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DU CONTE, LE JOUR DE NOËL : Le capitaine Patch, de Theodore Francis Powys
Décidément, la famille Powys recélait bien des talents. On connaissait John Cowper, l’auteur des Enchantements, voici Theodore, plus secret mais pas moins brillant. Désertant les milieux littéraires, menant une vie recluse dans un presbytère de l’intrigant XIXe siècle anglais, Theodore aura passé sa vie à camper les gens rudes qui évoluaient autour de lui. Fasciné par leur étrangeté, il s’est appliqué à observer leurs manies et ces phobies par lesquelles un être donne du sens à sa vie. Chacun ne fait en effet jamais qu’obéir à sa marotte et répète inlassablement la même idée fixe autour de laquelle sa vie aura tournée. Ainsi du Capitaine Patch, nouvelle qui donne son titre au recueil. Ouvrier tailleur, il ne rêve que d’être officier de marine à la retraite, arpentant la jetée avant de rentrer se détendre dans son intérieur cossu. La mer ? Il déteste. Dans un uniforme usurpé, il se lie à une femme de ménage travestie en duchesse. L’un et l’autre se mentent. Qu’import La farce de leur vie se poursuit dans la ténacité de cette fiction qu’ils s’inventent. Ailleurs, c’est un fermier qui s’entiche d’un gong. Fossoyeur amoureux du silence, il a refusé le mariage qui conduit toujours à la parole… Le conte est un art difficile dans lequel peu d’écrivains excellent. Sa technique est subtile, faite tout à la fois du précis et de l’indécis – l’ouvert plutôt. L’intrigue doit y multiplier les rebondissements tout en préservant sa cohérence malgré un tel chaos. Du naturel à l’allégorie, pas facile de gérer tous les registres d’écriture que le conte impose. Theodore Powys y triomphe en grand maître.—joël jégouzo--.
Le capitaine Patch, de Theodore Francis Powys, traduit de l’anglais par Henri Fluchère, Gallimard, l’Imaginaire, déc. 2001, 244p., ISBN : 2070764036
D’UNE JUNGLE (DE CALAIS) L’AUTRE : EXILER LES CAMPS D’EXIL POUR FAIRE LA DEMONSTRATION DE SA PSEUDO FORCE REPUBLICAINE…
Ecrit pendant la Grande Dépression, composé épisodiquement d’un camp de travail l’autre -ceux créés par l’Administration Roosevelt-, Waiting for nothing est un livre au désespoir brutal, qui s’ouvre sur une dédicace douloureuse : "Pour Jolene, qui a fermé le gaz".
Thomas M. Kromer, lui-même rejeton d’une famille littéralement tuée à la tâche, acculé à crever de faim sur les routes américaines, s’était convaincu de décrire cette époque qui fut aussi, littéralement, son seul destin.
Moins pour témoigner que pour notifier, tant il ne nourrissait aucune illusion sur l’accueil que réserveraient les gens de bien(s) à ce type d’ouvrage.
Une époque au cours de laquelle les vagabonds de la faim (les Stiffs dans le jargon de la période), parcouraient en tout sens le pays à la recherche d‘un travail qui n’existait pas.
Tuberculeux, marié à une tuberculeuse, il tenta d’écrire une second ouvrage qu’il ne parvint jamais à achever et dont il abandonna la rédaction en 1937.
Puis, reclus, invalide, il survécut trente années encore, traversant presque de bout en bout les Trente Glorieuses pour venir mourir à la fin des sixties, le 10 janvier 1969.
