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La Dimension du sens que nous sommes

en lisant - en relisant

AUX ORIGINES DU MONDE, CONTES ET LEGENDES RROMS

6 Octobre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

contes-rroms.gifUn recueil de contes et légendes tirées semble-t-il de la collection de textes rroms établie par  Heinrich von Wislocki qui, au détour d’un voyage à travers la Hongrie, en 1883, décida de consigner tout ce qu’il pouvait recueillir des traces orales d’un peuple qu’il découvrait avec passion. Dès 1888, une société américaine, la Gypsy Lore Society, se mit à publier ces textes traduits du rromani, en langue anglaise. La sélection que nous présentent les éditions Flies couvre un vaste périmètre, avec tout de même pour cœur de ce corpus les textes en provenance d’Europe Centrale. Un corpus organisé selon une thématique plutôt disparate, ouvrant aux cosmogonies rroms et rabattant malheureusement l’ensemble sur le prétendu emblématique thème du violon, dont on a vu par ailleurs qu’il n’offrait que des occurrences mineures dans l’ensemble de la littérature rrom –il fallait sans doute sacrifier à l’attente d’un public convaincu du contraire… On y trouve en tout cas un rayonnant conte sur l’origine des hommes «blonds», à mille lieux de tout ostracisme supposé, et une belle leçon sur les raisons de cette vie si courte accordée aux hommes: Dieu, agacé de voir l’Homme éternellement insatisfait alors qu’il se proposait de lui accorder deux vies plutôt qu’une, ramena les comptes à une seule vie, convaincu que mille n’auraient de toute façon pas réussi à combler le désert d’ennui dans lequel il entendait vivre. Sage. Très sage…–joël jégouzo--.

 

Aux origines du monde, Contes et légendes tziganes, éditions Flies, réunis par Galina Kabakova, traduits par Galina Kabakova et Anna Stroeva, oct. 2010, 204 pages, 20 euros, isbn : 978-2-910272-67-8.

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CULTIVER SON JARDIN...

30 Juin 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

jardinier.jpgCet été, osez le vrai voyage botanique, parmi la flore des gares, des boucheries, des fenêtres et des balcons… Ou bien cultivez votre jardin, si vous avez la chance d'en avoir un !

Mais des cent manières de créer un jardin, la meilleure n’est sans doute pas celle de payer un jardinier. Celui-ci ne vous plantera tout d’abord que de vulgaires bouts de bois plus proches du manche de balai que du forsythia dont vous rêviez… Et s’il retourne votre terre, soyez sûr qu’il ne vous en laissera qu’un désolant désert de gris pour tout gazon. Quelques temps encore, et vos allées ne seront que boue gluante partageant deux carrés de moisissure verdâtre. Vous haussez le sourcil ? Jardinez donc vous-même, vous comprendrez de quoi l’on parle ! Une fleur, ce n’est pas simplement une chose que l’on offre : c’est un «truc» qui hiverne, se bêche, se fume, s’arrose… Le véritable jardinage ne comporte aucune activité méditative. Čapek, son dernier grand théoricien, savait bien, lui, de quoi il retournait : le vrai jardinier n’est pas celui qui cultive les fleurs, mais celui qui travaille la terre. Les rosiers sont faits pour les dilettantes. Lui n’a d’yeux que pour ce que le profane ne voit pas ; ses secrets sont enfouis dans la composition de son incroyable humus dont il connaît, seul, la formule chimique. Karel Čapek sait d’ailleurs reconnaître entre mille le vrai jardinier, à sa curieuse physionomie : l’authentique est ordinairement terminé, vers le haut, par son derrière. La tête, elle, pend quelque part entre les genoux. Et hormis le soir, au moment de l’arrosage, il mesure rarement plus d’un mètre de hauteur…--joël jégouzo--. 

