politique
La peste, en attendant le choléra…
La (f)Rance électoraliste, celle qui vote, à peu près la moitié des inscrits et un peu moins de la moitié des français en âge de voter, a donc choisi de plonger le pays réel dans la promesse d’une cure d’austérité sans précédent. Il n’est que de lire le programme Fillon pour s’en convaincre : «libérer l’économie ?» Son programme ne s’entend que d’une baisse des charges patronales, d’une baisse des impôts des plus riches -suppression de l’ISF, pour raviver la fumeuse théorie du ruissellement selon laquelle plus les riches s’enrichissent plus les pauvres ont de chances de voir leurs conditions de vie s’améliorer, alors que le tournant pris dans les années 1980 tenait précisément à ce que les riches ne savaient plus quoi faire des dividendes monstrueux qu’ils avaient tirés des revenus du pétrole, sinon inventer la financiarisation de l’économie mondiale pour s’assurer des dividendes plus colossaux encore, ce qui ne cesse d’arriver année après année, plongeant tout le reste du monde dans une misère sans précédent… Baisse de la protection sociale, casse des services publics, la plus grande jamais promise en France, recul de l’âge du départ à la retraite, alors que l’espérance de vie en bonne santé des français ne cesse de reculer –elle est de moins de 62 ans aujourd’hui, en attendant que la bombe alimentaire n’explose et ne la fasse reculer encore sous la pression de l’industrie agro-alimentaire que Fillon se promet de libérer de normes qui déjà ne parvenaient pas à empêcher que l’agriculture française ne soit l’une des plus polluée du monde… Et l’on en passe et des meilleures…
Conservateur Fillon ? Il lui faudra alors affronter cette contradiction d’un homme qui ne cesse de faire allégeance aux institutions de l’UE, lesquelles n’ont de cesse de s’attaquer aux peuples européens… Affublé d’un gros nez blanc, cette couleur du drapeau français héritée des pires heures de notre histoire, Fillon au fond ressemble à Hollande, le candidat au gros nez rose qui n’a cessé de fossoyer l’espérance qui l’a porté au pouvoir. Qu’attendre en effet de l’homme qui déclara que "le patriotisme est la seule façon de transcender nos origines, nos races, nos religions" ? «Nos races» !... Sinon qu’il nous propose une continuité historique que nous connaissons bien et qui est celle des opprimeurs : Sarkozy, Hollande, Valls, Fillon, en attendant Marine, leur ultime révélation. Celle d’une France pénitentielle, qui est l’expression de cette forme exclusivement électoraliste de notre liberté politique que les médias tentent de nous revendre une énième fois non sans réussite : la pseudo gauche n’a-t-elle pas déjà mordu à l’hameçon en agitant la marionnette Juppé pour faire barrage au spectre Fillon ? L’électoralisme, cette forme antidémocratique que défendait naguère le théoricien néo-fasciste Carl Schmitt, s’apprête à rejouer en 2017 son jeu malsain. Nous aurons donc la peste et le choléra. Car notre histoire est ailleurs, et ne pourra naître que d’une déchirure du tissu historique. Contre cet électoralisme nébuleux, il nous faut habiter les brèches de leurs discours insanes. Cette démocratie pénitentielle que nous promet Fillon sera à la mesure de l’horizon tracé par Valls : tragique. Alors laissons les médias beugler leur victoire : leur énorme bêtise à front de taureau, comme l’écrivait Baudelaire, mobilisera certes demain les éléments les plus violents de notre société, certes, ces temps d’interrègne seront plus dangereux que jamais, mais ce pouvoir agonise. Fillon en est le signe morbide supplémentaire, qui réactive les formes les plus archaïques du contrôle social.
Squatter le pouvoir, les mairies rebelles d’Espagne
Los Indignados. Tout part de là -et ne converge pas vers Podemos. Los Indignados… L’expérience argentine en toile de fond, celle de l’insurrection de 2001 et du collectif Situaciones. Dans la foulée des concerts de casseroles, à Buenos Aires s’étaient levées des assemblées de voisins qui occupèrent les places. Puerta del Sol donc. Les indignés campent. Le 15-M prend forme. Non, le terme est impropre : le 15-M était un rhizome, est un rhizome qui a survécu aux défaites de Podemos et a trouvé dans le municipalisme espagnol la ressource d’engendrer une nouvelle étape de la contestation populaire. L’heure espagnole, aujourd’hui. Celle Des luttes en cours. C’est cette fabuleuse histoire en train de s’écrire que raconte Ludovic Lamant. Au-delà des figures que les médias aiment à nous jeter en pâture pour nous faire taire : Ada Colau, Manuella Carmenala, Iglésias… La bourgade de Ciempo plutôt, Madrid, Barcelone… C’est cette histoire en cours dont il essaie de dresser un premier bilan, celui de plateformes citoyennes qui se sont constituées pour tenter de changer les choses, ici, maintenant. Rupture avec la rigueur, hausse des dépenses sociales, revenus minimum municipaux... Une histoire dont Podemos crut pouvoir tirer profit électoralement, arguant de la faiblesse (réelle) de ces contre-pouvoirs, avant de devenir la bouée de sauvetage d’une pseudo-démocratie aux abois. C’est cette histoire des villes espagnoles qui ont fait sécession que nous raconte Ludovic Lamant, des villes rebelles qui tentent de refonder le débat démocratique. Des villes dont les citoyens se sont mobilisés pour créer, là, tout de suite, d’autres institutions. Une autre manière d’administrer le Bien Commun. Une histoire qui a essaimée en Europe, comme à Naples, ou dont on trouve des aspirations éparses, comme à Saillans en France, dans la Drôme. Expérimenter la sortie du système libéral à l’échelle communal. L’hypothèse municipale en somme, qui est depuis 2014, peut-être la voie de contestation la plus convaincante. Où forger un nouvel imaginaire politique. Où passer d’un processus destituant à un processus constituant. Où