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22 janvier 2022 6 22 /01 /janvier /2022 12:05

Le Vietnam, ce Vietnam que des générations ont eu en commun, partout à la surface de la planète. Meurtri, martyr, mais debout, inlassablement, irrésistiblement debout. Ocean Vuong en livre ici sa quête, dans un recueil de poèmes poignants : « Même mon nom / s'est agenouillé au fond de moi... ». Vietnam, avril 73. La radio américaine diffuse « White Christmas » pour lancer son opération d'évacuation des civils par hélicos. Nous avons tous ces images en tête. Ahurissantes, bouleversantes, de ces hommes, de ces femmes, accrochés en grappes aux patins des engins. Vietnam, 29 avril 1973, la chute de Sài Gòn (Saïgon en français). Et cette chanson qui traversait la ville « comme une veuve » : courez ! La panique d'une défaite connue depuis des dizaines d'années. Ocean Vuong raconte Sài Gòn en flammes, la débâcle pitoyable, sauvage, criminelle. Les vietnamiens abandonnés à leur sort, les boat people ensuite, « quand les abords du monde n'étaient nulle part en vue ». Ocean, ce prénom que son père lui a donné, en témoigne et ouvre à une poésie qui aurait pu n'être que tragique. Mais non, Ocean Vuong nous livre d'immenses poèmes vertigineux, dont certains sont écrits en vietnamiens, non traduits : comme un vide creusé dans nos consciences, ce vide de l'abandon, quand tout un peuple errait d'une vague l'autre. Newport au bout du périple. Féroce, Ocean Vuong ne raconte pas que cette débâcle sauvage, il raconte le Vietnam en flammes sous les bombes au napalm, l'odieuse Amérique aux commandes d'une guerre qu'elle savait perdue et dont elle vengeait par avance la défaite en assassinant le plus d'êtres humains possibles. 1968, le Vietnam en flammes sur nos écrans. « Le ciel remplacé par le feu », une image qui traîne encore dans nos consciences, dans sa mémoire et dont il ne peut se défaire. Brooklyn pourtant. Ocean Vuong a choisi Brooklyn, et de vivre, et d'écrire en américain une poésie non plus consolatrice, mais exigeante, arc-boutée, insurgée. Sans concession pour Brooklin, notre rêve américain... « Fuck America » écrivait l'immense Hilsenrath de retour des camps de concentration allemands, accueilli comme tant d'autres par les fourches caudines de l'Empire, sous lesquelles il refusa de passer. Fuck, poursuit Ocean Vuong, certain désormais, que l'Homme est bien ce qui ressemble le plus à la forme de l'abandon, le corps scellé d'ecchymoses, mais brassant un furieux imaginaire de rêves maniaques pour qu'un jour, peut-être, il finisse par s'aimer.

 

Ciel de nuit blessé par balles, Ocean Vuong, traduit de l'américain par Marc Charron, préface de Kim Thûy, éditions Mémoire d'encrier, février 2021, 114 pages, 12 euros, ean : 9782897125073.

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