en lisant - en relisant
LE RETOUR DU SOCIALISME COMME GENRE LITTERAIRE...
Romain Rolland à Moscou, Sartre à Cuba, Sollers en Chine…
De convictions militantes en emportements romantiques, les intellectuels français ramenèrent de l'autre côté du miroir toute une littérature dont ils ne soupçonnaient pas qu'elle finirait un jour par s'élever au rang de genre littéraire : le récit du retour socialiste.
Fortement codé, François Hourmant nous en dévoile les règles, les schémas. L'ensemble du dispositif par lequel ce genre de récit se constitue est ainsi passé au peigne fin : toutes les stratégies narratives sont mises à jour, toutes les représentations qui les accréditent. Succédanés des récits des grandes découvertes, auxquels ils empruntent leurs figures, leur mise en série produit alors un effet incroyable. Le "village potemkine" et ses ombres inquiétantes viennent se réfracter dans une économie narrative qui se révèle n'être qu'un simulacre de dévoilement, où l'on se joue la comédie de l'objectivité. Contribution intéressante à l'étude de la constitution d'un genre littéraire, elle n'oublie pas même de nous livrer une sociologie convaincante du monde intellectuel français d'alors. Mais si le mode de diffusion des mythologies politiques semble bien cerné, en revanche, la conclusion paraît faible. Faisant retour à Julien Benda (La trahison des clercs), François Hourmant croit pouvoir de nouveau assigner à l'intellectuel (français, ça existe encore ?) la charge de dévoiler la mauvaise conscience du monde. A quand l'actualisation du genre en question après les nouveaux retours socialistes ? --joël jégouzo--.
Au pays de l'avenir radieux, de François Hourmant, Aubier Montaigne, janvier 2000, Collection historique, 281 pages, 19 euros, ISBN : 978-2700723147.
L’HORREUR BANALE D’UN SIECLE ETOURDI
Par un beau matin le narrateur découvre dans son jardin un charnier. L’événement est assez important pour qu’il se décide à tenir un journal, qu’il écrit sur un répertoire téléphonique, n’ayant rien de mieux sous la main. Aussitôt le ton est donné : cette contingence matérielle vouera l’écriture à la désinvolture. Drôle et macabre, sa langue se fera volontiers candide, aussi étourdie que son geste inaugural.
Ne sachant que faire de l’événement, le narrateur accomplit tous les jours la tournée du chantier qu’est devenu son charnier, avec la bonhomie d’un néophyte s’émerveillant du travail de fouille. Le chantier, à ce qu’en disent les ouvriers, est un beau chantier : il sait se développer, prendre de l’ampleur, faire sens, comme chantier s’entend : c’est-à-dire qu’il s’étend. Il contraint d’ailleurs à raser la maison voisine. Recueillant justement sa voisine, le narrateur vivra tout naturellement une aventure érotique avec elle. Puis il sera contacté par une école de "carniercologie", sise à New York. C’est que son charnier est un magnifique charnier, recelant un éclatant secret : il est le pôle négatif de notre mémoire collective. Une sorte de tubercule qui ne demande qu’à germer. Mieux : un rhizome, dans l’entrelacs duquel nos civilisations ont plongé leur être. L’étourderie d’un siècle, le défunt XXème siècle, qui n’a cessé de jouer les espiègles. Un chantier qui n’en finit donc pas, tant ce siècle savait aller jusqu’au bout de ses visions. Au point que l’on s’interroge tout de même, in fine: ne vaudrait-il pas mieux stopper les fouilles, les cadavres n’en finissant pas de remonter à la surface ? Placé sous le signe d’un humour décalé, ce premier roman très réussi émerveille par sa justesse et sa célérité.—joël jégouzo--.
Journal du froid, de Yves Nilly, Mercure de France, juin 2001, 126p., 11,43 euros, ISBN : 978-2-71522286-6.
SUICIDE ET INVERSEMENT, DE JEANNE RIVOIRE.
