en lisant - en relisant
Le Vaillant Soldat de plomb et autres contes, Andersen
Il y a une quinzaine d'années de cela, le ministère de l'Education Nationale décida d'encourager les enseignants des collèges a travailler sur le conte. Du coup, les éditeurs multiplièrent les attentions à leur égard, distribuant généreusement des petits livres cadeaux. Ces livres, pour la plupart, n'étaient que la réédition des contes les plus connus. Le malheureux Andersen ne fit pas exception, lui qui tenait en horreur sa réputation d'ecrivain pour enfants... Il est vrai que l'on avait oublié depuis beau temps qu'il fut aussi un romancier doublé d'un remarquable essayiste. Ce génie du récit court, dont l'oeuvre eut à souffrir des traducteurs qui n'acceptaient pas ses inventions stylistiques, se vit infatigablement réduit aux deux ou trois contes que l'on se rappelait... Enfin... Le Livre de Poche eut le bon goût de publier quelques récits moins connus. Ne gâchons donc pas notre plaisir, même si, là encore, ils restaient entrelardés d'incontournables dont on aurait bien pu se passer. La fable du petit soldat est d'une efficacité rare. De déboires en déboires, sur le chemin initiatique de l'amour, elle nous conte l'histoire d'un soldat de plomb unijambiste, amoureux d'une danseuse de papier. Ils finiront l'un et l'autre dans une poèle a frire, dévorés par le feu. L'un dans l'illusion d'être enfin rejoint par l'aimée, l'autre, dans l'inadvertance d'un coup de vent...
Le Vaillant Soldat de plomb, la petite sirene et autres contes, Hans Christian Andersen, Le Livre de Poche, septembre 2000, épuisé dans cette édition.
Flou, de Colette Corneille
Il semble que le flou soit apparu comme une nécessité dans la vie de Colette Corneille. Son équivoque stridence surgit un jour de la confrontation brutale à ce qui ne se dévoile jamais à nous qu’en se dérobant : la mort d’un proche. Au moment où s’estompa ce qui liait « l’inconnaissable à l’existant », elle nous raconte comment le flou assura néanmoins une sorte de couture entre le monde et elle. Il fallait bien se tenir sur ce seuil, en marge de réserves que l’on devine immenses, d’amour, de chagrin, de volonté, d’éparpillement de soi et de révolte contre une société qui exige des actes nets. Le flou permettait en quelque sorte de verrouiller l’événement, de le corroder lentement pour le polir et le rendre «recevable». Faut que tu viennes, Pascal Thiriet
La Garrigue. Grise sur fond blanc. Enée fonce sur Montpellier. Dido lui avait intimé : « Faut que tu viennes !» Enée accourt. Dido lui avoue qu’elle a dérapé avant d’écraser et de presque tuer volontairement un banquier. Une rencontre de casino. Mais un banquier véreux. Ça excuse. Qui montait une arnaque avec le blé de deux amerloques. Genre complexe touristique international en bord de mer, dix-sept millions d’euros à la clef, sur un terrain évidemment non constructible… Alors le banquier, faut pas qu’il se réveille, parce que Dido veut reprendre l’arnaque à son compte… Manque au duo une ado en fugue de dieu sait quoi, recueillie par une mamie amie, Damien, adepte du fuck the Planet attitude, pour composer avec lui une fine équipe prête à voler le pognon des amerloques. Enée se bombarde donc directeur financier. Et rencontre la mère du banquier, Bérangère, qui n’a guère envie que son fils, Louis, s’en sorte. Elle est au courant de l’histoire qu’il monte avec les amerloques. Bérangère, presque vieille, presque maigre, jolie toujours, délurée, riche, très. Qui assigne bientôt Enée à résidence : «Viens !», tandis que son fils est débranché à l’hôpital… La famille est riche, en vue, la presse en fait ses choux gras. Louis mort, Dido veut utiliser Bérangère et la tuer. Bérangère veut utiliser Enée et le tuer. Enée veut aimer Bérangère mais doit la tuer… tandis que les flics tentent de dénouer les fils de l’histoire, vent debout sur la piste déjà de Dido et d’une sale affaire de placements financiers à Hong Kong que Louis avait intrigués. On est en France, la combine rattrape donc par la manche un député marron et une grosse intrigue d’aménagement immobilier... pour nous servir des pervers qui rencontrent plus pervers qu’eux, des cyniques qui rallient plus désabusés qu’eux, des affairistes qui rançonnent moins affairés qu’eux, sur fond d’errances mélancoliques, de blessures macabres qui dessinent, c’est troublant, des personnages au final émouvants. Frères de guerre, de Catherine Cuenca
14-18. Pour la jeunesse. Moins pour son édification fort heureusement, que sa dénonciation. L’Histoire des enfants volés, Maurice Gouiran
