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12 novembre 2013 2 12 /11 /novembre /2013 05:42

Y_Bonnefoy.jpgYves Bonnefoy était l’invité, jeudi 6 novembre, des ateliers artistiques de Sciences-Po Paris, un cycle de conférences inscrites dans le cadre du cursus de l’école, à l’initiative de la Direction des Programmes de Sciences-Po et de la Biennale Internationale des Poètes en Val de Marne. Qu’est-ce que la poésie ? Dans une ambiance bienveillante, extraordinairement attentive, Yves Bonnefoy a parlé pendant près de deux heures d’une voix sereine, dans la clarté d’une pensée filée avec une rare précision, achevant  sa réflexion par la lecture de ses poèmes, pour aider au fond à rencontrer la poésie dans sa présence plutôt que son commentaire, tant l’essentiel à ses yeux est de faire entendre la poésie dans son écriture même. Très évidemment, Yves Bonnefoy devait rappeler que la poésie ne signifiait pas, que dans une large mesure elle travaillait même contre le texte bien plus qu’elle ne le produisait, méfiante de ce trop-plein de significations qui encombrent tout dire. Mais prenant cette fois encore, injustement, Mallarmé pour césure, Yves Bonnefoy s’inscrivait aussi en faux des revendications autotéliques des poètes, qui n’ont cessé depuis, en particulier dans la poésie contemporaine, d’enfermer le texte dans de vains jeux formels. L’horizon poétique tel qu’il le dessinait, ne pouvait décidément être sa propre fin : il n’y a de poésie qu’ouverte à la présence d’un moment que l’on ne peut que partager avec autrui. Qu’est-ce que la poésie en effet, sinon l’intention de toucher au monde dans l’effusion d’être auprès d’un autre ? Dans ce formidable moment de présence qu’il nous offrait, tout sembla vain qui ne fût un partage. Où rencontrer la poésie, n’a d’autre lieu que celui d'une rencontre avec autrui, loin de toute minauderie intellectuelle, dans la sincérité  –je songe à Manet en écrivant ce mot, évoquant ses propres intentions picturales- dans la franchise donc, pour le dire comme Manet, ou la vérité selon Monet (« je vous dois la vérité en peinture ») d’être auprès de l’autre charnellement engagé, avec son corps frémissant plutôt que l’esprit affrété dans cet éloignement cultivé que le concept administre.

La poésie, reconnaissait Yves Bonnefoy, a bien certes pour horizon un travail sur la langue. Je songeais à Celan et son Todesfuge quand il disait cela. A la manière dont Celan, sans jamais l’écrire, avait donné à entendre le mot d’Auschwitz qui traversait de part en part son poème au plus profond de son écoute –mais il faut le lire en allemand pour y accéder. Mais un travail sur la langue qui ne fût pas artificiel. C’est que toute langue porte le monde avec elle, offrant du coup de raccommoder son lieu d’existence à qui sait la parler. En nous localisant, affirmait Bonnefoy, la poésie qui ose pointer ce réel, nous restitue le plein exercice de notre finitude. Dans la plénitude de la présence à l’autre. Ou la fébrilité. Sinon l’inquiétude. Voire l’anxiété. Il faut sans doute insister sur cette injonction, si faiblement entendue quant à ses conséquences : la poésie ne peut s’écrire sans autrui pour l’entendre, dans la présence des choses et des êtres. Troublant effort de rencontre, sur l’estrade le grain si singulier de la voix de Bonnefoy faisant face à cet amphi dédié à la connaissance et la dispute intellectuelle, si prompt d’ordinaire à contourner, justement, la question du sensible. Dans la pensée conceptuelle, affirmait Bonnefoy, nous mourons. Et c’est contre cette mort que la poésie se charge de répliquer le sens profond de notre être au monde. Qui est désormais aujourd’hui de s’incarner dans une présence nécessairement troublée, nécessairement troublante, à autrui. Mais curieusement Yves Bonnefoy, en tentant de décrire les conditions de possibilité de cet art poétique qui constitua l’essence même de son rapport au monde, finit par dévoiler en l’inconscient  l’ultime recours, sinon un secours, où sauver en lui l’effort poétique. L’inconscient comme outil de création, certes apte à nous mettre en contact avec cet impensé de la langue, justement, son réel, où l’être de finitude que nous sommes peut enfin toucher à quelque chose de réel en lui. Faudrait-il donc, pour sauver la poésie, la brancher sur l’inconscient ? L’inconscient devenu outil de prédication poétique… Son inconscient, Yves Bonnefoy devait le donner à scruter au cours de cette même soirée, à travers la lecture de son dernier poème, à l’entendre, énonçant ce qu’il en allait pour lui de la nécessité du poétique dans nos vies : L’heure présente. Où «la terre n’est pas même l’éternité des bêtes», où la forme, requise à ses confins, là-bas, ne remplit en rien notre nuit d’ici. Beaucoup des Cieux en fin de compte, dans ce poème, de ce Ciel d’Elseneur, couvercle de plomb obstruant l’horizon, sous la voûte duquel l’homme se dresse, seul, privé de tout socle transcendant. On le voit : moins un inconscient au final, que la déploration d’un ciel privé d’étoiles, ou d'horizon. 