Les parents d’Agathe vivaient à Rome, lisaient Baudrillard, étaient convaincus que le réel avait disparu pour céder la place à des jeux de simulacre bien plus stimulants. Le Cinéma avait pris fin à l’époque de la Nouvelle Vague et le roman avec le Nouveau Roman. De toutes ces fins émanait une logorrhée réjouissante. Leurs mots, ceux d’un milieu social protégé, où l’on mangeait Naturalia, l’écharpe Benetton au vent, des discours psychologisants plein la bouche. Le père, qui était partie en quête de lui, avait fini par vendre des parfums de luxe aux belles romaines. Et puis le couple n’avait pas tenu. Les parents d’Agathe avaient divorcé. Sa mère l’avait ramenée à Paris, dans le XIIème arrondissement. Agathe se rappelle l’année 82 à Paris. Un tournant dans l’histoire des mentalités françaises : Le Père Noël est une ordure venait de sortir. On prenait en pleine gueule la gentillesse d’Anémone. Partout se mit à croître l’ironie, le cynisme, la moquerie, voire la malveillance. Agathe, malgré l’éducation que sa mère lui donnait, ne comprenait rien à ces changements et restait désespérément gentille, bonne, généreuse. Les dents s’affûtaient, les discours se travestissaient, pas le sien, au grand désespoir de ses proches. En rade, Agathe, tandis que les socialistes se convertissaient aux valeurs de la bourgeoisie libérale, lisaient L’air du vide, de Lipovetsky, en tournant résolument le dos à sa critique de l’individualisme. Les bobos –on y était-, voulaient se leurrer et prendre leur part du gâteau.
Agathe devint ado en 88. La bourgeoisie, à l’époque, affectionnait de s’acheter des bijoux en plastique. La vie est un long fleuve tranquille sortait sur les écrans. Agathe se fit redskin, adopta le look Saint-François d’Assise, croyant vomir la société de consommation. Puis elle passa son bac, entra en prépa, fêtait déjà son entrée dans une grande école de commerce –on ne pouvait faire moins, dans le nouveau Paris qui s’installait. Elle se lança du coup à corps perdu dans la quête de son seul plaisir : si l’on voulait demeurer performant, il fallait s’affirmer désirant. A donf’. Et cultivé. Tous les bobos l’étaient. C’était la norme. Même si l’on ne savait pas trop ce que cela revêtait. On s’en foutait : on l’était, point barre. Agathe aussi, donc. Et puis elle entra en analyse. Comme tout le monde. Sauf qu’Agathe sentait que quelque chose n'allait pas. Elle demandait pitié. Pour sa quête truquée. Quelque chose déconnait dans cette mentalité bobo qu’elle finissait par vomir. Manque de générosité, méchanceté. Agathe s’en voulut tout d’abord de rameuter des vocables aussi sots pour parler de sa souffrance. Alors elle se réfugia dans la maladie. Comme au bon XIXème siècle. Avant de se suicider. Mais pas trop. Pour finir d’écrire ce roman. Sur la souffrance. Sa souffrance.—joël jégouzo--.
Suicide et inversement, de Jeanne Rivoire, éd. Jacqueline Chambon / Actes Sud, février 2010, 200 pages, 18 euros, ISBN-13: 978-2742790142.
Bobos in Paradise : The New Upper Class and How They Got There, David Brooks, Simon & Schuster Ltd, new edition, aug 2001, 288 p., 13 euros, ISBN-13: 978-0684853789.
CE QUI IMPORTE, C’EST DE SAVOIR CE QU’EST LA JUSTICE
L’exécution. Paris. 3 heures du matin. Robert Badinter raconte que ce jour-là, il se rasa longuement. S’habilla avec respect. Paris. Rue de la Santé. La rue vide. Une petite porte sur le côté. La cour. La guillotine était là. Dressée. Immédiate. Avec ses hauts montants très minces. Très hauts, se souvient-il. Deux grands bras maigres desséchés. Un dais noir tendu dans la cour pour la masquer à la vue des prisonniers. Autour de lui, tout le personnel de l’exécution. Des hommes. Les avocats. Le Procureur qui avait requis la peine de mort, le Directeur de la prison et une silhouette sombre en chapeau : le bourreau, s’excusant : «Faut y aller. Il est temps».
