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19 mars 2015 4 19 /03 /mars /2015 06:54

 

lucien-suel-debout.jpgCut-up. Et puis toutes les formes possibles de l’art poétique pour évoquer d’abord les paysages du Nord, des terrils aux bocks de bière, de la Beat génération à la génération sms. Recueil inauguré par de la prose : les mines de charbon comme une histoire que l’on pourrait, que l’on devrait raconter, tenir, penser. Et bien au-delà, les corons de Transvaal, les mines du roi Salomon ou celles de Johannesburg, tous les crassiers du monde convoqués, Dylan pour mémoire : «How many years», etc. … Schiste rouge, schlamm noir, on tourne la page et le poème s’écrit en pyramide, le terril lui-même, monument de papier avant de revenir au récit de l’antan ouvrier, les rails disparus, l’acier démonté, fondu, recyclé. Avec tout autour la vie disparue, celle des usines, des bars, du cinéma de quartier.  «Le terril est devenu un temple maya fréquenté par des lapins». C’est superbe, jamais gratuit, ludique et grave, prenant, poignant, profond et impalpable, pesant de tout son poids de conscience sociale. Avec en arrière-plan désormais un paysage recouvré en espaces de loisir qu’il se refuse à abandonner. Les formes du dire démultipliées pour raconter ce qui n’est plus, tenter de faire ré-advenir à l’être une émotion, alors que les autorités n’ont songé qu’à déblayer le terril pour combler les ornières des routes inutiles. Plus loin la liste des mineurs morts dessous la terre, le rock en arrière-fond, comme leur écho rebelle. Lucien Suel déambule. Sa vie, ses lectures, Bukowski en sonnet, Guy Debord, insatiable promeneur. De l’humour à revendre qui ouvre aux libertés que le langage autorise, creusant l’âpre d’un mot, le gourmand d’une rime, la fébrile fissure du poème laissant derrière elle cette longue traînée dont nous ferons ou non une émotion. Tout une vie plus qu’un monde, à observer les choses dans leur heureuse cacophonie.

  

Je suis debout, Lucien Suel, La Table ronde, coll. Vermillon, mars 2014, 150 pages, 16 euros, isbn : 978-2710370796.

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16 mars 2015 1 16 /03 /mars /2015 06:53

 

salah-al-hamdani.jpg«En moi s’élève soudain un désert vagabond»… Poète irakien, dramaturge, Salah Al Hamdani a fui l’Irak de Saddam en 1975. Avant, hier, d’y retourner. Mais il était trop tard déjà : sa vie s’était défaite plutôt que faite, ailleurs. Poèmes d’exil ? Oui et non pour ce témoin des tragédies incessantes qui ont émaillé notre histoire contemporaine, méditant sur ce qui le rattache au monde (l’écriture). Loin de nous pourtant, qui habitons les mêmes matins dans ce Paris où lui-même vit depuis près de quarante ans. L’exil ? Sa condition. Une double peine peut-être, puisqu’en exil dans son propre pays désormais. N’en reste parfois que ces bouts de poèmes. Si peu à dire, trop à dire.  Ce qui frappe dans cet opus, c’est ce chemin parcouru en vain dirait-on. Avec toujours L’Euphrate comme un rêve obsédant, même aujourd’hui penché sur son cours. Comme si le temps n’avait rien changé à son émotion du départ. Il avait vingt-quatre ans alors, il quittait Bagdad, pour s’avancer dans une espérance inutile. Une solitude. Qui enchaîna tous ses désirs à son balancement maudit. L’amour ligoté lui-même, en contrepoint de l’exil, à l’espérance folle que la vie pourrait être autre. C’est presque du Ronsard à conter les pieds nus, l’élégante rosée, retrouvant la sensualité de l’antique poésie musulmane. Bagdad. Comme une blessure qui ne s’est pas refermée. L’Irak d’aujourd’hui plus inaccessible encore depuis que les Etats-Unis prétendent l’avoir libérée. «Qu’écrire, menotté au vide ?» C’est précisément le drame de Salah Al Hamdani : quarante années d’une longue agonie, où composer avec l’énorme cadavre de ce vide qu’est l’exil.  En lisant ses poèmes, on se rend compte alors que tout son parcours se sera déroulé dans une tête d’épingle avec pour seule vraie histoire, trente livres publiés. L’exil est un habitus qui ouvre sur le néant, Bagdad accroupie dans un coin de la page, quand le retour n’est plus possible. Sans doute le plus poignant de cet opus, quand le poète le réalise après un voyage en Irak. «Trente années de givre dans l’écriture».