La poésie, selon Hölderlin, était cette force vitale qui nous faisait habiter le monde. Un mode de présence affirmant à ses yeux également que c’est dans le sentiment que l’être se révèle, non dans la pensée. Le sentiment, cette sorte d’évidence à l’effectivité indiscutable. Le poète, aux yeux de Hölderlin, travaillait sur la faculté du sentir et du désirer. Dans l’énigme du désir qu’il énonce, doutant du statut de la parole proférée, sinon qu’elle désire infiniment être cette clairière qui conjure le ciel, son reflet ici-bas. Parole qui expose ainsi à l’Être, au sens où Heidegger l'entendait, sur le bord des lèvres, dans la vibration charnelle d’un dire qui plongerait ses racines au plus profond de notre chair -sans quoi la poésie est vaine, le poète (et son lecteur aussi bien) ne pouvant que renvoyer au lieu capable de l’unir à autrui, dans ce langage singulier qui ouvre, ou tente d’ouvrir une voie d’accès à ce réel infiniment pathétique où nous résidons. C’est-à-dire au fond dans l’étreinte pathétique de la chair, où tout commence pour l’homme, et tout finit –dans ce corps où éprouver nos paroles, traversé de désir et de crainte. Les battements d’ailes immenses de la poésie, Hölderlin les voyait pénétrer dans la chair de chacun, parole inconcevable, loin du logos qui n’éprouve rien. Car le savoir de l’humanité ne fait en effet guère plus que traduire l’expérience mondaine de l'esprit. La révélation de la vie est, elle, auto-révélation pathétique de la chair, l’étreinte sans écart. L’étreinte même de la poésie, dans sa langue si intrigante.

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27 octobre 2013 7 27 /10 /octobre /2013 05:55