La Vanne, un 27 janvier. La garrigue par un temps glacial. La porte s’ouvre sur un visage connu. Mais vieilli. Clovis en reste ahuri : Samia ! Chez lui, perdue au bout de son monde. Partie naguère avec François, plutôt que lui. La vie séparée d’elle-même. D’un coup sa mémoire prend l’eau, submergée. Il l’avait revue en 1992, à Naples. Samia, qui tant hantait ses rêves. François a disparu, c’est la raison de sa visite. Grand reporter à la retraite, rebelle à l’info conventionnelle. Il avait bossé autrefois sur l’Opération «Paix en Galilée» : les bombardements des camps de l’OLP par l’armée israélienne. En juin 82, Tsahal entrait au Liban. C’est là que Clovis avait rencontré François. Il se rappelle d’un coup Sabra et Chatila, l’immonde ghetto où l’on avait parqué les réfugiés palestiniens. Et ses cadavres piégés pour tuer les survivants éplorés. Il se rappelle les femmes éventrées, les nourrissons éviscérés, les vieillards torturés. L’armée israélienne avait donné le feu vert aux phalangistes pour perpétrer ce crime contre l’humanité. Resté impuni. Au lendemain du massacre des Innocents, on avait intimé l’ordre aux survivants de se rendre. Il ne leur serait rien fait. Ils furent assassinés. Clovis se rappelle alors le mot d’ordre de la conscience internationale de l’époque : édulcorer les faits. Soustraire Israël à sa responsabilité. François l’avait refusé. Clovis se rappelle Samia en 82, qu’ils avaient découverte hagarde sur une plage non loin de Sabra. Une enfant, violée à de nombreuses reprises. François l’avait sauvée, ramenée avec lui à paris. Il se rappelle leur écœurement. En 2012, lui raconte Samia, François travaillait sur la mémoire espagnole. L’arrestation d’une religieuse l’avait intrigué, tout comme sa mise en examen pour vols de bébés. Elle poursuivait ce vieux trafic d’enfants initié par le franquisme, qui ne prit fin que dans les années 90... Près de 150 000 enfants avait été volés en Espagne ! Un trafic qui impliquait une administration froidement criminelle. Médecins, infirmiers, éducateurs, policiers, assistantes sociales… Dans les années Franco, il s‘agissait de purifier la race, d’éradiquer la pègre rouge. Par la suite ce n’était devenu qu’un odieux trafic d’êtres humains. Une rapine monstrueuse. La religieuse avait nié. Mais on avait pu prouver les faits. François était aussitôt parti en Espagne, Samia ignorait pourquoi. Il avait accumulé des pages de témoignages sur ce trafic. Avant de disparaître. Clovis décide donc de partir chercher son vieux copain, poursuivant bientôt une piste émaillée de meurtres… Gouiran poursuit son exploration des bas-fonds franquistes, et post-franquistes : car nous sommes toujours englués dans cette histoire sauvage qui ne cesse de faire retour, celle d’un XXème siècle qui n’a cessé de poursuivre son bon vieux rêve raciste. Pour preuves, le massacre de la population civile palestinienne cet été 2014. Le monde avait su pour Sabra et Chatila, mais de nouveau les palestiniens étaient la cible de massacres odieux. Tout comme le monde avait su pour la Shoah, mais l’avait laissée s’accomplir. Car tout se reproduit encore, dans de minuscules déplacements des ethnies concernées… Comment dénoncer, demande Gouiran ? Le monde doit savoir, mais pour éviter quoi au juste ? Où dénoncer ? Le roman est-il le bon lieu de cette dénonciation ? Gouiran est pessimiste : le devoir de mémoire n’aura peut-être été qu’une machine à fabriquer des excuses pour les génocides à venir… Il y a pourtant quelque chose de beau dans cette écriture qui nous tend un miroir brisé de notre société. Qui s’emballe d’un coup, convoquant toute l’histoire contemporaine, qui aurait dû nous faire tellement mal déjà. 1974, le supplice des anarchistes catalans. Puig garroté. La place George Orwell aujourd’hui piquée de caméras de surveillance, comme une victoire sur le roman… Nous déplaçons sans cesse nos révoltes dans des formes acceptables, romanesques pour tout dire, quand il faudrait que le roman se fasse voyou pour ne pas ensevelir ses propres contenus. François a remonté le cours de son existence. Adopté lui-même, expédié en Bavière dans un lebensborn nazi… Hitler avait fait créer partout ses centres d’élevages d’êtres humains, y compris en France, comme celui de Lamorlaye inauguré par Himmler en personne le 6 février 44, propriété de la famille des chocolats Menier. Une histoire que nous avons tue, comme tant d’autres, pour nous recueillir complaisamment sur des devoirs mémoriels hypocrites. Maurice Gourian est pessimiste, je l’ai dit, qui ouvre peut-être à la seule vérité qui nous étreigne, dans cet hymne à la ville de Marseille qu’il esquisse, Marseille, ville imparfaite qui résume à elle seule nos possibilités et nos conditions d’existence.
