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17 juin 2019 1 17 /06 /juin /2019 08:11

On the road avec Ferlinghetti, poète de la Génération grandiose. Cinquante ans de route pour cet ex-commandant d’un chasseur de sous-marin devenu écrivain, devenu beatnik, Docteur ès lettres de la Sorbonne. Ses carnets s’ouvrent en 1960, à la Nouvelle Orléans où règne encore la ségrégation. « Je vois de sombres choses déferler sur le pays », note-t-il à Big Sur. « Une autre espèce d’hommes » est en train de gagner curieusement à ses yeux, alors que le mouvement beatnik explore à peine les prémices de ce qui deviendra le mouvement hippie. Ferlinghetti a tourné le dos à toute forme de carriérisme. Il parcourt le monde, vit de peu, de conférences essentiellement. En 63 il est à Paris, puis en Afrique du Nord. La guerre d’Algérie s'achève, mais rien ne semble fini pour la France avec l’Algérie. Ferlinghetti arpente le quartier latin avec le même plaisir que treize ans plus tôt, quand il y était étudiant. Il retourne au 2, place Voltaire, où il logeait, au dernier étage d’un immeuble haussmannien, avec balcon. Il se prenait alors pour le Proust américain, confesse-t-il. Rue de la Roquette, toujours les mêmes bordels, et le café Tambour, à Bastille avec pas loin sa fête foraine, dévoilant un Paris émouvant et vieillot. De là il prend le train pour la Dordogne, Madrid où des milliers d’espagnols lui semblent échoués dans leurs vies. Algésiras, Tanger. Il sera bientôt en Sicile, puis à Rome, à stigmatiser déjà le grand fléau de l’époque : le tourisme. Il revient en France, pour vivre Rodez, à cause d’Artaud, Rodez «où là seulement, Dieu pourrait exister». Et encore, un Dieu médiéval à ses yeux, «réfugié». Sans cesser de retrouver ses amis, Albert Cossery, Burroughs. En 64 Ferlinghetti est à Los Angeles. Les émeutes de Watts éclatent, mais il n’en parle pas. Il observe simplement ces «visages de vieux noirs intelligents», des «Gaugin dans un paysage de jungle». L.A., il la regarde depuis ses déserts, ses forêts, ses champs remplis de carcasses de voitures à l’abandon, de réfrigérateurs. Déjà cette civilisation de l’objet lui paraît vide. Vaine. De trop. Lisbonne en 65, l’Espagne de nouveau, l’Italie, pour se prendre de bec avec Evtouchenko au sujet d’Ezra Pound, qu’il voit à Spolète. Immobile, hiératique, mandarin attendant de lire quelques pages de son œuvre devant un  public médusé. Il décrit sa voix inaudible, frêle, aiguë, monocorde. Indomptable, écrit-il, tandis que l’émotion l‘étreint. Pound impassible, «le silence à la rencontre du silence». En 66 il évoque le Vietnam, Steinbeck que les européens voient comme un représentant la gauche, alors qu’à ses yeux il est tout sauf cela. Berlin en 67, ville «à cran». Ferlinghetti décrit le mur comme un monstrueux serpent lancé à travers la ville avec son «médiévalisme barbare» entre «deux camps macabres». Avant de s’envoler pour l’URSS. Moscou très vite et puis surtout un long voyage en transsibérien. «Tout ce qui est perdu doit être cherché de nouveau», affirme-t-il, se faisant le romancier des grands espaces russes. Et là seulement, dans l’immensité sibérienne, il songe à la Révolution, que seule la poésie justifie. De retour, il déboule à Paris en plein Mai 68. Ferlinghetti recopie les slogans sur les murs de Saint-Germain, Saint-Michel. Jean-Jacques Lebel l’a invité à donner une suite de conférences à Montparnasse où d’autres artistes américains initient les français à l’art des performances. Happenings avec un  groupe d’anarchiste, «Noir et Rouge», de Vincennes. A la Sorbonne, il observe ces foules d’étudiants et pas loin, les ouvriers. Des foules immenses, «contagieuses». A Maubert, une «horde» de flics les agresse sauvagement, «avec toute la force brute et aveugle de l’Etat retranché», note-t-il. Il n’y a rien à attendre à ses yeux, de cette histoire, sinon les barricades face à ce qu’il nomme «l’état impérial». Puis il repart en Floride où s’organise le soutien aux boys du Vietnam. Repasse par Paris en décembre, où désormais «Tout est beau et con». Il fuit Paris, lui préférant sa vie déracinée, errante, «flânée». Sa volupté fugitive : «il n’y a pas de fin au flétrissement des feuilles d’automne». Ensuite Ferlinghetti voyagera beaucoup, résolument, en Amérique du Sud. Il rencontrera souvent Ginsberg, «homme seul en sort d’un saut», laissant de plus en plus son carnet gagné par l’écriture poétique. L’Europe l’ennuie : «la ronde de nuit garde toujours les riches bourgeois». Il donne des conférences, sur Kerouac, beaucoup, s’emportant à son sujet : Kerouac n’est pas un révolutionnaire à ses yeux, ses écrits n’ont jamais menacé l’ordre établi. Il voit en revanche les états européens menacer de plus en plus les libertés individuelles. Et la poésie comme genre disparaître ou devenir quelque chose comme l’ennemi de ces états. Lui se veut volontiers «dissident» désormais et non révolutionnaire, tant le mot lui paraît galvaudé. En 1982, il est de nouveau à Paris, dont l’embourgeoisement l’exaspère. Il parcourt encore un peu la vieille Europe, entre deux sauts en Amérique du Sud : «oubliez la vieille Europe !», elle n’est plus que celle des guides touristiques qui seuls lui donnent ses raisons d’être… En 99 il passera une dernière fois rue Gît-le-cœur, pour voir l’ancien hôtel des beats, transformé en hôtel chic. Paris lui semble désormais comme au bout d’une laisse : «le cœur de la France ? L’Apocalypse bourgeoise !»… il part pour Berlin, semble tourner en rond dans cette Europe qu’il finit par détester. Se rappelle Beckett, «vivant dans son corps mort», dévisage «l’immense pouvoir de destruction de la culture» européenne, qui l’entraîne droit vers son précipice, dont rien ne peut la détourner. L’Europe ? C’est désormais à ses yeux «toute l’histoire, qui n’a jamais eu lieu»…