vanite.jpgSans doute tire-t-il son nom du film de Krawczyk sorti en 1986, dans lequel jouaient Villeret, Bacri et Pauline Lafont. Les actuels propriétaires ne le savent pas mais le supposent, du salon de thé qu’ils rachetèrent pour le transformer en restaurant. Mais peut-être est-ce le film qui tire son nom du salon de thé, après tout. La pente de sa terrasse y est si légèrement inclinée qu'elle vous convie, ce beau dimanche d'automne, à la plus indolente des matinées parisiennes. Les nuits n’y sont pas moins douces, sous le faible éclairage des réverbères. Est-ce là l’ultime héritage des lettristes, qui avaient proposé, dans leurs «projets d’embellissements rationnels de la ville de Paris», de laisser les abords des squares faiblement éclairés ? Ou bien ne les a-t-on conservés, ces réverbères, que par mémoire du Petit prince, dans lequel Saint-Exupéry écrivait qu'ils donnaient l’exacte idée des dimensions de la Terre ? Des «quatre cent soixante-deux mille cinq cent onze allumeurs de réverbères» qui peuplaient alors son monde, il ne reste qu'un public de lecteurs, familiers de l’automne aux pentes si douces. Penché sur une extraordinaire assiette de salade aux cochonnailles fumées, saucée de chèvre chaud, Pascal Rabatet, d’un œil railleur, plutôt qu'un dessin sur la naple de la table, nous crayonne les lieux des prochains festivals de BD. Rome, Antibes, Beyrouth… Tandis que nous sirotons le vin rouge maison en nous laissant aller à la quiétude d’un moment sans lendemain. 

 

Philippe de Champaigne, La Vanité ou Allégorie de la vie humaine, 1646

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20 octobre 2013 7 20 /10 /octobre /2013 04:56

maximoff_mateo.jpgInterdit de Stationner

Dans les villes.

Interdit de mendier.

Dans les champs

Fenêtres et portes fermées.

En France : le carnet anthropométrique

Et les papiers des enfants.

En Europe

Ils ont été assassinés.

(…)

Les familles affamées

Qui ont faim de tout

De pain et de sel

D’amour et d’amitié

De liberté et de compassion.

Des millions et des millions de Rroms,

Chevaux malades.

 

 

 

 

Matéo Maximoff – Rrom, de Catalogne et de France, 1917 – 1999.

Traduit par Marcel Courthiade.

 

Le prix de la liberté, de Matéo Maximoff, éd. Wallada, avril 1996, ISBN-13 : 978-2904201226.

photo : Matéo Maximoff, collection Gérard Gartner.

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19 octobre 2013 6 19 /10 /octobre /2013 04:22

en d'étrangesC’est la Biennale Internationale de la Poésie en Val de Marne qui, la première, donna un accès au poète rrom Muzafer Bislim. Une vraie découverte dont nous devons lui savoir gré, à inscrire qui plus est au mérite d’une instance qui est l’une des rares à défendre une conception vivante et exigeante de la poésie contemporaine.

L’anthologie publiée en 2009 fut ainsi largement consacrée aux poètes Rroms, accueillis pour l’occasion en France du 11 au 17 mai 2009 dans le cadre du Festival International de Poésie inauguré par la Biennale. Un moment intense, à la rencontre de cette aventure des peuples et des langues si rarement provoquée en France, et dont l’anthologie ne restitue nécessairement qu’un modeste écho.

Echo qui plus est subsumé sous un tire curieux -En d’étranges contrées-, pour évoquer un peuple privé de sa contrée, errant depuis des siècles sans l’espoir, ni peut-être aujourd’hui l’envie de retrouver un jour sa terre, sinon à ré-enraciner ses origines dans cette langue qui s’invente et se réinvente chaque jour à travers l’Europe, si bien que ces étranges contrées passeraient davantage pour être les nôtres, sols bardés de droits mais sans hospitalité pour ce peuple fugitif, "convive de nos terres noires", de ces pays de compromissions qui ne leur ont offert que la misère et l’exclusion.

L’anthologie propose ainsi un panorama de la création poétique Rrom tout à fait intéressant, sans que l’on puisse cependant affirmer qu’il est exhaustif, ni que l’on sache les raisons d’une pareille sélection. C’est du reste ce que l’on peut regretter, qu’aucune présentation ne nous soit faite de cette création poétique dispersée en écritures tout de même peu familières au public français, finalement incapable de comprendre les enjeux d’une création faite souvent au rebours de la tradition poétique contemporaine.