Bontems, torse nu, attendait dans sa cellule. Courage. A phrases décousues, son avocat lui parle. Voix basse, de confidence. Il l’étreint avec une infinie tendresse. Le berce de ses paroles aimantes, comme pour interdire à l’horreur d’entrer là, comme pour fermer Bontems à la peur.
Bontems fait un brin de toilette. «Eh bien, allons-y». La Rotonde ensuite. Une dernière lettre à sa famille. Autour de Bontems, Badinter note la hâte d’en finir. L’immense silence jeté soudain sur ces hommes. Et le bourreau, chapeau sur la tête. Ses aides qui bientôt empoignent Bontems, l’emportent, le ligotent, le happent. Le claquement sec de la lame sur le butoir. La débandade soudain, les officiels s’enfuyant tandis qu’on asperge déjà la cour à grand jet d’eau.
Le récit est poignant, d’une force inouïe. Il faut entendre l’exécution lu par Charles Berling. Une diction au-delà du souffle. D’un tenant. Mesurée, roborative. Berling ne lisant plus mais témoignant de ce qu’est la Justice, le besoin de justice. Un long récit imposé par la fièvre. Robert Badinter devait ensuite passer sa vie à militer contre la peine de mort. Pour que le crime ne change pas de camp. Un récit confident, entaillé au plus intime de l’être. Sincère. Sidérant : comment avons-nous pu. Si longtemps. Le récit d’une tragédie. Un récit comme un homme n’en écrit jamais qu’un seul dans sa vie.—joël jégouzo--.
L’exécution, de Robert Badinter. Lu par Charles Berling. Présentation lue par l’auteur. 2 CD audio, durée 2 heures, Audiolib, 2009, isbn : 978-2-35641-202-7
« NOUS ALLONS A L’ESPRIT »…
La Russie aux lendemains de la mort de Staline, immergée dans son immensité continentale.
Une toile d’araignée flamboie d’un éclat irisé entre les fleurs. ce monde minuscule, façonné des gestes simples qui viennent se perdre dans l’étendue du paysage russe, sa seule conscience. Le paysan, l’ouvrier moscovite, ne cessent d’éprouver dans leur chair la viduité d’un monde où le temps s’étale comme un espace. Et les gestes qui remplissent leur vie s’effilochent dans le règne de l’ici. Au point que toute notation historique a disparu : la Russie des années cinquante n’est qu’une clause de notre style à nous. Tout est exactement comme toujours, tout respire le repos, ou plutôt l’absence de mouvement dans cette immensité que l’Histoire n’atteint pas. Tout est toujours comme par le passé, mais ce passé n’est pas. S’il existe une littérature du terroir, assurément, celle-ci en est un bel exemple, avec son monde enchanté de récits s’élargissant en vagues concentriques comme les ronds dans l’eau. Une pie se détache de la cime d’un arbre. Une matinée tranquille. Volodia se noie en pêchant. Dans la fraîcheur un peu amère de la prairie, quelque chose d’étrange ébranle soudain la nouvelle, bouleverse son fil et déferle sous les mots, charriant leur poids d’images. Un événement sourd, afflue. Tout a basculé déjà, enfanté par le pur talent de l’imagination souveraine : le récit se déploie enfin dans sa propre immensité. Il se fait pèlerin. La vie ne prend fin nulle part, ni l’écriture, qui inscrit dans son rythme sa propre élévation infinie.—joël jégouzo--.
La petite gare et autres nouvelles, Iouri Kazakov, traduit du russe par Robert Philippon, L’imaginaire Gallimard, février 2000, 270p., 8,56 euros – titre original : Na Poloustanki, 1ère édition française, éditions Gallimard, 1962.
En titre : Rimbaud, Une saison, etc. …
LE FOU DE L’AUTRE…
Recueil de nouvelles au fond désirantes, ébouriffées et piquantes, éprouvant, littéralement, la difficulté d’aimer, de l’être, d’y souscrire pour se porter au devant de soi ou d’autrui, introduites par l’énoncé divinateur de Fernando Camon : «Il est difficile d’être une femme, toutes s’en plaignent. Il est impossible d’être un homme, aucun n’y parvient.»