Lawrence Ferlinghetti, La vie vagabonde, carnets de route 1960 – 2019, édition du Seuil, traduit de l’américain par Nicolas Richard, avril 2019, 600 pages, 25 euros, ean : 9782021368833.

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12 juin 2019 3 12 /06 /juin /2019 06:32

Les lieux de l’enfance. Deux manières de les raconter. De raconter l’enfance plutôt. Peu importe les lieux. Un récit en prose tout d’abord, et le recoupant, des poèmes en vers. Deux manières de dire, d’écrire, pour tout ce qui, «dans l’écriture, reste sans voix». Répertoire de sensations plus que de souvenirs, même s’il a bien existé, ce jardin qui occupe tout l’espace du récit. Mais moins comme géographie que sa concession imaginaire étagée en marches gigantesques dont jamais l’immensité n’épuise la démesure. Un jardin, trois terrasses, une terre et son rêve, chaque jour plus fécond. Profus. Chiffré. Dans le mystère de la grande affaire de l’enfance : l’élan, la joie, les jeux. Intrépides gamins dans leur décor tout jonché d’escalades qui toujours dérobent leurs sommets. D’arbustes en fourrés, il importe peu d’en dénombrer le sens, car leur monde est un monde de passages secrets, pas tous incarnés, ouverts à mille itinéraires toujours renouvelés. L’important, à bâtir leurs cabanes, c’est que chaque arbuste, chaque branche, chaque arbre devienne un complice, c’est que chacun de leurs gestes les fasse basculer sans répit dans le monde de la fiction, où là seulement, le réel peut tenir. C’est ce formidable appel que le texte nous fait entendre, cette ouverture gigantesque, cette incroyable capacité de l’enfant à entrer dans le monde physique pour y lever des échappées invraisemblables. Alors ce qu’ils appelaient jardin, et dont l'auteur déplie et la légende et la topographie, est devenu nôtre. Ce qu’ils appelaient jardin, insiste-t-il, en fin de compte a recouvert tout l’univers. Comme commencement et non fin. Ultime matin du monde où piocher le sentiment de la vie. Ce toujours à recommencer inépuisable, où nous devons toujours retourner pour faire face à l’aujourd’hui. L’enfance, « ce noyau bouleversant » nous dit-il, dont finalement, et très curieusement à le lire, il nous offre comme un schème narratif que n’importe lequel d’entre nous peut éprouver. C’est ça, oui, c’est bien ça. C’était bien comme ça en tout cas, pour de nouveau débouler avec lui dans cette histoire mystifiante. Chacun s’y reconnaît –ou s’y adresse, ce qui revient au même- et qu’importe que le buisson n’ait pas été à la même place, ou cette fissure dans le mur, ou la pierre du ruisseau. Nous savions nous aussi inventer nos jours et être enfin vraiment au monde. Tout entier dans cette seule dimension du sens qui ait tenu la route finalement. L’enfance n’est que cela, cette faculté enfin éprouvée d’être fidèlement au monde. Ce «temps de l’effectif et de l’électif», ce temps si long du temps qui ne passe pas. Si peu de choses suffisent. Ici l’étang, là le chemin. Ici la forme d’un ciel quelconque, le bord d’un sentier montagneux. Nous portons tous en nous le souvenir de cette mémoire ancienne, le rappel saugrenu des péripéties de l’enfance, celui de cette petite école perchée sur la colline ou de ces grands orages d’été. Cette faculté perdue, inouïe, quand tout se vivait «sur le mode de la première fois». Est-ce pour cela qu’ensuite l’auteur n’a plus écrit que des poèmes ? Et encore, comme en lambeaux, en gonfanons plus qu’en bannières. Quelques vers épars, qu’ils ne déploient jamais. Images, sensations. Juste quelques mots posés avec une rare économie pour éprouver, si on n’a pas encore eu cette chance, la beauté de l’enfance en nous. Et dans cette itération poétique, c’est aux prémices que nous avons affaire, à ce moment où le geste s’élance, où l’enfant du bout d’un doigt levé vers le ciel, y accède. Au lecteur d’accomplir son propre chemin vers ce moment qu’on n’explique pas, mais qui ne cesse ensuite d’irradier la vie.