 

L’année du jardinier, Karel Čapek, traduit du tchèque par Joseph Gagnaire,  10-18, coll. Domaine étranger, 154p., 5 euros, ISBN-13: 978-2264030337

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SUR L’IDIOTIE DU REEL…

28 Juin 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

 

reeelidiot.jpgLa genèse de la méthode de Descartes mettait en évidence le rôle de l’action dans la connaissance : réfléchir sur la substance des choses n’était pas suffisant, il fallait encore fournir une méthode d’accès à ces choses, capable de produire du savoir scientifique par exemple, une certitude quelconque par ailleurs. Cette nécessité ouvrait la voie à l’esprit critique, autorisant de sélectionner ce qui relevait du domaine scientifique et ce qui n’en relevait pas. Nécessité découlant du postulat que le réel ne parle pas. Le réel est idiot. Bien que, d’une certaine manière, le réel, chez Descartes, parle curieusement le langage de l’intuition et de l’évidence. Mais idiot au sens où les grecs l'entendaient : enfermé dans sa singularité, replié sur son identité. Or si le réel est muet, nous ne pouvons que partir des modèles hérités de nos aînés pour l’appréhender et construire une image de ce réel, une image dont nous pourrons déterminer le devenir, puisque nous entretenons désormais avec elle une relation hypothético-déductive. On étudie ainsi, dans la recherche scientifique, le comportement de ces images. Il s’agit en gros d’évaluer le rapport de cette image au monde (système analytico-référentiel), essentiellement à travers son pouvoir de prédiction. On construit de la sorte un concept dont le caractère fondamental est d’être prédictif. Ce pouvoir de prédiction est la mesure de l’adéquation du modèle au monde, adéquation qu’il est bien sûr toujours possible d’améliorer. Or rien ne nous dit jamais, dans cette quête de l’adéquation, qu’il n’existe qu’un modèle unique d’image du monde : plusieurs représentation du monde peuvent coexister simultanément, voire se contredire. Car par nature, l’image du monde est différente du monde lui-même. Cette image n’est ainsi en rien universelle, même si, provisoirement, on peut la tenir pour telle… C’est en outre précisément l’inadéquation du modèle avec la réalité qui constitue le moteur de la recherche scientifique. Le défaut de prédiction du modèle met en effet en marche un processus d’abstraction, spécifique à toute démarche théorique. De sorte que l’on peut en conclure qu’une science n’est que la description de son auto-définition.--joël jégouzo--.

 

Le Réel - Traité de l’idiotie, De Clément Rosset, éd. De Minuit, collection de poche " Reprise " n°8, 2004, 160 pages, 9 €, EAN13 : 9782707318640

 Les Cahiers de l’Idiotie : http://www.cahiers-idiotie.org/nous.html

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LE RIDEAU NOIR D’ALFRED DÖBLIN…

25 Juin 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

rideaunoirSilke Hass, qui dirigeait alors la collection SH aux éditions Farrago, avait eu la bonne idée de publier ce premier roman d’Alfred Dölin, écrit en 1903. Un texte dérangeant, puissant mais maladroit, nourri de lectures dégluties les dents serrées, et d’une expérience que l’on entrevoit fiévreuse.

