en lisant - en relisant
L’Installation de la peur, Rui Zink
«La femme», essaie de penser. On sonne à sa porte. Elle est nue. Qui sonne ? Eux ? Elle ne songe tout d’abord qu’à aller chercher son petit dans la chambre. Le cacher. On sonne toujours. Elle s’habille, ouvre. Deux hommes. Affables. Costume cravate : «Nous sommes venus installer la peur»… Pour le bien du pays. Directive n° 359/13. Autrefois, expliquent-ils, cela prenait des années. Plus maintenant : les citoyens ont accepté d’avoir peur. La fable se déploie, en didascalies et dialogues. Quelle serait, pour cette femme, la peur idéale ? Ils cherchent. Ensemble. Elle et eux. Sans complicité, ce qui est déjà comme une résistance qu’ils n’apprécient guère. Ils lui rappellent tout d’abord ces contes que les mères lisent à leurs enfants. Les contes savent si bien installer la peur dans la vie des enfants ! Qui ne peuvent résister. Que pourrait-il faire ? Rien. L’enfant ne comprend rien à la cruauté du monde des adultes. Même quand les histoires finissent bien, la peur est installée. C’est quelque chose comme ça qu’il faut chercher, pour réinstaller la peur dans le ventre des adultes. Un récit capable de bien finir mais de très mal débuter. C’est à cela que servent les fictions. Tout un processus. Qui ne fonctionne vraiment que si l’on y collabore sans le savoir. Une peur adulte donc, pour elle. Peut-être celle d’une ville déserte, peuplée d’étrangers et de gens qui n’auraient plus aucun contact entre eux et dont les relations ne se nourriraient que de soupçon. Une ville raciste. Peuplée d’étrangers. En vrai ou fantasmés. Ils seraient «partout». On pourrait les épier derrière ses rideaux, entendre leurs crimes à la radio, leurs méfaits à la télé… Ou bien simplement xénophobe. Une ville xénophobe. Ce serait plus classe. Les installateurs poursuivent avec talent. De vrais artistes de variétés. La peur la meilleure ? Ah, mais oui bien sûr : la peur économique. Les lois du marché. La bourse inquiète. Les marchés... Tout puissants les marchés ! A faire et défaire les vies. Ils sont la grande rumeur assassine. N’existent que comme menace. Des marchés que l’on ne peut apaiser que par des sacrifices humains, quand on y songe. Les gens comprennent trop bien cela. Y souscrivent. Avec eux, oui, la peur tient toujours ses promesses. Ou bien la peur sanitaire. Celle de virus capables de traverser les océans. Pandémie. De celle qui rejoindrait le racisme : c’est toujours la faute de l’Autre. Nos enfants exposés, à cause de l’Autre. Peut-être plus efficace que l’horreur économique. Ou les deux conjugués. Bien sûr ! La crise et la nécessaire gestion du vivant ! Le désastre est partout. Ne resteraient que les forces armées et la police pour faire tenir tout ça. Et le terrorisme, pour maintenir la peur et faire de nous tous les otages d’un monde meilleur…
Par ailleurs : à l'origine, l'auteur ne voulait pas mettre un mot de luid ans ce roman, distillant les phrases des autres parmi les siennes. C'est peut-être cela, en effet, l'installation de la peur...
L’Installation de la peur, Rui Zink, traduit du portugais par Maïra Muchnik, éditions Agullo, sept. 2016, 180 pages, 17,50 euros, ean : 9791095718062.