fabriquer les instruments de la reprise du pouvoir politique. Partout en Espagne des villes citoyennes se sont soulevées en 2015. Cinq capitales régionales sont notamment tombées, et c’est près de six millions d’espagnols qui expérimentent aujourd’hui cette démocratie locale. Sans parler des mairies de changement qui tentent ici et là d’instaurer un exécutif différent, soit 80% de la population espagnole ! Qu’importe l’issue pour l’heure, qui est à la mise en commun des idées, des pratiques. A l’ouverture d’espaces métissés politiquement, où l’on avance sur des objectifs concrets et non des idées abstraites. Une expérience, nous dit l’auteur, qui n’est pas sans attache, renouant avec l’esprit de l’insurrection de 1931, quand des villes se soulevèrent joyeusement, à l’occasion de carnavals débridés, pour proclamer la République qu’on leur refusait. Renouant avec ces années 1930 qui virent fleurir partout la forte inventivité anarchiste. Pas Podemos donc, surtout pas Podemos, qui a perdu un million d’électeur entre 2015 et 2016 sans guère s’interroger sur cette hémorragie, et s’est transformé en parti d’opposition assurant les carrières des uns et le silence des autres. Un tour d’Espagne des villes rebelles donc. Réjouissant. De villes qui ont rompu avec le mythe de l’incarnation de la volonté populaire. «Nous ne sommes pas représentables», y clament leurs citoyens. Et nous voulons en finir avec l’élu-roi. Des villes où les comités de quartier forgent partout de nouveaux outils de participation. Des villes où l’on n’occupe plus les places, mais les institutions. Un mouvement dont nous sommes loin en France, tentés par un Podemos à la française, où la France Insoumise résumerait bien mal, dans ses urnes, l’élan de Nuit Debout. Peut-être nous reste-t-il Rennes, la révoltée, aux avant-postes de la fabrique du citoyen de demain…
Squatter le Pouvoir, les mairies rebelles d’Espagne, Ludovic Lamant, Lux éditeur, 4ème trimestre 2016, 222 pages, 16 euros, 9782895962175.
Trump, sauveur des présidentielles françaises…
En France, les politiques, les médias et les réseaux sociaux ne cessent de propager l’idée, fausse, que les classes populaires auraient porté Trump au pouvoir. Des foules anonymes, sans espoir, exaspérées par l’arrogance des politiciens de l’establishment. Un vote de protestation en quelque sorte, plus que d’adhésion. Le vote de populations peu instruites, facilement abusées, aisément gagnées par une communication hypocrite. Des foules sans avenir, sinon sans passé, qui forment depuis la nuit des temps les cohortes ignorantes grosses de tous les fascismes à venir… Des foules qu’il faudrait entendre sinon comprendre –on sent poindre là tout le mépris des classes instruites à l’égard des classes populaires… Elles ont voté Trump ? Rien d’étonnant : la vulgarité du personnage serait à la mesure de leur inculture. Masses frustres, incultes, dangereuses, seul vrai péril de nos démocraties, portées par nos fiers démocrates, qui n’auraient manqué en somme que de pédagogie. Ah, cette fameuse pédagogie des réformes nécessaires que l’on nous ressert de décennie en décennie pour nous donner à penser que les américains, que les français, n’ont rien compris à leur époque, qu’ils ne savent pas, c’est tellement compliqué, comment vivre dans ce monde mondialisé dont ils ont peur. Ah, cette peur populaire rétrograde, thème chéri de la classe politico-médiatique des pays dits avancés. C’est tout juste, à entendre cette classe d’écornifleurs, s’il ne faudrait pas organiser une thérapie nationale pour arracher la populace à sa peur obscurantiste. Et Valls d’en rajouter sur ces peurs tellement enfantines qu’il nous faudra bien construire un jour notre propre mur pour rassurer ceux qui, demain en France, voudront voter Marine Le Pen… Et Sarkozy de camper sur les terres de Trump en se félicitant de la bêtise populaire qui pourrait bien le porter de nouveau au pouvoir… Et les médias de sauter à pieds joints dans cette boue immonde pour se gaver de mépris à l’égard de ces pauvres désorientés qu’il faudrait éclairer encore et encore…
Et qu’importe si les résultats montrent que Trump a été porté au pouvoir par les classes instruites en fait… Avec pour dénominateur leur couleur de peau : les blancs ont voté massivement Trump. Les « ruraux » blancs certes, beaucoup. Mais aussi la classe moyenne riche. Ah, la classe moyenne… Que devons-nous entendre par là, quand en France son concept est galvaudé ? Catégorie fourre-tout au spectre si large chez nous, qu’on y a intégré les classes pauvres pour les faire disparaître de la statistique nationale. Tour de passe passe ignoble dicté à l’INSEE pour gommer de notre imaginaire la classe ouvrière… De quelle classe moyenne parle-t-on donc, s’agissant des Etats-Unis ? Non la nôtre, mais ces classes instruites encore une fois, sensibles aux promesses de ré-enrichissement du candidat Trump –non de ré-enchantement, qui est une pente discursive typiquement française… Car ce sont les classes instruites qui ont porté au pouvoir Trump. Non les classes populaires. Ce que les médias taisent soigneusement. Falsifiant l’Histoire en omettant par exemple de nous dire en tout premier lieu que l’abstention aura enregistré un score incroyable lors de cette élection, son plus haut niveau même depuis ces quinze dernières années : c’est presque un américain sur deux qui ne s’est pas déplacé ! Précisément, massivement : ce sont les classes populaires qui ne se sont pas déplacées, parce qu’elles savaient, elles, qu’il n’y avait rien à attendre de ces élections. Parce qu’elles savaient, elles, que le ticket HillaryTrump n’était que de la poudre aux yeux. Des classes finalement éclairées sur l’issue d’un vote qui a porté au pouvoir le leader des Démocraties Totalitaires qui partout dans le monde avancé prennent le pas sur tout espoir.