Entre Jeanne Gamonet faisant face au monument de l’Histoire sauvage, Hamid Tsmaïlov, vagabond ouzbek flamboyant, ou Kutjim Paçaku dont l’écriture est secrètement traversée par un mot d’ordre divin, on aurait aimé mieux comprendre ce qui dans cet exil se refonde, que dénombre l’horizon poétique. 

 

En d’étranges contrées, Anthologie BIPVAL 2009, Actions Poétiques éditions, 208 pages, 15 euros, isbn : 978-2-854-631869.

 

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6 octobre 2013 7 06 /10 /octobre /2013 04:56

A-tadeuszpeiper.jpgSur chaque feuille de ce dimanche étroit

Pèse un sédiment d’argent.


Oraison des passants calibrés de sourires

Puisque le nombre deux

Est aujourd’hui le plus petit parmi les gens.


(Les bas des femmes)

Cet hymne de soie au-dessus de la cruauté du sucre

Dans l’aile d’une manche qui passe

La rue pourrait me survivre.



Publié dans la revue L’Art Contemporain Kilomètre O, cote BNF FN14608.

Rédaction : 21, rue Valette, Paris 5eme. Imprimé en avril 1929 sur les Presses de l’Imprimerie de la Société Nouvelle d’Editions Franco-Slave, Paris, 32 rue de Ménilmontant, Paris XXème. Prix : 10 Frcs.

 

Ont participé au N°1 : Arnauld, Bereta, Brucz, Chirico, Chodasiewicz, TYTUS CZYŻEWSKI, Dermée, Desnos, Gain, Stefan George, MIKOŁAJ GRABOWSKI, VYTAUTAS KAIRIUKSTIS, Kurek, F. Léger, Masson, Marcoussis, Mondrian, Ozenfant, Peiper, Picasso, JULIAN PRZYBOŚ, Riemer, Seughor, HENRYK STAŻEWSKI, Tysliava, Tristan Tzara, ADAM WAŻYK, Lech Wolski, Zamoyski.

 

Tadeusz Peiper (1891-1969), poète polonais, critique et théoricien de la littérature. Membre de l’avant-garde polonaise des années 20/30. Fonde en 1921 Zwrotnica, revue littéraire de l’avant-garde dite Awangarda Krakowska (de Cracovie), en compagnie de Julian Przyboś, Jan Brzękowski et Jalu Kurek.


L’Art Contemporain, revue accueillant nombre d’entre eux, fut l’une des rares revues publiées en son temps à Paris et Varsovie, en français et en polonais. C'est l'une des rares revues dans lesquelles on pouvait lire des textes de Picasso.

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29 septembre 2013 7 29 /09 /septembre /2013 04:53

angor1.jpgLangueur angor pour ensorceler,

Langueur, angor retournent la naja nue,

 

L’éther ouvert ne couvre rien de nudité,

d’angor devinée nues dans une paume

                                                de larmes nées,

 

Simple est le souffle à l’agreste,

même simple la recette de sa vie,

 

Comme la nature vide d’écho

qui ne berce les chantres fidèles,

 

L’adepte a vaincu le lecteur calme

                                                 de ses chansons,

lui révèle la loi du souffle,

 

Et lui ressuscite quelque effroi –

- pour affaiblir son orgueil le poète a gît,

 

Est-ce qu’une larme pleure et le pleur sourit ?

 

Pour que la haine s’enroule dans l’âme,

que la joie s’étouffe de moqueries,

 

Pour que l’angor langueur

menacent le cœur joyeux de suffoquerie,

 

un cabot sous crin de loup en attire les cris-

-afin de périr hardi de ses hurlements feints,

 

Qui pleurera sans larmes !?

Qui chantera la gorge sans voix !?

 

Quel alphabet sans raison d’un bouffon mécanique !

Une fuite dans la force de l’homme,

 

Orphelins bagatelles !

Du calme turbulents !

Langoureuses angorées – vous beautés de chagrin

 

je vous garde dans mon cœur, parmi les délices

je vous garde avec mes rires dont le nom est humain,

 

voici, votre orchestre muet

chant de chagrin, bien que sans son

 

que de vous rien ne reste !

que de vous rien ne reste,

que de vous rien ne reste .. !