Ecoutez nos défaites, Laurent Gaudé
Quelque chose vit en nous, qui nous échappe, qui nous transforme, «cet amas de tout», ce «je me souviens» de Perec, monde perdu à explorer, d’expériences qu’aussi bien, nous n’avons pas vécues mais qui ont marqué notre histoire commune. Bagdad, Beyrouth, Misrata. Le roman s’ouvre sur notre «désespoir besoin d’aimer», fracassé en défaites pathétiques que scandent l’absolu chaos des guerres passées. Celles d’Irak aussi bien, où l’on envoie toujours nos sicaires assassiner des êtres jugés encombrants. Ou celle d’avril 1861. Sans transition : l’Histoire est faite de cette matière grumeleuse que l’on régurgite sans cesse sans trop parvenir à s’en débarrasser une fois pour toute. 1861 donc, l’armée des confédérés, la défaite de Grant tout d’abord, l’amertume, la même peut-être que celle du petit empereur d’Ethiopie, ou celle d’Hannibal quand la victoire vint à lui manquer. C’est que l’Histoire, avant que d’être une peinture de batailles, est une histoire d’enfants enterrés vivants sous des tonnes de gravats que l’on cache un temps, mais dont les corps finissent toujours par remonter à la surface. Mais alors, de toutes ces batailles du passé, que faisons-nous ? Chaos ou convulsions ? Toujours reprises, toujours décisives, restaurées toujours, ressuscitées partout en massacres exaltés. Toutes ces batailles, toutes ces guerres, cela peut-il prendre sens encore ? Prenez Agamemnon… Que pourrait bien nous enseigner la guerre de Troie ? Ce que nous dit le mythe, affirme Laurent Gaudé, c’est qu’au fond, avant même de toucher les terres d’Asie mineure, Agamemnon avait perdu : il avait dû tuer sa fille, et qu’importe si on auréole ce meurtre de la théâtralité du sacrifice. Prenez Haïlé Sélassié. Sa bataille ? Une boucherie. Grant : sa victoire finale ? Une boucherie. Le roman traverse ainsi les époques la plume au fil de l’épée, les nouant sous couvert d’une intrigue contemporaine, l’histoire d’une barbouze à la solde des sales besognes dont toutes les républiques se gavent, les restes de Ben Laden en souffrance, comme un os à ronger, relique dérisoire qui refait surface ici, dans ce récit, pour en joindre les fils. D’Hannibal traversant le Rhône au fort Sunter, Laurent Gaudé nous parle de victoires affreuses. Car toute victoire est odieuse, qu’il nous fait boire jusqu’à la lie. Partout l’ivresse de détruire, de tuer. Et quand il n’y a pas d’ivresse, c’est le sang-froid des grands chefs de guerre qui nous apparaît abject : comment une telle distance peut-elle être possible ? Grant charge. Hannibal charge. Le petit roi d’Ethiopie fait charger son armée tout en sachant qu’il envoie ses hommes à la boucherie. La victoire est affaire de massacre. Quelle histoire nous raconte Laurent Gaudé au final ? Celle d’un art de la guerre qui doit beaucoup à la conception grecque du rapport à l’autre, où la bataille se résume à lancer au sacrifice sa troupe pour massacrer l’adversaire, tout comme dans l’éloquence antique la parole se conçoit comme d’une arme de destruction massive destinée à terrassée tout adversaire : on parle face à quelqu’un, non avec… Qu’importe les batailles donc, ou la succession des temps : la guerre est notre lieu, la violence notre état. Et l’art du roman s’y consomme en péripéties obligées. Si bien que ce récit captivant –mais toute bataille ne l’est-elle pas ?-, qui nous donne à voir les batailles du passé comme peu de récits d’historiens savent nous les restituer, s’immobilise à son tour dans cette soupe où gît l’Histoire. Combien de millions de morts encore, devant nous ? Tout continue sans cesse. L’Histoire est une défaite. C’est quoi au vrai, son souffle ? Celui de Grant brûlant les plaines, les villages, les populations… Les hommes finissent toujours vaincus. Alors tous meurent ensemble au sein du même chapitre. Grant, Hannibal, etc. Ils agonisent dans les mêmes pages, héros de fiction ou personnages réels. Pour ne reposer jamais en paix. Laurent Gaudé les a exhumés, lui le romancier, voleur de néant comme le sont les historiens ou les archéologues. Retournant in fine la question pour lui-même : un roman est-il une victoire ? Mais sur quoi ?
Je n’ai pas lu la fin du roman de Laurent Gaudé. Ce dialogue entre deux personnages plombés par leurs trajectoires, à quoi cela touchait-il d’un coup ? A ce «et tout le reste n’est que littérature» d’Antonin Artaud, qui m’a si bien détourné des artifices du littéraire. J’ai abandonné le livre avant sa fin : il y avait plus de force dans ses récits de bataille. On touchait là à quelque chose d’essentiel. Qui n’avait pas besoin d’être cousu à l’intrigue romanesque. Une interrogation qui se suffisait à elle-même. Soumise à l’intrigue, ma lecture retombait en morne finitude. Le roman ne jouissait plus de lui-même, le romanesque l’avait saisi, capturé, violenté. Il aurait mieux valu laisser en plan, dans un geste plus dramatique sans doute, mais où l’auteur aurait pu réintroduire quelque chose du lexique de la vérité, laissant le chemin ouvert, plutôt que de chercher à clore dans la grandiloquence d’un dialogue séminal ce que la littérature doit maintenir : l’ouverture à l’illimité. Car la littérature est le droit à la mort du romanesque, non ce repli éperdu sur ce romanesque -cette sécurité, notre défaite.
