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UN AIR DE NEW YORK (E.B. White), POUR EN FINIR AVEC LES EXOTISMES BALOURDS…
Un été 48 à New York, devenue alors "la Capitale de Tout".
A l’origine, une commande passée par un magazine.
C’est l’époque où la presse américaine lance dans le monde ses reporters, bien souvent des écrivains, des poètes, plus ouverts au monde tel qu’il va, qu’attirés par un stupide exotisme.
La littérature américaine de voyage explose alors, encouragée par la montée en puissance du dollar et de sa civilisation.
White vit dans le Maine. Il exècre les voyageurs et croit prendre le contre-pied d’une littérature dont il ne comprend pas les enjeux. Peu importe : si les écrivains américains reconstruisent le genre, lui-même y participe à son insu.
Il accepte donc de vivre l’été 48 à New York. De fait, il se bornera surtout à évoquer Manhattan, à travers une poétique de la ville qui rappelle le Berlin de Walter Benjamin.
En poète, White décrit New York comme une ville déterminée, détruisant les individus autant qu’elle les magnifie, qu’ils sachent ou non saisir les occasions qu’elle leur offre. Et insiste beaucoup sur ce caractère d’occasion à saisir - le Kaïros des grecs -, dans lequel se régénère la civilisation américaine. New York est la ville des occasions, du Kaïros, occasions qu’elle démultiplie à l’infini en séparant les individus des événements. On peut donc ne jamais rien y voir, aucun événement n’étant assez fédérateur pour mobiliser toutes les populations qui y vivent.
Ecrit dans une prose superbe et simple, White y paraît cependant nostalgique. Mais saisi à son tour, le récit finit par s’installer dans le présent de la narration, pour ramener à la surface, entre autres, la vision d’un vieux saule rafistolé de bouts de ferrailles, extraordinairement édénique.--joël jégouzo--.
Un air de New York, E. B. White, traduit de l’américain par Martine Leroy-Battistelli, préface de Roger Angell, éd. Buchet-Chastel, avril 2001, 76p., ISBN-13: 978-2283018569, épuisé.
UN GENTLEMAN EN ASIE, Somerset Maugham
Jamais titre n’aura été plus approprié. Somerset Maugham, plus attaché aux conventions de sa classe que curieux des paysages qu’il découvre, n’a pas vu l’Asie, ou pas grand chose. C’est à peine s’il a jeté un œil maussade sur ces paysages souvent plombés par la chape grise du soleil des tropiques. Dès le premier chapitre, le ton est donné. Il s’émerveille de l’élégance du point-virgule, de la discrétion de la parenthèse et s’emporte contre le trop brouillon et fruste tiret. Certes, accordons-lui quelques notations vraiment biens senties sur des points essentiels de l’art de ponctuer un texte. Mais le voyage dans tout cela ? Refusant de tomber dans la facilité du pittoresque, Maugham ne veut consommer que des plaisirs intellectuels, autrement plus satisfaisants à ses yeux que les médiocres aventures dans lesquelles ces terres lointaines prétendent vous jeter. La jungle n’est enivrante qu’élever à la dignité du poème. Quant aux villes… Saigon lui rappelle une modeste bourgade française, Hanoï l’ennuie. Lorsqu’il débarque dans la baie de Tourane, proche de la capitale impériale de l’Annam (Hué), il n’en veut conserver qu’une impression fugace, celle d’un premier contact énonçant plus de promesses que la ville n’en saurait tenir. Haïphong lui paraît plus médiocre encore et il refuse tout net de se rendre dans la baie d'A-Long, lui préférant sa recension dans un numéro de l’Illustration, assis confortablement dans un bar huppé de Haïphong. Pour délaisser évidemment bien vite les pages consacrées au pittoresque de l’Asie du sud-est, et se pencher sur une aventure plus féconde : lire ses contemporains, "occidentaux" s’entend. Et là encore, tout n’est que prétexte à célébrer sa propre indolence désinvolte : Proust l’ennuie, mais à tout prendre, il préfère cet ennui à l’amusement que procurent les autres livres.