La somme de ce que nous sommes, Olivier Domerg, éd. Lanskine, octobre 2018, 110 pages ean : 9791090491632.

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11 juin 2019 2 11 /06 /juin /2019 08:08

Mars 55. Moscou. Chère mère… Mais elle est morte. Alia a 42 ans. Elle vient de subir quinze années de goulag, et avant cela, quatorze années d’exil et de détresse auprès d’une mère talentueuse mais despotique. Marina… Poétesse, et quelle ! Mais un tyran, qui abandonna ses filles dont seule l’existence poétique l’intéressait… Marina qui cependant et presque cruellement, légua à l’aînée la passion de l’écriture. Une passion qu’Alia ne pourra jamais satisfaire. Moscou, avril 1955. La voici donc remise en liberté. Après des années d’enfermement. Pour rien. D’avoir été la fille de Marina. Et d’un père officier qui combattit d’abord les bolcheviques avant de les rejoindre et d’être exécuté par ceux qu’il venait de rejoindre… Alia se rappelle. Ou plutôt, dans cette longue lettre fictive que rédige pour elle Estelle Gap, son personnage tente de convoquer ces longues années de misère tandis que son père, qui avait participé à la construction du musée Pouchkine, était déporté. Du matin jusqu’au soir, Marina et elle lisaient. Estelle nous le confie, dans cette lettre fictive qu’elle écrit avec talent. Fictive. L’enfance tragique d’Alia reconstruite. Tout comme le sentiment qu’Alia n’a pas pu ne pas éprouver, ainsi que ses notes furtives le donnent à penser : la culpabilité. Comment dire à sa mère qu’elle fut un tyran ? Estelle témoigne. Pour Alia. Du sacrifice également, de la plus jeune des sœurs, Irina. Marina avait décidé qu’elle ne l’aimait pas autant que son aînée. Elle la sacrifia donc. Égarées l'une et l'autre dans cet orphelinat sordide où Marina les avait abandonnées, avant de reprendre uniquement la plus grande. Le texte est poignant. A la limite du supportable. Alia raconte. Ou plutôt, ce n’est pas elle qui raconte, qui écrit, c’est Estelle. Qui lui vole encore cette écriture à laquelle Alia n’a pu accéder, elle qui toute sa vie se consacra à l’édition des poèmes de sa mère. Alia, elle, n’a que très peu écrit. Mais magnifiquement. Quelques lignes éparses, quelques lettres. Très peu sur la tragédie, les tragédies qu’elle n’a cessé de vivre. Comme la perte, après celle de sa petite sœur, après celle de son père, après celle de sa mère, de l’unique homme qu’elle a aimé, fusillé le 31 décembre 1951 sur ordre de Staline. «Combien de fois faut-il repartir à zéro ?», nous interroge-t-elle. Une longue lettre fictive donc. A sa mère, l’immense Marina. Que lui est-il resté ? Juste cet effacement définitif derrière le nom de sa mère. Pas tout à fait désormais, dans cet effort pour lui donner voix.  Au «je ne serai pas poète» d’Alia, Estelle a consacré son art. La portant malgré elle au-devant de l’immense Marina. Avec en filigrane, la fin tragique de sa petite sœur, Irina, qui mourra de faim le 15 février 1920 dans cet orphelinat où Marina l’avait abandonnée. Irina à laquelle ne cesse de songer Alia, Irina, la petite fille qui se tapait la tête contre les murs de l'orphelinat. Terrible Marina, qui alla un jour jusqu’à noter qu’Alia n’était «qu’une petite fille ordinaire»… Elle qui sera déportée, torturée, qui devra signer un témoignage accablant son père et l’envoyant au peloton d’exécution, elle qui survivra à toutes ces épreuves, pour faire connaître son œuvre. «Il y a au-dessus de moi tout un abîme de mémoire», écrivit-elle un jour, alors qu’elle n’était qu’enfant. C’est de cet abîme que nous revient sa voix.