 

Traduit de la langue des Rroms par Pierre Chopinaud, avec son aimable autorisation.

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28 septembre 2013 6 28 /09 /septembre /2013 04:37

skopje2.jpg"Sans innocence à l’être la vérité sacrera le démon".

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Battement de l’âme pour un frère rêvé (extraits)

(…)

Je reconnais même je sais et feins tout d’ignorer

Le rythme du temps – il le fait sien,

Je sais être du silence ignorant de mon âme,

De la foi rancuneuse avec quoi je rends grâce !

Et m’agenouille,

Je nourris la bêtise

Qui me prive des grâces de la sagesse,

Comme corrompre la douceur,

Et de l’amour de l’homme baiser ma seule lèvre,

Voici : je suis sec !

 

 

Ne pas me hâter (extraits)

Ne pas me hâter,

 

Ne pas me hâter de dire que je suis humain,

La dérision s’étiole le béjaune affolé ;

Et ouais ! Qu’il en soit ainsi !

Ne pas me hâter

De prouver que je suis humain –

- de toute éternité !

 

 

Né en 1954, à Skopje en Macédoine, dans une société qui ne pratiquait pas l’édition. Aucun texte imprimé connu, sinon par la Biennale Internationale des Poètes en Val de Marne. Poèmes traduits par Pierre Chopinaud.

Image Skopje : vue d’un satellite.

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19 juin 2013 3 19 /06 /juin /2013 04:13

amour01.jpgEn Mai, par les longues journées,

Il m’est bien doux le chant des oiseaux lointain.

Mais quand je me suis égaré,

Me souvenant de mon amour de loin
je vais plein de désir, morne, tête baissée,

Et ni chant d’oiseau, ni fleur d’aubépine

Me plaisent plus que l’hivernale gelée.

Jamais d'amour je ne jouirai
Si ne jouis de cet amour de loin.
Car mieux ni meilleur ne connais
Et ne vais nulle part ni près ni loin
Car tant est son prix vrai et pur
Que là, devant les Sarrasins,
Pour elle être captif je voudrais.

Triste et joyeux m'en partirai
Quand je verrai cet amour de loin.
Mais ne sais quand la reverrai
Car nos terrains sont vraiment loin.
Il y a tant cols et chemins
Et pour ceci ne suis devin
Mais que tout soit comme à Dieu plaît.

Paraîtra joie quand lui querrai
Pour l'amour-Dieu l'amour de loin.
Et s'il lui plaît j'habiterai
Près d'elle même si je suis de loin.
Alors arrivera l’entretien d’ami,

Et amant devenu proche quoique lointain,
Je jouirai du plaisir de ses beaux dits.

Je tiens bien le Seigneur pour vrai
Par qui verrai l'amour de loin
Mais pour un bien qui m'en échoit
J'ai deux maux car tant m'est de loin.
Ah que je sois là-bas pèlerin,
Et que ma cape et mon bâton
Soient par ses beaux yeux regardés.

Que Dieu qui fit tout qui va et vient
Et qui forma cet amour de loin
Donne le pouvoir au cœur que j'ai
Que bientôt je vois mon amour de loin.
En vérité, et en lieu aisé,
Tel que la chambre et le jardin
Me semblent dans tout temps un palais.

Il dit vrai qui me dit avide
Si désireux d'amour de loin
Car nulle autre joie ne me plaît
Que de jouir de mon amour de loin.
Mais ce que je veux m'est refusé
Car ainsi me dota mon parrain,
J’aime et ne suis pas aimé.