Tout au long des pages qu’il arrache à son néant, la préoccupation majeure que l’on voit poindre est celle de la faim. Trouver à manger, l’obsession de ses journées, comme d’autres grattent aujourd’hui la terre pour dénicher une racine comestible. Et avec les autres stiffs se saoule à l’alcool à brûler pour tenir bon l’hiver, disputant aux chiens leur pitance. Partout les enferme ce discours crapuleux qui jusqu’à nos jours a accompagné la souffrance des chômeurs : "trouvez-vous un job !"… Mais dans l’Amérique de Roosevelt, le seul job possible quand on était stiff était de s’enrôler dans un camp de travail pour casser des cailloux et terrasser les routes du prochain rêve américain. Dormir dans un sac à charbon, manger des quignons de pain rassis. Aux portes des Missions, Kromer décrit la file des loqueteux arrimés à leur bol de soupe. Parmi eux, il scrute les yeux des mères affamées, leurs poitrines creuses, et fixe dans sa mémoire les regards hallucinés des bébés accrochés aux seins taris, mordant les tétons de rage. Parfois un homme tombe de fatigue, et meurt, anticipant d’autres queues où d’autres hommes mourront bientôt. Tom fixe tout cela dans sa mémoire et sa tête explose, à détailler les stratégies de survie que les stiffs doivent jour après jour actualiser pour durer, seulement durer. Et Tom braille, beugle, invective et martèle ligne après ligne l’ultime leçon à laquelle tenir coûte que coûte si l’on ne veut pas se laisser bouffer par la phraséologie dominante : ne pas céder un pouce au discours libéral qui veut culpabiliser les pauvres de l’être et les chômeurs de vivre sans emploi. Grande leçon pour nous encore, que celle qui consiste à prendre conscience et dénoncer ces discours odieux répandus sur nos têtes pour étouffer dans l’œuf nos révoltes improbables et suffoquer les vies qui déjà se sont tues. Dans les jungles, ces camps improvisés où les Stiffs se rassemblaient -corps écrasés plutôt, enchevêtrés, tordus-, le seul cordial était en effet de pouvoir se dire encore, de pouvoir comprendre que, faute de savoir maîtriser les flux financiers, on avait fait de la maîtrise des " flux de pauvres" l’enjeu d’une communication débile, destinée à faire la démonstration de sa pseudo force républicaine.—joël jégouzo—
Waiting nothing, Tom Kromer, Knof ed., 1934
Les vagabonds de la faim, de Tom Kromer, trad. De l’américain par Raoul de Sales, Points Seuil, avril 2004, isbn : 2-02-05056-2
Les vagabonds de la faim, de Tom Kromer, trad. De Raoul de Roussy de Sales, préface de Philippe Garnier, Christian Bourgois éditeur, sept. 2000, isbn 2267015641
HOMMAGE A TADEUSZ KANTOR : QUE LE THEATRE NE DEVIENNE PAS LE LIEU DE SON PROPRE MUSEE.
Tadeusz Kantor est mort le 8 décembre 1990.
Metteur en scène (polonais), plasticien, peintre, scénographe, écrivain, Kantor inaugurait d’une génération d’artistes peu communs, engagés sur tous les fronts de l’expression artistique.
Une génération profondément "politique", refusant de dévoyer l’art en mots d’ordre nécessiteux, sans pour autant le compromettre dans des postures esthétisantes.
L’ami de toujours, Jan Kott, rendu célèbre par son Shakespeare, notre contemporain, lui rend dans ce petit essai l’hommage qu’il mérite. Volontiers intime, l’écriture de Kott ne cesse de tourner autour de ces visions dont Kantor l’a nourrie. Jusqu’à reproduire dans sa structure même la scansion d’un Kaddish, psalmodie rituelle juive à l’adresse des morts.
Car justement, l’image la plus juste de ce théâtre, Kott la voit dans la Danse des Morts de la Renaissance : parce que la mort y efface elle-même ses traces. Ce à quoi, de répétitions en représentations, s’employait Kantor. Toujours présent sur la scène, pressant d’un claquement sec de ses doigts ses comédiens, il se faisait lui-même le Passeur de son propre spectacle. Qu’on en finisse !, semblait-il proférer, que le spectacle soit et disparaisse.
Un jour, Kott comprit à son tour le sens profond de ce geste, et il quitta la salle.
Tourbillon des corps, personnages encombrés de paquets, ballet grotesque où les objets des anciennes pièces ressurgissent et où, songeur, se dresse Kantor au beau milieu de son théâtre de revenants, comme si ce théâtre devait l’engloutir lui aussi. L’œuvre de Kantor s’énonçait comme une mémoire qui aurait ressemblé à un ahurissant cimetière. Un œuvre du XXe siècle, faite pour recouvrir la visibilité du souvenir. Comment le jouer dès lors qu’il n’est plus ? Que sa chaise reste vide, propose Kott : "Le théâtre ne doit pas devenir le lieu de son propre musée." Tout comme il ne peut renoncer à mettre en scène "le drame de l’homme débarrassé du hasard et de ses illusions", que ce théâtre de Kantor mettait si parfaitement en jeu.—joël jégouzo--.