 

Bagdad mon amour, suivi de Bagdad à ciel ouvert, Salah Al Hamdani, préface de Jean-Pierre Siméon, éd. Le Temps des cerises, mai 2014, 214 pages, 15 euros, isbn : 978-2-370-710055.

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13 mars 2015 5 13 /03 /mars /2015 06:08

 

Maram-al-Masri.jpgSyrienne, exilée, loin de cette révolution avortée, saisie par sa clameur virtuelle l’auteure témoigne, hurle, d’ici, de France, ce là-bas empoigné par le carnage et la souffrance qui n’est plus perceptible qu’à travers les images qu’en diffusent les réseaux sociaux.

«Nous, les exilés, rôdons autour de nos maisons lointaines».  Jour après jour elle raconte les images de Syrie en boucle sur youtube, ses longues heures de deuil suspendue à facebook. Images de l’horreur, un quartier de son enfance soudain rasé par les chars du dictateur. Carnet intime de la douleur, elle témoigne du fracas qui là-bas fauche les uns après les autres ces gens ordinaires devenus subitement les héros d’une révolution dont l’occident ne voulait pas. «Comment rester vivante sans parler de vous, victimes de la lutte pour la liberté en Syrie ?». Elle raconte ses nuits blanches suspendues dans le vide des flux chaotiques des réseaux sociaux. Elle raconte ce lien fragile aux siens restés là-bas. Des images, des bras pendus des cris des femmes le halètement d’un peuple sous la mitraille et le courage hallucinant de ce même Peuple debout dans la rue sous les bombes d’un pouvoir aux abois. Que faire, loin du théâtre des opérations ? Subir ces images qui d’un coup ont envahi sa vie, cercueils déposés par milliers sur l’écran de son ordinateur. Comment redonner voix aux enfants de Syrie qu’elle aperçoit courir sous le shrapnel ?

«Notre patrie est devenue facebook». Il y a quelque chose de poignant dans cette volonté de rester présent aux siens exposés à l’atroce. «Au loin la patrie mise à mort». La Syrie. Des nuits entières à veiller Facebook. Youtube. Avec juste cette matière poétique, au sens le plus fort du terme, sous laquelle subsumer sa propre réalité.

 

Elle va nue la liberté, Maram al-Masri, éditions Bruno Doucey, bilingue, mai 2013, 122 pages, 15 euros, isbn : 978-2362-290497.

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12 mars 2015 4 12 /03 /mars /2015 09:29

 

laugier_ltmw.jpgOnce upon a time –tant qu’il reste à dire. Au plus près de la mémoire la vision d’une robe flottante, la sienne, celle des raisons d’écrire sauvées par les hanches qui balançaient dessous. Le pas dansé, chaloupant comme une vision du monde. De quoi s’agit-il ? D’une lettre. D’une voix seule. Solitaire désormais. Qu’il faudra bien reprendre, qu’il faut reprendre sans cesse pour qu’elle ne retombe pas dans le mutisme de l’adresse disparue. Accessoirement, pour qu’elle se fasse entendre et touche à quelque chose de plus essentiel. D’une voix qu’il faut entendre à coup sûr mais que son style ne prédispose pas d’emblée à son écoute. D’une voix, si l’on veut bien entrer dans le poème. Nous contant un sourire. Les lèvres surtout. Cet impossible du monde réel. Concupiscentes. Avec ces petits mots étranges qu’elles proféraient. De lèvres, autant dire de la chair disparue dont l’auteur parie ce rendre compte. Non pas exact évidemment. Et pas seulement parce que le réel aurait fui bien loin de tout accès à sa matière concrète. Ni non plus parce que les mots au fond n’y ouvrent que bien peu. Encore que. Mais ici moins que d’ordinaire. Compte plus ou moins impossible à rendre donc, pour nous lecteur.  Fatidique (le lecteur). Car que serait le poème sans lui ? Une histoire obsédante, un film en super huit que l’on n’aurait jamais tourné. Alors des bribes où accrocher l’autrui qu’il forme. La route d’Uzès. Qui fonctionne peut-être comme l’ouïe des poissons quand brusquement un jour on en a pris conscience et qu’on a réalisé enfin que ça passait par là chez eux la respiration. On y est dès lors arrêté moins que l’on ne s’y arrête. Et désormais tout tourne autour de ce qu’il y a d’impossible à le raconter. Emi. Le Rhône en barque lente. Emi nage et plonge et sous l’eau poursuit des algues. Là où très précisément je suis enfin entré dans ce poème, dans son silence, dans l’évidence de l’au-delà des mots que seuls les mots inaugurent. C’est pour cette poursuite que j’ai prolongé ma lecture. Insisté. Que dire de l’aimée ? Quelles phrases construire qui ne seraient pas péremptoires ? Des images. L’enfance de la lecture muette au soir des osselets tenus d’une main ferme contre soi. Menue possession enfantine. Mais l’enfance ne peut durer. Aimer. Cette mythologie a la tâche rude. Les mots reviennent, tournent en rond, récidivent. Récurrent : le cheval, le labeur, la main, la robe, un déhanché qui balafre «l’enfance de sa robe», comme prise dans la lenteur de tout. Princesse, «Nous marchons de nuit» sur des chemins qu’on nous assure de vie. Mais seul le poème est immense, proféré dans l’infinie vacuité du temps révolu.