L’expression s’y dégage du coup souvent avec violence de la phrase qui l’enserre, la bousculant pour trébucher elle-même sous les coups de butoir des mots proférés. Parfois, c’est à grands coups de hache qu’il taille dans son verbe. A d’autres moments, l’écriture s’écoule, frémissante, dans une sorte de sensualisme étourdi. Quant au héros, Johaness, il rappellerait pour un peu le Bazarov de Tourgueniev. Même impuissance à agir, qui le remplit de haine devant le monde et lui, requis par la sommation d’un désir amoureux dont la violence est le lieu ultime. L’humiliation que ce désir impose à la raison ne lui laisse dès lors pour seul répit que celui de la froide ironie. Tout de même déconcerté d’être pareillement enchaîné à lui-même, Johaness ne sait plus ensuite que se jeter à corps perdu dans l’angoisse d’aimer. On a bien lu : l’angoisse ! Car ce long monologue haletant qu’est au fond ce roman, s’inscrit et jusque dans sa structure intime, dans la profonde crise inaugurée soudain par l’humanité : il n’y a plus de perspective, plus d’unité à partir de laquelle ramasser son être. Chaque geste, chaque émotion, chaque mot prononcé finit par s’autonomiser et déserter tout sens, désarticulent toute possibilité d’énonciation de soi. Rilke, qui était alors lecteur chez Axel Juncker, avait refusé de publier ce texte : il le trouvait trop sombre, trop "pervers". Il n’y voyait se dessiner qu’une guerre stérile entre les sexes (dont témoignera après Le Rideau noir   ce chef-d’œuvre qu’est Berlin Alexanderplatz), le "viol perpétuel de ce qu’il y a de plus délicat", reprochant aussi à Döblin une certaine complaisance d’écriture, à choisir pareil sujet masochiste. Un scandale moral en somme, l’auteur refusant de faire face au désastre dans lequel le sentiment amoureux semble devoir sombrer au tournant du siècle. Car c’était bien cela, au fond, que pointait Döblin : l’effarant constat que le sujet, évidé de lui-même, ne savait plus s’ouvrir à l’amour, mais uniquement espérer se défaire d’un peu de sa solitude égologique…--joël jégouzo--.

 

Le rideau noir, de Alfred Döblin, traduit d el’allemand par Huguette et René Radrizzani, éd. Farrago, coll. SH, sept. 99, 176 pages, 15 euros, ISBN 13: 978-2844900159.

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ALBERT CAMUS L'ALGEROIS…

18 Juin 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

camusfremeaux.jpgUne table ronde sur Camus dans l’auditorium du Monde… Autour des registres habituels tout d’abord : l’engagement, les rapports avec Sartre, sa vision de la Justice, les nietzschéismes de l’époque… Rien que l’on ne sache déjà et puis, sans crier gare, sans doute sous l’effet de la présence affable d’un Jean-Daniel soudain livré à sa mémoire, tout un volet inusité, une histoire éclipsée filant sous la conversation et dévoilant presque à mots perdus, peu à peu, l’image des relations complexes de Camus avec l’Algérie, son pays natal. Moins des révélations que des confidences offertes en filigrane par Jean-Daniel, des instants rares, causeries amicales, apartés de bar nous restituant un Camus sensible, témoignant de ses hésitations, de ses convictions, de ses contradictions. Les silences sur l’Algérie du dernier Camus, par exemple. Troublants en effet, lorsqu’on les rapproche de ces entretiens rediffusés il y a quelques mois sur France culture, d’un Camus s’énonçant lui-même plus algérien qu’algérois. Troublants, quand on les rapproche du Camus découvrant, dès 1945, combien déjà l’Algérie ne pouvait plus être française, à la manière dont cette France la recelait alors. Ou de ce Camus souffrant de la rupture qu’il voyait inévitable et funeste, anticipant sur un devenir algéro-algérien angoissant. Mais un Camus convaincu que ce n’était plus possible. Songeons à ses reportages en Kabylie, à ses chroniques algériennes, Camus dressé contre les totalitarismes et l’autorité française, si abrutie dans ce moment de son histoire. Camus confiant à Jean-Daniel le félicitant pour son Nobel, que "l’important c’est que nous soyons déchirés". Camus en pleine contradiction, désespérant de la décolonisation mais moins fervent qu’on ne la dit de la colonisation française. Mais Camus, certes, sans l’audace d’un Sartre affirmant avec force le principe de l’auto-détermination du peuple algérien. Et puis Camus se taisant. La Guerre d’Algérie débutait. Il en avait redouté les immondes ravages. Dommage que l’on n’ait pas creusé cette identité algérienne / algéroise de Camus, aujourd’hui si importante à explorer : nos Algéries intérieures en quelque sorte…--joël jégouzo--.