Le Royaume, Emmanuel Carrère
Emmanuel Carrère a cru. Ou voulu croire. Ou cru qu’il voulait croire. Mais il ne croit plus. Et peu importe : cela allait bien dans sa trajectoire d’écrivain. Y faisait sens. Offrant une nouvelle possibilité d’opus. Le Royaume donc. Qui s’ouvre sur la possibilité de la Résurrection. Moins une nouvelle manière de voir, ou de vivre, que l’occasion d’écrire encore. Un dispositif de fiction en somme. Emmanuel Carrère a voulu croire à "un truc" aussi "insensé" que la religion chrétienne. Et nous le conte. Plus qu’il n’enquête comme il le prétend. La feinte d’enquêter lui tenant lieu de forme et l’aidant à maintenir sa structure romanesque la plus ouverte possible. Comment cela a-t-il bien pu lui arriver ?, s’interroge-t-il donc. Des années plus tard nous livrant son sentiment, et ses raisons : la condition de possibilité du récit qu’il signe. Trois ans de ferveur. Voilà : un beau jour, il s’est mis à croire. Mais vraiment pas comme Claudel au pied de son pilier de Notre-Dame. Trois années de grâce, confie-t-il. On en doute. Alors il raconte. La providence. Casanova. L’histoire des premiers chrétiens. Sa culture surplombant l’ensemble, sinon l’étouffant. Pas trop la foi du charbonnier en quelque sorte. La sienne pourtant inaugurée dans un moment de crise. Why not ? Sa réflexion inaugurée tout d’abord par un curieux chapitre où il oppose la religion à la raison, oubliant Paul et son précieux enseignement. Il cherche vaguement d’où elle serait venue, évoque son enfance, l’adolescence d’un gamin riche, cultivé. Une famille distinguée. Il raconte. Aujourd’hui, le cynisme quincailler du milieu intellectuel parisien. Et puis un petit village au bout d’un sentier de montagne, un minuscule chalet et le vieux prêtre qu’il avait pris l’habitude de voir. La lecture de Jean et une phrase qui le touche un jour de plein fouet. Il écrit. Savamment. Se persuade. Enfin : à l’époque. Chaque jour un verset. Jean. Et ses trois années de «discipline» chrétienne. La foi qu’il s’impose. La lecture, la prière, ses propres commentaires des évangiles. Mais seule la littérature semble vraiment irriguer son anamnèse. La littérature, sa vraie consolation, solitaire au-devant du texte, cajolée, triomphante, mais qui ne scrute pas grand-chose et livre un être qui se refuse dirait-on à se laisser aller à l’aventure qui l’a convoqué. Nous offrant au final un récit fatigué, qui n’informe ni la foi ni la littérature et tourne autour de contritions puériles –l’auteur se désespérant que Dieu n’ait pas voulu faire de lui un Grand écrivain… N’est pas Dosto qui veut… Rien d’étonnant à ce que Carrère n’ait offert de Paul que la vulgate la plus plate, quand les textes des spécialistes étaient pourtant à la portée de son entendement. Rien d’étonnant à ce qu’il ait choisi pour matière Les Actes des Apôtres plutôt que la lecture assidue de Paul : une fiction que ces Actes, une legenda propre à émerveiller les hommes de peu de foi. Reste son bavardage érudit il est vrai. Et la pirouette finale, Carrère s’interrogeant sur le sens de ce livre : a-t-il trahi le jeune homme qu’il a été et le Seigneur auquel il a cru ? Sans conteste, non : Emmanuel Carrère semble n’avoir jamais cherché qu’à se contempler dans le mystère de la Croix. Orphelins de Dieu, Marc Biancarelli
Une demeure de pierre où loge une femme. Folle. Et un homme, terré la plupart du temps auprès de l’âtre. Ailleurs, dans une taverne cuvant un mauvais vin, l’Infernu, ex-rebelle devenu tueur à gages. Secret. Sauvage. Comme l’est cette histoire de langue coupée, celle du frère terré dans sa maison de pierre. Une histoire corse. Peut-être. La sœur est venue engager l’Infernu pour régler enfin le compte des quatre salauds qui ont coupé la langue de son frère. Elle est venue trouver l’Infernu dans la taverne où il niche. Sans peur. Lui racontant son histoire et proposant le maigre pécule qu’elle a fini par réunir pour le payer. Les quatre, elle ne les connaît pas. Elle se rappelle juste qu’ils sont descendus un jour du sentier. Que l’un d’entre eux avait un œil bleu et l’autre violet et que