 

LTMW, Laugier, éd. NOUS, coll. Disparate

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4 novembre 2014 2 04 /11 /novembre /2014 07:45
 
frederique-guetat-liviani.jpgUne révolte contre un projet de Loi, un licenciement et tout bascule. Nul ne voit le drame. Les choses passent, arrivent les gens. Les faits s’estompent. Sur quoi réfléchir ?  Que rien ne s’arrête jamais ? Que rien ne fasse jamais événement ? Depuis ce présent fini, le passé s’organise en mémoire venant clore un premier poème d’une liste qui désormais s’ouvre au souvenir.  En toile de fonds, une guerre. Non l’objet du poème, mais son écho au sortir des jeux de l’enfance. De poème en poème pourtant cette guerre se fait pressante. En rappelant d’autres et leurs conséquences, ce poids d’exode, d’exil, de déplacements sinon de déportations qui les ponctue sauvagement. Impressions premier arrondissement, au temps où les imprimeurs de quartier existaient encore. Derniers témoins d’un monde révolu, ultimes voyants peut-être. On croise dans les vers de l’auteure quelques russes égarés, un chauffeur arménien, un vieux rabbin. Aller-retour passé, présent. Elle voyage : Le Printemps des poètes. Chose fragile plutôt que mondaine. Et convoque les rafles que l’enfant dut subir. La guerre, toujours, cette fois celle d’Algérie. Les terres confisquées par les français : "Je dis les français comme je dirais les allemands", fouillant aux côtés des algériens brutalisés la mémoire juive de brutalités identiques. Elle dit alors ces "déplacements" qui affectent les petites gens. Et leur révolte. «Je dis le Peuple Algérien», car un «pays qui se soulève forme un peuple». De Beyrouth à Bagdad, cette cruauté d’un monde résolu à organiser sa violence contre les pauvres, éternelles victimes.
 
 
Le premier arrondissement, de Frédérique Guétat-Liviani, éditions Sitaudis, septembre 2013, 122 pages, 13 euros, ISBN-13: 978-1291522938
 
 
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16 juin 2014 1 16 /06 /juin /2014 04:49
 
soweto-juin-1976.jpgMercredi 16 juin 1976. 8 heures du matin. Devant l’école Morris Isaacson, les élèves se rassemblent pour manifester contre la décision inique de Pretoria d’imposer l’afrikaans, la langue de l’apartheid depuis 1949, dans l’enseignement de l’histoire, la géographie, les mathématiques. Les élèves du lycée technique de Phefeni, en grève depuis trois semaines, les rejoignent. Ensemble, ils veulent investir le stade d’Orlando, marcher dans Soweto. La police quadrille les rues, lâche les chiens sur les enfants et, débordée, finit par tirer à balles réelles. Le premier enfant tué à 13 ans. Il se nomme Hector Pieterson. Assassiné dans le dos. Un photographe, Sam Nzima, prend l’image de d’Hector agonisant dans les bras de l’un de ses camarades : Mbuyisa khubu. On relèvera ce jour-là 575 morts. Des enfants. Un massacre. Un massacre d’enfants. Un massacre que Paul Dakeyo ne pourra plus jamais oublier et qui traverse de part en part la mémoire de cet hommage rendu à Monsieur Mandela. Un hommage qu’une cinquantaine de poètes déclinent, essentiellement francophones. Des voix que nous ne savons pas entendre d’ordinaire, de Côte d’ivoire, du Cameroun, de Mauritanie, du Congo Brazzaville, des voix habituellement tues par le glacis éditorial et médiatique. Des voix francophones pour faire entendre derrière le nom de Mandela l’immense révolte de l’Afrique noire. « Madia, Madiba. C’est la chanson des Zulus et des Xhosas », comme l’écrit Amadou Tidjane Tamé (Sénégal). Mandela réapproprié par cette Afrique aux dimensions de l’univers, Mandela dont le nom résonne comme un écho puissant, un cri offert à l’épreuve, le nom des hommes qui ont rejoint le camp de la Justice, de ceux qui maintiennent encore l’élan moral d’une humanité à la peine. Et nous rappellent au passage cette place que le français aura occupé dans les révoltes populaires. Soweto ! Soleils fusillés, comme se rappelle Dakeyo, ces enfants assassinés par centaines. Des voix qui célèbrent cette jeunesse jamais anéantie. Cinquante poète pour chanter l’Afrique du Sud, devenue le paradigme des luttes pour la liberté. Dans un monde toujours en proie à l’injustice, de voix quis e sont faites guetteur de l’aube ou du dernier soleil, l’ancien royaume Zulu comme une porte ouverte sur un chemin de résistance. C’est quoi l’humanité ? La marche est à reprendre, toujours.
 