Nouvelles écrites au féminin, récidivant d’une aventure l’autre, de mal en pis si l’on osait, pour autant que le pis a, ici, cédé la place à la calamité de vivre entre mari alcoolique, compagnon infidèle et dragueur éreintant. Des histoires pleines de futurs ex-maris et d’une vision du monde assez juste pour tout dire, dans sa placide épouvante. Un monde où l’on se ment beaucoup, où l’on foire beaucoup, un monde dont l’érotique confine au grotesque, le cocasse disputant au bouffon son attirail fumeux. Un monde dont la gîte est celle d’un clochard échoué le nez dans le ruisseau, à tenter de déboucher une bouteille qui lui résiste.
Dans l’autre, ma folie me guette et ma vie pourrait bien se défaire, n’était le réconfort d’un poème de Nerval, qui assuma pour nous la folie dont aucun être humain ne parvient à se délivrer, sinon dans la poésie, dont la parole si intrigante borde nos frontières effarantes.
Des nouvelles qui peu à peu montent en puissance, dès qu’on a passé le cap de Julio ou de la touche bis. Et montent sous la pression de la pulsion descriptive. Tempêtes de Normandie. Les falaises d’Arromanches battues d’un ressac organique. Corps à corps avec les éléments, c’est dans cette dilection de la matière pour l’humain que la narratrice se découvre le mieux, réalisant sans trop savoir qu’en faire, que le monde est resté plus grand qu’elle. Superbement, deux espaces contigus se font face soudain : l’univers et nos mondes minuscules. Le Pneuma battant la roche Tarpéienne, d’avoir si grand ouvert nos portes à de si piètres amours.
C’est dans l’art de la description que ces nouvelles révèlent leur nature profonde. Face au monde, ainsi que l’impose sa récollection comme paysages, l’alentour décliné en façades. Comme si, dans ce rapport de frontalité au monde, la narratrice avouait mieux que dans sa relation aux hommes, cette solitude égologique dans laquelle la vie nous a jeté. Là-bas le monde, l’Autre. Territoire indu, donné dans une frontalité excessive.—joël jégouzo--.
Le fou de l'autre, de Sophie Képès, les éditions Noir sur Blanc, avril 2010, 232 pages, 12 euros, isbn : 978-2-88250-231-5
PUISQU’IL N’Y A QU’UN MONDE, IL FAUT BIEN QU’IL SOIT GRAND…
Lima. Le petit Julius est né dans un palais et passe sa petite enfance dans le carrosse de son grand-père. Sur sa table de chevet se trouve la photo de sa sœur Cinthia, qu’il ne connaît qu’à travers cette image. Plus tard Julius saura éloigner cette photo avec laquelle il comprend confusément qu’il ne peut vivre. Cinthia ira sur la commode : il lui reste tant de choses à découvrir. Du collège au Country Club, en passant par la première communion, Alfredo Bryce-Echenique nous dépeint la lente prise de conscience de soi d’un petit garçon trop seul pour affronter pareille épreuve. Car n’en doutons pas : c’est une épreuve que d’être appelé, chacun, à ce moment de son existence, à se façonner soi-même. Surtout dans la solitude de l’autre, frère ou sœur disparue. C’est aussi ce singulier passage de l’âge de raison qu’il tente de nous raconter. Et y réussit, parce que son récit s’organise autour du point de vue de l’enfance, qui ne saisit le monde qu’à travers une chaîne de causalités insolites. Comment trier dans le foisonnement du monde environnant ? Sa langue épouse alors cette structure un peu circulaire des nécessités enfantines : s’il faut des raisons à l’ordre du monde, il en trouve dans la proximité du merveilleux auquel le réel se plie volontiers, quand on l’observe avec des yeux de sept ans. Assez étrangement, cette langue est aussi celle du narrateur adulte. Comme si elle le surplombait pour lui imposer ses vertus : le trouble, devant l’immense perspective qu’ouvre le monde.—joël jégouzo--.
