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La Dimension du sens que nous sommes

en lisant - en relisant

Confessions de Nat Turner

12 Mai 2017 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

Ces confessions furent le point de départ de l’écriture du scénario du film de Parker : « The Birth of a Nation », écho ironique au film de Griffith (1915), dressant l’apologie du Ku Klux Klan. Le récit lui-même date de 1831. Nat Turner est en prison, il va être pendu pour avoir été l’instigateur d’une des premières rébellions d’esclaves noirs. Tous les autres insurgés ont été exécutés. Le récit lui-même n’est pas de sa main et n’est évidemment pas celui d’une rébellion, mais du meurtre barbare de familles blanches… Dont la liste des victimes s’étale en fin de confessions. Nat doit y faire l’aveu du caractère barbare de son action, d’une action qui doit apparaître comme incompréhensible aux yeux du lecteur. Le texte insiste donc sur le caractère «démoniaque» de ce que nous, nous appellerons une insurrection. Et Turner doit s’y évoquer comme «égaré», «embrouillé». D’autant plus fourvoyé que rien ne laissait prévoir de tels actes aux yeux des blancs. Rien ne laissait deviner cette révolte, encore une fois incompréhensible. Thomas R. Gray, qui recueille son témoignage, tente alors d’ne comprendre les prémisses dans la biographie de Nat. Quels traits pourraient expliquer la «folie» qui s’est emparée de Turner ? Peut-être cette enfance d’enfant doué songe-t-il. Trop doué. Nat apprit seul à lire et très vite, posséda un très grand ascendant sur ses condisciples. Pieux, Gray en fait un illuminé qui croit entendre des voix célestes lui promettre un destin exceptionnel. Adulte, esclave, désarticulé entre le fantasme d’un destin exceptionnel et la réalité de sa condition, sans doute a-t-il nourri beaucoup d’amertume à l’égard des blancs qui «l’employaient»… Nat s’enfuit du reste une première fois, pour revenir auprès de son maître, ne sachant que faire de sa liberté. C’est alors que lui vient cette vision terrible : il doit abattre des blancs. Ce combat, lui dit la Voix qui l’habite, c’est ton destin. Il échafaudera ses plans au cours de l’année 1830 : massacrer des familles entières de blancs. Là est sa folie. Que William Styron ré-écrira le premier en 1967, dans un livre analysant en fait surtout le rapport des esclaves noirs américains à la religion, et qui fera scandale. Jusqu’à Parker, qui à travers son film a tenté d’affirmer qu’il s’agissait-là de la première tentative d’émancipation des esclaves noirs. Nouveau scandale : le meurtre de masse ne peut être un outil d’émancipation. Et pourtant, quand on y réfléchit bien : poussés à bout, enfermés et soumis non aux lois d’une nation, mais d’individus retors, battus, torturés, tués sans forme du moindre procès, que leur restait-il donc ? Les travaux les plus récents sur l’esclavage des noirs aux Etats-Unis montrent qu’en fait de tous temps il y eut des révoltes, matées dans le sang. Au-delà des manifestations les plus désespérées comme les plus cruelles, celle de Nat Turner, les esclaves noirs auront tout tenté pour résister à leurs conditions, en vain pendant trois siècles ! Du sabotage des machines au ralentissement des cadences de travail dans les champs de coton, en passant par les fuites, les incendies de propriétés ou les suicides collectifs comme acte suprême de résistance, pendant trois siècles les esclaves noirs américains auront lutté avec une énergie peu commune, ignorée de la plupart de nos contemporains aujourd’hui encore, pour soulever un joug que rien, semblait-il, ne pouvait lever…

Naissance d’une Nation, Confessions de Nat Turner, suivi de : Une révolte en noir et blanc, de M. Roy, éditions Allia, traduit de l’américain par Michaël Roy, décembre 2016, 76 pages, 6,50 euros, ean : 9791030404739.