Et quant au vote populaire qui a soutenu Bernie Sanders, il s’est évaporé, refusant d’apporter son soutien à Hillary. Qui donc pourrait en vouloir à cet électorat de refuser qu’on lui refasse le coup de Tsipras, fossoyant la colère légitime du peuple grec ? Ou de vouloir refuser la logique Podemos -qui a perdu 1 millions d’électeurs entre 2015 et 2016, à vouloir dérouter la colère du peuple espagnol vers leurs urnes carriéristes. Que penser du reste ralliement «agitateur» de Bernie Sanders et Elizabeth Warren à Trump, offrant leurs services au prétexte de réformer la vie politique américaine, au prétexte de l’aider à mettre hors de capacité de nuire l’establishment médiatique ? Sécuriser la classe pauvre, lancer de grands travaux d’infrastructure, mettre fin aux guerres, réformer la santé… Belles paroles ! L’heure est grave, certes. Mais au point de ne donner pour seule issue à la colère populaire qu’un vague projet d’Union nationale qui ne sera jamais qu’une stratégie de défaite supplémentaire ? L'essentiel, pour les médias français, c'est que l'hystérie anti-Trump devienne l'arbre qui masque la forêt. Haro sur les pauvres, les incultes, il faut sauver le système à tout prix, pour que l'an prochain on puisse leur refaire le coup du front républicain...
L’élection d’Hillarytrump…
Les américains votent. Le monde retient son souffle. Les américains ? Très peu en fait, même si Trump a réussi à mobiliser un mécontentement en surfant sur les souffrances des petits blancs démonétisés. Très peu côté démocrates aussi, malgré l’épouvantail Trump brandit avec force de conviction. Très peu encore côté New Left, malgré le ralliement de Bernie Sanders, qui a fini par sombrer dans le trou noir Tsipras, la faille Podémos (qui a perdu 1 millions d’électeurs entre 2015 et 2016
à force de compromission), la ligne de la trahison des poussées de la New Left qui partout dans le monde ne parvient pas à trouver le souffle qui nous porterait vers un vrai changement. Et quant au monde, il ne retient pas son souffle, il crève sous les assauts répétés des multinationales. Il crève sous les violences innombrables de la Finance qui aura bientôt achevé son travail de décomposition des sociétés humaines. L’élection d’HillaryTrump ? On s’en fiche. Sauf en France, où la classe politico-médiatique lui porte une attention particulière, attentive comme nulle autre à la couleuvre qu’elle veut nous faire avaler en 2017 : Hilary en sauveur de la démocratie, comme demain Sarko, Hollande, Valls, Juppé… Sauf en France donc, où les médias refusent tout net de nous aider à réaliser qu’il n’y avait qu’un seul ticket dans cette affaire : le ticket HillaryTrump. Et de nous refaire leur coup Obamaniaque. Un Président « noir », « démocrate ». Demain la Première femme à devenir Présidente des Etats-Unis. Une chance pour les femmes nous assure-t-on, une chance pour le monde, une chance pour la démocratie, quand en réalité Hillary ne laissera à son tour derrière elle qu’une société en ruine, comptant aujourd’hui près de 20% de chômeurs, une misère de masse spectaculaire mais tue, et le triomphe du complexe financiaro-militaire dont elle est l’épouse. Réjouissons-nous mes frères, Clinton is back, la misère sera crasse, la domination totale... Tous salueront l’illusion, nous la feront boire jusqu’à la lie. Et tairont le soulèvement des Amérindiens qui a pris en 2016 une ampleur réjouissante. Tous tairont les révoltes ouvrières, qui en 2016 sont revenues sur le devant de la scène. Tous dissimuleront les revendications des hispaniques, qui ont fait en 2016 une percée incroyable. Et tous cacheront la levée en masse du suprématisme blanc, qui a pris en 2016 des proportions inquiétantes. C’est quoi le souffle de cette histoire : l’élection d’HilaryTrump ? Quand toute présidentielle n’est jamais qu’une histoire de trahison. Trahison des jeunes, des pauvres, des chômeurs, des femmes, des minorités…
«Notre seul espoir aujourd’hui, affirmait le journaliste Chris Hedges, est de détruire le Parti Démocrate», pour l’illusion qu’il véhicule. Alors élire Hillary… La femme de Bill, qui avant même d’être élue a consenti à accorder aux militaires une rallonge financière invraisemblable, détournant à l’avance les ressources de l’état américain vers la guerre et la militarisation de la sécurité intérieure. Hillary, femme de Bill qui dans les années 90 a détruit le système américain de santé, dont 70% des bénéficiaires étaient… des enfants. Que dire donc de l’élection d’HillaryTrump, sinon qu’on y sent pousser un fort désir de fascisme. Que dire, sinon que nous assistons en direct à la désintégration joyeuse de la société américaine, tout comme de la société française si attentive à cette élection. Désintégration qui est la volonté de ses élites mêmes. Que dire, sinon que nous assistons en direct à la démonstration de force d’un mensonge hallucinant, qui triomphe grâce à la carte du racisme, de la xénophobie, du nationalisme, grâce à l’expression d’une rhétorique sécuritaire hallucinée qui devrait tenir lieu de réponse au désespoir des populations. «Quand les gens sont dans un cul-de-sac, affirmait encore Chris Hedges, ils représentent une force morbide au sein de la société». Une force qui permet la mobilisation des groupes les plus violents de cette société pour sauver ce qu’il reste non de crédibilité, mais de puissance d’un système en faillite. La pauvreté, organisée, planifiée, structurée, a détruit la cohésion sociale des sociétés dites avancées, pour ouvrir brusquement leurs horizons aux formes archaïques de domination qui s’avancent désormais à visage découvert. Hillarytrump ? Ce n’est rien d’autre que la victoire du Capitalisme Totalitaire, un pas supplémentaire vers l’apocalypse joyeuse… Un pas que nous avons déjà franchi en France, sans attendre l’élection de Sarkopen ou autre Juppen…