 

AUTOUR D'ALBERT CAMUS - TABLE RONDE A L'AUDITORIUM DU MONDE,2010, JEAN DANIEL - MICHEL ONFRAY - BERNARD-HENRI LEVY, Direction artistique : LOLA CAUL-FUTY FREMEAUX & ERIC FOTTORINO Label : FREMEAUX & ASSOCIES Nombre de CD : 2.

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INDEPENDANCES AFRICAINES…

18 Juin 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

independances.jpg1960. Il y a 50 ans, presque toute l’Afrique Subsaharienne accédait à l’indépendance.

17 états en fait, dont 14 relevaient de l’Empire colonial français puis de l’Union Française. Indépendance. Le mot soudain se mit à claquer comme un étendard. Ils avaient vingt ans, un immense sourire aux lèvres. Désormais, leur destin leur appartenait. Ou presque. Mais un temps, et qu’importe les désillusions, les chausse-trappes, les mensonges d’une indépendance donnée d’une main, reprise de l’autre, il y eut ce véritable espoir, l’enthousiasme des peuples qui crurent connaître leur printemps. C’est d’abord de cela que ce livre témoigne. Les témoignages sont beaux, sont forts, regardant aujourd’hui encore au delà, l’Afrique où tout commença, l’ensoleillée, le cœur de la Pangée originelle avant que la grande fracture, 200 millions d’années en arrière, ne vienne la séparer du continent américain. Mais la terre d’homo habilis, les premiers pas de l’humanité balbutiante ! C’est d’abord cela la beauté d’évocation de cet ouvrage, de relier notre présent à ce très grand passé africain, au passé africain de l’humanité, offrant de superbes images de cette humanité triomphante – dans ses masques rituels, par parenthèse, plutôt que les photographies des archives des colons. Images de conviction, illustrant limpidement le vieux proverbe africain selon lequel si "Dieu n’a fait qu’ébaucher l’homme, c’est sur terre que chacun a dû se créer". Un proverbe africain… qu’il est étrange, au passage, d’en délayer la singularité sous cette catégorie : irait-on parler de proverbe européen à propos d’un dicton ardéchois ?… Et c’est peut-être là que le bât pourrait blesser, dans ce projet éditorial pourtant magnifiquement inauguré dans la mise en valeur de nos racines africaines. Sans doute parce que, malgré l’impulsion de Maria Maylin, Présidente du Comité International pour la Renaissance de l’Afrique, de Jean-Pierre Elong Mbassi, secrétaire Général des Cités et Gouvernements Locaux Unis d’Afrique, l’ouvrage marque une trop grande déférence au discours africain des Affaires Etrangères, trop lisible derrière sa généreuse entreprise. On sent ainsi bien, lorsqu’il s’agit d’évoquer la colonisation, combien nous sommes en retrait de la brutalité sans nom de l’Affreuse nuit coloniale -selon l’expression si forte et si juste de Robert Linhart (dans son Lénine ). Voire, plus encore lorsqu’il s’agit d’évoquer les défis de cette indépendance et d’en faire le bilan, 50 ans plus tard, combien ce bilan renvoie par trop à une responsabilité intérieure qu’on ne peut certes éluder, mais dont les obstacles extérieurs ne sont pas suffisamment pris en compte. Un très beau livre pour l’Afrique donc, certes. Un album, en attendant la somme qui demain rendra compte de l’histoire africaine dans toute son étendue, sans fausse pudeur ni calcul diplomatique.--joël jégouzo--.

 

Indépendances africaines : Le cinquantenaire 1960-2010, de Maria Maylin, Geneviève Laffont, Jean-Pierre Elong-Mbassi, Les portes du soleil, juin 2010, 180 pages, 33 euros, ISBN-13: 978-2358080309.

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L’HISTOIRE, C’EST DESORMAIS LA DIMENSION DU SENS QUE NOUS NE VOULONS PLUS ETRE… (L’oubli de Sartre)

27 Mai 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

sartre-beauvoir.jpgCar il faudrait commencer là : dans ce qui fonde ce rapport tout à la fois individuel et collectif au sens. Et chercher à comprendre comment ce sens s’inscrit dans le présent de nos vies individuelles, tout comme dans celui de notre histoire commune. S’y inscrit ou s’y absente. Et marteler que depuis vingt-cinq ans, seul le refus du sens est perceptible dans le champ clos de la Nation française (défunte).