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Opéra anatomique, Maja Brick

30 Mars 2017 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

Le tsar Pierre 1er. Jeune, robuste, au tempérament fougueux, vient d‘entreprendre un tour des cours d’Europe, accompagné du narrateur, Vinius, un hollandais d’origine russe, instruit, cultivé même, curieux de cette profusion de connaissances que leur siècle a ouvert. Vinius aime Purcell, CalderónShakespeare. Et tout autant les philosophes, les savants et la préciosité de manières sobres. Moins un courtisan, sinon au sens où un Castiglione l’aurait entendu, qu’un homme de culture, amoureux du Beau, du Bon, du Bien, et donc un peu dérouté par le goût du tzar pour les beuveries. Ils partent sur les routes tandis que la Russie dégèle. Somptueuses pages bercées par l’évocation de la nature toute-puissante de cette Russie indomptée ! Sur leur chemin, des forteresses que le tsar a fait bâtir, moins pour garder la Russie que les russes, voire écraser sa propre armée -sait-on jamais. «Des ours baptisés», songe Vinius, qui néanmoins se familiarise peu à peu avec la brutalité de Pierre et le déséquilibre qu’elle provoque en toute circonstance. Ne faut-il pas un peu d’instabilité pour que l’esprit s’épanouisse ? En Allemagne, Pierre rencontre Sophie-Charlotte, la femme de Frédéric, amie de Leibniz. Les conversations fusent, élégantes, savantes, passionnantes. La science est partout à portée d’esprit, ouverte au monde et sur le monde, elle est l’atmosphère où baignent les cours d’Europe, que Maja Brick nous restitue avec passion –seul le roman a ce pouvoir de comprendre la forme de l’existence comme accomplie, ce que l’auteure elle-même note en marge de son récit, avec une grâce singulière. Partout Pierre s’enquiert de tout ce qui se fait, se pense, s’invente. C’est qu’il veut transformer la Russie en un pays moderne. Des Hollandais, il veut déchiffrer la réussite commerciale. Il se fait charpentier sur les chantiers navals, dans ce pays chéri de Vinius parce qu’il a su se placer au carrefour des mondes connus, embrassant tous les peuples et ouvrant en grand ses portes à toutes les figures de l’humanisme européen. Assoiffé de culture, Vinius interroge les cabinets de curiosité et toute la science de son époque. Il veut tout. Tout comprendre. Le temps est aux anatomistes, et la dissection en est son application majeure. On coupe, on découpe, on dissèque tout, du corps humain aux corps célestes.  Et l’auteure ne s’en prive pas, qui à son tour décortique et met à plat tout le savant XVIIème siècle, en longues descriptions phénoménales pour en comprendre le système. C’est l’heure où le monde s’élargit, s’ouvre à l’infiniment grand comme l’infiniment petit. Mais ce qui frappe, dans cet épistémê reconstituée à la perfection, c’est le caractère «public» de ce monde, qui vit d’autrui, qui vit de ce que l’autre m’apporte. A l’image d’Amsterdam, ville emblématique de cette profusion. Swift, Locke, Kepler, Spinoza. Quelle musique ! Celle des sphères autant que celle de l’opéra qui règne en maître sur le siècle. Et ce n’est pas sans raison au demeurant que l’auteure choisit de nous embarquer in fine dans la composition d’un opéra grandiose où Kepler joue un rôle majeur, pour dire une époque qui a refusé de se complaire dans la petitesse et l’ignorance et révéler, au travers de la musique, l’évanouissant bonheur des hommes…

Opéra anatomique, Maja Brick, éditions Gallimard, janvier 2012, 362 pages, 19,50 euros, ean : 9782070135653.

