Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
La Dimension du sens que nous sommes

en lisant - en relisant

LES QUATRE JUMELLES DE COPI : NOTRE DEVENIR CHIEN…

12 Novembre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

copi.jpgUn spectacle de fin d’humanité qui débuterait sur des hurlements de chiens que l’on ne verrait pas, remplissant tout l’espace du dehors, ponctués de cris brefs de la douleur physique des êtres humains. Des êtres peut-être même plus vraiment humain, plus tout à fait, déjà en passe de ne plus l’être du moins, jetés hors de leur humanité, à peine encore étreinte dans ces quelques cris, brefs témoins de l’expulsion. Même si l’on peut, même si l’on doit entendre dans le lointain d’une mémoire recousue, ce quelque souffle d’une musique agonisante, Bach, Mozart, Purcell certainement, aux voix naguère resplendissantes. En Alaska, au creux d’une mer de glace écrit l’auteur, c’est-à-dire nulle part, de ce nulle part peuplé d’exilés, étranger, relégué comme un décor de sous-sol d’immeuble désaffecté, un ensemble dépourvu de son être-ensemble, le sol jonché de granules de fuel séché. Et sous le niveau de la rue, enferrmées, quatre jumelles en paires furieuses, arpentant les caves aux longs couloirs rampants sous leur éclairage glauque. Le monde replié comme dans quelques tortures barbares. Le monde dont il ne reste rien : ici commencerait le territoire des chiens, un peu à la manière dont la géographie romaine de l’Antiquité signifiait l’absence de sa culture pour désigner les terres inconnues : hic sunt leones… Là où très exactement aurait dû se dresser l’humanité triomphante. C’est l’anniversaire de la sœur de Maria. Leïla déteste. Une piqûre d’héroïne la console. Surgit un autre couple de jumelles, Joséphine et Fougère. Une danse de mort commence : ces quatre-là ne cesseront plus de s’entretuer. Paumées, droguées, elles se foutent sur la gueule, se poignardent, se tirent dessus ("Putain, elle est morte"), étonnées qu’une balle fasse tant de dégâts ou qu’un couteau puisse faire des trous aussi gros. Dans la plus grande désinvolture elles s’assassinent, se massacrent : mourir n’est rien ! Mais du coup vivre non plus. Leur violence s’épanouit sans frein. Vertige : "le parc humain" livré à sa débauche fondatrice. Les dialogues s’enchaînent sur un rythme effréné, pris dans un dernier halètement commun. La pièce est époustouflante, littéralement. –joël jégouzo--.

 

Les Quatre jumelles / Loretta Song, de Copi, Christian Bourgois éditeur, juin 1999, coll. Théâtre, 186 pages, 15 euros, ISBN-13: 978-2267015065.

Lire la suite

TENEBRES D’UNE MORT SANS VIE

31 Octobre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

hardy-two.jpg«Il est une étendue où commence la dignité ; plus loin, un étendue où commence la grandeur ; plus loin, une étendue où commence la solennité ; plus loin, une étendue où commence la crainte ; plus loin, une étendue où commence l’épouvante.

Celle-là approche faiblement l’étendue de l’univers stellaire. Aussi, n’ai-je pas raison de dire que ces esprits qui exercent leur imagination pour s’ensevelir dans les profondeurs de cet univers bandent leurs facultés uniquement pour acquérir une horreur nouvelle ?»

 

Two on a Tower - A la lumière des étoiles, Thomas Hardy, Nouvelles éditions Oswald, 1981, épuisée,

Ou : Flammarion, GF, 1986, EAN : 9782080704474.

 

 

Lire la suite

ENFANCES : L’ART DE SE SOUSTRAIRE AU TEMPS.

30 Octobre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

alouetteDe quel monde sont les enfants, ce peuple sans autobiographie possible et dont il ne reste, dans les récits que les adultes en font, que de biens précaires étendues de temps ? Souvenirs trafiqués, grimaces dérobées à nos prétendues enfances, si devenir adulte est la pire façon de mourir, elle en est aussi la plus incontournable.