Estelle Gapp, Je t’aime affreusement, avec quelques lettres inédites de Marina Tsvetaeva, éd. Des Syrtes, mars 2019, 13 euros, 172 pages, ean : 9782940-628155.

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17 septembre 2018 1 17 /09 /septembre /2018 06:50

Le retour du Roi : la quête de Frodo s’achève. Le quatrième âge, celui des hommes, peut commencer. Mais avant, il reste à traverser le chagrin, la détresse de devoir réaliser que l’on est rien ou si peu, voire l’indomptable nécessité d’affronter le désespoir, auquel il faudra bien survivre. Et la peur, la peur qui traverse de part en part cette fin hallucinée. Gandalf s’avance, désespéré face au Seigneur des Anneaux. La catastrophe de la guerre tend le fil du récit à le rompre. Aragorn, Gimli, Legolas, Merry, Pippin, leur courage est inouï, l’écoute du lecteur brûlante, tandis qu’au Mordor Gollum rôde aux côtés de Frodo et Sam. Désormais l’épopée se heurte à l’intime, violemment, embarquant l’intimité même du lecteur dans ses affres. Devant cette course au danger, à la mort, l’on est saisi, à réaliser que seule la résistance des liens de solidarité et la fermeté de caractère de si peu d’entre eux parviendront à surmonter l’ultime épreuve. Il leur faut en effet se couler, voire s’abîmer, littéralement et pour nombre d’entre eux, dans le sacrifice de leur vie pour offrir au monde la chance de voir un nouveau jour se lever. Jetés au plus profond d’eux-mêmes comme au fond d’un gouffre, ils ne sont rien sinon cette pitié qu’il leur faut y lever, cet altruisme qui seul viendra à bout de l’Anneau. Le Retour du Roi, c’est le temps de la destruction finale. Soron emporte avec lui les êtres légendaires. Dans une lettre à son éditeur, Tolkien confiait qu’il n’avait écrit rien d’autre qu’une «étude de l’homme simple et ordinaire, qui évolue dans un contexte sublime». Pour conclure qu’il ne fallait pas oublier, jamais, «la réalité de la vie ordinaire menée par tous les hommes», une réalité que «toutes les quêtes du monde ne doivent pas faire oublier». C’est cette réalité qui triomphe, ballottée entre l’ordinaire et le sublime, portée par cette lecture de Thierry Janssen si incroyablement «vraie», au sens où pouvait l’exprimer un Cézanne : «Je vous dois la vérité en peinture, et je vous la dirai». Une lecture qui au final aura su incarner cette œuvre avec un talent inouï, en soulevant tous les ressorts dont celui de l'intime, pour atteindre ce moment où le texte respire comme un être vivant.

Le Seigneur des Anneaux, volume 3 : Le Retour du Roi, Tolkien, lu par Thierry Janssen, Audiolib, éditeur d’origine du texte français : Christian Bourgois, 2CD MP3, août 2018, durée d’écoute : 19h13, 26.90 euros, ean : 9782367625591.

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15 septembre 2018 6 15 /09 /septembre /2018 08:58