Un dandy fumant son cigare avec condescendance dans un wagon de luxe, en définitive. Une idée du voyage tel qu’il se pratiquait dans les hautes sphères de l’intelligentsia européenne, qui a au moins le mérite d’afficher son dédain du monde.–joël jégouzo--.
UN GENTLEMAN EN ASIE, Somerset Maugham, traduit de l’anglais par Joseph Dobrinsky, coll. Domaine étranger, éd. 10-18, novembre 2000, 292p., ISBN-13: 978-2264029195 .
TWIST TROPIQUE - petite leçon d’anthropologie aux faiseurs d’identité et aux scrutateurs (pressés) des raisons d’être autres…
La recherche, on le sait, doit se trouver de nouveaux modes de financements. Aussi, le responsable d’une association presque humanitaire (Understand Earth), et forcément nécessiteuse, décide-t-il de financer l’expédition de deux de ses plus mauvais scientifiques maisons d’une façon originale. Les russes ayant inauguré le tourisme orbital, rien n’interdit Understand Earth d’inventer le safari anthropologique.Un touriste – le plombier Krobba - accompagnera l’expédition. Or l’érudition de ce dernier en matière de singes est à couper le souffle !
La mission porte sur le rire des singes râleurs. Helen, une scientifique du genre gouvernante irlandaise sadique, et son co-équipier, qui ne cesse de loucher sur ses minces appâts, découvrent un groupe de singes particulièrement râleurs au cœur du territoire Vani Vani. Ces derniers, réducteurs de tête et supporters de l’équipe de France de football (à l’époque, il en restait), se trouvent eux-mêmes en manque de subventions. Il s’en suivra, tant du côté des singes que de celui des Vani Vani, un imbroglio invraisemblable au terme duquel notre plombier, initié à l’observation scientifique, fera à vrai dire la plus belle découverte du siècle…
Le roman, mené tambour battant, est servi par une écriture d’une drôlerie peu commune. Mais il est aussi d’une pertinence achevée, le journal de l’anthropologue plombier s’avérant un modèle du genre. Il n’est pas un scientifique qui n’y reconnaisse ses travers, sinon ses méthodes. Une belle leçon de civilisation en outre ! —joël jégouzo--.Twist Tropique de Francis Mizio, Points, coll. Points Virgule, n°67, mars 2003, isbn : 978-2020591944, épuisé. - 1ère édition, Baleine (au temps où Baleine était Baleine et non Seuil), avril 2001, 220p., ISBN : 2842193199, (couverture du haut).
Il est possible de se procurer l'ouvrage sur le site de l’auteur, à l’adresse suivante :
http://francismizio.blogspot.com/2009/03/o-n-brade-suite-twist-tropique-version.html
UNE CURIEUSE ENVIE D’INDOCHINE : L’EXOTISME CONTEMPORAIN AU MEPRIS DE L’HISTOIRE…
"Une envie d’Indochine sous le second Empire", sous-titre avec une très grande justesse cet ouvrage publié chez Arléa.
En fait la réédition d’un très ancien récit de voyage, celui de Henri Mouhot, publié en 1863 dans la revue Le Tour du Monde.
Naturaliste, savant autodidacte, grand voyageur, Henri Mouhot parcourut l’Asie du Sud-est à la faveur d’une bourse que lui octroya la Royal Geographical Society de Londres.
L’ouvrage, bien évidemment, est empreint de tous les préjugés de l’époque : c’est à travers le prisme de sa propre culture que notre explorateur appréhende les sociétés et les peuples qu’il découvre, avec une "franchise" telle qu’il en est devenu un classique des études orientalistes.