La plus avertie et néanmoins la plus soustraite. Le franc sourire des personnages qui peuplent l’autobiographie fictive d’Hubert Haddad ne laisse pas que d’en décrire le mouvement. Et quand ils ne meurent pas, ils s’évadent en quelque fugace évanescence dont nous ne saurons rien. Quel étrange récit nous délivre-t-il ainsi, traversé d’images somptueuses, comme ces bouches d’enfants froissées comme des coquelicots quand les fièvres les mangent. Né orphelin, sans origine donc, comme pour mieux couper tout lien qui pourrait le retenir encore au monde des adultes, l’auteur de cette autobiographie suspendue dans le temps éphémère de sa rédaction, n’a pas attendu la fin du livre pour disparaître et nous fausser compagnie, abandonnant ainsi au seil d’une dernière page égarée, une autobiographie sans fin ni origines… Versé dans l’autre monde, s’effaçant lui-même, il ne pouvait consentir à vendre son âme pour nous offrir l’image d’une vie pleine, commencée ici, achevée là. Avec le temps, tout part  en lambeaux et c’est sans doute mieux ainsi, lui-même devançant sa guenille, désertant nos trop scrupuleuses vies à l’âge où l’innocence n’est plus permise.joël jégouzo--.

 

Le chevalier Alouette, Hubert Haddad, éd. Fayard, coll. Alter ego, janvier 2001, 150p., 13 euros, EAN : 9782213608204.

Lire la suite

CES ESPACES FRONTALIERS OU L’IDENTITE VACILLE…

28 Octobre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

mAGRIS-JPG.jpgDe Venise à Trieste, Trieste surtout, si pleine des rumeurs estompées de l’ancienne Europe Centrale dont on se plaît à regretter le poids, Claudio Magris arpenta ces espaces frontaliers où l’identité vacille, devient incertaine, éparse, entre l’idiotie du réel et le patient bavardage des joueurs de cartes au jour qui traîne.

Son écriture, lente, ciselée, chemine elle-même sur des chemins de crête, entre l’essai et le récit, l’autobiographie et la poésie, allant du pas désenchanté mais sûr du marcheur qui sait faire en sorte que chacun de ses pas soit déjà tout le chemin à parcourir. Peut-être est-ce parce qu’un écho ne cesse de l’entraîner vers l’obscurité «où meurent les métaphores» : ces pages, magnifiques, qui sont autant de Piétas que l’auteur a sculptées avant de s’en aller, venant juste de s’y recueillir lui-même, comme au chevet de la femme qu’il aima, disparue depuis peu.joël jégouzo--.

 

Microcosmes, de Claudio Magris, Gallimard, coll. Arpenteur, nov. 1998, 272 pages, 22 euros, EAN : 978-2070750337.

Lire la suite

LA TORTURE EN ALGERIE, UN GENRE LITTERAIRE VIRTUOSE ?

18 Octobre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

Ou-jai-laisse-mon-ame.jpgAlger, 1957. Le sens commun abandonné aux chiens. Un long monologue ouvre tout d’abord le roman : se parler à soi-même, quand on ne sait plus entendre du monde que le hurlement de ses loups.

 Sections spéciales. Le capitaine André Degorce fait face au lieutenant Horace Andreani. Deux anciens d’Indochine. Prisonniers des Viêts. Torturés, rescapés. Aujourd’hui tortionnaires. L’un avec, l’autre sans état d’âme. Leur appartient-il, aux soldats, voudrait-on nous faire croire dans ce roman, de choisir comment faire la guerre ? Allez donc en parler aux survivants des tranchées de 17, s’il en reste, que l’on fusillait parce qu’ils refusaient d’obéir aux ordres. Torturer ? Bien facile de condamner, voudrait-on encore nous faire dire, à cette distance qui est la nôtre, dans le confort d’une bonne conscience posée dans le vide de sa faconde. Mais faudrait-il, au prétexte de la méchanceté des hommes, ne jamais rien condamner a priori ?