Kaddish. Pages sur Tadeusz Kantor, Jan Kott, (Kadysz. Strony o Tadeuszu Kantorze), trad. Laurence Dyère, préface Gaëla Le Grand, éd. Le Passeur, 1er trimestre 2000, 94p., 2907913700, épuisé.
EN EUROPE, C’EST A DIRE NULLE PART
Varsovie, dans les années 90. L’Europe pour destin. Mais les jours de neige, le goût âcre de la fumée du charbon rappelle Berlin et vous remet les pieds sur terre. L’ex-Est ressemble toujours à Beyrouth, avec ses blocs d’habitation immolant un ciel maussade. A six heures moins cinq, Paweł décampe de son appartement ravagé par les sbires du parrain varsovien. Il a trois jours pour lui régler sa dette. Il fonce tout d’abord chez Bolek, un nouveau riche, truand qu’on imagine en survêtement, chaînette en or massif autour du cou, gourmette d’aussi mauvais goût. Il veut lui emprunter le pognon qu’il doit, mais il va l’avoir à ses trousses. Varsovie. Une ville aux aguets, tandis que le vent ne cesse de tournoyer, de s’engouffrer entre les barres d’immeubles. Une ville pleine de cris retenus, exténuée déjà. Entre l’Allemagne et la Russie, ses tramways incessants rythmant la course éperdue de Paweł, Ulysse (celui de Joyce) des anciens mondes de l’Est nous donnant partout à voir ces invraisemblables intérieurs en formica, aux meubles rafistolés, aux tapisseries d’un autre siècle. Paweł cherche du fric dans cette ville acquise au libre marché mais n’en trouve pas. Alors il se laisse porter par des rencontres de hasard, pèlerin en son propre monde évidé, Pèlerin d’une Pologne non écrite encore, ré-écrivant superbement le Livre de la Nation Polonaise de Mickiewicz (intitulé aussi le Livre du Pèlerin Polonais), pour n’en laisser entendre que le rire de ferraille tordu des tramways varsovien, peut-être la seule continuité historique de la Pologne des années vingt à celle d’aujourd’hui. Varsovie. Le business devait sauver le monde. Des affaires, tout le monde voulait en faire. Tout un pays converti au salut libéral. Mais la réalité têtue : blocs de béton égarés dans le brouillard. «En Pologne, c’est-à-dire nulle part», riait (jaune) Alfred Jarry. Plus que jamais le grand nulle part dans ce rêve de Paweł. Marchés aux relents de chou, marchés de la misère, tout un monde enthousiaste et inquiet, trompé d’une manière certaine, par l’Europe qui ne vient pas mais s’annonce à grand frais. D’abord dans la libération d’une ahurissante violence. Ensuite dans la dénaturalisation, la déculturisation, ici de la Pologne, débarquée de toutes ses traditions dirait-on, en pleine mutation, certes, mais comateuse. Le tout écrit dans un style éblouissant, parfois virtuose – on songe aux énumérations à la Perec (tentative d’épuisement d’une place parisienne)-, parfois asphyxiant. C’est alors toute l’atmosphère du Sartre de La Nausée qui vient sourdre dans des pages ouvrant à une phénoménologie de la déroute, de la poisse, du glauque varsovien, avec pour seul horizon la campagne polonaise des années 90 et ses routes non carrossées, la boue et les chevaux de trait pour moyen de locomotion.Une œuvre romanesque contemporaine dressant sans complaisance le portrait d’une génération abîmée, exilée. Les désenchantés. Encombrée d’une foule de personnages –trop, ressentons-nous-, intermittents d’une vie usurpée, envahissant sans vergogne le récit, proliférant pour lui faire obstacle et n’en laisser voir que le portrait d’une ville assommée. Pavane pour une Europe défunte, l’ancienne Europe martyrisée convoquée ici sans son Histoire, tout juste les restes d’un Empire dont nous ne savons plus rien. Fantôme que cette histoire ignorée désormais, fantômes de ce presque nouveau monde que ces escrocs minables et ces enfants abrutis, errant d’un ennui l’autre.—joël jégouzo--.
Neuf, de Andrzej Stasiuk, traduit du polonais par Grazyna Erhard, mars 2009, 350 pages, 25€, ISBN : 978-2-267-02026-7
JOURNEE MONDIALE DU SIDA : UN PETIT JOUR ET PUIS S’EN VONT…
Les années noires : 1982-1987. Silence radio. En France, on meurt.Christophe Martet parlait alors, à juste titre, du meurtre politique d’une génération.