Un document donc, impossible à lire sans ce recul. Hélas, la préface destinée à nous le présenter, elle, manque cruellement de ce recul. On en tombe des nues même, à lire sous une plume aussi peu informée desdites études orientalistes une apologétique tentant de nous faire passer l’ouvrage pour autre chose que ce qu’il est. L’expression de "la vérité toute nue" s’extasie le préfacier, presque salutaire dans la France d’aujourd’hui, à cause de cette franchise que Mouhot aurait osé, à ne pas négliger "les humains parmi les espèces vivantes qu’il se propos(a) d’observer"… On reste pantois de découvrir que ce préfacier n’a pas cru judicieux de relever dans le récit de notre savant les préjugés pointant sans rire "la paresse" congénitale des autochtones, ou faisant du Siam un "nid de voleurs et d’assassins"…
Certes, Mouhot n’hésita pas à dénoncer les systèmes corrompus d’une administration coloniale naissante, ses gouverneurs stipendiés et les régimes d’esclavage qu’ils mettaient en place. Mais sous sa plume, cela relevait de notre responsabilité, pas de celle des "sauvages" qu’il rencontrait. Car Mouhot voyait les peuples à travers les yeux des évangélisateurs chrétiens et, partisan de la politique de la canonnière, il pensait lui aussi, partageant en cela les préjugés de son époque, que la colonisation, réformée par les soins de politiques avisés, serait un vecteur de développement économique et social. Qu’in fine, notre préfacier en appelle à la "la curiosité avide de l’enfant" pour savourer ce récit de voyage comme un récit d’aventure, on se dit pour le coup que l’éditeur aurait pu tenter une meilleure envie d’Indochine en l’encadrant d’un appareil critique autrement solide. L’ouvrage, historique, méritait en tout cas un meilleur traitement…--joël jégouzo--.
Voyage dans les royaumes de Siam, de Cambodge, de Laos : Et autres parties centrales de l'Indochine, 1858-1861, de Henri Mouhot, préface de Patrick Salès, éd. Arlé, coll. Essai, février 2010, 302 pages, 20 euros, ISBN-13: 978-2869598843.
SUKKWAN ISLAND, de David Vann
Roy, treize ans. Et son père.
Lui et son père.
Seuls au milieu de la forêt, des ours, du froid polaire.
Perdus, littéralement, quelque part sur une île du sud de l’Alaska où Jim, le père, a entraîné le fils dans une aventure qui aurait dû leur prendre une année entière.
Une initiation, une quête, l’espoir de se retrouver, d’apprendre à vivre de nouveau.
Roy et son père.
Un père qui ne sait pas, n’a jamais su.
Un père qui pleure la nuit.
Un père défaillant, fragile.
Un père qui s'embourbe en lui comme dans un monde désolant, improvisant leur vie au cœur d’une nature hostile, où l’on ne peut rien improviser. Un père qui joue à mourir, à aimer, qui se confesse sans pudeur à son fils, incapable de lui parler la langue des pères sans parvenir à lui parler celle des fils et qui se hisse sur les épaules du fils pour l’écraser de tout son poids de désespérance. Un père chevillé à son fils dans le grand nulle part des âges, la confusion des générations soudain imbriquées pour le pire à l’écart du monde. Huis clos, certes, mais sans la ligne de fuite d’un face à face interdit au fils par la conjuration de ce père plongé dans l’immanence de ses déroutes. Emphatique, à dramatiser et mettre en scène ses abaissements, jusqu’à tendre au fils le revolver dont il n’a su tirer sa délivrance, dans un geste doucereux, et que le fils retourne contre sa tempe.