L’âge des démagogues, entretiens Chris Hedges, Pierre Luc Brisson
En 2015, Chris Hedges signait un essai intitulé L’Âge des rébellions. En 2016, celui des Démagogues… Des rébellions aux démagogues, ce qui semble avoir évolué, c’est tout simplement le désespoir, et la misère, qui affectent un nombre toujours plus grand de nos concitoyens. Deux facteurs de décomposition sociale, sinon deux « outils » tant ils apparaissent orchestrés pour jeter cette impensable «classe moyenne» dans les bras des pires démagogues que l’histoire contemporaine ait enfantés. Car en entrant dans l’Âge des démagogues, ce vers quoi nous faisons signe n’est rien moins que le retour du Totalitarisme.
Ancien journaliste au New York Times, Prix Pulitzer, Chris Hedges avait vu sa carrière ruinée par les critiques très fournies qu’il avait énoncées à l’égard de ce que nous ne pouvons plus nommer autrement que le Capitalisme Totalitaire. Spécialiste de la question terroriste, correspondant de guerre en Irak, en Afghanistan, en Syrie, Hedges en était revenu avec la conviction d’une vaste conspiration menée par des lobbys. Viré sans ménagement, il se consacre depuis à la divulgation de ses analyses pour alerter l’opinion publique sur les dangers que nous courons désormais tous à accepter pareille situation. Or, curieusement, sa cible principale est le Pari Démocrate. «Notre seul espoir aujourd’hui est de détruire le Parti Démocrate», entré dans la sphère idéologique des Républicains, affirme Chris Hedges. Voilà qui nous convoque sur les lieux de nos propres combats contre un PS français qui n’a cessé de nous jeter dans les bras du FN.
Que penser en effet d’un Parti qui a suspendu la plupart des libertés collectives et ne cesse de militariser sa police ? (Et singulièrement, Hedges songeait ici au Parti Démocrate, non au PS, qui lui a emboîté le pas sur ces questions avec un rare entêtement)… Que penser d’un Parti qui, sous Bill Clinton, a détruit le système américain de santé, qui profitait essentiellement aux enfants des classes moyennes et pauvres ? Que penser d’un Parti (Clinton toujours), qui n’a cessé de construire des prisons pour y enfermer ses minorités ? Que penser d’un Parti qui a opté pour la Loi des trois prises, laquelle jette à vie en prison tout condamné «récidiviste», quelle que soit la nature du délit commis ? Que penser d’un Parti (Obama), qui vient d’augmenter les dépenses militaires de son pays de façon exponentielle, privilégiant la militarisation de son pays à la réduction de la pauvreté endémique qui sévit aux States ? Que penser d’un Parti qui donne à croire qu’il n’existe pas de chômage de masse aux Etats-Unis, alors que les chômeurs sont sortis de la statistique dès leur quatrième semaine de recherche d’emploi ?
Ce qu’analyse Chris Hedges dans ces entretiens, c’est ce désir de fascisme qui ne cesse de monter, aux Etats-Unis comme en France, où l’on s’attaque aux valeurs pour contrer les frustrations engendrées par les politiques libérales. Nous assistons, affirme-t-il, à la désintégration de la société américaine, à la désintégration de la société française, une désintégration conduite par leurs élites elles-mêmes. Des élites qui ont massivement choisi le camp du racisme, de la xénophobie, du nationalisme, du déploiement sans retenue d’une rhétorique guerrière qui ne parvient pas à masquer leur énorme soif de violence. Hedges l’observe à travers la poussée de l’extrême droite chrétienne aux Etats-Unis –lui qui est chrétien. Plus de 1 000 groupes suprématistes blancs s’y expriment désormais ouvertement, recrutant dans les territoires oubliés du développement économique américain. «Quand les gens sont dans un cul-de-sac, avec ce sentiment de désespoir, ils représentent une force morbide au sein de la société ». Cette force morbide que les démagogues s’emploient jour après jour à structurer. Cette force morbide que les élites mobiliseront bientôt pour sauver leur système à bout de souffle. Car ce à quoi nous assistons, c’est à l’effondrement de la crédibilité du néo-libéralisme. C’est le point déterminant de cet entretien en définitive : une société prend fin, mais cet effondrement fait aujourd’hui le lit du fascisme qui s’annonce à grand bruit. A si grand bruit aux Etats-Unis comme en France, que Chris Hedges ne voit guère se profiler dans un proche avenir qu’un soulèvement d’extrême droite, seule force organisée, mobilisée en outre par les élites et les médias.
L’Âge des démagogues, entretiens, Chris Hedges – Pierre Luc Brisson, éditions Lux, coll. Futur Proche, sept. 2016, 116 pages, 12 euros, ean : 9782895962359.