Au point que l’on se demande aujourd’hui, dans un pays si volontiers commémoratif, si l’on ne devrait pas élever partout des stèles, des monuments aux morts du Sida.
Qu’est devenue notre dette de mémoire à l’égard des milliers de victimes du Sida ?
Il y eut un temps le patchwork des noms, et ce film que réalisa Christophe Martet en 93 : Nous sommes éternels.
Mais aujourd’hui, à l’heure où le Sida se voit dissimulé sous les chausses-trappes de la grippe A alors qu’il frappe toujours aussi férocement les homosexuels (et les immigrés, quels horizons, dans la France de Besson !) où en sommes-nous d’une politique de prévention qui ne nous contraigne pas de nouveau à réfléchir à une politique de la mémoire des nouveaux morts du sida ?
Avec cet ouvrage, Christophe Martet signait une sorte de mémorial aux victimes du Sida. J’allais écrire superbe ouvrage, tellement poignant. Il parlait de combattants. Il parlait d’une guerre. D’un front où l’on envoyait les hommes mourir.
Il affirmait aussi ce que la lutte d’Act up avait signifié : rien moins que l’entrée en politique de la société civile. Et l’irruption des malades eux-mêmes dans les stratégies des pouvoirs médicaux et des politiques de santé – à l’heure des vaccinations de masse, comment ne pas tourner de nouveau la tête vers ce pan de notre histoire afin de mieux comprendre les engagements qui ne peuvent pas ne pas venir bientôt ?
Act up, dans son travail rhétorique de définition d’une identité homosexuelle, avait heurté de plein fouet un modèle qui lui faisait obstacle : le modèle républicain. Cette identité tentait de s’affranchir des habitus hérités d’une vieille tradition homophobe pour promouvoir un nouveau cadre de référence. A l’heure du grand débat sur l’identité française, comment ne pas être tenté d’y revenir aussi ?
Toute une grammaire de lutte s’était mise en place avec, au delà de son côté spectaculaire, de forts emprunts à l’expression artistique (performances). Comme si la lutte gay était devenue «totale», dessinant les contours d’une contre-culture inédite. A l’époque, Didier Lestrade, affirmait qu’un phénomène n’était important que lorsqu’il trouvait sa représentation dans l’art… A l’heure où la culture est menacée, comment ne pas faire, là encore, ce retour ?
Mais in fine : comment vivent aujourd’hui les malades du sida ? Quelles sont leurs difficultés, comment pointer les insuffisances des politiques publiques ?—joël jégouzo--.
Les Combattants du sida, de Christophe Martet, Flammarion (6 mai 1993), 250 pages, 16 euros, EAN : 978-2080668998
A l’occasion de la journée mondiale de lutte contre le sida, Act Up-Paris appelle les dirigeants des pays riches à renforcer leur contribution financière à la lutte contre la pandémie dans les pays pauvres. Une manifestation partira de la place de la Bastille à Paris à 18h30. http://www.actupparis.org/
MACBETH ET LA COMEDIE DU POUVOIR
« J’ai été Macbeth »…Un tel aveu laisse pantois.
«J’ai été Macbeth – je le sais, j’ai été Macbeth»…
Son métier consistait à frapper de stupeur.
Maître des événements, de la parole, en charge du pouvoir de vie et de mort.
La solitude du monologue de cet homme qui se souvient avoir été Macbeth semble attester d’un vrai pouvoir perdu, se révélant dans ce à quoi tout monologue engage : l’immense fragilité à ne pouvoir établir son être dans un dialogue.
De sorte que la certitude et la méfiance se combinent ici pour ne produire dans le périmètre d’un tel discours qu’un décor.
Mais quand bien même, serait-il aussi déroutant pour le roi que pour l’acteur, de régner sur un décor ?
Tyran ou comédien, qui le dira, de ce qu’au théâtre la mort même, pour se rendre crédible, doive charrier quelque chose du vivant ?