Ô l’étrangeté absolue de ce roman ! Roy s’est tiré une balle dans la tête. Roy ne s’est pas suicidé : il s’est tiré dans la tête la balle que son père n’a pas osé tirer dans la sienne. Ensuite la dérive du père. Tantôt fou, tantôt rusé. Jamais lucide. Le père heurté cependant enfin par quelque objet tenace, la mort de son fils le réconfortant, en un sens, car elle l’arrime enfin au monde dont il a décroché. Roy, au fond, n’était-il pas venu sur l’île pour tenter de sauver son père ? Ce père exaspérant, seul lieu d’une vie trop courte pour avoir pu dresser les contre-feux disputés à l’aulne d’une existence à peine contractée. Et puis la nature derrière tout cela. L’impossibilité d’y vivre dans une pure immanence. Quel singulier roman au sein d’une maison d’édition dédiée au Nature Writing, convoquant ici toute l’étrangeté du monde naturel où rien ne semble plus pouvoir tenir de ce qui est humain, pas même après une lutte âpre, parce que les choses n’y sont que d’être, de toute éternité, ce qu’elles sont loin de nous. –joël jégouzo--.
Sukkwan island, de David Vann, Traduit de l'américain par Laura Derajinski, Editions Gallmeister, Collection NAT WRITING, 7 janvier 2010, 212 pages, 21,70 euros, ISBN-13: 978-2351780305.
SYLVIA, DE LEONARD MICHAELS, rentrée littéraire janvier 2010.
Une critique unanime, unanimement dithyrambique. Mérité.
1960. Michaels est pris de passion pour Sylvia Bloch. Ils ont vingt ans, lui beaucoup plus, elle un peu moins. Vingt ans tout de même : cette manière d’être en chemin de soi dans le monde, encore. Ils ont l’âge des équilibres précaires. Lui n’a pas terminé sa thèse et se lance à corps perdu dans l’écriture, raturant, griffonnant, revenant sans cesse aux mots qui lui résistent, tandis que Sylvia s'allègue fiévreusement dans ces années de frénésie généralisée. Ils s’installent à New York. Dans le Village, on trouve encore des vieilles qui crient en italien d’une fenêtre l’autre, et par la fenêtre de leur piaule minable, ils aperçoivent l’Hudson River ou les falaises du New Jersey, ou le désordre brutal qui travaille la ville.
Sylvia, lourde crinière noire. Yeux noirs. Long cou fin. Son exotisme est foudroyant. Est-elle belle ? Au delà de toute beauté. Fin de l’été 60, ils s’installent donc ensemble. Déjà l’un avec l’autre comme de toujours. "Cette histoire a commencé sans début", note Leonard dans son Journal. Car il tient un journal, très vite, dans lequel il note les tumultes de cette passion, ses égarements, ses excès.
Sylvia est brillante, ses parents viennent de mourir. Non : il ne faudrait pas la réduire à cette mesure. Sylvia est brillante. Elle s’en fiche et vit le contraire. Ils se disputent épouvantablement. Tous les jours. Sous n’importe quel prétexte. Pour se construire, peut-être, un espace de rage où tenir. Corps à corps frénétique. Sylvia est véhémente. D’une véhémence que rien ne peut soumettre : celle de l’Autre. Tandis qu’autour d’eux la grosse Pomme trépide. Charlie Mingus, Mile Davies, les débuts de l’héroïne, de la coule, de l’étrangeté d’être en vie dans les années 60… Sylvia décline sa vie en latin, en grec. Homère. Virgile, son poème : Plaine fumantes de poussières. Dans les affres de son hystérie, elle trouve toujours le temps d’une pause et d’un rien d’élégance froide. Sa demande d’amour demeure pourtant exorbitante : la véhémence de l’Autre. Bien qu’elle ne soit pas dupe de sa comédie. Mais New York en ce temps-là est comédie, Kennedy flirtant avec des actrices de cinéma, Ornette Coleman "éviscérant" le jazz… Tout y est fringant. Il faut donc l’être -tandis que les français brimbalent, entre Staline et Sade. Bientôt Kerouac entre dans leur entourage, puis Ginsberg et la marijuana. Et l’époque tout entière, dans son injonction la plus arrêtée : rien n’existe plus en soi, tout doit relever d’un sens caché. Le paradigme linguistique officie désormais, structurant et la Connaissance et l’émotion du monde, de soi – et accessoirement il nourrit, abreuve, sature la paranoïa de Sylvia tant les sixties l’imposent.
