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La Dimension du sens que nous sommes

politique

Le Département, ultime salut politique ?

20 Mars 2015 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

 

saillans.jpgDepuis 2005 un long processus d’affranchissement des couches populaires est en marche, qui jusque-là s’est manifesté par la formidable poussée de l’abstention et la croissance du vote FN. Un processus chaotique, qui est le fait de cette France périphérique, de cette France des plans sociaux et des oubliés ruraux, de cette France des fragilités sociales que les gouvernements en place n’ont cessé d’adosser à une structure publique de l’emploi mise volontairement en faillite. La France de l’angle mort de la mondialisation, selon la très belle expression de Christophe Guilluy (La France périphérique, Flammarion, 2014). La France des catégories sociales frappées d’éviction, couches moyennes pauvres et populaires qui n’ont cessé de prendre des coups portés par les partis au pouvoir, Gauche / Droite confondues. Des coups portés méthodiquement contre cette France multiculturelle, qui fut la seule à tenter de prendre en charge la question et le souci de l’autre. Les cadres, eux, ont construit pendant tout ce temps leur protection résidentielle loin de l’ambivalence du rapport à l’autre, privatisant les meilleures écoles publiques de la république et colonisant les anciens cœurs ouvriers des métropoles pour en faire de charmants quartiers inaccessibles aux couches moyennes.

Une France dégoûtée. Une enquête IPSOS de 2014 montrait que 65% des français pensaient que les hommes politiques étaient corrompus. Que 84% d’entre eux étaient convaincus que ces mêmes hommes politiques n’agissaient qu’au nom d’intérêts privés. Et pour 78% d’entre eux, que leurs idées n’étaient pas représentées. Une étude du Cevipof devait confirmer ces résultats : entre les couches supérieures intégrées et les couches modestes (moyennes et populaires), la fracture culturelle est totale, et consommée. Il existe désormais un divorce structurel définitif entre les catégories modestes et les catégories supérieures, et selon les conclusions de cette étude, il n’y a plus de consensus envisageable. 

Rien d’étonnant alors à ce que l’on assiste en direct, élection après élection, à l’implosion du champ politique, dont le système ne revêt plus aucune légitimité. Seul le vieillissement du corps électoral permet de maintenir l’idée mensongère d’une distinction Gauche / Droite. L’illusion peut encore, un certain temps, tenir. Mais l’émergence d’une nouvelle carte électorale accélère l’implosion de ce système politique. Le vote UMP / PS est ainsi devenu celui des vieux, des plus protégés et/ou des bénéficiaires de la mondialisation. En ce sens certes, ils ont tous deux de l’avenir, grâce au vieillissement de la population. Encore que la paupérisation des retraités français risque bientôt de changer la donne. Le PS, l’ex parti des classes moyennes, après leur avoir tourné le dos dès 1981, a vu son socle électoral se réduire comme une peau de chagrin. Hollande n’a dû sa victoire qu’à force de mensonge et de démagogie. Peu après, il a cherché et trouvé sa dynamique du côté des intellectuels et des cadres supérieurs des métropoles, lesquels ont fini par se positionner résolument à Droite idéologiquement. Hollande le sait bien, qui tente d’anticiper la disparition du PS en organisant son autodissolution (le macronisme) dans le nouveau courant néolibéral transpolitique qu’avec l’aide de Valls il tente de faire surgir. Il est temps en effet de créer ce nouveau parti néolibéral qui sous couvert d’un faux discours de gauche subsumera la Droite non totalement réactionnaire sous sa bannière. Car Hollande, Valls et Macron ont parfaitement compris que non seulement il n'était pas souhaitable, mais qu’il n’était plus possible d’intégrer les catégories exclues de leur projet économique et sociétal.

christophe-guilluy-copie-1.jpgOu bien par la bande, avec la complicité du FN, lequel a changé de stratégie justement pour capter cette clientèle électorale délaissée par les deux grands partis de pouvoir, en prenant le tournant d’un discours social. Le vote FN est devenu peu à peu celui des français «exposés», fragiles économiquement. La sociologie de l’électorat FN est une sociologie de gauche, positionnée contre le patronat et la mondialisation libérale –que le FN a ajouté à son vieux combat contre la société multiculturelle. Adossé à des populations jeunes, le FN tente de réunir sous sa bannière les catégories modestes. Un vote inscrit dans cette France périphérique délaissée : sa progression dans l’Ouest en témoigne spectaculairement. Il lui reste à convaincre les abstentionnistes, dont la progression est non moins spectaculaire et qui a fini par constituer une gigantesque réserve de voix.

La fracture territoriale dessine ainsi désormais une géographie électorale. La France métropolitaine, riche, vote UMPS, la France périphérique, pauvre, s’abstient massivement ou vote FN.

S’abstient massivement. Gardons en tête ce sondage Ipsos auquel les médias n’ont pas voulu offrir une grande publicité. Il pointe une autre voie, celle d’une France qui s‘affranchit des discours dominants. Mais qui se cherche un contre-pouvoir. Celui des départements justement, quand Hollande voudrait les supprimer (on comprend pourquoi) et fortifier la structure de commandement centralisée en donnant à quelques supers régions le pouvoir sur cette France périphérique, histoire de la mettre au pas. Une structure qui en effet ruinerait toute tentative de s’en sortir économiquement et socialement. Or, c’est dans cette France périphérique qui résiste, et qui s’abstient massivement, que se posent aujourd’hui les bases d’un autre modèle républicain, sans perfusion de l’état central ni soumission au modèle métropolitain.