Tout y est dans ce superbe texte de Pierre Senges, de la jouissance du pouvoir à la fébrilité de sa conquête, tout comme du goût de l’emphase dès lors qu’il est tombé entre vos mains, ce pouvoir. Tout y est jusqu’au doute de posséder quoi que ce soit, d’injonction en injonction, le «de cela je suis sûr» ouvrant à l’éparpillement des convictions – la solitude du pouvoir ? La farce, dès lors, semble se nouer à cette unique certitude : l’inanité de l’expression « la comédie du pouvoir ».
Il y a dans Macbeth quelque chose et il n’y a rien du tyran. Dans la pièce de Shakespeare, il n’est plus qu’une image. Mais le rôle titre y demeure lui-même tyrannique. (Macbeth, au théâtre, est-ce un personnage qui doit tyranniser l’espace de la représentation ?)
Etre Macbeth pour un tyran, c’est savoir qu’on appartient à un passé qui n’intéresse plus.
Etre Macbeth pour un comédien, c’est s’en souvenir comme d’un «mélange de cabale politique et de maison hantée», «accumuler un savoir des interprétations du rôle, des représentations, voire se souvenir des tyrans». Mais dans quel but ? Est-il possible d’en tirer une leçon qui ne serait pas qu’à l’usage des salles de spectacle ? Proférer les mots de l’autorité avec les mots du comédien, qu’est-ce que cela peut bien vouloir signifier ?
Au fond, qu’est-ce qui est indécidable ? La réalité ou son double ?
Cependant qu’il ne faut jamais oublier que comparer le monde à un théâtre ne profite qu’au souverain. L’idée de la comédie du pouvoir ne sert que le pouvoir, car comme l’écrit Pierre Senges, «pour ne pas céder le pouvoir à des maîtres de ballet, il faut renoncer à envisager l’univers comme une fantaisie».
A l’ignorer, on méconnaît que le tyran, lui, ne comprend pas la comédie : il possède la malice, pas l’intelligence.
Le vrai Macbeth était un imposteur, qui entretenait l’idée de la validité de l’expression «la comédie du pouvoir», pour excuser la politique d’engendrer beaucoup de mesquinerie et quelque magnificence, pour pardonner encore que la fidélité soit l’ennemie de l’homme politique. De sorte que l’on ne peut lui reprocher, au fond, que de savoir si mal jouer la comédie, tout en ne doutant de rien. Toute honte bue, le tyran fait un spectacle de son cabotinage – ouvrant à son seul lustre : une tyrannie sans royauté.
Ruminant une sorte de dramaturgie de Macbeth, Pierre Senges nous invite à nous interroger : quels indices ramasser pour différencier le tyran du pitre ? L’impudence, l’orgueil, l’aplomb d’une pseudo autorité. Et sur l’espace de la représentation, nous interpelle avec force : l’art théâtral sert-il la justice, ou n’est-il qu’une consolation, qu'un cérémonial qui ne servirait qu’à «entretenir des rituels de révolte de peur de les oublier un jour» ?…—joël jégouzo--.
Sort l’assassin, entre le spectre, de Pierre Senges, éditions Verticales, août 2006, 96p., 10,5 euros, isbn : 2070781127
LE SIECLE SE PAYAIT DE PETITS ESCROCS...
Le siècle se payait de petits escrocs, tandis que s’affirmait le caractère radicalement minable du IIIe Reich...Publié d’abord à Berlin en 1956, commencé en 35 et achevé en août 39, Feuchtwanger conçut Exil comme le roman historique de l’opposition allemande au nazisme, émigrée en France. Pour point de départ de cette immense fresque, il prit l’enlèvement du journaliste juif allemand Berthold Jacob par les SS et le rachat du journal d’opposition Westland par le IIIe Reich. C’est l’époque où les nazis exterminent leur opposition dans toute l’Europe sans trop se soucier de conséquences, les pays européens s’obstinant à les trouver fréquentables.
Le cadre est donc celui de la rédaction parisienne d’un journal de l’émigration allemande. Une poignée de personnages minutieusement décrits nous fait entrer dans l’intimité de cette émigration. Plongée dans la misère, c’est son inévitable dégradation sociale et morale que Feuchtwanger nous dépeint. L’exil, son ampleur, son étroitesse, nous est conté sans fioriture : la misère brise les vies. Déconvenues, ratages, rien ne nous est épargné de ces malentendus cruels où les vies basculent. Ni rien non plus du carriérisme qui sévit dans les milieux nazis parisiens, qu’ils soient du reste allemands ou français. Et ce qui fait la force narrative de ce roman : cette petite voix intérieure qui contamine tous les personnages, scrutant, soupesant les éléments de leur décision. Une petite voix envoûtante, qui refuse de se perdre. –joël jégouzo--.