A l'heure où celle-ci s’enlise dans la misère de masse, s’y englue et se ment, à l’heure où le silence cauteleux des nantis ressemble à un fameux discrédit jeté sur notre bonne conscience, il n’est pas vain de convoquer le penseur de la Liberté, même paradoxale, d’en rappeler la parole, même excessive, et ses lieux, qui furent autant ceux d’une verve parfois incontrôlée, que ceux du roman noir américain.

 

Sartre, ses colères, son insatiable besoin de justice sociale. Sartre et ses contradictions, ses égarements, rédigeant avec ses compères de la rue d’Ulm On a raison de se révolter, à une époque où l’on ne songeait déjà plus à se révolter mais à s’installer, chacun, dans sa carrière. Ne pue-t-elle pas la démission cette France de l’après Sartre ? Et comment ! Mais ne nous trompons pas : le vrai roman noir de la société française, c’est cela : son renoncement aux valeurs de justice et d’équité. Alors Sartre l’utopiste, le doux dingue, sans rire, libertaire de gauche quand il ne reste plus de place en France qu’aux libertaires de droite. Ne parlons même pas de littérature engagée : il n’y a plus d’instinct pour cela dans notre beau pays, sinon dans le polar, justement : ailleurs ne surnage que la cague des mots d’ordre, usés jusqu’à la corde.

 

 Alors, oui : à une époque où les libelles n'existent presque plus, nous aimerions, un court instant, être encore les enfants de Sartre et de Hammet. Mais voilà : ces trente dernières années, les intellectuels ont voulu disposer d’un scénario commode : oublier Sartre. Un scénario capable de tenir dans un seul mot (toujours cette passion du slogan), pour donner un visage à nos compromissions et gérer l’après-68 : le retour au libéralisme, après un pudique passage par un social-libéralisme bon teint. Un scénario si peu convaincant aujourd’hui, mais tellement efficace quand il ne s’agit plus d’inventer mais de gérer nos aises. Après tout, ça avait foutrement déconné en 68, on méritait bien les charentaises bobos. Dès les années 60 du reste, on la sentait poindre cette démission. Après nous le déluge, question de génération, tandis que Sartre, lui, avait conservé le vilain défaut de vouloir continuer toujours, de ne jamais gérer correctement ni ses comptes, ni sa notoriété. L’emmerdeur : il voulait donc enraciner sa vie et son oeuvre dans un système de valeurs désuet ? Qu’est-ce que la littérature ? Relisez le bouquin : une belle foirade contre les Prix littéraires, le con !joël jégouzo--.

 

On a raison de se révolter. Discussions, de Jean-Paul Sartre, Philippe Gavi, Pierre Victor, Gallimard, coll. Presses d’aujourd’hui, 7 mai 1974, 384 pages – épuisé.

 

 A propos d’une rencontre improvisée entre Catherine, Hélène, Marcuse, Sartre, Gavi, Victor : http://www.sartre.ch/Marcuse%20et%20Sartre.pdf

en allemand, une biographie plutôt intéressante de Sartre : http://www.sartre.ch/Zeitgenossen%20v.13.pdf

 

L’Histoire, c’est la dimension du sens que nous sommes (Marc Bloch)