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La Prophétie de Langley

29 Mars 2017 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

Paris, le Crédit Parisien. Ludo s’affaire. Il trade, fait gagner des milliards à ses patrons, en empoche des millions. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Réda, son subordonné, s’inquiète pourtant de transactions douteuses auxquelles se livre Ludo, bientôt sur la sellette et contraint par ses supérieurs de clarifier ses coups en bourse. Ludo, Réda… L’un polytechnicien, l’autre master en poche après un invraisemblable parcours dans les cités de Trappes… L’un Versaillais, l’autre rebeu… Deux France, l’éthique en toc, sans être pleinement bancale, etl’occasion de croiser au large de deux milieux que rien jamais ne conjoint. Ce que découvre Réda, derrière les ordres passés par Ludo, fleure sa conspiration. Libérale ? Il n’en sait rien tout d’abord. Les titres EDF se voient attaqués. Par qui ? Pourquoi ? Réda enquête. C’est sa fonction dans la salle des marchés. Il enquête et remonte rapidement leur source immédiate : la FIB (First Islamic Bank). Qui possède un bureau parisien. Ludo et lui y débarque, au prétexte de leur proposer des affaires. Mais la FIB est soupçonneuse. Pris en chasse, Ludo est exécuté, Réda blessé, qui en bon rebeu des cités, bien qu’innocent et son master finance en poche, ne songe qu’à s’enfuir et se cacher dans cette bonne vieille teci de son enfance. Douce France… Las, il a laissé beaucoup de traces derrière lui, dont le cadavre de Ludo et sa chemise ensanglantée. Du coup la police française, qui ne s’en laisse jamais compter, est sur son dos. Celui d’un terroriste, forcément, compte tenu de son blaze dirons-nous, de ses antécédents judiciaires, de son lieu de naissance (Trappes ? Vous rigolez !) et de l’environnement de l’affaire : la Grosse Finance Internationale. Opération RAID en cours dans la teci de Réda. Heureusement, le commandant Johana ne croit pas une once de seconde à cette version abracadabrante, qui satisfait néanmoins tout le monde, police, gouvernement et médias. Tandis que se profile une autre menace, que tout ce chambard masque et que la CIA dévoile aux services secrets français bien largués dans cette histoire : quelques jours avant les attentats du 11 septembre, des transactions douteuses avaient affecté les titres d’American Airlines tout comme ceux de United Airlines, qui permirent à quelques terroristes spéculateurs d’empocher une somme petite, mais rondelette, via la chute des actions de ces deux compagnies. Là se profile le même scénario. Il faut donc s’attendre à un attentat d’envergure sur… les centrales nucléaires françaises ! Panique à l’Elysée… Le polar français s’ouvre un compte en bourse. Qui sait ce que Jigal en fera…

La Prophétie de Langley, Pierre Pouchairet, Jigal polar, février 2017, 277 pages, 19 euros, ean : 9782377220038

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Laëtitia ou la fin des hommes

21 Mars 2017 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

Enlevée, battue, ferraillée, torturée, poignardée, étranglée, démembrée avant d'être jetée, bras, jambe, torse, pied, main gauche, main droite, à l'eau. Prélevée à cinquante mètres de chez elle. Sa vie brusquement soustraite -elle avait 18 ans. Elle s'appelait Laëtitia. Elle avait été une enfant. Battue déjà, maltraitée. Sa mère avait été violée. Sa sœur aussi. Une histoire. Tragique. Que Ivan Jablonka a su arracher au fait divers, au crime qui voulait la marquer de son étreinte odieuse. Laëtitia ? Certes, l'histoire d'une société de violence où les femmes et les enfants sont des victimes toutes désignées. Où les femmes et les enfants ne sont toujours pas des sujets de droit mais des aubaines pour les prédateurs en vadrouille, parce que les femmes et les enfants sont de toute façon exposés à la vindicte patriarcale. Laëtitia ? C'est l'histoire d'une jeune fille parlée depuis son plus jeune âge par une violence sans nom. Un parcours coutumier pourrait-on dire, au sein d'une société où les femmes se font harceler sans que cela ne dérange vraiment. C'est l'usage en France. Pays de frustration, de haine, de rancœur. Un fait divers donc. Mais comme l'affirme Jablonka, «un fait divers n'est jamais simple, ni divers». Il lui a donc fallu se l'affronter, en faire matière, le relever sinon l'élever dans une forme improbable : celle du récit. Une enquête. Une quête. Celle d'une écriture, pour prendre le pouls d'une société mortifère, la nôtre. D'une société de misère, de pauvreté, d'abandon. Des millions comme Laëtitia, dans cette France dite périphérique qui crève depuis de si longues années loin du tumulte des médias. Voilà, c'est tout cela que brasse Jablonka. Coupant, démembrant son récit pour tenter de rendre justice à une jeune fille au destin tout tracé de victime. Pour lui donner voix. Et quelle voix dans cette interprétation non pas magistrale que lui donne Maïa Baran -le mot ne conviendrait pas à ce que l'on entend là, de tout à la fois fluide et fragile, assuré et heurté-, déposant son objet, ce texte, avec l'aplomb d'une simple franchise.  Sans excès. Ce dont on parle l'est trop. Mais affirmée dans ce retrait devant l'évocation d'images insoutenables.