Site de Chris Hedges : http://www.truthdig.com/
Frances E. Jensen, Le Cerveau adolescent

Frances E. Jensens est neurologue, spécialiste des études du cerveau. Elle a passé sa vie tout d’abord a étudié le cerveau des enfants en bas âge, puis celui des personnes âgées. Jusqu’au jour où, confrontée aux deux adolescents qu’elle avait à la maison, elle s’est sentie dépassée par leur comportement. Plongeant dans la bibliothèque des neurosciences de Harvard, elle s’est rendue compte qu’en fait le cerveau des adolescents n’était quasiment pas étudié. Jusque-là, les spécialistes des neurosciences partageaient le préjugé selon lequel, au fond, le cerveau des adolescents ne différait pas de celui des adultes. Elle décida alors de se jeter à corps perdu dans son étude. Pour découvrir que ce cerveau n’était en rien comparable au cerveau des autres âges de la vie. Ce qui le distingue ? Le cerveau humain semble se développer d’arrière en avant et du coup, les lobes frontaux sont les derniers à être mis en chantier, alors qu’ils sont le siège du jugement, de la décision, du contrôle de l’émotion. Soumis au bombardement hormonale de l’amygdale et de l’hippocampe, la fonction dite exécutive du cerveau humain n’a que peu de chance de n’être pas submergée jour après jour par ce déferlement d’émotions qui caractérise si bien le monde adolescent. Cela dit, si le câblage du cerveau humain est progressif et si celui de l’adolescent manque de matière blanche, il dispose à profusion de matière grise et, selon les termes des spécialistes de neuroscience, est ainsi configuré pour apprendre, disposant de capacités littéralement inouïes pour cela, des capacités dont plus jamais le cerveau humain, malgré sa plasticité, ne disposera ! L’adolescent connaît en quelque sorte l’âge d’or du cerveau humain, de quoi se convaincre de l’aider à mieux disposer d’une telle félicité. L’étude de Frances Jensen est donc suivie de conseils à l’égard des décideurs qui ont en charge leur éducation et d’informations pratiques, voire d’un guide de survie à l’attention des parents d’adolescents, tout ce qu’il y a de plus réjouissant. Elle y revient bien sûr sur la question sensible du sommeil, de l’exposition aux écrans, mais insiste surtout sur le problème du stress, dans un contexte sociétal qui ne cesse de le renforcer, au risque de porter préjudice au processus de maturation du cerveau. Car toutes les études désormais le montrent : dans cette maturation du cerveau adolescent, l’environnement est de loin le facteur le plus déterminant. Or de ce point de vue, la responsabilité des politiques est immense. Frances Jensen milite ainsi depuis pour que l’école soit réformée, ce dont elle a pu convaincre une ville américaine, où les résultats ont engrangé de spectaculaires progrès. Pour le reste, en France par exemple, on attendra vraisemblablement les calendes pour qu’une réflexion de fond s’organise sur ces questions…
Le cerveau adolescent, Frances E. Jensen en collaboration avec Amy Ellis Natt, traduit de l’américain par Isabelle Crouzet, J.C. Lattès, mai 2016, 346 p., 20 euros, ean : 9782709650403
Céline Alvarez, Les Lois naturelles de l’enfant
Je ne sais trop que penser de la démarche. Céline Alvarez a voulu expérimenter une autre manière d’enseigner. Comme des milliers de professeurs aujourd’hui en France, peu satisfaits des conditions d’exercice du métier qu’on leur propose, tout comme de la philosophie même de l’instruction publique telle qu’énoncée dans les directives ministérielles. Avec cette différence que ces derniers se sont embarqués dans une aventure au long cours, quand Céline Alvarez s’est… contentée dirions-nous, de vérifier sur un très court terme la validité de ses hypothèses pour en faire un best-seller et se retirer aussitôt du système éducatif. C’est-à-dire qu’elle n’en a pas fait un métier, encore moins une vocation. Tout juste un coup de théâtre. De semonce pour les uns, de pub pour les autres. Un coup de gueule donc, si l’on veut, qui n’enlève certes rien au contenu qu’elle nous livre, pour une grande part inspiré de ce qui se pratique ici et là sur le terrain loin des feux de la rampe, et des grandes recherches de sciences cognitives initiées un peu partout dans le monde, ici plus particulièrement en référence à celles du Center of the developing child de Harvard. On a ainsi comme une récapitulation de ce qui se dit et se fait, présentée par la presse comme un événement singulier dont le mérite reposerait tout entier dans l’engagement d’une personne, notre héroïne, Céline Alvarez… Une expérience, non un usage donc. Un événement limité dans le temps et l’espace quand en réalité, des milliers d’enseignant s’y adonnent jour après jour, contre leur hiérarchie et contre la surdité d’une époque peu amène en réflexions constructives.