La villa Saint-Eugène. Droite dans ses bottes. Et la gégène comme une évidence patrimoniale, salle basse faiblement éclairée, lessivée de sang où l’on "répand aux vents du désert" -comme c’est joliment dit-, le souffle des hommes martyrisés. Mais ni le corps, ni la chair, ni les gestes qu’il faut pour arracher ce souffle (souvenez-vous des vingt premières minutes du Tu ne tueras point de Krzysztof Kieslowski), ni l’effroi, rien de plus, sinon la joliesse d’un verbe qui inonde soudain la page des propos du bourreau –enfin : de son personnage, magnifié dans l’horreur qui l’exhausse au-dessus de ses actes, au-dessus de lui-même, au-dessus de nous-mêmes. C’est peu de dire qu’il y a quelque chose d’agaçant dans la construction de ce roman où la matière disparaît, subsumée sous le style.

Dieu que l’on est loin du mot d’Adorno abordant la question de la poésie après Auschwitz et affirmant non pas ce que la vulgate a cru bon de retenir, que l’on ne pouvait plus écrire après la Shoah, mais bien plutôt que l’on ne pouvait plus écrire que "bestialement" après la Shoah. Adorno posant la question si juste, si effarante, de la façon, du style, du travail du tâcheron des lettres penché sur son objet quand il aborde de tels sujets.

Et certes, je n’aurais pas la bêtise de penser que, quel que soit son objet, le discours n’est pas sans façon, sans procédures, sans artifices. La littérature des camps de concentration s’est constituée en genre littéraire, avec ses codes, ses formes, ses figures. Document ou récit, rien n’échappe à la nécessaire loi d’une construction en raison, pas même le témoignage qui ne réponde de ses codes et d’une manière plus générale, le monde, qui ne puisse exister pour nous que saisi dans l’effort de le reconstruire –encore que, relisons Heidegger ! Mais là n’est pas le propos.

101eme.jpgLe propos c’est qu’ici nous avons, au prétexte de moquer la compassion, la soustraction de l’objet excipé. Ne reste que l’éloquence, que l’on voudrait talentueuse, insane dans sa pompe. Une éloquence inscrite, quant à son axiomatique, dans l’orbite d’un Hegel moquant les "belles âmes", mais si loin de son talent… Les mains du bourreau sont ici purifiées par le style, glorifiées par l’esthétique de la langue. La torture devient la forme de la beauté artistique, dans cette écriture qui nous en fait sentir toute la supériorité esthétique.

Que penser de l’extase verbale de ce souper des cendres, "le feu de l’enfer" servi en tropes décourageantes… Qu’en reste-t-il, sinon la complaisance d’un style qui ne s’affecte que de ses propres effets… La torture comme cérémonie (du thé ?).

Et puis ce personnage, le capitaine en vierge effarouchée, commode pour justifier la critique d’un angélisme imbécile sur le fait des hommes… Personnage embarrassé par ses affects, par ce poids du sentiment de l’humanité qui l’accable mais qu’il trahit bien sûr, lui l’ancien de la Colo, victime devenue si aisément bourreau. C’est d’une platitude ! Torturant en brave soldat, le doigt sur la couture du pantalon. Bourreau mal assumé, c’est presque déjà ça, à vouloir du bout d’une conscience mal dégrossie tenter de distinguer le Bien du Mal… Mais pris dans l’engrenage tandis que son alter ego, plus distingué, plus affirmé intellectuellement et existentiellement, vomit ce moralisme répugnant.