Le territoire comme base de recomposition politique ? N’oublions pas que c’est dans cette France périphérique que l’on a vu émerger le mouvement des ZAD. C’est là où commence à se structurer une contre-société. C’est dans cette France périphérique que s’invente la radicalité sociale et politique, déjà. Dans ces communes autogérées par exemple, qui défient la tradition du commandement municipal pour rendre aux administrés leur voix. C’est dans l’expérimentation de ces nouvelles ruralités que s’invente une autre manière de vivre. Dans ces relocalisations des circuits courts tout aussi bien. Des démarches qui partout se multiplient, de scoops, de coopératives, et qui traduisent en fait une émancipation politique. D’autres choix économiques y émergent, en marge d’un système politique prétendument républicain et profondément anti-démocratique, usé jusqu’à la corde.

 

La France périphérique, Comment on a sacrifié les classes populaires, de Christophe Guilluy, Flammarion, Collection : DOCUMENTS SC.HU, 17 septembre 2014, 192 pages, 18 euros, ISBN-13: 978-2081312579.

http://www.joel-jegouzo.com/article-chirstophe-guilluy-notre-modele-national-ne-fait-plus-societe-125597974.html

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Chirstophe Guilluy : Notre modèle national ne fait plus société…

6 Mars 2015 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

 

 

christophe-guilluy.jpgLa construction d’une France urbaine par l’Insee offre une vision fausse de la réalité territoriale française, et altère en outre profondément le débat politique. L’Insee prétend par exemple que 95% de la population française vit sous influence urbaine et qu’en conséquence, il n’y a pas lieu de formuler de logique économique ou politique liée à la ruralité.  Le thème a même disparu du débat national, n’y survivant que sous les espèces d’un folklore amusé. Mais comment associer Toulouse à Bourg-de-Péage ?  Comment penser la structure publique de l’emploi dans la France en déprise ? Dans la réalité, il n’existe que 25 aires urbaines en France, et c’est tout. Soit 2 650 communes, regroupant 40% de la population nationale. 2 650 communes qui captent toute l’actualité médiatique, politique, économique de la Nation. Le reste ? C’est 34 000 communes, soit cette immense majorité non pas silencieuse mais étouffée par les pouvoirs publics et la représentation nationale…

 

S’il fallait avoir une vision plus conforme de ce qu’est la France aujourd’hui, il faudrait se la représenter comme déstructurée en peau de léopard, avec des métropoles vitrines de la mondialisation d’un côté, où les fortunes explosent et où les gagnants du CAC 40 se réjouissent d‘une crise dont il ne cesse de tirer profit, villes-monde concentrant les 2/3 de la richesse nationale, et cette France des périphéries, exsangue, abandonnée, méprisée, cette France sans emploi ni avenir qui croupit immergée dans l’agonie qu’on lui a programmée en haut lieu. A savoir donc une vision de laquelle exclure le modèle républicain dont on nous rebat tant les oreilles. Et encore faudrait-il, pour s’en faire une vision plus juste, redessiner encore cette carte pour réaliser que les métropoles bannissent non seulement les pauvres de leurs territoires, y gommant sauvagement toute référence au modèle républicain, non sans cynisme comme il est coutumier en France, mais que ces métropoles sont en outre férocement inégalitaires, disposant à leurs portes, dans ces quartiers dits sensibles des banlieues pauvres,  d’une main d’œuvre d’autant plus corvéable qu’elle peut encore espérer ramasser les miettes des fabuleuses richesses produites au cœur de ces villes-monde.

 

Emmanuel_Macron.jpgLa France des métropoles est ainsi elle-même divisée en deux zones sociales très polarisées : la gentry d’un côté, les bobos, et une armée d’employés pauvres à leurs portes, qui peuvent certes profiter un peu du dynamisme économique des classes possédantes. Au final, ces métropoles fonctionnent à leur tour selon un modèle sociétal rigoureusement non républicain. Les classes populaires, au sein de ces espaces, n’y sont tolérées qu’immigrées paradoxalement, reléguées dans leurs rues, leurs quartiers. Immigrées de préférence, parce que populations fragiles, plus aisément exposées à leur vulnérabilité. Mais il n’y  a pas de mixité sociale envisageable. Les partitions et les parcours scolaires en témoignent, qui depuis trente voient les inégalités exploser en France.

 

La ville-monde est au fond l’outil d’adaptation de la société française mutilée aux normes du néolibéralisme anglo-saxon. Modèle inégalitaire par excellence, tandis que l’angle mort de la mondialisation, selon la belle expression de Christophe Guilluy, dissimule le destin tragique des catégories populaires des pays dits développés.  Le combat engagé par la ville-monde contre ces catégories est d’ailleurs systématique, bien que discret. Il a commencé par la gentrification du cœur des villes et la confiscation des «meilleures» écoles par les élites, pour ne pas dire la privatisation, de l’enseignement publique de qualité.  Un combat méthodique donc. Mené sciemment par l’UMP et le PS, appuyé par des syndicats à leur solde, chacun le sien, laissant se développer avec un cynisme inouï les inégalités qui ont conduit à la sécession des élites françaises du reste de la nation. Quant à la grogne, longtemps la classe politico-médiatique aura cherché à l’identifier sous les traits des casseurs de banlieue, sans même réaliser qu’il n’était plus possible de la contenir dans ce seul périmètre. Car aujourd’hui la colère remonte de partout. Des territoires périphériques tout particulièrement, le plus «inattendu» des acteurs de la vie politique française.

 

sos.jpgLa recomposition économique des  nations a ainsi entraîné une recomposition sociale des espaces nationaux, acculant à la misère ces espaces périphériques ruraux qui forment désormais 80% des classes populaires que l’on voulait voir disparaître de la comptabilité française. Or c’est dans cette France périphérique que commence à se structurer une contre-société qui rompt peu à peu avec les représentations politiques des élites.  Dans cette France des plans sociaux et des oubliés ruraux, séminale d’une nouvelle donne des rapports de force politiques : c’est cette France majoritaire qui vote désormais FN ou s’abstient massivement. C’est dans cette France délaissée qu’une contre-culture émerge, d’une manière brouillonne évidemment, puisque ne disposant pas des outils médiatiques qui lui permettrait de mesurer sa force et son nombre. Mais c’est cette France obscure encore, qui dessine le contour de catégories sociales nouvelles fleurissant sur des géographies nouvelles.