Un monde pour Julius, d’Alfredo Bryce-Echenique, traduit de l’espagnol par Albert bensoussan, éd. Métailié, mais 2001, 502p., ISBN : 2864243903.
PINOCCHIO : L’ECHAPPEE BELLE D’UNE MARIONNETTE ESQUIVANT LES REDUCTIONS MORALISATRICES.
Edités il y a quelques années, deux ouvrages convoquaient ce cher pantin avec une égale ambition : dépoussiérer la légende en nous l’offrant dans une nouvelle traduction.
Publié d’abord en feuilleton, à la fin de la première livraison, Collodi faisait mourir Pinocchio. Il y eut une si énorme campagne de protestation des lecteurs, qu’il fut obligé de le ressusciter et d’inventer une suite.
Pinocchio n’appartenait ainsi déjà plus à son auteur, peut-être même plus à son histoire, dont il ne cessa de s’évader pour devenir héros de théâtre ou de cinéma.
C’est que la structure de ce récit, très polymorphe, autorisait toutes les interprétations. De fait, des psychanalystes aux marxistes, nul ne se priva de se l’approprier. Mais curieusement, peu virent en lui une figure de la duplicité. Peut-être parce que l’œuvre était lue comme un roman d’éducation plutôt que d’aventure. Pourtant Pinocchio ne cesse de courir les chemins de traverse sitôt une bonne résolution prise, échappant ainsi à toute réduction moralisatrice.
Les deux ouvrages présentent des traductions relativement proches. Chez Flammarion, on a tenté de restaurer la langue d’origine, pimentée d’archaïsme, en retranscrivant avec bonheur les irrégularités du texte : les répétitions en particulier.
Les moments de pur délire verbal paraissent en revanche plus lisibles dans la traduction de Casterman, qui joue plus volontiers avec notre langue qu’avec celle d’origine. Le Flammarion offre en outre un appareil critique prodigieux. Quant au Casterman, ses illustrations sont éblouissantes, tout à la fois acerbes et généreuses, en encres fluides rehaussées de traits lumineux.—joël jégouzo--.
Pinocchio de Collodi, traduit de l’italien par Isabel Violante, chronologie, présentation, notes, dossiers, bibliographie par Jean-Claude Zancarini, éd. GF-Flammarion, janv. 2001, 350p., cat. L, ISBN : 2080710877.
Pinocchio de Collodi, traduit de l’italien par Jean-Paul Morel, illustrations de Jean-Marc Rochette, éd. Casterman, oct. 2000, 156p, ISBN : 2203142820.
SHANGHAI : CITE DE LA POUSSIERE ROUGE, de QIU XIALONG.
Au fond, une petite histoire du peuple de Shanghai.
Ou de cette fameuse Cité de la Poussière Rouge qui traversa les âges, résistant aux Empereurs, à la dictature du Prolétariat, à la Chine néo-capitaliste d’aujourd’hui.
De ces constructions dont on ne sait si elles sont le produit du peuple qui les habite ou le contraire, tant leur extravagante structure paraît douée d’une logique propre à organiser hardiment sa destinée. Un peuple hétéroclite quoi qu’il en soit, riche justement de la diversité qui le traverse, et le féconde, le recomposant dans une identité tout à la fois multiple et unique, unanimement tenace au final, opiniâtre et roué. De ces peuples qui ont su résister à tout en s’adaptant à tout.
Une petite histoire populaire raconté par l’écrivain chinois Qiu Xialong, lequel, à l’image de cette fantastique plasticité des habitants de la Cité, fut d’abord interdit d’école sous la Révolution Culturelle, avant de soutenir une thèse sur T.S. Eliot et partir aux Etats-Unis poursuivre ses recherches.
Une histoire éparpillée en nouvelles établies selon un ordre chronologique, de 49 à nos jours, organisant les moments clefs tout à la fois de la Cité et de l’Histoire chinoise du XXème siècle.