Sur le fond, on ne sera pas surpris. D’autres ont dénoncé, depuis beau temps, les défaillances du système français, du reste pointées d’année en année par le Ministère de l’Education Nationale lui-même, à la sortie de la primaire par exemple : 300 000 élèves en difficultés au moment d’aborder la sixième… Dont 40% d’entre eux plombés par de graves difficultés. Déploration vaine ou hypocrite d’institutions qui se contentent d’en dresser la carte sans parvenir à endiguer la catastrophe. Pourquoi une telle tragédie ? Laissons de côté la bêtise d’administrateurs plus préoccupés par leur carrière que du terrain. Aux yeux de Céline Alvarez, c’est d’abord parce qu’il s’agit d’un système construit sur des valeurs, non des relations. Sur des principes, non sur des êtres. Des principes qui en outre méconnaissent les lois «naturelles» de l’apprentissage, plongeant par cette ignorance la plupart des enfants dans des situations d’inquiétude, de stress, voire de souffrances graves et in fine, d’échec. Le constat n’est pas nouveau. Sans doute a-t-elle le mérite de le rappeler. Tout comme d’affirmer qu’au fond, cette ignorance ministérielle est construite et que cette école française qui s’est fondée sur la prétention à former des êtres libres, d’une manière très piquante, a soumis l’apprentissage de la liberté à l’obligation de docilité que le fonctionnement de la classe française exige… L’école française est ainsi essentiellement brutale, de cette brutalité qui partout façonne le vivre ensemble à la française. Que dire en outre d’un système pointé cette année encore par l’OCDE comme le plus inégalitaire des pays dits développés ?
Céline Alvarez s’est donc résolue à refuser d’apporter sa pierre à un tel édifice. Elle a passé son concours et s’est vue nommée dans une ZEP sans contrôle, à Genevilliers. Un lieu perdu aux yeux de son administration, sans enjeux politiques pour l’inspection générale qui l’a donc laissée faire à peu près ce qu’elle voulait. Perdu pour perdu, on ne risquait plus grand-chose… Une aubaine donc, puisque carte blanche lui était offerte. Et ce qu’elle a expérimenté tient au fond en deux mots : reliance sociale. Que les enfants apprennent à se relier, en développant d’abord leurs compétences non cognitives : la coopération, l’entraide, l’empathie. Des dynamismes qui favoriseront l’émergence des compétences dites exécutives : la mémoire de travail, le contrôle inhibiteur, la flexibilité cognitive, qui sont les trois compétences fondamentales à développer dans le processus d’apprentissage et sans lesquels aucun instruction n’est possible. En gros, la meilleure manière d’aider nos enfants à acquérir des savoirs scolaires, c’est de ne pas se focaliser sur l’enseignement de ces savoirs, mais de faciliter le développement des compétences excécutives qui permettront aux enfants de conquérir par eux-mêmes efficacement ces savoirs. Pour cela il faut donc s’appuyer sur le cercle vertueux de la gratification intérieure, plutôt qu’extérieure –les fameuses carottes de l’éducation répressive… Et bien évidemment, il fallait repenser l’espace architectural de la classe, privilégier la vigilance linguistique qui est dans les petites classes le moyen le plus sûr d’aider à développer une pensée complexe, riche, structurée, apte à soutenir le développement des fonctions cognitives, et accorder la priorité à l’apprentissage sensoriel : apprendre, c’est faire et non se contenter d’écouter. D’où la prégnance des interactions humaines, ce en quoi elle qualifie cette pédagogie de naturelle : l’enfant, guidé par l’adulte, explore par lui-même, l’erreur comme la vérité. Guidé par l’adulte : c’est dire que sans cette foi en l’élève que l’adulte manifeste, cette foi qui porte l’enfant au-delà de lui-même, rien ne peut arriver. Au fond, éduquer c’est, comme l’affirmait Montaigne, allumer des feux, accompagner l’enfant dans son travail de création.
Trois années durant. Fin 2014, pour des raisons obscures, le Ministère mettait fin à l’expérience -sans doute entre autres parce que la démarche s’appuyait aussi sur des collaborations scientifiques prestigieuses. Céline Alvarez démissionnait en juillet 2014, bouclait son livre, allumant peut-être un contre-feu dont on espère qu’il sera durable, ou plutôt qu’il donnera l’envie au vaste public qu’il a touché de se mettre à l’écoute de ces résistances pédagogiques qui partout en France illuminent bien des écoles et d’en être solidaire !
Céline Alvarez, Les Lois naturelles de l’enfant, éditions Les Arènes, sept. 2016, 454 pages, 22 euros, ean : 9782352045502
L’école française, républicaine vs démocratique ?
La revue du site Question de classe(s) s’interroge dans son numéro 6 sur le système scolaire français que l’OCDE vient d’épingler (rapport de septembre 2016) comme le plus inégalitaire des pays développés. Alors, républicain ou démocratique, ce système ? L’un ou l’autre donc, pas les deux à la fois. Non sans documenter notre réflexion sur cette construction de l’intelligence faite en réalité dans notre beau pays pour écraser les uns et protéger une poignée d’autres, enfants issus des classes riches. Une construction inepte donc, inique, cynique, où l’on éduque pour exclure, où l’on exhausse une élite dont la médiocrité patente ne cesse jour après jour d’éclater au grand jour. Eduquer sans exclure, telle aurait dû être la devise d’une démocratie sereine, au lieu de quoi la République nous sert son anxiété dévastatrice, à redouter de voir ses privilèges se dissoudre dans la masse.
Dressons le bilan : la rénovation du collège a échoué. La rénovation du lycée a échoué. La rénovation du supérieur a échoué. L’enfant n’est toujours pas au cœur de ce système hypocritement inégalitaire et reste, dans l’esprit de nos ministres, un être qu’il faut corriger, redresser, fidèles qu’ils sont à la conception qu’un Bossuet se faisait déjà de l’éducation, filée dans sa fameuse métaphore du bosquet, plus portée à surveiller et punir qu’à encourager et guider. Un système d’une amoralité écœurante, qui ne cesse de faire croire que seul le mérite en est le critère fondateur, alors que toutes les études sur la question montrent que réussites et échecs scolaires ne sont que des constructions sociales.
