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20 mai 2021 4 20 /05 /mai /2021 09:09

Rimbaud, sa vie, qui n’était résolument pas une «vie d’artiste», saisie une fois encore pour nous saisir. Le comprendre, c’est comprendre son époque, ses lieux, ses espaces. Kristin Ross s’y est appliquée dans un texte dont au fond, c’est la préface qui cette fois est le passage le plus urgent à lire, qui raconte la trahison des intellectuels dans les années 1980, y compris dans leur approche de Rimbaud. Tout un formalisme textuel qui résumait Rimbaud à la mise en concurrence de jargons. A quoi ressemblerait réellement Rimbaud se demande-t-elle, réinscrit dans la perspective de la Commune ? C’est dans l’univers lexical de son œuvre qu’elle est allée le chercher. Et dans celui d’Elysée Reclus, qui réinvente alors la géographie. Les Illuminations ? Elles se tiennent sur le bord d’un système mondial en pleine mutation. Un «chef d’œuvre» ? Le mot est trop «gros» : l’histoire du chef d’œuvre renforce l’inertie canonique du chef d’œuvre, disons, que «rien n’explique» dans l’histoire. Tournons alors le dos à la notion. Les Illuminations ? Une œuvre qui concentre la possibilité d’une vision de la totalité des rapports sociaux de son époque. Pas facile cependant à extraire de la simple analyse formelle : ce serait faire comme si cette simple analyse formelle d’une œuvre pouvait livrer les clefs d’un contexte social sans avoir à l’analyser lui-même… Kristin Ross s’y emploie donc, pour que l’histoire sociale ne devienne pas simplement décorative. Un écueil, tout comme pour l’historien l’œuvre littéraire peut à son tour devenir décorative… Mais être historien de la culture, c’est précisément tenter de tenir les deux bouts. Rimbaud donc. L’ambition de l’auteure était de révéler l’imaginaire des structures spatio-temporelles de son époque, à travers les formes verbales qui ont parcouru l’espace urbain, en s’écartant du vocabulaire consacré des historiens qui se sont surtout attachés à étudier l’essor de la bourgeoisie, si aisément traduit en prose narrative, et dans les mots de cette prose. Or le 18 mars 1871, pour une part, les prolétaires s’emparent de Paris.  Rimbaud est provincial, mais il entend l’écho ouvrier de la ville en liesse. Le quadrillage mathématique que le train a réalisé sur le territoire français lui permet de s’y rendre.  Sur ce tracé de grilles ferroviaires, la France est en train (sic) de s’inventer un nouveau devenir. Rimbaud accourt.  Les gestes antihiérarchiques de la Commune le fascinent : ce sont les siens. L’espace parisien est devenu le terrain d’une pratique révolutionnaire. «L’exception magnifique». La vie quotidienne, cette expression forgée par l’historien Henri Lefebvre, s’empare de tous les sens pratiqués dans cet espace, tout comme Rimbaud attend qu’on le lise «dans tous les sens» : il faut saisir dans la langue de Rimbaud tous les éléments des langages non littéraires pour parvenir à l’entendre. Rimbaud dépose alors son outillage poétique, qui n’est plus à sa place désormais à ses yeux. Puis Versailles et son abominable parler met fin à l’expérience révolutionnaire. Comment imaginer un avenir après la Commune ? L’art est devenu trop étriqué, trop petit pour fournir à Arthur une réponse. Il s’en va, transgresse ses attentes, chemine ailleurs, réinvente son vocabulaire, se fera géographe, photographe, pour continuer de répondre au profond appel de la Liberté…

Rimbaud, la Commune de Paris et l’invention de l’histoire spatiale, Kristin Ross, traduit de l’américain par Christine Vivier, Les Prairies ordinaires, janvier 2020, 296 pages, ean : 9782354802035.

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