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L’OUBLI DE SARTRE : LE ROMAN NOIR DE LA FRANCE POST-SARTRIENNE…

25 Mai 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

talking.jpgTalking with Sartre. Des conversations. Entre Sartre et son filleul John Gerassi, professeur de sciences politiques – filleul sans parrain, Sartre s’obstinant à jouer les non-parrains les plus attentionnés… Une intimité dont John Gerassi profita pour fréquenter la pensée de l’auteur célèbre. Un livre qui sans doute connaîtra une traduction française, et dont on peut souhaiter que sa réception en France s’organisera selon une lecture moins people que celle de la recension offerte négligemment au Nouvel Obs par Bernard Loupias (Quand sartre voyait des homards partout)… Recension qui ne retient guère que la petite histoire d’un Sartre "défoncé" à la mescaline, victime d’hallucinations "au point qu'il lui arrivait parfois de se croire poursuivi sur les Champs-Elysées par des bataillons de homards"… On pouvait espérer mieux que cet article centré sur le rapport d’un écrivain à la drogue, cherchant qui plus est à comprendre l’œuvre dans son rapport à ladite drogue : "des hallucinations qui, à l'évidence, eurent une influence sur l'écriture en 1938 de " La Nausée, roman considéré comme le manifeste de existentialisme, ou sur certaines scènes des Séquestrés d'Altona, sa pièce de 1959."… De qui se moque-t-on ?…

Voilà donc le Nouvels Obs à cours d’estomac si l’on peut dire, relevant Sartre de sa tombe de la pire des façons. Sartre… Voyons… Ce qu’il en reste dessous la terre -moins meuble qu’il n’y paraît-, une vraie chape de plomb posée sur lui : notre mémoire du monde comme il va, comme nous savons qu’il va – mal – et ne cessons de le taire pourtant, de l’enfouir, comme s’il n’y avait plus de causes à défendre ou plutôt, comme si toutes les causes ne devaient plus êtres vraiment défendues. Oui… C’est ça, c’est exactement cela : comme si nous vivions dans un monde d’oubli et de renoncement. Alors Sartre… Vous imaginez ! Et son oubli : un genre qui serait celui de la société française d’aujourd’hui et pas même, car décliné sans y prendre garde, comme une fiction qui tiendrait à la fois du roman noir et du roman de famille, au sens cette fois où Freud pouvait l’entendre… La société française, une fiction ? Allons bon !joël jégouzo--.

 

Talking With Sartre: Conversations and Debates, de John Gerassi, Yale University Press, janvier 2010, 336 pages, 16 euros, ISBN-13: 978-0300159011.

lien vers l'article du Nouvel Obs :

Quand Sartre voyait des homards partout

 

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HUIS CLOS DE SARTRE – une création sonore

25 Mai 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

huis-clos.jpgLa première de la pièce eut lieu en mai 1944. Sartre découvrit une interprétation si forte de son texte, qu’elle passa à ses yeux pour la meilleure possible, son aboutissement scénique le plus exact. En 1964, les acteurs de cette Première furent réunis de nouveau. On en fixa cette fois l’interprétation dans sa matière sonore, pour l’éternité, avant d’en confier à Sartre la présentation. C’est le document que les éditions Frémeaux ont choisi d’offrir au public. Un document historique, l’expression prend ici tout son sens. Historique, parce que de 44 à 64, Sartre ne voit pas de différence, applaudissant à l’un comme à l’autre avec le même enthousiasme. Historique également pour ce moment rare d’écoute de la parole de Sartre dans ce grain si métallique qu’on lui connaissait, ce phrasé si pédagogique et l’étonnement, in fine, de découvrir un propos dont la langue s’enracine dans un usage du monde qui n’est plus le nôtre. Sartre si familier à la France des années soixante, voire soixante-dix, mais homme d’un autre siècle, discourant dans un vocabulaire désuet sans renoncer à se faire comprendre, c’est-à-dire à décanter les modes du dire qui se croisent dans l’enjambement des époques, mais empruntant des formes langagières si désuètes qu’elles révèlent qu’il ne saisissait peut-être déjà plus les enjeux d’un monde échappé de son monde. Un document qui mériterait une approche philologique presque, pour témoigner de ce que ce temps n’est plus et comprendre où il nous importe encore.