 

Alors bien sûr, pour la comprendre et en saisir le sens et la portée, il faut d’abord s’affranchir de ce scandaleux concept de classe moyenne mis au point par les élites dominantes. Un concept fourre-tout dont le but était de taire l’existence de classes laborieuses prolétaires. Un concept qui s’est forgé dans les discours de l’UMP et du PS précisément au moment où ces classes moyennes commençaient d’être jetées dans la misère. Un mythe que ce concept, qu’il leur fallait déployer pour légitimer leurs choix honteux : c’est au nom en effet d’une majorité imaginaire que nos dirigeants élus ont légiféré depuis ces 30 dernières années.

 

Le statut de ces nouvelles classes populaires, lui, est à présent largement socio-spatial, trans-générationnel et trans-culturel. Et c’est de cette France périphérique dont les colères s’exaspèrent, de cette France qui a compris qu’elle ne devait rien attendre de la classe politico-médiatique qui nous dirige, que naîtra une nouvelle radicalité sociale, poussée par des mouvements identitaires forts, progressistes et/ou réactionnaires, pour la sauver du piège économique qui peu à peu se referme sur elle.

   

La France périphérique, Comment on a sacrifié les classes populaires, de Christophe Guilluy, Flammarion, Collection : DOCUMENTS SC.HU, 17 septembre 2014, 192 pages, 18 euros, ISBN-13: 978-2081312579.

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Erri de Luca, La Parole contraire (saboter ou ne pas saboter)…

2 Février 2015 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

 
 
erri-de-luca.jpgEn 2013, Erri de Luca en appelait au sabotage de la ligne TGV Turin-Lyon, dans une interview donnée au Huffington Post. Plainte fut déposée par la société LTF en charge du projet pour délit d’opinion, incitation au sabotage. L’audience liminaire eut lieu le 5 juin 2014. La LTF poursuivait l’auteur pour ces propos : « Le Lyon-Turin doit être saboté. C’est pour ça que les cisailles sont nécessaires. Il ne s’agit pas de terrorisme. Elles sont nécessaires pour faire comprendre que la ligne à grande vitesse est un ouvrage nuisible et inutile. Le dialogue avec le gouvernement a échoué, les tentatives de médiation ont échoué : il ne reste donc que le sabotage ».
Une première audience s’est tenue le 28 janvier 2015, au cours de laquelle Erri de Luca a pu présenter sa défense, synthétisée par son avocat, Gianluca Vitale : «Les mots d’un intellectuel ne peuvent pas être un délit. Le juge a décidé de mener un procès, mais il s’agit d’un procès contre les mots. Nous allons démontrer qu’il n’y a eu aucune incitation au sabotage ».
«Les mots d’un intellectuel ne peuvent pas être un  délit»… Voilà qui, à ce compte, dédouane Houellebecq de prononcer les siens, Maurras, le Céline des Beaux-Draps ou de Bagatelle pour un massacre. «Si mon opinion est un délit, confiait Erri de Luca il y a quelques jours au quotidien Corriere della Sera,  je vais continuer à le commettre. Je subis un abus de la part de ceux qui veulent détruire ma liberté d’expression. Moi, au pire, je peux être coupable d’incitation à la lecture, et, en étant optimiste, d’incitation à la formation d’opinion. Je ne suis qu’un écrivain. L’alpiniste Reinhold Messner faisait de l’incitation à l’escalade, mais on ne peut pas le considérer responsable des morts en montagne ! »
 