Alors au terme de cette aventure, Leonard vagabonde dans les couloirs d’une fin qui le sépare de lui-même. Dire que les pages sont belles ? Que l’écriture est forte ? Cela n’a pas de sens. C’est superbe. Subsumant toute réalité pour la soumettre à la seule nécessité d’une écriture mûrie pendant trente longues années. La vie évanescente, saisie enfin dans la mort disparue. Un journal mais autre chose, une autobiographie mais autre chose, un récit, un roman et plus que le roman, moins pénétré par le réel d’une culpabilité équivoque que par l’absence d’un Discours qui aurait pu, jadis, porter secours à l’un et l’autre : il n’y avait pas de discours pour dire Sylvia, et surtout pas celui de la psychanalyse bientôt triomphante. Mais tous l’ignoraient, à commencer par Sylvia qui ne pouvait que le chaos de sa geste imparfaite. Il n’y avait pas de Discours. Pas même celui de la confusion des sentiments, pas même celui du dérèglement des sens, juste la nécessité, à trente ans d’intervalle, de la chose achevée et de son lieu aujourd’hui : l’écriture.—joël jégouzo--.
Sylvia, de Leonard Michaels, traduit de l’américain par Céline Leroy, éd. Christian Bourgois, janvier 2010, 17 euros, ISBN : 9782267020618.
LE GRAND LOIN, DE PASCAL GARNIER, rentrée littéraire de janvier 2010.
Marc connaît Agen. Enfin : il y est passé.Et dans les repas mondains, c’est à peu près tout ce qu’il trouve à dire.
N’ayant rien à faire la plupart du temps, il se contente d’être.
Mais à plus de soixante ans, qu’être ?
Alors Marc se met surtout à s’absenter, à s’absorber dans la contemplation des grands loin(s) qui bordent nos vies, penché au-dessus du parapet d’un pont d’autoroute, à contempler le flux des voitures surgissant de nulle part.
Ou bien il habite un monde minuscule : le tapis du salon, quelques infimes débris domestiques.
Un jour il s’arrête devant une animalerie.
Il achète un chat. Vieux. Malade.
«J’ai acheté un chat».
Gros, vieux, amoché.
Tandis que sa femme, Chloé, continue de meubler sa vie comme un espace. Là-bas. Loin.
Il songe alors qu’au loin, tout est différent. Sûrement. Incomparable. Alors qu’Ici, tout est vrillé. Une seconde idée lui vient, après celle du chat : le Touquet. Aller au Touquet. Avec sa fille Anne. Pour lui offrir quelque chose de… Différent, peut-être. Quelque chose d’autre que son hôpital psychiatrique. Au Touquet, il y a la mer, quand même. Elle monte, elle descend.
Et puis rien d’autre, découvrent-ils en compagnie du chat Boudu. Sinon un jeune barman de l’hôtel. Désiré. Anne veut que son père paie Désiré pour qu’il couche avec elle. Marc offre cinq cent euros au barman. Et puis tout s’enchaîne vraiment : Marc ne veut plus rentrer, ni sa fille. La virée tourne à la cavale : reste Agen. Go to Agen. Où tout commence et où tout fini.
Mais ils n’entreront pas dans Agen. Ils s’arrêteront juste devant. Pour atterrir dans une caravane sans confort. Des semaines. D’un rêve innocent poursuivi sauvagement. La vie au paradis. L’insignifiance poussé à la perfection. Avec tout juste assez de réel pour faire qu’on existe. Marc s’y heurte. Bêtement. Il se blesse sur une pointe rouillée. Son doigt s’infecte. Devient tout noir. Il pense qu’il faut le couper. Anne le lui coupe. A vif. Le monde est effarant. Il est resté plus grand que nous. Sans retour possible. De quoi revenir du reste? Revient-on de vieillir ? Revient-on de mourir ? Revient-on de trop de solitude, de tout ce vide entre les corps ? Il y aurait peut-être une solution : faire comme si rien ne s’était passé. Désiré, le pizzaïolo brûlé vif dans sa caravane, le doigt coupé, Anne suffocant d’une implacable hystérie. Des histoires. Une histoire. Rien. Non : une histoire, juste une histoire. Il ne s’est rien passé d’autre que cette histoire superbement écrite. Celle d’une dérive infinie, sur place : celle des mots où tout ordre échoue à être.—joël jégouzo--.