 

Un document en outre peut-être plus pertinent dans cette forme sonore que ne l’était, vingt ans plus tôt, la mise en espace de ce texte. Le médium libérant, par la résorption de l’espace, un sens nouveau. Espace occulté mais non annihilé, les bruits du monde, incertains, pauvres, raréfiés, le bruissement des déplacements, minuscules pérégrinations d’un monde étriqué, une porte qui n’ouvre sur rien recelant les bruits de l’ailleurs au point de faire du monde un décor suspendu dans un vide sidérant.

 

 L’action se situe dans la marge insolite des Enfers. Un espace artificiel méticuleusement agencé, occupant presque laborieusement toute l’exposition de la pièce. Espace existentiel tout entier assujetti à l’artifice d’une démonstration intellectuelle. On se rappelle l’équivoque du propos sartrien : "L’enfer, c’est les autres". Equivoque ayant longtemps ouvert au malentendu sur lequel Sartre revient en préambule, réaffirmant qu’il n’est possible de se connaître que sous le regard et le jugement d’autrui, possible inscrivant donc nécessairement cette limite que si nos rapports avec les autres sont empoisonnés (l’un de ses mots), si le rapport avec autrui devient tordu, alors nous nous apprêtons à vivre l’enfer. Lâche ou méchant, enfermé dans un rapport vicié à l’autre pour parfois s’y loger avec délectation et s’y encroûter lamentablement, chacun se fait mort-vivant entamé par l’étreinte dont il ne sait se défaire. Puis l’on retrouve le philosophe paradoxal de la liberté, tirant plus du côté du comportement que de l’histoire de l’individu, instruisant l’idée que seuls les actes décident de ce que l’on est, la liberté s’affirmant comme volonté, même folle, de changer un acte par un autre : l’introduction, en d’autres termes, psychanalytiques cette fois, d’un signifiant nouveau dans une chaîne sémantique verrouillée. Quel que soit ce signifiant.

 

 Inaugurée par un "c’est comme ça" déprimant, Huis Clos s’affirme pourtant comme une situation fausse très peu commode à l’épreuve de la théorie. Une situation qui en outre semble ne pas permettre à Sartre de construire la règle qu’il s’était fixée. Qu’est-ce à dire ? Symboliquement, Sartre a échafaudé un espace sans miroir : il n’y a pas de recours possible à soi, pas de face à soi possible. La vieille notion moyenâgeuse si belle de for intérieur n’a pas cours ici –non la subjectivité : le for intérieur. Nous sommes dans le face à face, où il ne reste qu’à s’accommoder les uns des autres et poser des actes depuis lesquels se dépêtrer de ce face à face.

 

Qu’est-ce qui nous réunit ?, se demandent les protagonistes de ce huis clos. Ne pourrait-on chacun vivre en paix dans son coin ? Chacun s’avoue, mais sur un mode ironique. Sans regret, sans réconciliation possible. Trop de ruse dans le monde ? Trop de ruse dans la raison ? Mais l’Enfer de Sartre ressemble moins à un Enfer qu’à un Purgatoire. Chaque personnage finit par évaluer ses raisons de persévérer dans son être et s’aventure de la sorte, même à contrecœur, au seuil de l’Autre. Les femmes surtout. Les yeux grands ouverts sur ces images de soi et de l’autre apprivoisées par l’opportunité de l’amour. Au fond, la pièce tourne autour d’un point aveugle, inscrit en creux : la question de la réconciliation. Ce qui manque cruellement aux êtres jetés les uns contre les autres, c’est la compassion. Dans la pièce, la liberté s’écrit en filigrane sous les espèces de la compassion, avec des personnages qui cherchent la pitié, quand ils devraient découvrir le Pardon.joël jégouzo--.

HUIS CLOS - JEAN-PAUL SARTRE, Précédé du commentaire de JP Sartre: L’enfer c’est les autres, Interprété par : Michel Vitold, Christiane Lénier, Gaby Sylvia, R.J. Chaudffard, direction : Moshé Naïm pour Emen, Label : FREMEAUX & ASSOCIES, 1 CD-rom, 2010, ancien exploitant : Gallimard Collection A voix haute (Prune Berge).