 
Monsieur Mandela, poèmes réunis par Paul Dakeyo, éd. Panafrika – Silex / Nouvelles du Sud, mars 2014, 368 pages, 20 euros, ean : 9782912717955.
 
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15 juin 2014 7 15 /06 /juin /2014 09:49

 

edouard_glissant.1296932093.jpgChant Quatrième

 

Péripétie

 

La Traite. Ce qu'on n'effacera jamais de la face de la mer.

Sur la rive occidentale de l'Afrique, les marchands de chair font provision. Pendant deux siècles le fructueux trafic, plus ou moins avoué, fournit les Iles, le Nord de l'Amérique, et à moindre proportion, le Centre et le Sud. C'est un massacre ici (au réservoir de l'Afrique) afin de compenser le massacre là-bas. La monstrueuse mobilisation, la traversée oblique, le Chant de la Mort. Un langage de déraison, mais qui porte raison nouvelle. Car aussi le commencement d'une Unité, l'autre partie d'un accord enfin commué. C'est l'Inde de souffrance, après les Indes du rêve. Maintenant la réalité est fille de l'homme vraiment : née des contradictions qu'il a vécues et sucitées.

 

les Indes, Edouard Glissant, éditions Falaize (créées et dirigées par Georges Fall, son premier éditeur en France), 70 pages, juillet 1956, avec des eaux fortes de Enrique Zanartu, tirées dans l'atelier de S.W. Hayter, à Paris, erxemplaire sur Fleur d'Alfa.

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9 juin 2014 1 09 /06 /juin /2014 04:30

glaneuse.jpg

KAMEL LAGHOUAT,

LA GLANEUSE

(Ils veulent diminuer le nombre des morts pour faire grimper celui des vivants…)

 

"Encombrée de ballots elle avançait vêtue de noir.

Elle avançait sur la place du marché, un lourd sac au bout de chaque bras rempli de sa récolte, des choux, des pommes, les légumes que les marchands jetaient.

La foule des pauvres, peuple en souffrance, fugitif,

Sans voix pour le soutenir,

béquille tandis que des ombres agonisent contre les murs des parkings.

Elle avançait les épaules fléchies le soleil nu comme un tombeau.

Cris rauques, huées, on déblayait la place, déjà les machines poussaient les reliefs que les pauvres disputaient aux chiens.

Elle veillait à son bien,

Je la voyais, un sac, l’autre, les éléments épars d’une violente cruauté,

A côté d’elle nos ruines.

Elle s’est couchée plus loin, lasse.

Je vous écris depuis sa mort bordée d’épaves,

naufragée vacante où la question sociale est devenue celle de l’utopie ou de la mort, les uns se couchent les autres ont disparu déjà,

baiser aux fronts des mères calleuses."

 

A la fin, la démocratie était seulement le moyen pour les politiques de laisser crever les gens sans faire de vagues. Le poème de Kamel Laghouat, 19 ans, évoque au fond mieux qu’aucun commentaire la situation dont on parle.

 

 

Image : Denis Bourges, qui présenta pour les 20 ans de Tendance Floue une série intitulée "Border life", dont les images résument son regard sur le cloisonnement et la frontière. Ici, une glaneuse au marché Aligre, à Paris, en 2010.

