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1 septembre 2020 2 01 /09 /septembre /2020 11:13

«Il n’y a pas de mots pour les années que nous avons perdues»… R.-D. Betts prit huit ans de prison quand il en avait seize, pour le vol d’une voiture. Puis de nouveau quelques années supplémentaires pour avoir agressé un gardien. Terrorisé par la prison, révolté à juste titre, il subit de longs mois d’isolement alors qu’il était mineur. Avant d’être relâché en 2005. Au cours de ses années d’incarcération, il finit par faire et réussir des études d’avocat. Professeur, il fut nommé par Obama à la Commission de réforme de la justice des mineurs. Poète enfin, il nous livre ici le recueil poignant de ses écrits de prison. «A l’intérieur d’une cellule, le ciel n’est aucune mesure». Un texte qui ne cesse de décrypter la mécanique judiciaire : une machine à broyer les vies, possédées par la peur, l’ennui. «Le matin je transmute l’aube en un verre vide de plus». Des poèmes écrits en prison, l’adolescent prenant au fil des mois conscience de n’être enfermé que parce qu’il est noir. «Est-ce que ça compte, la vie d’un noir ?». Un ado qui tente d’évaluer la capacité qu’a l’Amérique noire de s’élever : minime. Et qui s’invente une grammaire déroutante, au rythme saoulé de rengaines, échos de la réalité raciste des États-Unis. Une poésie témoignant de cette présence toujours prégnante de la mort, quand on est noir, écrite des années avant ces mois d’émeutes que connaissent aujourd’hui les States. Une poésie qui parle des plaidoiries vaines, des jurés qui n’entendent rien, des juges qui ne veulent rien savoir, et de ces centaines d’enfants noirs morts pour rien. Le recueil est enfin repu de textes caviardés. Des demandes officielles, légales, révélant brutalement la tragédie d’un système inique, dans lequel 450 000 noirs américains attendent leur procès en prison. On sent partout peser une menace sourde sur cette prose, cette écriture biffée, rayée, tue, empêchée. Sur ces vies fragilisées à jamais, où la mémoire du détenu est comme un site archéologique obsédant, «perdue dans le récit des années disparues».

Reginald Dwayne Betts, Coupable, traduit de l’américain par Héloïse Esquié, éditions du globe, 26 août 2020, 112 pages, 14 euros, ean : 9782211304580.

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