Le numéro est passionnant d’un bout à l’autre, qui ne cesse de nous interpeller sur nos attentes en matière d’école. Captivant de tant savoir poser les bonnes questions, tout comme il inquiète de pointer à ce point le manque total d’ambition du débat publique, nous révélant à vrai dire combien la question du Bien Commun a disparu de cette société sans Histoire, au sens où un Marc Bloch entendait l’Histoire comme la dimension du sens que nous voudrions être. De fait, au-delà de toutes les volontés affichées, il ne resterait qu’un immense renoncement en partage, qui nous commanderait de reformuler ainsi la question du sens de l’école dans une telle société : « A quoi bon une pédagogie émancipatrice dans un monde réactionnaire ? A quoi bon créer ici et là des temps et des îlots d’épanouissement et de créativité sociale, au milieu d’un rapport de force défavorable ? Pourquoi s’obstiner, alors que tout indique que chaque tentative sera écrasée, que chaque avancée sera stoppée, que chaque réussite sera isolée ? »
L’école française est tellement à l’image de l’idéologie républicaine actuelle : un instrument d’exclusion ! Elle n’est plus désormais, sous gouvernance socialiste, qu’une école de l’ordre, de la hiérarchie sociale et du nationalisme. Il y a, sur ce dernier point, des analyses fascinantes dans ce numéro. De celles qui vous jettent à terre quant à ce qu’elles révèlent de cette école qui ne sait que faire des enfants issus de l’immigration, tout comme elle n’a su que faire des enfants d’ouvriers. Une école dont seule une image vieillotte de l’identité française en constitue l’horizon. Enseignement néo-colonial ? Laurence de Cock le démontre magistralement à travers l’étude de l’apprentissage du fait colonial dans les manuels scolaires, l’instruction publique s’étant mêlée dès ses origines d’en prescrire l’usage, pour bien évidemment louer la grandeur de la République tout d’abord, apportant la civilisation aux peuplades primitives… Et s’il y eut bien, certes, après la seconde guerre mondiale le frémissement des pensées antiracistes et tiers-mondistes pour faire entendre un autre son de cloche, timidement ouvert à l’idée de tolérance à l’égard des cultures étrangères, cette parenthèse se referma bien vite, dès les 1980, sous l’égide d’un Chevènement vouant aux gémonies la lecture culturaliste de sa chère civilisation coloniale, pour se couvrir les yeux de peaux de saucissons et ne surtout pas avoir à reconnaître qu’en fait, l’altérité culturelle passait depuis des lustres dans l’identité même de la France. Depuis Chevènement, le discours nationalo-républicain n’a cessé de croître, entraînant dans son sillage tout un courant de pensée réac-publicain qui, de renoncement en ralliement (au néolibéralisme) a fini par clôturer l’école de la république entre ordre social et crispations identitaires, au nom de son mot d’ordre chétif : « civiliser le social », qui nous vaut aujourd’hui de voir le droit de manifester mis en cage.
N’autre école, Questions de classe(s), n°6, printemps 2016, issn : 2491-2697, ean 9782918059806
Calais, toute cette honte française qu’il reste à boire !
En février 2016, les éditions Actes Sud publiait un petit opuscule pour alerter et secourir en même temps (les bénéfices de la vente de l’ouvrage étant redistribués aux associations en charge du problème) les migrants de Calais. Fin 2015, la Jungle de Calais en comptait près de 6 000, contraints de vivre dans des conditions si invraisemblables, que le Conseil d’Etat lui-même avait fini par condamner le gouvernement Valls, coupable d’exposer les migrants à des «traitements inhumains ou dégradants». Qu’on en juge par soi-même : la seule réponse apportée avait été de faire livrer 25 containers capables d’accueillir chacun 12 personnes, soit un espace vital réduit à 1,16m2 par personne, alors que de nombreuses familles avec enfants attendaient désespérément un logement décent. Pire : le gouvernement avait juste construit un camp clos par des barbelés et encerclé par les CRS, qui ne comprenait que 80 toilettes pour 6 000 personnes, pas de douches, pas de cuisines, juste quelques robinets, pas d’enlèvement des ordures, tandis que la société Eurotunnel inondait une partie de ses sites pour dissuader les migrants de rallier l’Angleterre. Partout les ONG déploraient que l’eau stagnait, que les rats pullulaient, qu’il n’existait aucune hygiène, qu’il était impossible de se laver, de laver son linge ou de le faire sécher pour les plus débrouillards. Et quant à l’intérieur du camp, il était livré purement et simplement à la barbarie d’hommes abandonnés à eux-mêmes et aux maffias locales ! Imaginez : en janvier 2016, le gouvernement n’avait trouvé comme seule autre solution que de disperser les réfugiés. Il n’en restait plus que 2000. Aujourd’hui, la Jungle de Calais compte plus de 10 000 réfugiés ! Qui vivent dans les mêmes conditions dégradantes. Il y a trois jours, de violents affrontements les ont opposés aux forces de l’ordre, qui n’hésitent pas à gazer tout le camp où vivent pourtant de très nombreux enfants et se contentent de maintenir un check point aux deux accès, sans se préoccuper de ce qui se passe à l’intérieur. Or, on ne compte pas les mineurs isolés qui survivent là, dans la troisième plus grande ville de la région ! Que penser de cette infamie, sinon qu’il y a, et massivement encore, une vraie mise en danger de populations déjà traumatisées par les guerres qu’elles ont été contraintes de fuir ? 10 000 personnes, une goutte d’eau rapporté à la population française, et pour lesquelles on se refuse à trouver une solution simplement digne ! On ne nous fera pas croire que l’état français ne peut assumer cette charge, qu’il n’assume du reste pas, puisque ce sont des bénévoles qui s’en chargent ! Un état qui s’est, soit dit en passant, engagé auprès de l’UE et du Haut Commissariat aux Réfugiés à accueillir 30 000 réfugiés d’ici 2017, et qui jusque-là n’en a accueillis que… 1000 ! Un état qui s’est engagé à «récupérer» des centres d’enregistrements italiens et grecs 2375 réfugiés, et qui n’en a accueillis que 169 ! Ce serait une honte, si l’abjection n’était en réalité le vrai terme de cette position !