son frère, enfant, gardait son troupeau. Ils maraudaient, défaits d’une rapine qui avait mal tournée et pour se venger, ils ont tué et volé quelques brebis avant de lui couper la langue de peur qu’il ne parle. Le visage lacéré, roué de coup, son chien abattu, ils l’ont laissé à terre, marqué à tout jamais. L’Infernu pèse la commande. Il est vieux, prématurément vieilli par la vie de carnages qu’il a menée. L’heure de l’héroïsme est achevée. Il ne sait que ramasser ses souvenirs désormais. Se rappeler l’hiver de Waterloo. Leur fuite éperdue à travers l’Europe. Les mauvais comptes jamais réglés tandis qu’elle raconte sa famille de raclures, les cousins qui voulaient lui volait la maison de pierres sèches et le peu de terrain qu’il leur restait, à elle et son frère. L’Infernu l’écoute, la maladie vrillée au ventre qui ne lui laisse que quelques mois devant lui. L’homme aux yeux bigarrés, il sait. C’est l’histoire d’une violence hallucinée, la sienne, faite aux corses aussi bien, depuis tellement longtemps. Il se rappelle la cour d’Etrurie, les salons de Livonne, l’Empereur vaincu, les Cent jours, les déserteurs toscans qui voulaient se battre avec eux. Et entre ces souvenirs qui reviennent au galop comme une horde sauvage dispensant partout la mort, l’Infernu se rappelle qu’il se nommait jadis Ange. Ange Columba. Pain, éducation, liberté, de Petros Markaris
La Grèce, aujourd’hui, plongée dans un état comateux par une prétendue crise qui n’était pas vraiment la sienne mais celle des banques européennes. La Grèce en état de choc pour toile de fond du dernier roman de Petros Markaris. Un magasin sur deux a fermé. La Grèce n’est plus qu’un débris de nation. Des sections d’assaut sortent les immigrés de chez eux pour les tabasser à mort, avant de brûler les rares entreprises qui osent encore les employer. Une nuit de Cristal, qui s’abat jour après jour sur le pays. La haine est partout. Pour tenter de récupérer les derniers sous qui traînent dans les poches de ses concitoyens, la classe politique vient de décider la sortie du pays de l’euro. A la veille des fêtes de Noël, encourageant les millions de grecs plongés dans la misère à fêter le retour de leur monnaie nationale pour faire la nique à Angela… On vient donc de changer de gouvernement, pour retrouver à la tête du pays les copains de l’ancien. Qui décident aussitôt la suspension des salaires des fonctionnaires de la police pour une durée de trois mois… Tout en mobilisant ces forces abasourdies en prévision des troubles qui ne vont pas manquer de suivre… Le commissaire Charitos s’organise donc. Chez lui d’abord, pour accueillir la famille élargie : il faudra désormais vivre sous le même toit, une, deux, trois familles avec leurs enfants. Un genre de soupe populaire domestique se met en place. Finie la viande, régime haricots secs. A la crim’ du moins, n’a-t-il pas à penser la répression d’une jeunesse que rien ne peut empêcher de se révolter. Dont sa propre fille, que la fierté de son père accompagne, activiste d’une association qui vient de créer radio espoir pour contrer la propagande gouvernementale. Une fille qui va suivre de très près l’affaire qui lui est confiée : les meurtres de nantis au passé troublant, tous issus de la génération polytechnique, ces jeunes qui un beau jour de 1973 osèrent affronter la dictature pour se lancer à l’assaut de leur école. Réprimés durement, emprisonnés, torturés. Les trois personnalités assassinées avaient participé au mouvement avant de s’installer au pouvoir et trahir leurs idéaux de jeunesse. Charitos révèle les sales combines qui les avaient enrichis autour de l’attribution des chantiers des J.O. Des combinards donc, qui n’avaient cessé de bafouer le slogan de la génération polytechnique qui donne au roman son titre : «Pain, éducation, liberté». Un slogan qui, mot pour mot, redevient d’actualité dans cette Grèce de nouveau affrontée à l’une de ces sales pages d’une Histoire qui semble avoir anéanti à tout jamais toute promesse d’un monde meilleur. Le Journal d’Edward, Hamster nihiliste 1990–1990, Miriam et Ezra Elia