Les actes, nous assène-t-on à longueur de pages, restent sans conséquence. Quand le capitaine se demande encore comment il a pu devenir un assassin. "Aucune victime n’a jamais eu le moindre mal à se transformer en bourreau, au plus petit changement de circonstance.". Re-certes ! Nous voilà convoqués sur la scène d’un relativisme bien banal… Avec en prime la hardiesse d’une construction philosophique resucée : celle de l’éternel recommencement des choses. Rien ne tient, aucune morale, aucun espoir de voir l’homme devenir meilleur. Les faits, obstinés, patients, têtus disait Lénine, viennent toujours congédier cet espoir… Le capitaine n’aime pas son travail, mais il l’exécute. La belle affaire… Toutes les études sur l’administration de Vichy dédiée à la déportation des Juifs pointaient déjà ce mécanisme… Par delà le Bien et le mal (mon Dieu quelle nouveauté), l’éditeur affiche, triomphant, que son poulain défriche -quel bonheur-, "un incandescent chemin d’écriture"… Et c’est bien de cela qu’il s’agit : la torture en Algérie, prétexte à la virtuosité de l’homme de Lettres… Demain, un nouveau Portier de nuit pour effaroucher le monde de l’écrit… Le tout au nom d’une prétendue liberté que la littérature s’ouvrirait enfin, mais qu’elle referme aussitôt dans un formalisme convenu…

 

A ne poursuivre comme fin que ses moyens, ce genre de littérature ne vise jamais l’inventio, mais l’elocutio.

Quand sortir de l’elocutio était le seul vrai enjeu. Voyez, sur le même sujet, les mêmes thèmes, la force peu commune du livre de Christopher Browning : Des hommes ordinaires, le 101ème bataillon de réserve. Un document, pas un roman. Voyez le Guantanamo de Frank Smith et tant d’autres tentatives littéraires, fuyant le large d’un romanesque épuisé par ses vaines virtuosités lexicales. Lisez Si c’est un homme, de Primo Lévi, plutôt que d’applaudir à la pénible Liste de Machin Chose… Un récit là encore. Non qu’il faille condamner le genre du roman, ou déplorer qu’il ne soit livré qu’aux chanteurs de charme : l’Algérie, dans les Lettres Françaises, méritait tout de même un meilleur traitement que celui de la récréation virtuose.--joël jégouzo--.

 

Jérôme Ferrari, Où j’ai laissé mon âme, Actes Sud, août 2010, 154 pages, 17 euros, EAN : 978-2-7427-9320-4.

Christopher Browning, Des hommes ordinaires, le 101ème bataillon de réserve de la police allemande et la solution finale en Pologne, éditions Tallandier, mars 2007, coll. Texto, EAN : 9782847344233.

Lire la suite

ALICE KAHN : A QUOI RESSEMBLE-T-ON ?

15 Octobre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

Alice-kahn.jpgLe monde comme une image polie trônant sur la cheminée. La narratrice, spectatrice. Paris se dresse devant elle, crédible. Enfin, pas moins qu’elle. Tout comme les passants. Celui-ci. Ou celui-là. Celle-ci qui vient de s’arrêter pour planter ses yeux dans le regard étonné d’Anna. Mais elle, elle n’est pas Anna. Enfin, peut-être pas. Anna. Son rendez-vous : William. Alors la narratrice joue à être Anna, s’y conforme, ne bouge plus. Elle est Anna. A s’y méprendre. A quoi ressemble-t-on de toute façon ? Si bien que William n’y voit que du feu. Peut-être est-elle Anna, après tout. Qu’importe. Elle glisse dans la peau du personnage. William, lui, semble découvrir, ou redécouvrir, Anna. Son Anna. Mais la vraie Anna ? Qu’est-elle devenue ? Qu’importe. Pour l’heure, tenir le rôle. Laisser parler William : après tout, Anna est sa construction. Sa parole le dit assez. Et lui, il semble connaître son propre rôle. Elle, songe qu’il a dû répéter. Il la recouvre trop bien d’Anna. La fait entrer, sans reste ni excédent, dans l’image qu’il s’est forgée d’elle. Mais elle, elle entrevoit sous les mots qu’il profère des espaces où initier de nouveaux degrés de liberté pour ce personnage qu’il a trop bien écrit : "Je vaudrai mieux que son fantasme." Tandis qu’il parle pour combler sa description. Tandis que plus il parle, moins la vraie Anna lui manque. Il en rapièce les vides, même. Bien qu’il s’étonne, de loin en loin, de la physionomie de l’Anna qui lui fait face. Cette supposée Anna qui prend si bien en charge les ficelles qui animent son personnage.