De langue, il est évidemment beaucoup question dans cet ouvrage. Dès sa préface du reste, Nancy Huston, l’amie de toujours, évoque d’emblée «ce petit flic surmoïque» de la langue française, qui ne cesse d’infliger ses persécutions aux natives de la si douce France. Denis Hirson en poursuit le fantôme, tournant autour de nos étranges allocutions, s’interrogeant, en poète amoureux des mots, sur leur histoire, leurs pratiques, les laissant souvent miroiter sous la lumière de son texte pour mieux nous les offrir à explorer nous-mêmes. Il s’étonne par exemple que la langue française soit aussi genrée. Rappelant le Père Bouhours, ce grammairien du XVIIème siècle, convaincu que le masculin était plus noble que le féminin et décidant en conséquence qu’il fallait que le plus noble l’emporte, d’où cette règle du peu de cas du nombre quand un masculin fait signe au cœur de mille féminins. C’est peut-être aussi pour les mêmes raisons qu’il nous fait remarquer que dans notre français, «mari» n’a pas d’équivalent féminin, ou que l’Homme soit le seul témoin de notre humanité… Avec un humour et une intelligence peu commune, Denis Hirson persiste, fouillant au creux de sa mémoire une interrogation qui ne l’a jamais quitté, une question de sa mère : « Dans quelle langue se trouve plongé l’esprit juste avant que n’émerge la pensée ? » Mais lui, dans le chassé-croisé qui le relie à Nancy Huston, l’une quittant le français pour faire route vers l’anglais, l’autre accomplissant l’exacte trajectoire inverse, ne sait répondre à cette question. C’est que le poète n’a pas mission à la clore mais à l’informer, la nourrir, l’éclairer en interrogeant avec subtilité le sens qu’elle recèle, ouvrant ses yeux, nos yeux, sur ce monde des mots que nous avons pourtant voulu rendre compréhensible. Et nous laisse les écarquiller. Ou nous étonner de ce que l’anglais soit aussi précis et le français si peu, ou plutôt que l’un s’attache tant à la matière quand l’autre s’en éloigne autant qu’il le peut, nous livrant ainsi des anglais qui marchent «dans» la pluie (singing in the rain, etc.), quand les français accomplissent cet extraordinaire tour de force de marcher «sous» cette pluie…

Ma Langue au chat, Tortures et délices d’un anglophone à Paris, Denis Hirson, préface de Nancy Huston, Points Seuil, collection Le goût des mots, octobre 2017, 202 pages, 6,90 euros, ean : 9782757865453.

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16 juin 2018 6 16 /06 /juin /2018 13:45

Elle est là devant nous, apaisée. Elle ne se tient pas devant nous : elle EST là. Non pour faire front, non pour faire face. AVEC nous. Pour partager avec nous ce moment où elle est enfin, en vrai. Comme le disent les petites filles : pour de vrai. Ou peu s’en faut : elle joue. Pour de vrai. Apaisée. Presque. A construire cet «avec» nous. Non pour dire donc, récapituler, mais être là. Ou presque : dans cet infime écart que la représentation impose. Adoptive. Quelque chose comme ça : elle nous a adoptés, plus qu’elle nous demande de l’adopter. Nous, son public, qu’elle s’emploie à saisir puis à défaire pour l’emmener ailleurs. Au travers de ce bout d’image par exemple, qu’elle nous tend, interrompant le cours de la représentation pour nous l’offrir à examiner. «Est-ce qu’on peut aimer une photo au point de se confier à elle ?». Mais elle ne se confie pas. Elle ne témoigne pas. Elle n’est plus ce martyre qu’elle devait être, elle n’est plus à cette place qu’on lui avait assignée. L’atroce est derrière elle, d’une histoire qu’il faut entendre, que nous devons entendre, que nous allons entendre et dont elle nous affranchit à son heure à elle, traversant ses âges passées, de la petite enfance à l’âge adulte –celle qui est devant nous. Une histoire d’adoption, de mère séparée de son enfant, de saccage, que nous allons découvrir –patience-, au gré du texte. Elle, elle est juste ici, maintenant, avec nous. Dans l’assurance de sa performance de comédienne. Avec juste ce qu’il faut d’inquiétude sous le personnage pour être personnellement présente à ce moment infiniment fragile. Dans une interprétation pourtant toute en cordialité. Le visage attendri, lumineux, la diction sûre de son bon droit enfin conquis, et puis les bras jetés soudain par-dessus l’horizon embrassant on ne sait trop quoi, qui, quand il n’y a plus personne à étreindre. Le public ? Trop imaginaire et trop réel en même temps. Quoi donc alors, quand il n’y a plus personne à étreindre ? Sinon cette étreinte pathétique de la représentation théâtrale… C’était son histoire d’ailleurs, ce problème d’étreinte. Enfin, celle de son personnage. Qu’elle anime d’un regard. Accrochant l’un, l’autre de la salle, dans cette proximité audacieuse. Traversant les yeux à la nage… Il y a cette franchise au vrai, non une innocence. La franchise d’une histoire difficile. Douloureuse. Qui déroule son tragique au fil du texte, le retient puis l’abandonne entre nos mains. Là, devant nous, pour qu’il devienne notre histoire dans cet instant magique où le théâtre se fait. Ce que je veux dire, c’est qu’elle est là et que ce n’est pas si aisé, qu’elle nous tient devant elle pour nous amener à être sans elle dans cette histoire, blessée, celle d’Alice. Qu’elle incarne. Celle d’une douleur dont elle s’affranchit (encore). Qu’elle dépose devant nous, entre nos mains. A nous d’en prendre soin. Et dans cette contraction que le théâtre construit, c’est notre propre capacité de résilience qu’elle vient solliciter. Elle, est affranchie. Le trouble est du côté du public. Empoigné. Saisi. C’est son histoire à lui désormais. Le texte est superbe, écrit en dialogues rêches, directs, intègres. Qui se conclut par la mise en scène d’une bande sonore où se fondent les unes dans les autres les voix de sa vie, élémentaires, installées chacune dans sa probité.