 

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22 mai 2014 4 22 /05 /mai /2014 04:35
 
elie-stephenson.jpgLe livre recouvre trois ensembles de recueils publiés par le poète sur une période d’une quarantaine d’années : Terres mêlées, Ismée ou les oiseaux de lumière et Hasta sempre. Assez pour dessiner une trajectoire, d’une poésie de combat à une poésie d’ébranlement dirions-nous, du militantisme adjurant à l’intime imploré.
Témoignage, indignation, exhortation, dénonciation, les premiers poèmes placent la souffrance des peuples opprimés au centre de leur raison d’être, travaillant dans une langue manifeste ce «désespoir des terres affamées », des HLM où l'on entassa les immigrés à cette savane dévastée des peuples d’Afrique noire. Algérie, Palestine, Liban, Amérique du Sud, Elie Stephenson conjugue toutes les souffrances de tous les peuples dont le combat séculaire a fini par s’affirmer comme notre seul vrai héritage, dans cette obstination des miséreux à vivre et dessiner un nouvel horizon de justice. Poésie incandescente invoquant la tourmente coloniale, le racisme jamais achevé, toujours en reste de nos sociétés malgré ces «clartés rapiécées» des vagues promesses démocratiques qui se sont succédées depuis les années soixante, malgré ce «soleil des non-alignés» où se sont entrechoqués les discours, brassant comme l’immense houle d’un monde à la dérive qui partout a fini par nous réduire à ses nécessités meurtrières -partout les puissants ont restauré la terreur raciste. Les images sont fortes, qui parlent de ces «solitudes d’envergure» qui sont les nôtres désormais et de cette Révolution avortée des années soixante, qui parlent un désir qui n’a pu revenir de son exil et a fait de nous des «dormeurs aux yeux abrupts».
 
A lire les recueils dans leur succession historique, il est impressionnant de réaliser ce que cette trajectoire dessine, de la survie de tous à la survie de soi, comme si, ne trouvant à éclore dans l’ordre du politique, le désir avait fini par percer violemment au plus intime de nos chairs pour nous rappeler à l'ordre de sa nécessité. Quelle leçon finalement que cette trajectoire, intimant l’appel du désir dans l’intimité pressente de l’être. Guérilleros désarmés, le désir nous sommes de traduire dans nos corps son urgence. Mais c’est aussi comme un appel isolé, enfermé dans une demande d’amour désespérée, comme il en va dans Ismée, dont l’absence est partout désenchantée dans notre monde. L’Autre sans cesse espéré est comme recouvert d’ombres et de cendres. Il est étrange de lire poème après poème cet appel lancé depuis une si profonde solitude de l’être, où l’Autre jamais présent s’entend comme d’une bataille qu’il faudrait d’abord mener contre soi. La route est longue en effet qui mène à l’autre quand le monde n’en a plus crayonné le chemin, plus longue encore depuis notre défaite commune devant ce désir de révolution abandonné en chemin. La route est longue qui ne nous distingue plus que dans le tourment d’être soi, si peu aptes à ouvrir une voie pour l’aimé qui ne serait pas qu’une simple folie personnelle. Il entre de la prière désormais dans cette écriture, sous les mots presque candides que le poète déploie. Peut-être parce que nous ne savons où vivre cette demande d’amour ? «Que faire en ces villes / Ce pays / Où tout m’égare ?». Le temps de l’exil est devenu la norme, chaque Un rabougri à la dimension de ses piètres émotions. A survivre plutôt qu’à vivre dans ce «pays de chien-de-race» qu’est devenue la France, profondément assoupie sur des montagnes de cadavres. Rien d‘étonnant alors à ce que l’écriture la plus récente du poète se soit presque faite innocente, épousant la romance des mots usés jusqu’à la corde que les médias diffusent à longueur de journée pour tenter d’y inscrire le réconfort de ne pas se croire seul. On est presque surpris par cet usage confiant qu’Elie Stephenson fait des mots les plus galvaudés et qui tentent d’accrocher l’Autre dans la perspective de l’intimité à soi. Des mots d’amour, mais d’une intimité qui peine à vivre. L’appel est incessant, insistant, réitéré d’un poème l’autre, tant et tant que se dessine au fond sa déroute, une défaite évidente à le renouveler sans cesse. A tant vouloir aimer et tant le répéter, qu’est-ce qui rate dans cette exhorte qu’il faille tant la réitérer ? Qu’il n’y ait pas d’espace commun pour la recueillir ? «Pour toi je fais naître / un peuple de héros», affirme le poète. Ce peuple disparu, tous les hommes que l’on voudrait levés, l’espoir d’une gestation au final plutôt que d’une geste…  Alors de quel poids réel dans ce monde découragé la possibilité du baiser ? Qui plus est loin du charnu des lèvres, inscrite si obsessionnellement dans l’orbe du poème ? La grammaire consigne même ici son aveu, celui d’un imparfait : «tes pas ressemblaient », c’est assez dire qu’ils ne sont plus, qu’ils ne sont pas. Ou bien le vers s’affirme dans un présent qui ne déroule qu’une attente : «C’est l’aube je t’attends» - mais tu n’es pas. Comme si la force incantatoire de la poésie pouvait tout juste nous sauver encore un peu de cette déroute des temps présents, tandis que la mémoire se rappelle ces lieux confiants où jadis l’amour pouvait vraiment surgir : ceux d’une communauté humaine construite sur le lien attentif de soi à autrui. Quand il ne nous reste que le déchirement de la mémoire des peuples jetés à fond de cale, leur martyre jamais soldé. C’est sans doute de cette vie lacérée que «le désir oublié de la chair» doit surgir en fait, là où s’enracinent et le désir et la plainte d’aimer, qu’Elie Stephenson sait si bien convoquer.
 