 

 Retour à son rendez-vous. Retour à Anna. A William, qui est photographe. Il croit avoir développé un vrai regard sur les choses, les êtres et le monde. Tout cela parce qu’il est photographe. Artiste. Mais il ne voit pas qu’elle n’est pas Anna. Dont il a pourtant consigné une image, naguère. Qu’importe, ensemble, ils apprennent à se vivre. Lors d’un vernissage, la narratrice, pour faire bonne figure dans les conversations, s’invente une artiste d’elle seule connue : Alice Kahn. Qu’elle promène de soirée mondaine en soirée mondaine. Reprenant les mimiques, les tics, les manières de tous pour mieux leur ressembler. Rien de tel qu’un bon discours stéréotypé pour vous faire accepter. Ici et là, chacun attifé de son Moi Somptuaire, entretenu comme il le peut. Ce Moi somptuaire qui n’ouvre que l’horizon du conditionnel. Peut-être notre seul site désormais. Nous qui en sommes à raccommoder nos territoires, à recoudre nos images, à tenter de classer ce trop plein d’images qui fonde nos vies. Avant de redevenir invisible, comme la pseudo Anna. Qui finit par se fondre ailleurs. Demain une autre. Qu’importe William. Ou son contraire.

 

Et puis le récit tourne, s’ouvre à l’absente de leur propos : la narratrice. Ses souvenirs d’enfance. D’aussi loin qu’elle le peut. Depuis l’enfant qu’elle était et que nul ne remarquait jamais. Qu’on oubliait même, au propre. Jusqu’au jour où elle décida de se faire invisible, pour mieux imiter la vie. Invisible. Piochant dans les biographies des uns et des autres matières à exister. Son père par exemple, réinventé de toute pièce.

denys-le chartreuxQuelle lucidité, tout de même, dans ce personnage ! A décrypter les petites facéties par lesquelles nous tentons d’exister. Pourtant l’ensemble se tient comme sur le seuil d’un questionnement qui achoppe, ou ne sait se trouver. Qu’est-ce que se ressembler ? Un tel effort en vaudrait-il la peine ? On se prend, ici, à songer à Denys le Chartreux (mort en 1471), à convoquer ses textes sur ce même thème : la ressemblance. L’un des auteurs les plus lus du XVème au XVIIème siècle, aujourd’hui totalement ignoré. Denys, si peu à l’aise devant toute forme de manifestation du surnaturelle, reprenant à son compte ce grand genre littéraire du Moyen Age tombé ensuite en désuétude, celui du Miroir. Le Miroir ou l’impossible connaissance, malgré les arts du portrait, les techniques de description de soi. On se plait à songer, sur le même thème toujours, aux Miroirs de Vincent de Beauvais (1256), aux Miroirs exemplaires, aux Miroirs des Princes (Machiavel), voire au Miroir de l’âme pécheresse de Marguerite de Navarre (1531)…

 

Dans ses "Lunettes" -une autre appellation pour le même genre-, la rhétorique déployée par Denys le Chartreux épousait une forme parfaitement codifiée, au sein de laquelle les effets devaient se répondre, ainsi que les voix, multipliant en cascades les jeux de renvois soulignés par une écriture comme enroulée sur elle-même, monomaniaque et abusant d’échos de lectures, de dédoublements, le tout serti d’une réflexion profonde sur la nature humaine prise dans le drame de ses contradictions. L’homme s’y exposait en exilé, éternel pèlerin étranger à son propre monde. Cette étrangeté qui est précisément le lieu de l’écriture annoncé ici. L’homme, cette petite créature indicible, revêtue d’une beauté plus grande qu’elle n’en savait porter et trop souvent attaché à ses reflets et malgré cela, lui le mortel, fait plus qu’aucune autre créature terrestre pour le Vivant. Denys composait l’Imitation comme notre vraie condition. Dans son roman, Pauline Klein articule exclusivement l’imitation aux reflets de l’être. Chez Denys, cette imitation revêt une autre dimension, s’arrache à ces reflets dans l’étendue de la contemplation, prière pure et perfection de la charité -miséricorde pour l’homme dans son infinie petitesse. Un acte si complexe à force de simplicité. Son livre De Contemplatione (1440 – 1445), énorme bouquin jamais vraiment achevé, trace l’horizon de cette vie contemplative. Il ne papillonne pas, l’œil rivé sur quelque inaccessible, lieu le plus incomparable de l’être humain : là où sourdre en son amour, dans le démesuré de ce vaste monde. (Fundis ex dilectione).--joël jégouzo--.