non-TAV.jpgEn effet, on ne peut pas. La Parole contraire est l’occasion pour Erri de Luca de présenter sa défense. Curieuse, paradoxale. D’un côté, plongeant au cœur de son enfance, Erri de Luca rappelle le poids des mots : «Un point d’arrivée qui ne répond ni aux genres ni aux thèmes». Un point d’arrivée… Quelques pages plus loin, il changera de principe : la littérature n’est qu’un point de départ. Qui sait ce qu’il peut advenir de telle ou telle lecture. Mais dans les premières pages, il en concède le poids, l’influence, racontant combien la littérature avait changé sa vie. Elle en a le pouvoir. Agissant en profondeur dans l’être, elle peut le ravir, au sens littéral du terme. Lecteur, il voulut aussitôt devenir un  jour ce genre d’écrivain que l’on rencontrerait au détour d’un vagabondage en librairie. Ce genre d’écrivain qui dissipe très vite l’envie de loisir distingué pour vous ouvrir au désir de combat. Ce genre d’écrivain qui sait trouver les mots pour engager derrière lui le lecteur à combattre les injustices. Non pas cet autre genre futile qui s’apparente aux chanteurs de charme. Non, ce genre d’écrivain qui possède un pouvoir, une petite voix publique qui fait que ce qu’il dit est entendu. Une voie dont il peut user, mais dont on imagine aussi qu’il peut en abuser. Aux yeux de Erri de Luca, cette petite voie ne s’entend que d’un devoir envers les plus démunis, ceux qui n’ont pas accès à la parole, à la formalisation de leurs pensées, voire de leurs désirs et qui peuvent trouver dans cette voix structurée de l’écrivain une expression justifiant désormais les gestes qu’ils vont engager dans leur vie. Ce serait même, à le lire, la raison sociale de la littérature que de pouvoir ouvrir la bouche des muets, être leur porte-parole. Pour exemple, Erri de Luca rappelle ces paroles fortes de la Marseillaise, « Aux armes citoyens !», qui est une invitation puissante à prendre les armes, à se lancer dans une guerre civile. Mais à ce titre, il se condamne lui-même à plaider coupable, tant sa renommée est grande et tant sa voix porte aujourd’hui. Est-ce la raison pour laquelle, d’un coup, Erri de Luca revient sur sa conception de la littérature, pour en faire non pas un «point d’arrivée», mais «un point de départ» ? Sans doute : son avocat démontra au cours de l’audience de janvier qu’il ne peut être possible de mesurer le véritable impact de l’appel de Luca. Sophisme ? Certes : il ne peut être possible d’établir un lien direct entre cet appel et les éventuels sabotages qui pourraient survenir. Il n’en reste pas moins que Erri de Luca en a appelé au sabotage. Un appel qui le gêne aujourd’hui. Dans un autre entretien, Erri de Luca semble avancer que s’il avait vraiment voulu saboter, il l’aurait fait lui-même. Que cet appel, en quelque sorte, n‘est qu’une figure de style pour dénoncer un  projet condamnable, d’asservissement d’un territoire à la spéculation ouvertement déclarée. Leur TAV, c’est notre Sivens à nous, notre aéroport des Landes, notre Roybon, ces projets insensés qui détruisent plus qu’ils ne construisent. L’argumentation glisse ainsi d enouevau, Erri de Luca revendiquant le droit d’utiliser le verbe ‘saboter’ » sans qu’il porte vraiment à conséquence. Mais s’empêtrant dans les contradictions, en affirmant que notre liberté se mesure à la cohérence entre les mots et les actions. Saboter, ou ne pas saboter ? Curieuse défense, Erri de Luca ajoutant aussitôt que les poètes ont payé au prix forts leurs mots dans le passé. Face au fascisme, au nazisme, au totalitarisme. On le voit : sa défense est chaotique. Peut-être parce qu’il est trop seul devant son texte. La veille de l’ouverture de son procès, le même tribunal avait condamné quarante-sept opposants au chantier de la ligne à grande vitesse à des peines de prison pour des heurts avec la police italienne en 2011. Un total de 150 années de prison leur avait été infligé ! C’est dans ce cadre d’une lutte collective, au fond, que Erri de Luca devrait chercher à prendre place. Dans un combat politique plutôt que littéraire, loin des arguties de la langue et de ses afféteries compassées. Dans un appel au combat contre une société qui a fait des hommes des moyens et non des fins. La prochaine audience est fixée au 16 mars. La police sera à son tour sur la sellette, qui ne saura prouver que son appel a été suivi à la lettre. Bien qu’il fasse partie d’une lutte engagée contre les pouvoirs publics et les sociétés privées, lesquelles n’examinent que leur profit à court terme, au mépris du développement de toute une région, prêts qu’ils sont à en sacrifier les peuplements et les aspirations. C’est à cette résistance politique, qui ouvre à de nouveaux droits, que Erri de Luca devrait se référer et non à quelques abstractions procédurières qui ne pointent, en définitive, qu’une conception biaisée de la liberté d’expression.
 
 
Erri de Luca, La Parole contraire, Gallimard, Collection : Hors série Connaissance, traduit de l’italien par Danièle Valin, 8 janvier 2015, 48 pages, 8 euros, ISBN-13: 978-2070148677.
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Des millions de Charlie : le bruit du sensible

12 Janvier 2015 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

 

paris2.jpgDes millions de Charlie, tous semblables et tous différents. Il s’est passé quelque chose hier en France. Quoi ? Nous n’en savons rien. Il s’est passé quelque chose pourtant, qui a refusé de s’inscrire totalement dans le cadre symbolique de ce trajet qu’on lui avait prescrit, de République à Nation. Qu’on songe d’ailleurs un peu à la rhétorique sous-jacente à ce cadre, la République guidant l’indignation pour instruire la Nation… Mais ce n’était ni le Peuple –catégorie infiniment politique : quand le Peuple se lève, il est aussitôt en marche ; là, on piétina sur place. Ni la Nation instruite par la raison républicaine dans on ne saurait qu’elle réconciliation prématurée. Il s’est passé quelque chose qui a fait plus ou moins droit à la réalité de notre expérience sensible, et qu’il ne faudrait sans doute pas prématurément traiter comme un discours. Quelque chose qui se taisait bien que paradoxalement structurée autour d’un thème fédérateur : celui de la liberté d’expression. Quelque chose comme le bruit du sensible, l’expression d’un désir incertain, peut-être celui qui nous a manqué quand les espagnols prenaient par exemple le tournant des Indignés, ou les Grecs, ou cette jeunesse américaine mobilisée contre Wall Street. Quelque chose de difficilement récupérable, dont il ne sortira peut-être rien, la catharsis ayant eu lieu hier pour nombre de ces Charlie. Ou bien qui resurgira demain, tant pour nombre d’autres la frustration sera grande après ce début de partage. Il s’est passé quelque chose comme la sortie du politique pour mieux y revenir, ou pas. Le mutisme des discours sous couvert de leur incroyable prolifération, de leur impensable diversité. Les sens aiguisés, l’émotion, qu’aucune esquisse ne parviendra à théoriser, nous invitant juste à écouter en elle le bruissement du sensible, parfaitement audible lui. Non pas un printemps français. Mais la sortie des paradigmes abîmés, sans l’accès à un monde autre. Ces mêmes paradigmes que l’on voyait à l’image, chefs d’état les yeux rivés sur la pointe de leurs chaussures, visant d’un pas précautionneux la ligne imaginaire que Hollande besognait à tracer.