Et dès 49 l’on découvre la force d’inertie de cette Cité dont les nationalistes voulurent faire, avec Shanghai, une Stalingrad orientale. Le tournant qui allait les sauver, pensaient-ils. Mais rien ne put venir à bout de l’incrédulité des habitants de la cité et les nationalistes durent s’enfuirent, tandis que le narrateur passait à côté de l’Histoire, terré sous son lit, vaincu par une peur très ordinaire et non moins salutaire.
Mais de toutes les histoires que narre Qiu Xialong, la plus édifiante est peut-être celle de Bao, le poète ouvrier. Histoire construite en deux temps pour enjamber la Chine de Mao et trouver son dénouement dans celle d’aujourd’hui. Tout commença pour Bao en 1958, alors qu’on exhumait la vieille conférence prononcée par Mao en 42 sur la littérature et l’art, qu’il voulait mettre au service de la Révolution. Bao fut prié d’écrire des poèmes. Pas du tout familier de la chose, lui que l’on venait déjà d’arracher à sa cuisine pour l’envoyer secourir les forces vives de la nation dans les usines du Peuple, raconta au commissaire qui tentait de l’enrôler combien la réussite d’un plat de Tofu était chose malaisée. L’histoire plut. Bao fut sommé de composer son premier poème :
Telle fève de soja produit tel tofu
Telle eau donne telle couleur.
Tel savoir faire fabrique tel produit.
Telle classe parle telle langue.
Le poème fit le tour de la Chine et Bao devint membre de l’Association des écrivains chinois. Bien plus tard, en 1996, ayant traversé toutes les vicissitudes maoïstes, dénonçant quand il le fallait, s’auto-critiquant avec non moins d’opportunité, Bao fut encore sommé d’accepter un poste de chercheur à l’Université. Un poste qui, cependant, lui laissa le loisir de faire grandir ce genre de petite échoppe que la Chine nouvelle encourageait à développer (que cent fabriques s’épanouissent, quelque slogan post-communiste de cette sorte), dans laquelle il pouvait s’adonner à la seule passion qui ne l’avait jamais quitté : celle du Tofu. Si bien que dans cette Chine du capitalisme effréné, sa boutique put s’enorgueillir d’être l’une des rares à passer le cap du millénaire et produire un Tofu bien meilleur que le Tofu d’Etat.—joël jégouzo--.
Cité de la Poussière Rouge, de Qiu Xialong, traduit de l’anglais par Fanchita Gonzalez Batlle, Liana Levi – Piccolo, mars 2010, 222 pages, 9 euros, isbn : 978-2-86746-540-6.
ADEN, TANGER, TANKERS ET TERMINAUX DE NUIT...
Aden, Tanger, les terminaux de nuit. La Tamise entre Gravesend et le bac Woolwich. Usines au bord de l’eau, la campagne alentour, rien, personne. Mais par cargos entiers, fruits et légumes, plastiques et prêt-à-porter, l’incessant convoi des marchandises rastaquouères régurgitées du bout du monde pour repaître nos insatiables fortunes. Un tanker parti de Rotterdam, gris acier, coupe l’horizon marin. Le monde dans ses cales et personne pour l’accueillir, sinon l’effarant balai des machines penchées comme de gros insectes au-dessus de lui. Le monde, loin. Ou à peine son ombre. Ici l’exil des zones portuaires, si retirées de tout qu’elles ont cessé d’exister. Aden, Tanger. Le monde déversé à nos portes. Zones portuaires, des lieux qui n’ont pas lieu, qui échappent à notre imaginaire. Juste dans la nuit quelques badauds maniaques pour témoigner de leur existence, photographes obsédés par les hélices des cargos. Grues à portique. A peine le grutier dans sa cabine. Minéraliers. Nous sommes déconnectés des bruits du monde, et c’est peut-être le mérite de ce livre –le seul- que de nous donner à penser le balai ahurissant des frets venus de Chine, d’Afrique, du Nord au Sud, échoués là devant nos portes. Tout une trame invisible, exclue de nos imaginaires, la marchandises mondialisée, dépossédée de tout sens, containers de livres, de plis, d’écrans éteints, sans plus aucun récit pour les dire, avant qu’ils réapparaissent sur nos étals, portés par l’illusion dont nous remplissons nos discours.—joël jégouzo--.