 

Alice Kahn, de Pauline Klein, éditions Allia, août 2010, 126 pages, 6,10 euros, EAN : 978-2- 84485-355-4.

Denys Le Chartreux, Petit traité de la méditation, traduction nouvelle par Martial Tecxidor, asin : B00185EN40.

 
Lire la suite

1977 : RED RIDING QUARTET -THE TIME IS OUT OF JOINT…

12 Octobre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

Peac-1018.jpgL’année du jubilé royal. Celle, aussi, de l’éventreur du Yorkshire, un vrai God’s playground, terrain de jeu sauvage où s’affrontent la police, les journalistes, les truands, le tueur et mille autres démons médiocres – d’autant plus féroces donc. Une grande débâcle en somme, en folles parties de cache-cache dans les rues de Leeds. Au delà de l'histoire, au delà de l'intrigue, au delà des personnages même, un univers glauque où la fange le dispute à l’ignominie, servi par une écriture de pure dénotation qui, de contractions brutales en phrases arides, assène des séquences discursives d’une violence inouïe. Une grande débâcle narrative en quelque sorte : David Peace déserte les conventions d’écriture et par sa double narration, ses contrepoints, ses ruptures, nous projette de plain-pied dans l’Histoire telle que nous l’éprouvons désormais, erratique, indéchiffrable.

1977 se présentait, au moment de sa publication, en 2003, comme le second volume du Red Riding Quartet, tétralogie sinistre que l’auteur consacrait au Yorkshire. Le monde qu’il y dépeignait n’était même pas au bord du chaos : il venait de sombrer dans son abîme et ce monde, comme l’indiquait le titre, était derrière nous. Nous en sommes les héritiers, mieux : les enfants naturels. Légataires d’un monde essoré par les crises économiques, sociales, politiques, à répétition, un monde saturé de violences, mais pas même intéressé à la rage vaine d’une classe ouvrière défenestrée de son destin. Un Grand Monde élisabéthain qui, comme dans l’œuvre de Shakespeare, semble vouloir s’user lui-même jusqu’à la corde. The Time is out of joint. Peace en consignait la tragédie, s’en repaissait jusqu’à la nausée, nous livrant un opus sidérant qu’il faut relire aujourd’hui, pour mesurer combien il était dans le vrai… --joël jégouzo--. 

 

1977 de David Peace, trad. Daniel Lemoine, Rivages / Thriller, fév 2003, 357 p., 21 €, EAN : 978-2-743613815.

Lire la suite

FABIENNE YVERT : TELESCOPAGES – L’ENCORE DU MONDE.