Mais ce que je veux m'est refusé
Que maudit soit le parrain
Qui fit que j’aime et ne suis pas aimé.

moyen-age.jpgJ’aime cette poésie courtoise, héritière du raffinement des cours arabes, célébrant l’"amor de lonh" (l’amour de loin), seul permis aux chevaliers vivant à la cour de la trop noble Dame du suzerain, offerte pourtant chaque jour à leur contemplation, si belle, si intelligente, forçant le désir de simplement paraître et condamnant ses proches à la sublimation ardente de ne devoir plus être pour eux que leur image de l’idéal de la femme à aimer. Inaccessible, interdite, dans l’inassouvissement le trouvère se fait son vassal. Dame trop bien née qu’il ne peut approcher, fatale jusque dans cet amour de loin auquel, par bonheur, bien des Dames succombèrent, cédant au sublime désir de jouir enfin du monde…

 

 

 

 

HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE VOL 1, LE MOYEN ÂGE - UN COURS PARTICULIER DE ALAIN VIALA ILLUSTRÉ DE TEXTES LUS PAR DANIEL MESGUICH, Coll. PUF – Frémeaux, Direction artistique : Claude Colombini à l'initiative de Michel Prigent, Label : FREMEAUX & ASSOCIES, Nombre de CD : 5

 

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9 juin 2013 7 09 /06 /juin /2013 04:00

 

valence.jpgCinquante-huit lettres comme autant de bouteilles jetées à la mer. J’ignore tout de Valence Rouzaud. J’ignore même s’il existe ou s’il a existé réellement. Passager clandestin d’un siècle débordé. Le monde ne serait plus un bateau ivre, regrette-t-il, à peine quelque cargo commissionnaire.

Paris en l’an 2000, une première missive pour ouvrir cette correspondance étrange d’un voyage sans bohême, le monde encore une fois garni de vide, à peine la froide horreur des villes où rien n’invite à méditer sur l’art poétique. L’art du poète ?, s’interroge Valence. Un art de fleuriste selon lui. Peut-être. L’art de placer le bon mot au bon endroit –mais ce serait alors accorder beaucoup à l’effet…

"Seul le pathos est voyou de la raison", affirme-t-il encore et la phrase m’arrête, me retient sur le bord de sa course, obviée, tout comme plus loin cette autre alors qu’enfin le soleil nous vient : "l’été, sa paresse nobiliaire". Ferais-je poésie de ces prélèvements bâclés, Valence obsédé de ce qu’on ne lise plus. Les poètes. Valence témoigne, le veut, de ce qu’il reste des usages non serviles des mots. La poésie serait-elle donc notre dernière consolation ?

Pourquoi m’envoyer cet ouvrage ? Je devrais savoir le lire pourtant. Mais les regrets de l’auteur m’envahissent. Est-ce faute de ne rien comprendre à rien ? "A la marge, il ne faudrait pas oublier que le poète est un marchand de couleurs en tête-à-tête avec demain". Je ne me reconnais pas dans cette divination, ni dans ce goût du marchandage. Le poète peut bien se faire Voyant, demain n’est pas son horizon, c’est celui des politiques il me semble, marchands de mauvais rêves… Mais il y a ces pages qui me touchent, parfois "bouleversées de silence", l’impression que Valence s’est tu déjà dès qu’il a commencé d’écrire, que son désenchantement est comme un paradoxe à force d’évoquer la possibilité poétique comme un monde inaccessible. Je l’ai lu comme cela, mal certainement, comme une écriture de l’effacement cherchant ce moment de rupture que le siècle lui refuse. Pourquoi écrire encore ? Sinon peut-être, il l’écrit, pour chercher quelque chose d’être dans la tonalité d’un écho. Le dispositif est pathétique. De ce pathos qui nous retient sur le bord de vivre. D’un pathos qui dit tout de même beaucoup de notre désaisissement commun. Curieux ouvrage au demeurant, scellé d’ajouts manuscrits, revenant sans cesse sur ce qui est imprimé, biffant ici, passant là une phrase au typex. Qu’est-ce qu’un livre ? Je me prends à me souvenir de ces recueils de poésie de l’avant-garde polonaise des années Trente, triturés jusqu’après leur mise en rayon, leur forme surgissant dans le pacte de lecture comme le moment de poésie le plus pur. Je me prends à aimer toutes ces imperfections de l’imprimé, raccords, ajouts, je rêve au sens que prend en définitive le simple rajout, dans la page imprimée, à la main, du mot "vous". Je songe à ce "h" de la page 62 qui manquait à l’ouvrage, à cet ajustage de dernière minute, à l’auteur penché sur son œuvre rectifiant encore, écrivant toujours, poursuivant dans la rature l’impossible clôture et dans ces petits riens typographiques, j’entrevois quelque chose qui serait la poésie même, bousculant l’auteur de ses ailes immenses.