Exil, Lion Feuchtwanger, traduit de l’allemand par Nicole Casanova, Editions du Félin et Arte éditions, coll. A la croisée, 4e trimestre 2000, 682p., 38 euros, EAN : 978-2866453831.
LA VIOLENCE COMME CONSOLATION
Le retour des Cendres de Napoléon est l’occasion, pour deux officiers de son armée, de ressurgir du passé. L’un hante ses souvenirs de campagnes, l’autre les salons mondains. Moments obligeants qu’alimente leur correspondance, à travers laquelle le roman s’énonce. Celui-ci s’ouvre ainsi sur une lettre du Général Dewaeghe, narrant sa course vers un bois sombre à dos d’un Trakehner, cet incomparable cheval des hussards.
Cette course était comme la charge d’un monde qui lui était devenu obscur. N’avait-il pas gagné, en combattant pour l’Empereur, l’illusion d’un monde clos, parfait ? Mais sa charge tourna court : il tomba, se blessa, gravement. Les lettres qu’il écrit s’ouvrent alors à une prise de conscience. L’épopée napoléonienne achevée, il comprend que son monde n’existe plus. Celui, précisément, que le roman tente de saisir, non sans longueurs parfois, mais avec tellement de talent. En le lisant, on ne peut pas ne pas songer aux chevaux de la peinture de Delacroix. A cette fascination qu’il partage avec lui pour l’élasticité charnelle de leur musculature, leur inépuisable énergie. L’Histoire de Mougaburu ce vieux grognard rescapé des champs de bataille où l’horreur le disputait à l’atroce, emprunte les mêmes motifs. Il n’est pas jusqu’à la langue qui le raconte qui ne soit contaminée par ce vocabulaire, que l’on jurerait tout droit sorti du Zarathoustra de Nietzsche. La volonté de puissance ne fait que se viser elle-même et s’épuise dans l’illusion de son triomphe. Violent et fragile, Mougaburu se rue sur ses adversaires dans l’exaltation d’une force obscure : une violence démesurée, monstruosité enfantée par les guerres napoléoniennes. Et meurt sans livrer aucun secret. –joël jégouzo--.
Mougaburu de Antoine Piazza, Editions du Rouergue, septembre 2001, 348p., EAN : 978-2-841-56319-7
Aujourd’hui :
Mougaburu de Antoine Piazza, Lgf/Le Livre De Poche, 2004, 286p., 6 euros
QUE FAIRE DE LA VIOLENCE HORMIS UN BEL OBJET ARTISTIQUE ?
Théâtre encore. Non pas le théâtre de la violence, mais la violence comme structure «dramatique». Une pièce, montée en 2001 par Stanislas Nordey. Je n’ai pas lu le livre. J’ai vu la pièce, branle éphémère dit-on, l’irruption d’un temps ouvert à autre chose que soi.Le rideau se levait sur la découverte d’un charnier dans une propriété isolée. Sur le témoignage d’une jeune fille aphasique. Paroles incommodes à reforger entre cet improbable que pointe toute parole : nous. Presque un fait divers quelconque. Une famille avait participé au massacre, avant d’être massacrée à son tour. Au centre du récit, un cadavre embaumé et la question de l’exclusion du membre fautif. Puis trois sœurs. L’une était la mère d’un enfant disparu, sans doute immolé. Mais on ne sut jamais laquelle. Et tout autour de ces personnages fermés les uns aux autres, le bruit du monde, inaudible. Non : des bruits de guerre se laissaient entendre, la rumeur notoire de cet appétit de carnage que le monde portait désormais en lui.
La parole qui se donnait à voir sur cette scène relevait du Tragique. C’est-à-dire que Stanislas Nordey y avait installé le sublime et le banal dans une commune profération. Une structure narrative qui rappelait celle de Godard. La mise en scène ne renonçant ni à l’anecdote, ni à l’épure de la Tragédie grecque. Les personnages ne s’y répondaient pas : ils faisaient face, comme un chœur antique, mais qui aurait témoigné de notre impossible communauté. Ils ne faisaient face à rien : il n’y avait plus d’Histoire possible.