Le Grand Loin, de Pascal Garnier, éditions Zulma, janvier 2010, 158 pages, 16,50 euros, ISBN-13: 978-2843044984.
DU TRAVAIL DES JOURNALIERS
Cercal Novo, une petite ville de garnison. L’église est adossée à la caserne. Six maisons et le train d’Evora pour seul événement notable. Le brigadier Trois-Seize s’inquiète du sens des mots : le terme "mortier" peut-il servir à définir sa condition d’artilleur auprès de civils qui ne le connaissent peut-être pas ? Que peut bien signifier l’expression "faire feu sur la mule blanche" ? La mule blanche représente-t-elle vraiment l’ennemi ?
Dans ce petit village de l’Alentejo, la migration quotidienne des journaliers se vit dans l’amertume, sinon le ressentiment.
Ils viennent du Nord, du Sud du Portugal, se vendent pour un salaire de misère.
Une bande d’enfants loqueteux remue les ordures d’une décharge, à la recherche d’obus éventrés. Portela, un jeune chômeur, est amputé de la jambe droite pour avoir traversé par inadvertance le champ de manœuvres. Les récits s’entremêlent dans une sorte de relation familière au monde, presque domestique. Croiser un paysan pendu par un bras à une poutre ne paraît pas moins naturel dans ce paysage de chasse à la perdrix. La vie des champs portugais en somme, sous la botte d’une dictature chaussée de godillots.
Ecrit en 1963, à l’époque où les néo-réalistes faisaient peser une lourde charge documentaire sur la littérature portugaise, Cardoso Pires s’est engagé avec ce texte dans une écriture qui tournait résolument le dos à tout naturalisme. Fable en prose, concise, réfléchie, il nous offre une écriture d’almanach qui ramasse avec précision la geste d’un monde simple.—joël jégouzo--.
L’invité de Job, José Cardoso Pires, éd. Autrement, coll. Littératures, traduit du portugais et postfacé par Jacques Fressard, 1er trimestre 2000, 176p., 6 EUROS, isbn : 978-2862607568
AVIS DE DEMOLITION, de FREDERIC MONTLOUIS-FELICITE –rentrée littéraire janvier 2010.
Huit nouvelles sombres ou très sombres, écrites avec légèreté cependant, et pénétration, sur la question du travail ou de son absence. Huit nouvelles d’une écriture sensible pour rappeler la réalité du monde dans lequel nous vivons, terrible, toujours, d’une horreur qui n’a cessé de s’amplifier sans en avoir l’air. Comme celle du Complexe de la viande –on ne dit plus abattoir dans le jargon contemporain, ce vilain mot manquait décidément d’élégance-, déroulant une tranche de vie d’apprenti boucher. Seize ans, à éventrer les veaux à la chaîne. Mal tués bien souvent, quand l’ouvrier suivant doit plonger ses mains dans les entrailles de la bête pour en sortir les viscères. C’est comme ça qu’on mange. A faire la peau aux bêtes sur une dalle de ciment dégueulasse. Et pour faire tourner ça, des êtres bouffés par ce travail éprouvant, le contremaître espagnol, immigré de longue date, n’étant plus d’autre part que de ce lieu sinistre, uniquement absorbé à restaurer sa force de travail - langage marxiste désuet pour dire le lieu d’un monde dont la vérité n’a pas cessé d’articuler cette réalité, qui pourrait bien nous entrer dans le crâne un de ces jours, comme le canon d’un pistolet d’abattoir.
