ce qu’il reste à penser, si nous voulons vraiment comprendre le monde que l’on veut nous prépare. --joël jégouzo--.
Cloning Terror : La guerre des images du 11 septembre au présent, W.J.T. Mitchell, traduit de l’américain par Maxime Boidy et Stéphane Roth, éd. Les prairies ordinaires, nov. 2011, 233 pages, 26 euros, ISBN-13: 978-2350960500.
Déchiffrer le corps : Penser avec Foucault, Jean-Jacques Courtine, éd. Jérôme Million, nov. 2011, 168 pages, 19 euros, BN-13: 978-2841372751.