  

 

Correspondance, Valence Rouzaud, édition Thierry Sajat, 3ème trimestre 2012, 12 euros, 9782351573419.

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3 juin 2013 1 03 /06 /juin /2013 04:17

 

afriquesud.jpgL’Institut Français, en collaboration avec L’INA et les éditions Philippe Rey, propose avec cet ouvrage un panorama historique des plus conséquents sur cette Afrique du Sud qui s’arrêtait pour beaucoup à Brink, Coetzee et Gordimer. La totalité des poètes et romanciers traduits en français y sont ainsi recensés, et l’INA a même publié pour l’occasion des enregistrements fascinants. Beaucoup d’auteurs inédits donc, encadrés pour l’occasion par deux essais d’envergure, l’un sur le roman, l’autre sur la poésie sud-africaine, plongeant aux racines d’une histoire inaugurée bien longtemps avant la présence des blancs en Afrique. Deux essais qui ne font l’impasse ni sur les auteurs issus de l’univers afrikaner, ni sur ceux originaires de la tradition orale africaine. Deux essais inscrits en outre dans cette histoire tragique de la Guerre des Boers et de l’ouverture des premiers camps de concentration dans le monde. Où l’on découvre que très tôt, les écrivains et poètes d’Afrique du Sud ont défriché les voies d’une écriture très politisée, dénonçant volontiers cette manière occidentale de vouloir penser le développement littéraire des autres régions du monde à travers ses propres catégories. Approche percutante donc, celle de Denis Hirson en particulier, poète sud-africain, qui signe l’essai le plus magistral de cet opus. Il nous rappelle ces formes brèves inventées par les auteurs sud-africains, les raisons du déploiement d’une langue sophistiquée dans un contexte de censure étatique féroce, et l’exigence de poètes confrontés à des niveaux de violence inouïs, contribuant à forger un style inédit de "démonstration spectaculaire de la réalité", qui nous a valu un Vonani Bila balançant une poésie très sonore, fracturée de bribes étrangères les unes aux autres. Nullement dupes, les auteurs sud-africains rappellent le combat toujours actuel d’un pays dans lequel le pouvoir est certes passé entre les mains des noirs, mais pas les richesses. Ils rappellent un pays au sein duquel les populations illettrées ne veulent plus s’en laisser compter, ni voir les élites tirer profit de leur situation pour justifier leur pouvoir et les spolier d’un changement qui ne peut être ordonné d’en haut. Même si, comme les autres, ils ont découvert ce qu’il en coûtait que de vouloir instaurer une démocratie. Mensonges et demi vérités sont leur lot, là-bas comme chez nous (après des siècles de pseudo démocratie). Mais du moins l’histoire s’offre-t-elle à eux mieux qu’à nous, et découvrons-nous des auteurs en charge de ce nouvel imaginaire national qu’il leur faut inventer.

  

 

Afrique du Sud : Une traversée littéraire (1CD audio), Denise Coussy, Denis Hirson, Joan Metelerkamp, éd. Philippe Rey, 7 avril 2011, : Cultures Sud, 249 pages, 19 euros, ISBN-13: 978-2848761725.

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