Hier : un fait plus qu’un événement. Car ce n’est pas encore un événement. Un fait surgi entre chacun d’entre nous, Charlie ou non. Entre colère et tristesse, éveil et coma. Toutes sortes de choses se sont produites hier, avec et sans nous. Moins des choses qui se sont faites que des choses qui ont été. L’un des noms de notre réalité sociale. Mais le nom de quoi ? L’incapacité à parler de cette réalité frappe. Certes, nourrie de beaucoup de débats fantomatiques qui voudraient lui donner sens au plus vite. Seul l’après-coup nous le dira. La seule question, aujourd’hui, est de savoir si nous saurons prendre la mesure de ce qui s’est manifesté, dans toutes ses contradictions et non pas subsumé sous une seule volonté. Certes, a priori ce qui a eu lieu s’est structuré autour d’un thème parfaitement identifiable : celui de la liberté d’expression. Néanmoins laminé par un point aveugle : cette émotion qui en débordait les insuffisances. Une émotion en chair et en os. Sensible. Non une condition externe : une réalité sensible propre à nos vies. Charlie ou pas encore une fois. Cela n’importe plus. Une réalité.  Qui, comme toute réalité, ne sait pas faire sens. Mais n’échappant ni à son narcissisme, ni à nos impatiences de la voir couper court et dire enfin ce dont elle est le nom. Elle ne le dira pas. Ce qui s’est passé hier était le lieu de notre dénuement. On se gardera ainsi d’oublier trop vite le bruit terrible de la terre pelletée sur les cercueils des victimes. Et de notre richesse.

Ce qui frappe, c’est le silence du sens sous la cacophonie des intentions. Une immense émotion collective qui n’aura peut-être été rien d’autre que son sensible. Pleine de bruits. Il n’y aurait rien d’autre à en dire.  L’objet de la marche était ce bruit du sensible. Impensable. Seulement audible. Avec sa persuasion silencieuse dont nous ne savons rien encore. Où pour la première fois en France depuis bien longtemps s’est manifesté quelque chose.  Loin de son thème trompeur : la liberté d’expression, faute de mieux. Une «marche» immobile, la trame révélée de ce milieu informe dans lequel nous tentons de distinguer de nouveaux objets qui nous aideraient à redessiner du sens commun. Un sensible sans destination encore, sur lequel vont s’engrener à présent, ou pas, un certain nombre d’intentions.  Ce qui a eu lieu était de l’ordre de l’iridescence. Des éclats d’objets, que l’on requalifiera demain.  Peut-être faut-il juste se laisser porter encore par ce kaléidoscope, le faire jouer au lieu d’y chercher une raison -celle d’une réconciliation prématurée par exemple. Quelque chose de l’ordre de la sensualité d’une relation illégitime. Quelque chose qui n’était pas de l’ordre de la norme.

L’ironie de cette marche immobile, tout de même, aura été de ne pas nous pourvoir aujourd’hui de l’illusion dont nous avons besoin. Ce n’est pas tout à fait vrai non plus : le thème fédérateur du combat pour la Liberté d’expression suffira à nombre de Charlie. Elle se résorbera ainsi pour partie. Mais ce thème semble n’être pas parvenu à donner droit à l’expérience sensible de nombre de «marcheurs». On peut alors espérer qu’un autre sens s’éveillera. De quoi ? Il ne peut au fond s’éveiller que de la subversion de nos pratiques politiques. Ou pas. Ou jamais. Car s’il y a du sens à ce que cela soit, il n’y en a aussi pas à ce que cela arrive réellement.

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Femmes dans les métiers d’homme : le déni des intellectuels…

1 Décembre 2014 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

 
cadre-femme.jpgFrançais, encore un  (gros) effort pour en finir avec votre sexisme ordinaire… Car pour une femme, aujourd’hui, toujours, exercer un métier traditionnellement «masculin» -(du genre dans les métiers…)-, c’est prendre le risque de se heurter à des contestations traumatisantes et ce, malgré les quelques accords passés ici et là par les entreprises sur l’égalité professionnelle. Dans la pratique, «faire ses preuves» ne suffit pas… C’est ce que le rapport du Céreq observe au terme d’une enquête minutieuse. Les bastions masculins de l’entreprise restent soigneusement cadenassés, autant dans les métiers de l’encadrement que de l’ingénierie –car la grande saveur de l’enquête, c’est de nous offrir ce visage pitoyable des métiers dits intellectuels… Des métiers dans lesquels les femmes se heurtent constamment à l’a priori de leur absence de légitimité, subissant en outre de plein fouet l’exigence de disponibilité. Le sexisme s’y manifeste non seulement par des réflexions à connotations sexuelles, mais une mise à l’épreuve constante. Un sexisme qui oscille d’après cette étude entre l’hostilité franche et la bienveillance, plus insidieuse mais pas moins révoltante, dans la mesure où elle tend à confiner les femmes dans des tâches subalternes. Un sexisme qui, en outre, passe entre les mailles du filet législatif et que nul ne songe à observer sérieusement. Mais dont les effets sont identiques au sexisme d’hostilité, contraignant les femmes à s’adapter aux codes et stéréotypes masculins du travail. Contrainte dont les effets sont dévastateurs en termes d’identité : les enquêtes produites sur le terrain décrivent un système dit paradoxant (V. de Gaulejac), qui intègre les femmes dans un environnement les plaçant face à des injonctions paradoxales entre la nécessité de «faire ses preuves» par l’acceptation d’une surcharge de travail et l’assignation culturelle au rôle reproductif. Or, ce qui ressort de cette étude, c’est que dans la grande majorité des cas, ce n’est pas dans le fait d’être mère que réside la difficulté, mais dans la surcharge de travail qui leur est imposée, la plupart du temps de manière insidieuse, bien entendu…
 
 
Bref du Céreq, n°324, novembre 2014, issn : 2116-6110.
 