Mais Once upon a time, notre apprenti tombe sur une pub du leader européen des rencontres, qui propose, pour une somme pas si modique que cela, d’importer les jeunes beautés de l’ex-Europe de l’Est. Il en fait venir une, vit quelques semaines d’idylle avant qu’elle n’en profite pour fiche le camp puisqu’elle est à l’Ouest déjà, l’essentiel de son désir. Fiche le camp pour voir si des fois il n’existerait pas un meilleur parti auquel se vendre. La réalité là encore, des migrations sexuelles sordides d’une Europe plus décomposée qu’on ne veut bien le dire.
Ou cette nouvelle, Austerlitz, si forte, si dense, d’un "jeune" mendiant nouveau venu dans la carrière (si, on fait carrière : elle se termine par la mort en quelques très petites années d’espérance de vie). La vie au jour le jour, à découvrir qu’on peut avoir cessé de penser sans avoir cessé de vivre. Ecrite sur un modèle grammatical très incriminant, le "vous" déposant le lecteur à la place même du mendiant.—joël jégouzo--.
Avis de démolition, de Frédéric Monlouis-Félicité, éditions Arléa, janvier 2010, 128 pages, 15 euros, ISBN-13: 978-2869598829.
LE BUREAU VIDE, DE FRANK BONDT –rentrée littéraire février 2010.
Monsieur Deleuze est DRH. Enfin… était. Un beau matin, il découvre qu’on a déposé la porte de son bureau. En bon derridien, il déconstruit aussitôt le symbole -ce n’est pas rien une porte, c’est une frontière, une différence. Ça sépare. Voyez Sangate. Contemplez l’open space dans lequel on vous assigne, regardez au loin, ces bureaux avec porte qui vous jugent. La porte dérobée, les regards de ses collègues n’ont pas tardé à devenir fuyants. Puis son fauteuil a disparu. Un fauteuil en cuir, sur roulettes, avec le haut dossier qui indiquait son appartenance à la hiérarchie supérieure. Vous connaissez cela : plus on grimpe dans l’organigramme, plus élevé est le dossier du siège. Ensuite, très logiquement, on a démeublé son bureau. Il n’est littéralement rien resté d’autre qu’une malle, où il a retrouvé ses affaires personnelles. L’ex-directeur des ressources humaines, bras droit du Président, préposé aux mutations, licenciements et vexations en tous genres, s’est ainsi retrouvé lui-même pris au piège d’une logique imparable : celle des fusions-acquisitions. Son poste revenait à un autre, il était en trop désormais. Numéro 1, son ami pourtant, ne lui en avait rien dit. Règle majeure dans les sociétés de quelque importance : « une entreprise performante excelle dans l’art d’amener quelqu’un à renoncer à son emploi ». Sauf qu’à ce jeu, et pour cause, Deleuze excelle. Numéro 1 n’osant lui annoncer qu’il est viré, ni pouvant se résoudre à le faire -Deleuze est trop instruit des dossiers compromettants-, placardisé et littéralement occupé à ne faire rien du mieux qu’il peut, Deleuze résiste. Des mois. Des années. Jusqu’à la prochaine fusion-acquisition qui voit Numéro 1 viré à son tour, le nouveau Nomber One, anglophone of course, pouvant enfin lui signifier son congé, assorti d’un confortable parachute. Un conte d’aujourd’hui en somme. Ecrit avec une drôlerie sans nom, émaillé de remarques pleines de sagacité sur la sémiologie des objets du pouvoir. Le commandement, c’est un certain nombre d'ustensiles en un certain ordre assemblés. Porte, fauteuil, sous-main. Le tout doublé d’une phénoménologie de l’assise absolument hilarante et d’une sociologie des hauteurs passablement rouée : la verticalité, cet outil clé du management, nous est dévoilée ici avec une rare intelligence.—joël jégouzo--.Le bureau vide de Frank de Bondt, édition Buchet-Chastel, février 2010, 128 pages, 13,50 euros, ISBN 9782283024379.