«Samedi 3 mai. J’ai décidé de ne plus faire de roue. (…) Dimanche 4 mai. J’ai décidé de faire la roue, mais seulement la nuit quand ils dorment.» (…) Pour leur montrer «que si je fais quelque chose, je le fais pour moi, pas pour eux». (…) «Lundi 5 mai. A quoi bon exister.» (…) Le 7 mai, Edward note : «leur but est de venir à bout de ma volonté, de me réduire à néant. Ils peuvent me priver de ma liberté, ils n’auront jamais mon âme». Mais à quel prix ? La roue demeure longtemps –à l’échelle de la vie d’un hamster- l’objet de toutes ses considérations. Edward voit bien de quoi il retourne. Il refuse alors la roue mais y retourne, refuse les graines et y revient, commence une grève de la faim, repart à la roue, aux graines… Les graines, l’eau, la roue... «N’y a-t-il donc que cela ?! »… Au désespoir succède la révolte, à la solitude, l’envie d’entrer en relation avec le chat roulé en boule toute la journée : «Croies-tu en la liberté ?»… Partagé entre la décision d’y croire et celle d’y renoncer au spectacle de ce chat qui vagabonde d’autant plus librement dans la maison que son esprit, de l’avis d’Edward, reste enfermé derrière de solides barreaux. Et puis un jour ils ouvrent la cage. Edward scrute le vide béant qui s ‘offre à lui, terrifié à l’idée d’affronter une liberté à laquelle rien ne l’a préparé. Quelques secondes terribles, une vie à son échelle, avant que la cage ne se referme sur la boule de poil du nouvel hamster qu’ils ont glissé dans sa cage. Un compagnon. Un mâle. Bruyant. Qui fait de la roue sans se poser de questions. Un mâle qui passe son temps à manger, grossir et faire de la roue. Un mâle sans gêne, droit dans ses bottes… Qui met à vivre un enthousiasme insupportable. L’envie de le tuer prend Edward. De toute façon, se dit-elle, puisqu’il est une femelle, «la mort est la cage finale. Personne n’y réchappera». De réflexions sur la nature de la captivité en considérations sur l’effroyable banalité du quotidien, Edward s’interroge, sur l’ennui en particulier, qui nous pousse, parfois, à récupérer un peu d’être… Frigyes Karinthy, Je dénonce l’humanité
Cela commence par un devoir de mathématiques du genre incompréhensible, autour duquel un père et son fils tournent sans parvenir à trouver la moindre issue… «Si dans 9 poêles on brûle en 8 jours et demi 12 stères de bois de hêtre, en combien de jours brûlera-t-on 9 stères de bois dans 12 poêles, sachant que…»… Or le père a soudain une lueur : c’est exactement le même problème sur lequel lui et son propre père, vingt ans plus tôt, ont séché… A l’époque, il l’avait presque compris. Enfin, il voulait bien le croire… Comment c’était déjà ? Quelle proportionnalité retenir ? Inverse ? Mais ce qu’il doit bien avouer, c’est que vingt ans plus tôt son propre père n’avait rien compris au problème… Tout comme lui aujourd’hui, et qu’il s’agit simplement d’un tracas qu’il faut se refiler de génération en génération… Question d’entraide… Tout comme dans cette histoire où le suspect se voit contraint d’aider l’enquêteur, incapable de poser les bonnes questions… Nous avons en commun moins la raison que la folie de la raison semble nous dire Karinthy, en l’illustrant d(‘une magistrale façon, dans la nouvelle qui donne son nom au titre du recueil… A l’origine, l’interdiction du shimmy. Une danse. Pas vraiment lascive, mais pratiquée pour les plus déshonnêtes des raisons. Lui, il voudrait l’interdire. Inviter l’Ordre Moral à jeter un œil plus sévère sur le genre humain, toujours si prompt à abuser de la confiance qu’on lui porte. Surtout en matière de divertissement. Et en catimini encore. Suit un long plaidoyer loufoque, son «J’accuse», révélant qu’il est faux de penser que les gens dansent par nécessité physique, alors qu’en réalité ils se livrent à de coupables rapprochements. Ce n’est en effet jamais par pur hasard que les hommes dansent avec les femmes et réciproquement : c’est le fruit d’une conspiration secrète, impudique, libertine, pour tirer à l’insu de la bienséance des bénéfices immoraux… Le texte est drôle au possible, rappelant l’absurde des anciens pays de l’Est, d’un Hasek, d’un Capek…