Elie Stephenson, Terres mêlées, Ismée ou les oiseaux de lumière, Hasta sempre, édition A3, 2007, 200 pages, 15 euros, ean : 9782844361400.
 
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20 mars 2014 4 20 /03 /mars /2014 05:23
exil-iran.jpgL’exil, dans la conscience d’une femme, dans ce présent, comme le dit son préfacier, creusé d’absence. Comment s’écrit l’espoir ? De l’obscurité à la lumière, quel corridor traverser quand «l’humidité du sang vieilli» n’offre pour tout réconfort qu’une vie âpre et dure et dépeuplée ? Les images sont fortes, qui effectuent les poèmes d’Emma Peiambari. Fortes en particulier de l’évocation de la nature qui traverse de part en part le recueil, celle laissée sur le chemin à nulle autre pareille, comme un référent de mémoire qu’on ne peut oublier sous peine de s’oublier soi-même, celle qui s’est ouverte à sa contemplation quand il ne restait rien d’autre qu’une vague ligne d’horizon pour toute perspective. Comme un fil conducteur, meurtrie par cette humanité sans gloire qui a saccagé nos paysages, croyant anéantir l’Histoire. Poèmes de l’exil, on sent bien ce qu’il en coûte de fuir et l’inaccomplissement que ce partir signifie, quand ensuite il faut tenter de s’ouvrir à d’autres nécessités que celles de la simple survie. Un autre combat donc, encore, toujours. Là-bas déjà, contre cette langue des bourreaux qui prétendait anéantir jusqu’au sol où l’on marchait, et le ciel et ses moissons. Mais la terre semble douée d’une infinie résistance. Et sa remémoration n’est pas un geste fortuit, ni vacant. Il faut lire cette poésie où les couleurs du monde, ses rythmes, s’énoncent comme d’un lieu de ténacité. Par-delà l’exil, l’effroi des fuites incessantes, l’inconsolable perte des amis disparus, la terre est comme un trait d’union. La poésie d’Emma Peiambari est déchirante. Comment pourrait-il en être autrement ? Jusque dans sa sensibilité aux couleurs du monde où le destin des arbres paraît identique à celui des hommes. Il y a certes cette «présence orgueilleuse de la mort», l’angoisse des femmes toujours les premières victimes. Il y a aussi l’obscénité de l’hypocrisie du monde des puissants qui tournent toujours le dos, mais la couleur des rêves qui ressurgit toujours, contre ces parodies de vie que l’on veut nous imposer. Le déchirement, mais l’espoir incontrôlable. Surgi d’on ne sait où, de quelque tumulte intérieur bien sûr, d’une colère soudaine ou d’un trop long silence mûri, d’une envie de fuir sa propre absence, d’un battement d’aile saugrenu, du pas de velours du chat du voisin, de la course folle d’un cheval apeuré, d’une main généreusement tendue dans sa promesse inouïe, de chaque petit geste de la vie qui est comme une étreinte fulgurante, ou du printemps déversé à l’heure promise. L’attente finira. Pour Emma Peiambari, elle est déjà peuplée des victoires d’un jour prochain sur la langue barbare du bourreau.
 
Les rosées de l’exil, poèmes d’Emma Peiambari, L’Harmattan, 3 mars 2014, 70 pages, 10,50 euros, ISBN-13: 978-2343029856.
 
 
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