11 Octobre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

fabienne.jpgUne boîte de vingt centimètres de profondeur. Remplie de fiches cartonnées. De 1972 à 2002, Fabienne Yvert a rédigé des fiches recto-verso, inventaire de ses désirs, des attraits abandonnés ici ou là aux gestes qui venaient, réflexions diverses, apostrophes, notes en vrac. Des fiches qu’elle envoyait à des abonnés. Du bouche à oreille. Une littérature du couvert, carnet de route, à peine un journal de bord, du bord d’une vie que l’on pousse comme l’on peut. Comment articuler le monde aujourd’hui ? C’est un peu à cela que ces fiches nous convoquent. Situations, sensations. Une boîte de vingt centimètres de profondeur. Tous les mois, Fabienne envoyait ses fiches, imprimées à cent exemplaires, à près de quarante abonnés. Quand le boîte fut pleine, elle arrêta. Voici les fiches aujourd’hui réassignées, dans une chronologie souvent déroutante. Boîte à malice, à merveilles, "il y a des manques de désaffection propres et claires sur les étagères". Un peu l’esprit du temps dont on n’a rien vu venir. Sciemment de trop. Les amis, les voisins, les parents, des proches morts déjà –c’est effarant combien la mort frappe vite et aussi médiocrement. Le jardin, la vie douce et peut-être au fond une conception de la vie Bonne qui surgit au détour des phrases, sagesse à la Sénèque. Discernement, de savoir si bien ne pas attendre l’effondrement, lequel survient toujours trop tôt, dans l’étonnement d’un jour qui n’en finit pas de vouloir si mal tourner la page quand sans arrêt on apprend à vivre, encore et encore, avec de nouveau quelqu’un et l’autre sans cesse, même à seulement suivre la course du soleil ou celle du chat vers le garage ou cette drôle d’affaire : le monde qui tourne. Je regrette de n’avoir pas connu les fiches du temps où elles atterrissaient d’abord au fond de la boîte. Ici désormais c’est autre chose. Un effort s’impose, pour contourner cette présence de l’objet livre, pour laisser vivre, à l’intérieur de soi, une aventure d’avant le livre. Donner des chances à l’encore du monde, plutôt que son encours. joël jégouzo --.

 

Télescopages, fabienne Yvert, éd. Attila, août 2010, 250 pages, 20 euros, EAN : 978-2-917084205.

Lire la suite

COETZEE : L’ETE DE LA VIE

8 Octobre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

coetzee.jpgTroisième volet de l’autobiographie fictive de Coetzee, confiée ici à un jeune universitaire chargé de collecter des témoignages sur l’auteur qui atteint la trentaine et fait retour au pays natal, retrouvant son père vieillissant dans sa maison délabrée du Cap. Nous sommes dans les années 70. Les menaces se sont accumulées aux frontières, tandis que la situation intérieure s’est délitée un peu plus. Des extrémistes tentent d’entretenir la flamme de la civilisation occidentale à coups de discours sécuritaires fanatiques. Certes, l’Etat sécuritaire prend ici sa tournure la plus obsédante. Mais déjà en pure perte : il n’existe pas d’Etat qui puisse se faire durablement sécuritaire. Il n’y a que des discours fielleux dont le seul vrai objet, dissèque avec son talent habituel Coetzee, est d’attiser les haines. Les harangues des blancs s’exhibent ainsi comme un bluff meurtrier tarissant les forces vives de la nation. Et ceux qui voudraient mener la police comme un chasseur sa meute, finissent dans un show minable leurs gesticulations abjectes –on en sait quelque chose en France.

Les chapitres alternent, des femmes témoignent de ce dont elles perçoivent de cet homme tour à tour amant de fortune, bricoleur à la manque, professeur à temps partiel qui aurait aimé se faire bouddhiste pour tuer en lui le désir et la souffrance, le tout encadré de fragments de textes, de notes personnelles de l’écrivain, de considérations sur la littérature et le monde. Une accumulation qui finit par décrire un univers blanc enfermé sur lui-même, tournant en rond dans une circulation malsaine de ses désirs. Les seventies, barricadées dans leur logique de l’illicite-licite, ployant tout de même sous la poussée, sinon l’échappée des femmes, débandant littéralement l’autobiographie de Coetzee pour la confondre dans le nœud des biographies qui l’ont fécondée. Jusqu’à ouvrir une brèche dans ce récit, chausse-trappe peut-être, de celui qui découvre tout à coup le sentiment de sa propre fin. Et c’est un peu ça, ce livre, écrit comme dans l’intuition d’une tragédie dépourvue de tragique. Parce qu’une lassitude habitait déjà cette révélation, celle, tout à la fois commune et personnelle, des enfants d’Afrikaners qui ne croyaient plus du tout en leur histoire et savaient qu’il ne leur restait que l’indécence à piller le monde noir.--joël jégouzo--.

 

J.M. Coetzee, l’été de la vie, éditions du seuil, août 2010, traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par catherine Lauga du Plessis, 320 pages, 22 euros, isbn : 978-2-02-1000290.