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Pour les Palestiniens, sous la direction de Rony Brauman

14 Novembre 2014 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

 
pour-les-palestiniens.jpgRony Brauman était israélien. Il n’a pas voulu le rester. Il lui reste la nationalité française. Et israélienne pour un temps, de force : l’état hébreu fait durer la procédure qui lui aurait permis, déchu de sa nationalité, d’entrer dans Gaza et dans les Territoires occupés pour témoigner de ce qu’il y aurait vu. L’état hébreu fait traîner la procédure car il ne veut pas le voir entrer dans ces Territoires occupés. Aussi témoigne-t-il avec force de ce qu’il sait, de ce que tout le monde peut observer, à commencer par l’infamie de ce faux processus de paix qui «n’est plus, depuis longtemps, que le code d’une politique du mensonge et de la violence». Il faut, nous dit Rony Brauman, rayer absolument de notre vocabulaire, de nos discours, cette idée de négociation qui met en péril le Peuple palestinien : il n’y a pas de négociations. Il n’y a qu’un long travail de sape de l’état hébreu orchestrant la longue agonie du Peuple palestinien. Sa nationalité française, Rony Brauman pourrait bien y renoncer un jour, lui qui ne cesse de dénoncer l’hypocrisie des autorités françaises, Droite/Gauche confondues, face à cette situation d’apartheid organisée en Israël. Tout le monde sait où conduit la politique ethnocratique du gouvernement israélien : vers un état unique frappé du sceau de l’apartheid. Apartheid décidé de longue date. Et Rony Brauman de décrire alors cette guerre coloniale que mène l’état hébreu, avec la bénédiction des puissances occidentales, qui continuent de voir dans le colon le «vrai indigène» du pays, quand l’immense majorité des juifs ne vit pas en Israël, ni n’espère un prétendu retour. A quoi ressemble le nationalisme israélien ?, nous interroge Rony Brauman… Qui aura l’audace de le regarder en face ? Certainement pas François Hollande, qui adressa en 2013 un véritable «chant d’amour» au gouvernement israélien, alors composé de militants d’extrême-droite… Un gouvernement d’apartheid. Apartheid… Le mot est lâché, que Rony Brauman nourrit non pas d’observations personnelles, mais de faits, entrés dans la Loi israélienne et que n’importe quel juriste ou sociologue pourrait relever, comme cette discrimination quant aux salaires par exemple, ou l’interdiction faite à un israélien d’épouser un(e) palestinien(ne) des Territoires occupés ! Voire cette absence de Constitution de l’état hébreu, bien en peine d’en rédiger une qui ne serait pas ouvertement raciste… Rony Brauman rappelle très à propos la définition donnée par l’ONU en 1973 de l’apartheid : «Le crime d’apartheid désigne les actes inhumains commis en vue d’instituer ou d’entretenir la discrimination d’un groupe racial d’êtres humains et d’opprimer systématiquement celui-ci»… D9-IsraeliBulldozers.jpgOn y est : routes réservées ou fermées aux palestiniens, des heures d’attente aux checkpoints selon le bon vouloir des soldats en poste. On y est avec le «mur de séparation». On y est avec la saisie des terres, des maisons, des biens, la destruction de quartiers entier au bulldozer D9. On y est. Et demain Israël pratiquera purement et simplement l’annexion de la Palestine, travaillant dès à présent au corps la société juive pour qu’elle l’accepte et qu’elle accepte cet apartheid qui sera alors son fait. Entendez les discours de l’extrême-droite israélienne, à travers la bouche du Ministre des Affaires Etrangères qui déclarait il y a peu qu’il fallait «traiter Gaza comme les Etats-Unis le firent du japon en 1945, avec des bombes nucléaires»… Cela, sans lever la moindre protestation dans les chancelleries des démocraties occidentales…
 
 
Pour les Palestiniens, sous la direction de Rony Brauman, illustrations de Guy Delistre, Autrement éditions, coll. Manifeste, 8 octobre 2014, 144 pages, 19 euros, ISBN-13: 978-2746736122
image : les D9 entrant dans Rafah…
 
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Défendre les droits des occupants de terrain

13 Novembre 2014 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

 
expulsions-occupations.jpgUn guide pour rappeler les droits à occuper des terrains vacants, ainsi que pour préciser les lois en vigueur en matière d’expulsion et d’évacuation de ces mêmes terrains, dans un contexte particulièrement tendu en France aujourd’hui. Un ouvrage qui s‘adresse aux militants engagés dans ces luttes qui fondent la dignité d’une nation, rédigés par des juristes professionnels, pour protéger ces populations qui n’ont d’autre choix que d’occuper «par défaut» et «sans titre» des espaces abandonnés, par les pouvoirs publics ou des particuliers. Un guide rappelant en outre que la France dispose de fonds spécifiques alloués par l’Union Européenne pour régler ces situations dramatiques, fonds passablement détournés de leur affectation d’origine. Un guide pour rappeler donc ce qui a lieu en France, aujourd’hui, expulsion après expulsion : la persécution pure et simple d’une population particulièrement fragile –les rroms bien évidemment. Des populations plongées, expulsion après expulsion, dans une précarité et une pauvreté chaque jour plus dramatiques. Une précarité qui ruine bien souvent tous leurs efforts entrepris en matière de scolarisation de leurs enfants tout spécialement. Des populations victimes d’une politique arbitraire, raciste, que l’Union Européenne a condamnée à de multiples reprises. Un guide détaillé, articles de lois à l’appui, pour défendre ces populations des bidonvilles que l’on avait éradiqués dans les années 70 et qui ont ressurgi avec une brutalité inouïe. Des bidonvilles rasés au bulldozer, qui détruisent sans état d’âme les maigres biens sauvées d’un exode inacceptable. Un guide pour détailler ces procédures d’expulsion bafouées la plupart du temps par l’état lui-même. Un guide pour rappeler que presque toujours, aucune solution d’hébergement n’est envisagée après le passage des bulldozers. Un guide convoquant la Loi française, les Lois européennes et le Droit International, ratifié par la France, dessinant au final un arsenal juridique impressionnant mis à la disposition des associations qui viennent en aide à ces populations stigmatisées. Une véritable boîte à outils facilement exploitable pour concourir à refuser pareil indignité.
 
 
Défendre les droits des occupants de terrain, collectif, association JURISLOGEMENT, éd. La Découverte, 23 octobre 2014, coll. Guides, 214 pages, 14 euros, isbn 13 : 978-2707183675.
 
 
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11 novembre, un tombeau pour 300 000 africains morts pour la France

11 Novembre 2014 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

editee-en-1914.jpgDe 1830 à 39-45, 1.000.000 d’africains sont morts pour la France.