Je me rappelle que l’ensemble laissait toutefois en suspens la question posée : que faire de cette violence, hormis un bel objet artistique ? Très pessimiste, le texte s’en tirait par une pirouette : seuls les résultats sportifs nous retiennent de ne pas sombrer dans le désespoir. Un bon mot ? Pas seulement : cette humanité qui ne connaît plus ni l’ennui ni l’habitude, qu’est-elle devenue, affairée à des besognes qui ne font plus sens à ses propres yeux ? (Ce grand monde s’usera jusqu’à la corde- Shakespeare).–joël jégouzo--.
Violences - Un Diptyque : Corps Et Tentations Suivi De Ames Et Demeures, de Didier-Georges Gabily, éd. Actes-Sud, coll. Papiers, déc. 91, 144p., 15 euros, EAN : 9782869433175.
Violences, un diptyque, texte Didier-Georges Gabily, mise en scène Stanislas Nordey Théâtre de la Colline, du 13 octobre au 4 novembre 2001.
THEATRE : LA FABRIQUE DE VIOLENCE
Un monologue. Court. Percutant.Prochainement sur les planches du Théâtre-Studio, à Alfortville (94), dans une mise en scène de Tiina KAARTAMA (je ne l’ai pas vue).
Un trentenaire, seul sur scène, raconte. Une vieille histoire d’enfance, celle du long apprentissage de la violence, de la construction de soi à l’intérieur des seuls cercles de la brutalité. Son père, à coups de poings, de brosses, de chaînes. Une histoire vraie. Le battait. Raclées sur raclées. Puis le jour de ses treize ans, il commença de prendre conscience de sa soumission à cet ordre de choses. L’habitude d’être cogné, de cogner. Ne savoir que cela, n’avoir pour seul horizon que celui de la violence. Petit voyou désormais. Après un coup d’éclat, le voici envoyé en internat. Bien dans le style des années 50 cet internat, bizutages sévères, les 400 coups de Truffaut pour mémoire et l’école de la République (suédoise cette fois) : une vraie machine à humilier et briser les vies. Au sein de l’internat, avec la bénédiction des autorités, un figth club : le carré où les Terminales tabassent les nouveaux. L’humiliation nuit et jour. Impossible d’y échapper. Mais Erik s’y fait tout de même un ami : Pierre, qui ne sait ni se battre, ni se défendre. Et l’un et l’autre dissertent sur leur sort : ne peut-on donc arrêter la violence que par une violence plus grande ? Pierre prêche Gandhi. Mais il faut un sacré courage, mesurent-ils soudain. Résister. Comment résister ? Pierre sera bientôt la cible des violences qui n’atteignent pas Erik. Otage. Jusqu’à la torture – parfois un principe d’éducation dans les années 50 (au moins dans son versant «moral»). Il ne s’en relèvera pas, fuira l’école, son ami, à qui toute sa vie il reprochera de l’avoir trop exposé à une violence qu’il ne pouvait, lui, affronter. La soumission était-elle donc la solution ? Résister. Mais comment ? De retour chez lui, le père d’Erik veut remettre ça. On ne change pas une équipe qui gagne : le bourreau et sa victime. Mais c’est fini : Erik a grandi, il ne se laisse plus faire.
Résister. Un acte improbable dans nos vies, qui nous expose à tellement de violences en retour. C’est là l’un des enjeux de cette pièce, écrite dans la distance d’une histoire que l’auteur nous dit vécue, et dont il a su comprendre le sens. Ecrite donc sans émotion, comme le récit normal d’une vie banale, qui en rend le texte plus fort, évidemment.–joël jégouzo--.
La Fabrique de violence, de Jan Guillou, adaptation dramatique de Benny Haag, traduit du suédois par Philippe Bouquet, éd. L’Elan (9, rue Stephenson 44000 – Nantes), sept. 2002, 50p., 5 euros, EAN : 978-2-909027-49-X
LA FABRIQUE DE VIOLENCE, de Jan Guillou, mise en scène de Tiina KAARTAMA, théâtre, du 5 novembre au 12 décembre 2009 |21h mardi, vendredi |16h30 samedi en alternance
Théâtre-Studio
16 rue marcelin berthelot 94 140 alfortville
Au 01 43 76 86 56 du lundi au vendredi de 10h à 18h.
reservation@theatre-studio.com