L’Affranchie, de et par Pauline Moingeon-Vallès, Librairie l’établi, Alfortville, jeudi 14 juin 2018.

L’Affranchie, une création de la Compagnie ZUT (Zineb Urban Théâtre, Montreuil), mise en scène de Elise Touchon Feirreira, sera donnée au Festival Off d’Avignon du 5 au 29 juillet, à 17h au Laurette Théâtre.

Site web : http://www.compagniezut.fr/

 

L’Affranchie : «Alice Albert a 36 ans. Elle vient de recouvrer la santé et la liberté. Elle a enfin emménagé seule dans un petit appartement où elle a donné rendez-vous à son fils, Nim, qu’elle n’a pas revu depuis leur séparation quand il avait un an.

Inspirée d’une histoire vraie et basée sur des témoignages, L’Affranchie raconte la vie d’une femme qui après n'avoir été que l'ombre d'elle-même, s'éveille de nouveau à la vie et trouve la force d'en savourer chaque instant. Cette force qui habite chacun de nous et nous relie les uns aux autres.»

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15 mars 2018 4 15 /03 /mars /2018 09:38

La librairie l’établi a tiré son nom du livre éponyme de Robert Linhart, véritable chef d’œuvre de la littérature française, L’établi, publié aux éditions de Minuit en 1978. Des années 1967 aux années 1973, de jeunes intellectuels se sont établis en usine, pour marcher à la rencontre d'une classe ouvrière qu'ils idéalisaient, mais ne connaissaient pas. Ils y sont allés armés de l’idée naïve qu’ils constituaient une avant-garde éclairée, seule capable d’organiser le mouvement ouvrier dans son désir de libération. Et du sentiment généreux qu’ils avaient quelque chose à apprendre à son contact. Un paradoxe dont ils revinrent le plus souvent décillés, tel Robert Linhart découvrant que les ouvriers pouvaient parfaitement s’organiser sans lui. De ce mouvement il n’est resté qu’un livre. Celui de Robert Linhart. Moins un témoignage qu’une épreuve féconde. Le livre L’établi, à lui seul, constitue un aboutissement qui a transcendé largement son objet. Peut-être tout écrivain est-il jeté sans le savoir dans ce même mouvement, dont il ne restera à terme qu’un livre, à la rencontre d’un monde qu'il croyait transformer et que son ouvrage a peut-être en effet transformé, là où il n'attendait plus rien...

Peut-être tout comédien est-il jeté sans le savoir dans ce même mouvement, dont il ne restera à terme qu’une lecture… Hier soir, le comédien du studio-théâtre de Vitry, Guillaume Gilliet, nous en a administré la formidable preuve, au travers d’une interprétation tantôt malicieuse, tantôt grave de l’établi. Et ce qui était frappant dans cette lecture, c’était sa capacité à faire ressortir le caractère poignant de l’expérience rapportée par Robert Linhart qui a su, mieux que tout autre, saisir ces conditions d’humiliation faites aux hommes dans les sociétés libérales. C’est jusque dans le détail des vies, au plus intime des gestes qui nous fondent, que Robert Linhart est allé débusquer ce que vivre veut dire, bien au-delà des circonstances historiques ou sociologiques du travail à la chaîne. Hier soir, Guillaume Gilliet nous a littéralement jetés dans cette condition humaine qu’ils sont trop nombreux à considérer comme fâcheuse, préméditant sa lecture pour nous engager, chacun,  à en relever en nous les exigences. Nous ravissant peu à peu, au fil d’un texte souvent ironique dont sa lecture soulignait avec allant le ton moqueur, Guillaume Gilliet nous a offert la chance d’éprouver l’émotion de cette incertitude qui pesa dans l’usine Citroën et que Linhart rapporte au moment de relever la tête, et celle d’éprouver le frémissement libérateur quand la lutte s’énonce, où puiser non seulement la force d’être enfin, mais sa générosité. En une heure de temps, nous avons pu éprouver la mesure d’un monde fait pour broyer les vies et partager la joie de déposer le renoncement auquel nos sociétés nous ont tant réduits, à travers une lecture facétieuse et juste.