Bienvenue à Calais, Marie-Françoise Colombani, Damien Roudeau, Actes Sud, février 2016, ean : 9782330062569.
Michel Rocard, des malentendus du PSU au grand virage à Droite…
Dans ce long entretien accordé à Claude Imbert en 2014, Michel Rocard révélait qu’au fond, il avait toujours était plus à droite qu’on ne le croyait et qu’il aurait aimé que la Gauche socialiste prenne avec lui, bien plus radicalement qu’elle ne s’y adonnait pourtant déjà avec Mitterrand, ce grand virage à droite qu’il lui rêvait. Un grand virage dont il aura été l’artisan résolu, et ce dès la création du PSU et malgré les malentendus qui entourèrent cette création : classé à l’extrême gauche de l’échiquier politique français parce qu’il s’opposait à la Guerre d’Algérie, le PSU n’était en fait qu’un parti de scission, qui tentait d’actualiser les thèses socialistes des années 46 pour convertir les socialistes aux lois du Marché. La confusion, certes, lui permit de grossir très vite ses rangs en recrutant principalement des chrétiens de gauche dont les exigences sociales poussaient constamment les cadres du Parti plus à gauche qu’ils ne le souhaitaient. C’était la grande époque de la CFDT, qui a fini elle aussi par devenir le syndicat réactionnaire que l’on connaît aujourd’hui. Car en réalité les cadres du PSU étaient plutôt, à l’instar de Rocard lui-même, proches d’un idéologue américain comme James Burnham, lui-même artisan de la conspiration mise en place par les américains au sortir de la guerre de 39-45 pour convertir l’Europe au libéralisme. Reste qu’à décrypter pareille confusion, Rocard passionne de si bien dessiner le paysage politique français depuis une bonne cinquantaine d’années, à travers par exemple les relations qu’il entretint avec François Mitterrand, si méfiant à son égard, abandonnant dès son accession au pouvoir l’hypocrisie d’un pseudo discours de Gauche pour faire semblant de se convertir aux pseudos contraintes du Marché. On retiendra du portrait de Mitterrand qu’il nous dresse la juste compréhension de son jacobinisme : cette volonté de tout ramener au politique et à la décision gouvernementale, sans jamais croire au dialogue social. Nous en sommes plus que jamais là avec Hollande et Valls, en un sens, oui, digne héritier de Rocard, de ce qu’il y avait de plus contestable en Rocard, son calcul politique, lui qui demeura longtemps au PSU tout simplement pour ne pas s’isoler dans ce marché de la fausse gauche qui se montrait de plus en plus concurrentiel. Aux yeux de Mitterrand nous dit Rocard, le dialogue social n’avait pas de sens. Seul le champ parlementaire comptait. Calculs, tactiques politiciennes, on connaît ces dérives qui nous ont tant coûté, provoquant aujourd’hui le déficit démocratique que l’on sait. Dans ce passage à droite, Rocard aura tenté, affirme-t-il, de maintenir quelque chose de cette longue tradition chrétienne de gauche échouée désormais, soucieuse du dialogue social, de légalité républicaine et des institutions de la République, les meilleurs outils de gouvernance à son sens, on croit rêver ! Mais certes, il n’a pas tort d’affirmer que Matignon, au sein de ce dispositif constitutionnel, s’est avéré être un vrai centre de pouvoir. Lui qui, tant et tant de fois eut recours au 49.3, sait de quoi il parle… On découvre du reste un Rocard peu critique de la présidence Sarkozy, et in fine très attaché à cette Vème défaillante, crispée, arrogante et autoritaire qu’il ne songeait surtout pas à réformer. De son regard sur le monde d’aujourd’hui, seule une idée forte transparaît : celle de l’issue «verte» pour seule dynamique mondiale. Notre monde, Rocard le voit engagé dans une course contre la montre tant les menaces, principalement écologiques, se sont accumulées, imprévisibles, irréversibles, fomentant partout leur effet de seuil. Aucune nation ne pouvant par essence apporter de réponse, la vraie idée forte de cet entretien c’est au fond le sentiment que seule une gouvernance mondiale pourrait nous sauver et qu’il nous faut en conséquence dépasser le cadre des souverainetés nationales. Loin des identités chétives, ouvrir en grand un débat neuf sur le sens du devenir humain. Mais là, les bras nous entombent : Rocard, dans cet entretien, affirme que c'est le levier sécuritaire qu’il nous faut travailler pour y parvenir, celui-là même qui partout dans le monde est en train de refermer sur les peuples son horizon funeste ! Sécurité climatique, financière, alimentaire, identitaire, nous avons besoin, selon lui, de construire les instruments autoritaires qui «permettront aux hommes de vivre demain»... Du moins, comme des esclaves… Nous y sommes presque : Valls réalise son rêve…
MICHEL ROCARD, Une Histoire du XXème siècle, entretiens avec Claude Imbert, FREMEAUX & ASSOCIES, PRODUCTION : CLAUDE COLOMBINI FRÉMEAUX , ÉDITORIALISATION : LOLA CAUL-FUTY , Nombre de CD : 4, isbn : 3448960543125.