 

Laëtitia ou la fin des hommes, Ivan Jablonka, lu par Maïa Baran, Audiolib, 15 février 2017, 1 CD MP3 - durée d'écoute : 11h12, 23,40 euros, ean : 9782367622927.

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Je Viens, Emmanuelle Bayamack-Tam

16 Mars 2017 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

Charonne ? Elle venait d’un foyer d’où les gamins ne voulaient pas partir, ne voulaient pas être adoptés. Boulotte, crépue, basanée… Gladys et Régis s’étaient plantés quand ils l’avaient adoptée : elle faisait blanche, bébé. Maintenant, c’était fait. On ne pouvait plus revenir là-dessus. Nelly, la grand-mère, pouvait bien pester jour après jour contre cette bévue, ils n’y pouvaient plus rien. La gosse était noire, on ne pouvait plus s’en défaire. Noire. Pas blanche. Probablement née du viol d’une rwandaise par un soldat belge… Il fallait vivre avec ce malentendu, donc. Et pour Charonne, avec la paresse sentimentale de ses parents adoptifs, peut-être plus insupportable que leur déconvenue. Elle était arrivée trop tard dans leur vie, qui n’avait déjà admis que peu de place à ces questions d’amour. Parlez-en à Gladys, qui avait passé son existence au plus loin physiquement de son père cancéreux, dont l’effrayait l’appareil qu’il avait en travers de la gorge pour s’adresser aux autres de cette voix métallique affreuse qui n’était plus la sienne… Il fallait donc survivre. Chacune d’entre elles devait survivre. Se réfugier dans la mesquinerie ou la vanité pour ne laisser aucune prise. Des flots d’une vanité qui finit par se submerger elle-même et nous rendre le travers dérisoire, sinon agréable. Charonne, d’un drôle absolu, raconte la première son enfance, exposée au racisme français quotidien. Heureusement, il y avait Charlie, qui était venu dans sa vie lui rendre son souffle. Six ans, sept 7 ans, les années décisives : celles de l’acquisition de la lecture. L’impulsion. Non pas l’école : la vie est ailleurs. On ne l’aimait pas du reste à l’école : trop noire, trop grosse, la langue trop bien pendue. On est en France, pays des fantasmes identitaires impitoyables. Sa langue foisonne, celle d’une enfant à qui l’on ne peut plus en compter –elle s’en est trop pris plein la figure en somme-, celle d’une enfant qui a su s’arracher à l’indifférence où l’on a tenté de l’ensevelir au sein de cette famille en pleine débandade. Charonne raconte avec un talent hirsute ce genre de fille inhabituelle qu’elle aura été avec ses fesses hottentotes et ses triceps d’hercule. ET puis Nelly raconte, la grand-mère, ces années difficiles et celles, plus dures encore, qui se profilent devant elle : comment accepter de mourir vieille ? Elle raconte alors le botox, la chirurgie esthétique. Charlie, Charonne, Gladys… Elle ? Elle a été belle. Et c’est bien tout désormais. Puis Gladys entre en scène. Son petit tour de piste, aussi dérisoire, aussi pathétique que celui de sa mère, Nelly. Charonne ? Elle lui a donné ce nom minable pour qu’elle se rappelle son appartenance au monde des minables. Charonne, Gladys, Nelly. Trois générations en guerre. C’est presque réjouissant, tant de vilenie. Et qu’elles sachent si bien s’entremordre dans cet équilibre où aucune d’entre elles ne peut triompher.

 

Je Viens, Emmanuelle Bayamack-Tam, Folio, mai 2016, 418 pages, ean 9782010469703.