Prochaine lecture à la médiathèque de Vitry-sur-Seine.

A suivre : Longueur d’ondes, histoire d’une radio libre,

vendredi 23 mars, samedi 24, dimanche 25 et lundi 26, par la Compagnie Trois-six-trente, direction : Bérangère Vantusso.

En mars 1979 commençaient d'émettre l'une des premières radios libres françaises, autour des luttes dans le bassin sidérurgique de Longwy. C’est cette histoire que la pièce raconte.

contact@studiotheatre.fr

tél 01 46 81 76 50

L’établi, Robert Linhart, éditions de Minuit, poche n°6, 180 pages, 6,50 euros, ean : 9782707303295. Première publication aux éditions de Minuit en 1978.

Librairie L’établi,  8 Rue Jules Cuillerier, 94140 Alfortville

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16 février 2018 5 16 /02 /février /2018 09:07

Arnaud Théval est allé en prison. De son plein gré. Plusieurs années. Mais en excluant toute relation frontale aux taulards : il y est venu pour voir, non les voir, et donner à voir sa vision des prisons françaises. De son plein gré : écartant toute commande. Il revient ici d'une prison vidée de ses occupants. L’idiot, c’est lui. On l’aura compris. Qui a déambulé dans des lieux vides. Enfin non, justement : des lieux saturés de traces, de ces petites choses abandonnées par les prisonniers et qui révèlent tant leur présence. Dessins, graffitis, grattages, photos, magazines déchirés, découpés, égarés. Il observe. Les frottements des pieds au sol. On voit ça très bien. Et puis la vétusté du lieu. Les prisons françaises sont vieilles pour la plupart. Partout il faut les rénover. Un moment clef de notre histoire donc. Espère-t-on. Ce qu’il montre, c’est un lieu sans horizon. Métaphoriquement. Comme littéralement. Pour en accentuer le trouble, il photographie en gros plans, ou en plans américains. Et ce qui frappe, c’est son traitement de l'image en aplat. Tout y est ramené sur le même plan. Pas d’épaisseur. Pas de profondeur. Un no man’s land inquiétant. Plongé dans le silence d’une prison vidée. Et peu à peu une sorte de récit photographique s’organise dans ce partout des bouts de quelque chose. Il prend le moindre coup de crayon sur un mur, ces détails où la vie s’est accrochée. Des bouts de rien pas encore détruits par les machines de nettoyage. Car on nettoie les cellules, dont beaucoup sont d’une saleté crasse. Mais on y a logé des êtres humains. La cellule, lui a-t-on dit, est propriété de l’état, pas du détenu qui l’occupe, et qui ne peut que s’inscrire dans l’éphémère, même s’il doit y rester des années. Des cellules que l’état n’a pas songé à rénover des siècles durant dirait-on. Or chaque cellule est un univers, où il avance à pas feutré pour en reconstituer l’équilibre. Ne rien déranger. Une scène de crime… Sur l’instant, ses images dérangent, qui esthétisent la crasse et la transforme en élément pictural. Et puis on finit par comprendre le recours aux mots, ce texte qu’il leur adjoint, pour dire ce qu’elles pourraient ne pas montrer : la peur, le poids, l’effroi. Et bien que le rapport aux surveillants soit biaisé, Arnaud Théval parvient à soulever un voile et rapporter leur témoignage poignant : «Personne n’est fait pour ça». Au fil des pages, le monde qu’il a recomposé finit par dénoncer la fausseté du regard que nous posons tous sur ce lieu, qui reste à jamais extérieur à nos vies. C’est cela que disent ses images : cette fausseté, l’impossibilité à comprendre l’univers carcéral. Les bouts de scotch, une croix, un clou, un vieux sapin de Noël abandonné composent l’univers pitoyable d’une poésie désespérée dont on ne peut qu’éprouver la honte d’en être le témoin inutile…

Arnaud Théval, La Prison et l’idiot, édition Dilecta, juin 2017, 192 pages, 28 euros, ean : 9782373720266.