 

Lire la suite

CARNETS DE LA GUERRE DU VIETNAM

7 Octobre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

carnets.jpg"De la chair et du sang qui s’accumulent jusqu’à former une montagne de haine dressée toujours plus haute tous les jours plus haute devant nos yeux. Quand, mais quand donc chasserons-nous ces hordes assoiffées de sang de nos terres?" Dang Thuy Trâm

 

 

Les éditions Picquier publient un document exceptionnel : les carnets de Dang Thuy Trâm, jeune médecin vietcong. Ce Journal commence le 8 avril 1968, deux mois avant l’offensive du Têt. Dang a 25 ans. Elle est responsable d’un hôpital de campagne, une centaine de blessés recueillis dans les montagnes aux alentours de Da Nang. Dang est une de ces anciennes élèves du lycée de Hanoï, qui a formé des générations d’intellectuels vietnamiens. Issue d’une famille cultivée, son diplôme en poche, elle fit le choix d’aller au front, diriger un hôpital de fortune, sans électricité, sans médicaments, sans anesthésiant, pour soigner coûte que coûte les siens, soulager les souffrances. Une jeune femme forte et fragile à la fois, ne renonçant jamais à ses émotions. Elle restera de fait –c’est particulièrement sensible à la lecture de ses carnets- une jeune femme submergée par l’émotion, manifestant à tout moment une empathie incroyable à l’égard de son prochain.

 

Fin 65. Les Etats-Unis mettent en œuvre leur politique de la terre brûlée. Ils bombardent sans répit les campagnes, détruisent systématiquement les villages suspectés d’aider l’ennemi. En 67, l’armée US aura ainsi anéanti 70% des hameaux de la zone côtière. La moitié de la population qui vivait là sera jetée sur les routes, nomades errant sans fin d’un bombardement l’autre tandis que les américains rasent au bulldozer leurs villages. Débarque l’Americal, une division spécialement entraînée à cette guerre de sauvages. Colin Powell, commandant du bataillon de la 11ème Brigade d’Infanterie déclarera par la suite n’avoir jamais pu dormir deux nuits de suite dans le même lit, de peur de l’atmosphère barbare qui régnait au sein même de sa compagnie. Le 1er mars 68, une brigade de sa compagnie entre dans Son My, rassemble les femmes, les enfants, les vieillards et en exécute 504. Dang vit dans cette région. Les avions pilonnent les collines, larguent leur défoliant ou des obus au phosphore blanc qui calcinent les corps en deux secondes. En juin 70, l’hôpital de Dang est repéré. La position devient vite intenable : les américains s’acharnent sur l’hôpital en toute conscience de cause. Abandonner les invalides ? Dang le refuse. Le 20 juin, des hordes sauvages de GI’s donnent l’assaut final. Dang est abattue dans sa blouse de médecin, d’une balle dans le front. Ses carnets sont récupérés par les GI’s et confiés à la section d’analyse des documents saisis. L’un des membres de cette section finira par les soustraire à leur destruction promise, pour les restituer en 2005 à la famille de Dang. Publiés pour la première fois à Hanoï cette même année 2005, le succès sera immédiat : près de 500 000 exemplaires vendus, un très fort écho dans la jeunesse, sans doute du fait de l’idéalisme qui traverse l’ensemble des écrits de Dang, et son refus de censurer ses doutes, ses peurs, sa propre souffrance morale. "La Guerre est détestable", affirme-t-elle au moment où, traînant avec elle ses blessés, elle sent passer néanmoins le souffle de la victoire sur leurs têtes : la haine ne peut venir à bout de cet élan de compassion qui soude un peuple tout entier. Peu d’espoir certes, mais les battements d’aile de l’espérance immense.--joël jégouzo--.



 

Les Carnets retrouvés (1968-1970), Dang Thuy Trâm, éditions Picquier, août 2010, 276 pages, traduit du vietnamien par jean-Claude Garcias, introduction de Frances Fitzgerald, isbn : 978-2-87730-0196-8.

Lire la suite