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Les Copies, Jesper Wung-Sung

14 Mars 2017 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

Un ado rentre de son match de foot. Il a superbement joué. Mais de retour à la maison, les choses ne se passent pas comme il s’y attendait : ses parents lui claquent la porte au nez ! Lui tourne autour de cette maison soudain close. A l’intérieur, il finit par découvrir la présence d’un autre garçon dans sa chambre, à sa place à la table familiale : lui ! L’un et l’autre se dévisagent. Longuement. Sans échanger le moindre mot. Frappés de stupeur. Lorsqu’une camionnette arrive d’où descendent deux hommes décidés à mettre la main sur l’ado bouclé dehors : «on va attraper la chose». Il s’enfuit. Loin. Dans la forêt, où il rencontre un autre «lui-même» : un clone, une «copie», dont la société n’a plus rien à faire et qu’elle veut liquider bien sûr. Ils sont en trop.  Un temps ils ont remplacé l’un et l’autre un enfant malade dont les parents espéraient la guérison, parfois attendues des années. Un enfant qu’ils croyaient perdre et dont la copie portait l’amour auquel ils estimaient avoir droit. Car c’est de cet égoïsme qu’il s’agit, de celui d’une société qui a tourné le dos aux valeurs humaines et qui se repaît d’émotions faciles. Nos deux copies doivent disparaître. Elles le savent, elles qui ont été si parfaitement programmées. Désactivées, elles agonisent lentement. Mais perdues dans la forêt, l’espoir ne les quitte pas, nourrit par cette légende qu’elles ont entendu conter d’un bateau qui serait une vraie arche destinée à recueillir toutes les copies qui ont échappées à leur destruction pour les conduire en quelque Eden où l’on aurait trouvé le moyen de désactiver leur destruction programmée. Il leur faut pourtant quitter parfois la forêt pour rallier les villes et y trouver de quoi se nourrir. Des villes où les attendent des liquidateurs de copie et où, partout, la loi autorise les citoyens à user de tous les moyens disponibles pour liquider les copies en trop… Dans les rues de ces villes agréables, policées, des copies meurent, se traînent, sont tuées. Que les services de voirie débarrassent dans l’indifférence générale. C’est ça l’axe de ce roman jeunesse : ce manque d’empathie, cette indifférence à l’autre, quel qu’il soit. L’homme augmenté nous ouvre en grand les portes d’un cynisme inouï. L’hiver survient. Le froid. La solitude. Nos deux copies prennent soin l’une de l’autre. Convoquant cette vieille solidarité  comme une valeur disparue du champ de l'espèce humaine. L’homme augmenté nous en a débarrassés. Pourquoi faire, quand on peut faire appel à des copies ? Elles se traînent vers un gouffre au fond de la forêt, où un bateau est bel et bien posé, échoué dans le sable. Le récit devient grandiose stylistiquement, en phrases exténuées, de plus en plus courtes. Il s’effiloche, pour se clore sur une image littéralement ahurissante. Un chiasme tactile. Empreint d’une immense nostalgie pour ce que l’humain a pu être.

 

Les Copies, Jesper Wung-Sung, éditions Le Rouergue, Epik, octobre 2015, traduit du danois par Jean-Baptiste Coursaud, 192 pages, ean : 9782812609817

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Le Quatrième mur, Julien Bouffier, Cie Adesso E Semere