La mention "Mort pour la France" fut accordée en vertu des articles L488 à L492bis du code des pensions militaires d’invalidité et des victimes de la guerre, instituée par la loi du 2 juillet 1915 et modifiée par la loi du 22 février 1922 au lendemain de la Première Guerre mondiale.

Les textes qui ont étendu ultérieurement ce droit sont codifiés dans l'article L.488 du code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de la guerre qui stipule que "doit, sur avis favorable de l'autorité ministérielle, porter la mention "mort pour la France", tout acte de décès d'un militaire ou civil tué à l'ennemi ou mort dans des circonstances se rapportant à la guerre".

Avec cette réserve que la preuve devait être apportée que la cause du décès était bien la conséquence directe d'un fait de guerre.

Par ailleurs, la nationalité française était exigée pour les victimes civiles de la guerre, y compris les déportés et internés politiques.

Aujourd’hui, le Ministère des armées se refusent à donner la liste exhaustive de tous les algériens morts pour la France, au prétexte qu’un tel fichier n’existerait pas, ce qui est évidemment faux, puisque ces algériens ont été recensés ne serait-ce que pour l’attribution de la pension à laquelle la nature de leur mort ouvrait droit.

Sur son site, 1323 mentions seulement ont été retenues, offrant noms prénoms et date de naissance, très rarement le département de naissance de ces morts, mais jamais la date exacte de la mort, ni son lieu.

L’ensemble est regroupé sous la catégorie "Afrique"… 162 310 morts nord-africains pour la France sont officiellement recensés pour la guerre de 14-18. L’immense majorité de ces hommes était algérienne. Sur un décompte de 300 000 morts de l’Armée d’Afrique. 

 

image : une carte postale éditée en 1914...

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Robert Linhart : d’une révolte dont nous avons fait table rase…

23 Octobre 2014 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

Lenine-Linhart.jpg"Toute cette bourgeoisie qui se goberge, (...) c’est ignoble, ça me fait vomir." Robert Linhart…

 

L’avant-propos à cette réédition de l'essai de 1976 s’ouvre sur la photo de Lénine grabataire, les yeux exorbités, quelques mois avant sa mort. Sa jeune sœur est penchée sur lui. Un médecin les accompagne. "A quoi pense-t-il, au bord du néant ?", s’interroge Robert Linhart. A cette nouvelle de Jack London qu’il affectionnait tant (L’Amour de la vie) ? Et dont Linhart nous apprend qu’il se la fera relire deux jours avant sa mort, en janvier 1924. Ou bien à la brutalité de Staline, qu’il voudrait écarter du poste de Secrétaire Général ?

En 1976, Robert Linhart publiait cet ouvrage comme une réponse aux démissions des nouveaux philosophes, Glucksmann en tête, qui s’apprêtaient à liquider la contestation sociale en attendant de rallier le sarkozysme, couronnement de cette démission insalubre, en attendant le temps des grandes trahisons façon François Hollande. Mais en 76, personne ne voulait entendre Linhart. Personne ne lut l’ouvrage. Deux ans plus tard, on fut contraint de saluer du même L’établi. Un chef d’œuvre, tout court, de la littérature française. Une vision, un style, une émotion du monde et de ce qu’est écrire, proprement immenses.

Dans l’avant-propos à cette réédition, on retrouvait –enfin pourrait-on dire-, un Linhart accrocheur. Qu’en était-il de la question de la résistance à l’exploitation ? Pertinente, quand de nouveau aucune réponse ne se fait entendre à Gauche. L’URSS s’est effondrée et avec elle, les idéologies de la révolte. Mais le Tiers-monde ? Que plus personne n’appelle comme cela du reste, que Linhart est le dernier à appeler comme cela. Qu’en faisons-nous ? Les pays "impérialistes", que Linhart est le dernier à appeler par leur nom dans cette formulation lapidaire, qu’en dénonçons-nous aujourd’hui ? Quid encore de la "classe ouvrière", que Linhart est le dernier à appeler de son nom et dont il veut retenir, lui, qu’elle se bat toujours, "pied à pied pour défendre ses emplois" menacés par la mondialisation (son seul vocabulaire neuf, dirait-on). Une globalisation obnubilée par sa "course au profit capitaliste" qui non seulement ne s’est pas démentie depuis 1976, mais n’a cessé de s’amplifier sans que nos élites intellectuelles ne s’en soucient. Et pour cause : ces élites trahissaient en masse leurs engagements de jeunesse pour s’enrichir sans vergogne et se claquemurer dans leurs identités résidentielles…

On retrouve dans cet avant-propos pourtant si bref, ce Linhart qui percutait tant dans les années 60. Qu’on daigne le lire, tout simplement : "La misère, dans nos pays, frappe avant tout les immigrés, les sans-papiers, les sans-droits, pendant que les riches affichent avec insolence leurs gains mirifiques". L’air de rien, ce que Linhart décrit dans ce constat édifiant, c’est rien moins qu’une stratégie de liquidation de toute contestation politique de gauche dans ce pays, qui n’est pas sans rappeler celle mise au point dans les années 30 par les nazis -toute proportion gardée-, nazis qui n’avaient alors qu’une certitude en tête : pour gagner, il faut d’abord, dans l’ordre, se débarrasser de l’opposition morale (chez nous, la compromission des intellectuels de gauche), puis asséner la violence sur les catégories les plus fragiles de la population (chez nous les rroms, les immigrés, les sans-papiers, les sans-droits), avant, enfin, de réprimer en grand et ouvertement toute cette fameuse classe moyenne dont l'intitulé tait la misère… Débarrassée de son menu peuple, la Nation, saignée à blanc et contrainte de vivre ce poids de culpabilité, ne saurait s’en relever. Alors de grandes ambitions répressives pourront se faire jour.