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9 février 2018 5 09 /02 /février /2018 08:54

Antoine Mouton est poète, et c’est en tant que poète qu’il aborde le thème. Un thème qui ne se laisse pas si facilement abordé au demeurant, sous cet angle. Mais une matière tout de même, que l’on peut travailler. Sous l’angle des sommes dues par exemple, dans le premier poème. Sous l’angle de la faim, du besoin de partage, de la soif d’être encore de ce monde, de ce qui reste inscrit dans la chair et l’esprit quand les raisons de cette inscription ont disparu. Le narrateur l’avait bien spécifié. Il avait pris la précaution de bien demandé au garçon de café, guindé comme il se devait naguère, tiré à quatre épingles, si les notes non réglées lui étaient retenues. Il avait pris soin de lui en quelque sorte, s’était intéressé à sa profession, ses manières, ses révélations : les clients comme des patients, souvent prompts à s’épancher. Le travail est une chose dure, qui vous marque à jamais, se consigne dans votre être et y dure au-delà de toute espérance... Il en convenait volontiers. Lui qui n’en avait plus et dont les gestes témoignaient encore de ces années où tout son corps avait été contraint de s'y plier. Il avait mangé. Plutôt bien. Et puis il était parti sans payer. Lui laissant un poème sur la table, pour tout lui expliquer. Le travail est une chose effarante. Comme un caillou. Antoine Mouton file la métaphore : ce devenir caillou qui nous pend tous au nez, cette pétrification, cette ossification si l’on peut dire. Autant  la prendre avec légèreté, puisque cela n’en vaut plus vraiment la peine dans ce monde de pierre où seuls quelques élus disposent encore de leur corps, quand tous les autres soit en sont privés, soit en subissent l’horreur. Il faut donc pouvoir le mettre à distance ce travail, et la poésie est là pour nous y aider. Qui nous secourt dans cette civilisation pétrifié de croyances ineptes. Mais parfois Antoine Mouton rompt avec toute distance et plante entre deux paragraphes un vers qui effraie. Blesse. Terrifie. L’air de rien. Il faut s’accrocher. Sa poésie se relance alors comme obsédée par cette part qui nous a été arrachée, drossée par le grand vide de nos vies épuisées. Il faudrait courir, mais nous n’en avons plus la force. Épier au moins les pas de ceux qui déjà sont sur nos trousses, dans ce monde sans escale, dans ce monde impérieux où dire est devenu une tâche impossible tant ils nous ont menti. Il faudrait. Mais on ne peut plus. Vivre est devenu comme une plaie que rien ne referme. Personne n’a désiré cette vie-là !

Antoine Mouton, Chômage monstre, édition La Contre Allée, 17 janvier 2017, 66 pages, 12 euros, ean : 9782917817650.

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28 mars 2017 2 28 /03 /mars /2017 08:21

Hier soir, sur la scène des EMA, à Vitry-sur-Seine, Bouziane Bouteldja, en résidence au théâtre Jean Vilar et aux EMA et dans le cadre de la semaine de la danse organisée par la ville de Vitry, à laquelle s’est associée la Briqueterie, a proposé un spectacle proprement ahurissant, mélangeant hip-hop et danse classique avec ses élèves de la section danse du lycée Citroën de Paris et ceux du conservatoire de danse classique des EMA de Vitry, avant de clore la session par un solo d’une puissance souveraine : Réversible. La colère, tel était le thème autour duquel ses élèves avaient travaillé. Imaginez alors cette colère essaimant sous la chorégraphie d’ordinaire évanescente de la danse classique ! Colère rentrée pour les uns, froide, explosive pour les autres, en discrétion, en disruption en irruption, interprétée avec une élégance et une force inattendue par ces jeunes danseurs, démultipliée bientôt par la violence festive du hip-hop avant de brûler, littéralement, dans ce corps à corps effarant proposé par Bouziane. Déchirement, exaspération, supplique d’un corps bardé d’interdits par les religions révélées, s’arrachant, tel celui des esclaves de Michel Ange, chair à chair, aux entraves qui le brident. Corps meurtri, gommé, esseulé, ancré à des tonnes de pesanteurs, affecté, re-ligere (ce relié des religions qui n’embrasse aujourd’hui aucun sublime dirait-on) –mais pour le pire… Corps défait qu’il recommençait sans cesse, là, sous nos yeux, s’arrachant à lui-même, à son double incarcéré, à cette matrice inconvenante et obscène de l’égarement dans lequel les religions sont tombées. Corps furieux, aimant sinon aimé de nuées incapables d’apporter la paix sur la terre. Corps en déséquilibre constant, cherchant comme une proie son équilibre avant d’exploser en figure foudroyante. Quel spectacle, quelle puissance, quelle leçon !

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