3 Février 2017 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

Beyrouth, été 1982. A quelques semaines de l’écrasement de la ville sous les bombes israéliennes. A quelques semaines de son invasion par les forces militaires israéliennes. A quelques jours des massacres des populations civiles de Sabra et Chatila. Beyrouth, ré-ouverte à son supplice qui n’a en rien affecté le monde occidental. Beyrouth, pas même notre mémoire commune, à peine son souvenir aujourd’hui, enseveli sous tant d’autres massacres que nous avons déplorés déjà… Samuel voulait y monter Antigone. Les comédiens étaient prêts, ou presque. Créon était chrétien, Antigone palestinienne, lui, juif. Il avait recruté des druzes. Des chiites, des sunnites, dans ce Beyrouth en guerre contre lui-même, avant que les israéliens ne viennent semer leur mort parmi les populations palestiniennes livrées à leur holocauste. Mais Samuel va mourir. Et charge son ami(e) de toujours de monter pour lui la pièce. A Beyrouth. De part et d’autre de la ligne de démarcation, de cette fameuse ligne verte sous le tir des snippers. Monter Antigone. A Beyrouth. Une idée vaine sans doute, celle d’un rêve gauche, étranger à la réalité de la souffrance humaine. Monter Antigone, l’égérie du refus d’obéissance, comme un espoir vain de réconciliation de peuples dressés les uns contre les autres. Un geste politique ? De simple humanité, s’entendent les chefs de guerre. Car à quoi bon le théâtre, sur le théâtre de la guerre ? L’Antigone de Anouilh qui plus est, celle de 44. Celle d’une autre guerre, chargée de rassembler des comédiens aux susceptibilités exacerbées. Sont-ils comédiens ou druzes ? Palestiniens ou saltimbanques ? De quel théâtre au vrai : celui des opérations ou celui qui nous en sépare, prétendant nous l’offrir mieux ? De quoi le théâtre est-il le nom, serions-nous tenté d’écrire, si l’expression n’était à ce point galvaudée. Mais c’est bien autour d’elle que tourne Sorj Chalandon, avec son propre texte publié si tard après les événements : en 2013 ! Si longtemps après le martyre libanais. Prix Goncourt des lycéens l’année même de sa parution. Un roman. Je ne l’ai pas lu. Je ne sais donc que dire de ce qui revient à la mise en scène ou au roman, sinon que la pièce frappe fort, nous jette dans un vrai malaise autour de ce quatrième mur, symboliquement, celui qui nous sépare de la réalité du monde autant qu’il nous sépare du jeu des comédiens sur scène. Ce quatrième mur qui est comme une ligne de démarcation entre les comédiens et nous, mais nous rassemble dans une même interrogation : de quoi le théâtre est-il le nom ? Vanité. Autant la nôtre que celle du comédien sur scène. Vanité d’un réel que nous ne savons jamais atteindre mais qui sait, lui, nous rattraper dans le fracas de son idiotie. Une pièce n’est pas un champ de bataille, qui pourtant sait nous livrer à des émotions troubles, quand le récit, lui, demeure ouvert à de nouvelles possibilités de violence. Sabra jonchée de morts. La pièce vient se clore sur cette suffocation, le décor à terre, la lumière revenue sur scène et tout autour d’elle, le public soudain montré à lui-même. Le chaos se fait entendre alors sous le texte, mais si loin encore que l’être-là du public ne sait où le toucher. C’est son présent qui manque, auquel la mise en scène vient magistralement substituer notre présence à nous, public, face à un texte insupportable dans l’évocation des corps suppliciés des bébés palestiniens de Chatila. Et dans cette présence soudain arrachée par la mise en scène théâtrale, les comédiens ont gagné quelque chose : ce malaise qui nous gagne, qui est l’événement où tout «vrai» théâtre sait aboutir.

 

Le Quatrième mur, mise en scène de Julien Bouffier, Cie Adesso E Semere, Théâtre Jean Vilar, Vitry-sur-seine, 2 et 3 février 2017. D’après le roman de Sorj Chalandon, 20 août 2014, Le livre de poche, coll. Littérature & Documents, 336 pages,isbn : 978-2253179825.

 

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Gangue son, Jean-Charles Massera

1 Février 2017 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

Un récit. Ancien. « Programmatique ». Mais d’un projet qui était à l’époque destiné à avorter. Le récit d’une écriture au travail d’avorter. De s’avorter. En remix de la littérature  francophone et nord-américaine. Les années 50, 60, 70, 80… Une certaine idée de la littérature disait Jean-Charles Massera à l’époque. L’envie de tout recomposer, de donner forme à cet informe : nos vies éparses dans le train-train d’un quotidien dont nous ne savions pas mesurer le périmètre. Social, politique, existentiel. Quid de nous ? L’arpentant donc, à sa manière. Confuse, désordonnée. Pour tenter de lui donner du poids plutôt que du sens, en dénichant, peut-être, la bonne forme pour la dire, cette vie sans nombre. Une forme empruntée donc à ces années déferlantes. Sauf que, en trente ans, cela en faisait des idées de la littérature ! On comprend alors qu’il se soit rabattu sur celles qui faisait son, plutôt que sens. Informée par le rap, le free jazz, la poésie Beat. Entre Nabokov et Sollers tout de même. A ratisser large. Mais ça, c’était avant. Le Jean-Charles Massera d’avant. Pour les fans de l’actuel peut-être. Pour ceux qui vivaient sur les fins de Céline. Et encore. Le Jean-Charles d’avant avait terriblement réduit son périmètre au final, après avoir découvert ce qu’il y avait d’impossible dans sa tentative. Le cercle étroit donc, de l’inconscient masculin. Rien que ça ! Des phrases, tout simplement, de celles qui avaient irrigué une certaine langue de l’histoire littéraire… Gangue. C’était ça. Un récit « non émancipé ». Né d’une expérience esthétique. Gangue ne cherchait que la forme. Réduisant de ligne en ligne le champ de sa visée. Ce à quoi a cru une certaine non-littérature, offrant, elle le croyait, à la littérature des chances de se renouveler. Et à quoi elle ne pouvait pourtant se résoudre, ni se résumer. Mais avec la distance, curieux tout de même, ces stéréotypes que cette littérature de combat des stéréotypes pouvait véhiculer elle-même comme préjugés. La banlieue y est glauque par exemple. Crade. Destroyed. Que dire ? Les sixties n’ont pas eu la peau de la littérature, ni l’ancien Jean-Charles Massera. Reste l’éloquence du geste. La verve plutôt. Un dandysme brandissant forces références, une organisation citationnelle armée de l’entre-soi, quand il s‘agissait de ne pas écrire vraiment. Restent tout de même ces disjonctions, ces disruptions, le refus d’accepter le langage, sous la foison des références. Dante. On sait de quoi ça a l’air. Joyce. Poussin. Too much. Reste ce texte couturé d’égratignures comme un flot de paroles impropres. Et Céline. Céline… Moins la langue des bistrots, comme le pensait alors le Jean-Charles Massera de l’époque, que l’écho de nos incroyables empêchements.