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MEMOIRES D’UN ROUGE, de HOWARD FAST

23 Mai 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

M2MOIRES-D4UN-ROUGE.jpgHoward fast fut pendant douze ans, à l’un des pires moments de l’histoire idéologique des Etats-Unis, membre du Parti Communiste américain. Mais c’est au fond moins cette histoire qu’il nous raconte dans cet ouvrage, que le sens d’une vie attachée à dénoncer l’injustice à travers son engagement politique et romanesque, avant de rompre avec les formes sclérosées que le militantisme communiste avait prises, sans parvenir ensuite jamais à donner un autre poids à sa vie que celui de cet engagement passé. Il flotte ainsi comme un air de nostalgie dans ces mémoires, le recul pris n’ouvrant qu’à l’expression de ce grand vide qui nous effare, d’un passé avec lequel nous avons rompu en l’ensevelissant sous des tonnes de regrets, sans que rien n’ait pu contrebalancer, ni le libéral-socialisme que nous connaissons, au fond pas si éloigné que cela du modèle démocrate américain, ni notre désormais coutumier anti-communisme. Peut-être parce que ce communisme était trop viscéral, sans abstractions, touchant au plus intime de cette foi de charbonnier qui le saisit d’un coup, un jour de dèche à Brooklyn. Il faut dire qu’il y avait de quoi : l’Amérique d’avant la Seconde guerre mondiale était celle de la misère extrême, celle des masses jetées sans vergogne dans la plus effroyable pauvreté. Une société en décomposition, grande consommatrice de vies humaines et dont H. Fast développa une conscience aiguë. Il n’est que de relire son œuvre : Il fut, après Jack London, le premier auteur américain issu de la classe ouvrière. Toute sa trajectoire romanesque en témoigne, dès sa première réussite de romancier, dans sa nouvelle The Children qui dépeignait la misère des enfants des rues du New-York yiddish. Vint ensuite le succès avec Conceived in Liberty (1936), vendu à plus de 15 000 exemplaires, qui lui permit de partir pour un long périple vers l’Ouest, dont il revint avec l'incomparable The Last Frontier, qui devait le consacrer définitivement comme l’un des auteurs américains les plus intéressants, roman dédié à la redécouverte du peuple spolié — Amérindien. Freedom Road (1943) enfin, bouleversant sur ce Sud tant haï et tant aimé.

 

Entré au Parti en 1944, jeté en prison en 1950 pour avoir refusé de devenir un délateur, à une époque où l’on pouvait se faire agresser dans la plus totale impunité simplement parce que l’on était communiste, à une époque où les sbires sans scrupules du capitalisme tabassaient au grand jour, difficile, aujourd’hui, d’imaginer que ce qui fut la grande question du siècle ait passé si vite au rang d’aveuglement criminel. Vint alors l’heure du renoncement. L’Amérique fut sauvée in extremis par la Seconde guerre mondiale. La machine économique repartit, préservant ici des vies qu’elle dévorait ailleurs, loin des espaces américains. L’opulence vint à bout des idéologies de révolte, ainsi que le silence abaissé comme un couvercle de plomb sur ces révoltes. Déjà, l’idéologie de la croissance l’emportait et les américains avec elle, enfin presque tous, vers de nouveaux horizons politiques. C’est là certainement la force du témoignage qu’il nous délivre : que cette rupture, au fond, ait été portée par l’oubli des causes de l’enrichissement national. Mais c’est aussi là que s’enracine notre conscience politique, en deuil d’un nouvel engagement que nul ne sait plus oser. Et cette conscience, en devenant mémoire, s’affirme en définitive conscience historique, peu dupe d’un avenir dont Howard Fast devine les mensonges et l’hypocrisie.joël jégouzo--.

 

 

MEMOIRES D’UN ROUGE, de HOWARD FAST, Rivages/Noir, traduit de l’américain par Emilie Chaix-Morgiève, janv. 2005, 352p., isbn : 2-7436-1352-1

 

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