Lisez Linhart parler de "l’affreuse nuit coloniale". Relisez-le nous exhorter à convoquer "les centaines de millions d’esclaves d’Asie, d’Afrique, d’Amérique latine". Voyez-le rappeler cette Europe de 14 qui s’enfonça dans la barbarie. Ecoutez-le raconter, déjà, la trahison des sociaux-démocrates et lui trouver un écho dans ce moment de décomposition du gauchisme en France, qui vit s’affirmer dans nos élites une véritable haine du Peuple. La misère d’aujourd’hui en est l’héritière.

     

Lénine, les Paysans, Taylor, de Robert Linhart, éd. Du Seuil, mai 2010, 218 pages, EAN13 : 9782021027938.

 

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HARO SUR LES CHÔMEURS...

20 Octobre 2014 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

 

macron.jpgIl faut sauver l'emploi des chômeurs qui le plombe, semble nous dire ce cher monsieur Macron, tout comme il faut sauver le modèle social français, nous dit-on. Le sauver des français, de ces français qui trichent sans doute, et se comportent comme des ennemis de la Nation… Et pourquoi pas la création d’une justice d’exception à l’encontre des malades imaginaires qui plombent le déficit de la Sécurité Sociale, tant qu’on y est ?  

Et tout cela sans rire… Pas la fraude fiscale, qui ampute les finances de l’Etat mais qui, soyons clairs, est l’apanage des classes nanties. Non : la fraude sociale ! Celle des pauvres, des démunis…

Alors soyons plus clairs encore : vous êtes en bonne santé ? 90 % des cadres sont en bonne santé. Tandis que les "inactifs" (qui ne cesse de s’activer pour trouver une solution à leur manque chronique d’argent), les chômeurs, les titulaires du RSA, les stagiaires, les précaires, etc., eux, accusent le coup. L’INSEE en témoigne, malgré ses statistiques biaisées. Il suffit de lire, quand on sait lire monsieur Macron. Et ce n’est pas un hasard s’ils ne vont pas bien ceux-là. Les chômeurs, selon les études de la Sécu, ont une probabilité de beaucoup supérieure à celle des actifs de développer une maladie grave. Lorsque l’on se retrouve au chômage, statistiquement, on a trois fois plus de risques de décéder prématurément qu’un homme actif. Rassurons-nous : avant de mourir, les plus démunis passent d’abord par la case maladie et la case dépression. De sacrés cumulards ! Ainsi, à leurs faibles revenus s’ajoutent l’exclusion médicale, l’angoisse, la dépression, l’impossibilité de se payer un traitement médical correct. Des nantis, pour sûr. 

Selon une enquête du Credes, 25% des chômeurs sont victimes d’une dépression, contre 13 % des actifs. 1 employé sur 5 est en dépression selon cette même étude, contre 1 sur 10 chez les cadres supérieurs…

Toujours selon cette même étude, les ingénieurs vont plus souvent chez le dentiste que les ouvriers. La proportion de cadres supérieurs qui sont allés chez le dentiste lors de cette enquête est même deux fois plus élevée que celle des ouvriers. C’est que chez les ouvriers, le suivi médical fait défaut. Faute de disposer d’une complémentaire. Toutes les études récentes montrent du reste qu’une grande partie des familles peu aisées renoncent à leur mutuelle…Sacrés "sans-dents" ! 

La France, pour la première fois depuis un siècle, s'était pourtant dotée d’un cadre législatif définissant les grands principes de la santé publique. Mais le texte adopté in fine ne prenait pas la tournure d’un texte de Loi, nécessairement contraignant, mais celle d’un simple référentiel, délivrant le sens général de l’esprit français en matière de santé… Contournant savamment toute réflexion sur la question des inégalités devant la santé.

Mieux : parmi les "cent objectifs de santé publique" que se donnait l’État dans ce document, un seul concernait "la réduction des inégalités devant la maladie et la mort" ! Pire : aucun indicateur d’évaluation n’était envisagé pour mesurer les disparités devant la santé… Et mieux que mieux : la directive recommandait de ne prendre en compte que "des résultats globaux"…

Tout est clair : la diminution des inégalités sociales devant la santé n’est pas une priorité de l'Etat français. Elle ne l’a jamais été. La seule préoccupation de la République n’est peut-être même pas tant la maîtrise des dépenses de santé que la stigmatisation forcenée des populations "à risque", que l’on a précipitées depuis des décennies dans la misère et dont on voudrait à présent délégitimer par avance toute velléité de révolte. Et la journaille d’exhiber la très bonne place obtenue par la France dans le classement de l’Organisation mondiale de la santé, du point de vue de sa performance globale, tout en taisant son mauvais rang au sein de l’Europe en termes d’inégalités sociales devant la santé… Comme d'oublier, en passant, cette bien curieuse comptabilité des chômeurs : 2,8 millions, quand toute catégories confondues l'Insee en dénombre 5 millions, auxquels ajouter les 1,760 millions de "foyers français" percevant le RSA "socle", non celui du complément de salaire pour atteindre le SMIC... Une comptabilité bien obscure là encore, dénombrant 2 à 3 personnes par foyer, réduites au RSA puisque fort éloignées du smic... Sans oublier les 2 millions de salariés pauvres qui en France perçoivent moins de 800 euros par mois, les 3,6 millions de mal logés, les 3,5 millions de français qui reçoivent une aide alimentaire, les 50 000 salariés français SDF, les 6 millions de français percevant les minima sociaux, les 9 millions de français pauvres percevant moins de 900 euros par mois, et Monsieur Bernard Arnault, PDG de LVMH, dont la fortune se compte en 1,9 millions d'années smic... Il suffit de lire, mais certes, l'INSEE ne fournit pas les lunettes.

 

Observatoire des inégalités : http://www.inegalites.fr/

"Un aveuglement face aux inégalités sociales de santé", entretien avec Didier Fassin, directeur d’études à l’EHESS :

http://www.inegalites.fr/spip.php?article777&var_recherche=fraude%20sociale&id_mot=42

 

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