 

Gangue son, Jean-Charles Massera, réédition armée d’une préface nouvelle, édition La ville brûle, collection Rue des lignes, à paraître, mars 2016, 104 pages 9782360120741.

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L’Opticien de Lampedusa

15 Décembre 2016 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

Incipit. La mer recouverte d’une jonchée de cadavres. Ailleurs, des corps se débattent. L’eau en tourmente. Des mains s’agrippent aux vagues, au vent, au vide. Ils appellent, ils crient, ils s’étouffent. Résistent avant de se rendre dans une ultime convulsion, les bras écartés. L’image est saisissante : celle d’une noyade collective. Mains, pieds, bras, jambes à battre les vagues qui se dérobent. Des centaines. Lui, se rappelle. Cette main agrippée au rebord du bateau. Ils étaient si nombreux. Trop nombreux. Lui ? Il est opticien. Il ne sait pas ce qu’il faut faire. Quels seraient les bons gestes ? Il va de main en main, il en arrache, cinq, dix, vingt, tandis que peu à peu son propre bateau s’enfonce dans l’eau. Ils sont trop nombreux. A Lampedusa raconte-t-il, on entend tous les jours des chiens errants hurler à la mort. Non loin de chez lui, il  y a une crique paradisiaque et une poignée de bars. Des ados insouciants sur leurs scooters et partout des groupes d’africains jetés sur les sentiers. Le centre est débordé. Sans arrêt des barques accostent. Lampedusa compte plus de réfugiés que d’autochtones. Lui, il était venu à Lampedusa pour vivre en famille, tranquillement. Opticien. Sa boutique, ses deux enfants, sa femme Teresa. Octobre. Il aime caboter avec les siens, ou bien nager sereinement.  La journée était belle, l’eau, immobile. Et puis… Au large, ils ont entendu des cris. Une rumeur. Non, des cris. Ils ne voyaient rien tout d’abord. Et peu à peu, en se rapprochant, les cris sont devenus des hurlements de terreur. Insoutenables. Il y avait des gens partout dans l’eau. Et ce cœur tragique de hurlements primitifs. Comment raconter ? Il revient sur l’incipit, sur ce choc initial : devant eux, des centaines de gens en train de se noyer. Que raconter ? Alors le récit recommence : ils sont huit sur son bateau, à plonger inlassablement, à agripper des mains, à hisser des corps exténués. Des femmes, des enfants. Combien d’autres ? Peut-être cinq-cents… Appel radio. En sauver le plus possible, se disent-ils. Le Galata se fraie un douloureux sillage parmi les noyés, les survivants, les corps perdus dans la mer. Il y a beaucoup d’enfants. Appel radio. C’est l’histoire de ce naufrage et de ces huit êtres lancés dans un sauvetage désespéré que raconte Emma-Jarre Kirby. Appel radio. Ces huit-là connaissent pourtant les lois : interdiction formelle de porter assistance aux naufragés. Un bateau de pêche, tout près, capte l’appel et s’éloigne aussitôt pour ne pas être mêlé à ça. Le Galata commence à sombrer. Impossible de renoncer à sauver des vies humaines. Ils sont cinquante-cinq à présent, sur un bateau fait pour transporter dix personnes… Appel radio. Le garde-côte arrive, leur intime l’ordre d’arrêter de chercher des survivants. Il leur interdit en outre de transférer leurs survivants pour en sauver d’autres. L’opticien est fou de rage. De dégoût. Ils doivent revenir au port ou couler désormais. Il ne peut s’y résoudre. Partout des mains se tendent vers le Galata, qui menace cette fois de couler. Au loin, d’autres bateaux laissent cette foule immense se noyer. Retour au port. Au débarcadère, la police les attend. Voilà. C’est fini. Les autres sont morts. Par centaines. Les journalistes vont s’emparer de cette tragédie. Et pour la première fois de sa vie, l’opticien va s’intéresser à ce qui se passe dans le centre d’hébergement. Des milliers d’immigrés y vivent. Faisant face à ces milliers d’autres, morts aux abords de la côte. Dans le cimetière de Lampedusa, un carré est réservé aux corps qui sont venus s’échouer sur la plage. 13 000 demandeurs d’asile sont entrés en Italie cette année-là. Une goutte dans le verre d’eau européen. Partout la police les a traqués, les a parqués. L’opticien en retrouvera quelques-uns de ceux qu’il a sauvés, qui risquent à présent la prison pour être entrés illégalement en Italie. Dont les Erythréens, pourtant sous protection officielle de l’ONU. A Lampedusa, il existe également un cimetière de bateaux de migrants. L’histoire revient, il remonte le récit, le clôt de nouveau sur cette scène de naufrage qu’il ne peut chasser de son esprit.

 

L’Opticien de Lampedusa, Emma-Jarre Kirby, éd. Equateurs, traduit de l’anglais par Mathias Mézard, juin 2016, 168 pages, 15 euros, ean : 9782849904589

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Manuel d’exil, VELIBOR ČOLIĆ

8 Décembre 2016 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

Il fut soldat, une photo d’Emilie Dickinson en poche, une prière d’Augustin en tête. Rennes aujourd’hui. Dubrovnik est bien loin. Réfugié désormais. Mais un réfugié instruit. Dormant d’Ephèse… Sarajevo est loin. Tenue à distance, dans cette distance barbare que la littérature ouvre sous nos pas, croyant les affirmer. Rennes donc, et son foyer de réfugiés. Pour marquer sa différence, il cultive très tôt sa culture. Qui déferle ici en citations volumineuses. Une avalanche. On peut aimer, certes. Question de survie peut-être. Emouvant ? Poignant ? Il s’y refuse, jardinant l’ironie. La farce de la faim. La farce de la pauvreté. On veut bien. Le reste est littérature : son récit d’une fillette tuée un jour par un snipper. Sarajevo n’est pas si loin finalement. Touchant ? Il s’en défend bien sûr. Son projet avoué, dès qu’il arrive en France, c’est d’être écrivain. Une manière de survie. On veut bien. Etre Goncourt. On se dit que c’est bien du Gallimard, ça. En attendant, il faut bien labourer hors du champ littéraire ce qui seul l’enrichit : figurer par exemple des êtres réduits à leurs morceaux de corps. L’esthétique du désastre subsumée sous des climats railleurs… Nul doute qu’il n’ait un jour le Goncourt : Gallimard sait faire ça. Vainement, pour le propos qu’on ne saurait trop rappeler ici : des êtres réduits à leurs morceaux de corps, jetés à la figure de cette Europe, endormie dans son scandaleux silence. Il y a cette vision tout de même, de ce scandaleux silence. Trop soignée ici pour faire du bruit. Peut-être à cause de ces vingt-cinq années prises à l’élaborer ? Son onzième titre. Sur ces migrants qui constituent le test suprême, comme il l’expliquait dans un entretien au journal La Croix, pour cette Europe déshumanisée qui ne sait plus voir des hommes dans ses réfugiés.

 

Manuel d’exil, VELIBOR ČOLIĆ, NRF Gallimard, avril 2016, 17 euros, 200 pages, ean : 9782070186716.

 

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