Ecoutez nos défaites, Laurent Gaudé, éd. Actes Sud, coll. Domaine français, août 2016, 256 pages, 20 euros, ean : 978-2330066499.
Jours tranquilles à Alger, Mélanie Matarese, Adlène Meddi
Apparatchikland… L’Algérie ? Un pays bloqué, coulé sous la chape de plomb du quatrième mandat de Bouteflika. Le pays de Monsieur Frère, de la méfia d’état, de la corruption endémique. Celui des oligarques, des chefs terroristes amnistiés et reçus dans les coulisses du pouvoir. Celui d’une police politique omniprésente. Celui du mépris étatique, la mer sous grilles, où les marches pacifiques sont interdites depuis 1992, où règne un état d’urgence sans partage, où le centralisme démocratique contraint les dirigeants à expliquer avec longanimité aux journalistes que leur raison d’être est de défendre la patrie en danger. De quel danger sinon celui que cette bureaucratie qui se fout de tout, inefficace et méchante, fait courir au pays lui-même ?... Un pays donc où jour après jour la logorrhée de la grandeur gaullienne de la patrie déferle sur les ondes jusqu’à plus soif. Où l’on «salit cette belle langue arabe en l’asservissant aux petits désirs de chefs en costards de mafieux des années 20 à Chicago.» Zone grise plutôt que pays de Droit, voire même de Lois tout court, où les militants du mouvement des chômeurs furent il y a peu violemment réprimés et où l’état a fini par rôder une technique de domination très sûre, en réprimant toujours très fort, tout en comptant sur la peur et l’autocensure comme mode de gestion de toute contestation possible. Un pays embaumé en somme, où dans la rue peut parfois surgir une parole libre, pourvu que personne ne l’entende. Un pays sous influence Qatari, chinoise, ni tout à fait réel ni tout à fait imaginaire, où tout peut s’écrire jusqu’au brutal rappel à l’ordre. Un pays immense cependant, «terre qui mime le ciel férocement», à la profondeur historique continue, dont la jeunesse, sentinelle de nos défaites communes, ne semble jamais vaincue, toujours en veille d’une insurrection promise. C’est cette ferveur que l’on retient au final, tout l’inverse du renoncement espéré par des autorités grabataires, dressée en quelques lignes magnifiques par Adlène Meddi évoquant Constantine, «livrée aux voyous d’un régime devenu caricature de lui-même» mais vive comme un feu sous la braise, dans sa superbe déclaration d’amour à la littérature, non comme consolation mais volonté d’une Histoire autre.
Jours tranquilles à Alger, Mélanie Matarese et Adlène Meddi, préface de Kamel Daoud, éd. Riveneuve, juin 2016, 204 pages, 15 euros, ean : 9782360133918.
Watership Down, Richard Adams
Un chef d’œuvre. Tout court. Un chef d’œuvre de la littérature passé à peu près inaperçu en France, malgré un succès mondial… Traduit dans toutes les langues connues, enfin retraduit ici par Monsieur Toussaint Louverture, l’une des plus brillantes maisons d’éditions françaises, aux publications toujours marquantes.
Un roman monde. Picaresque. L’immense saga d’une civilisation inconnue. Roman d’éducation, récit hagard d’une terre offerte à l’aventure, d’un univers pionnier contraint de s’inventer sous nos yeux et dont les protagonistes ne cessent d’affronter leurs ombres, l’adversité, l’espérance (oui, l’espérance peut relever aussi de l’affrontement), l’obligation de construire quelque chose comme cette dimension du sens commun que l’Histoire devrait être. Une cosmologie même, avec au commencement l’Exode. Biblique... Au commencement de ce roman, il y a l’exode, imaginez ! Eschyle en exergue, la Grèce et L’inde antiques à la rescousse, la légende de Shraavilshâ en pendant… Et partout, des lapins. Partout. Leur communauté devenue ce récit où prendre pied. Au commencement donc, il y a la nécessité de l’exode dans la garenne pourtant en paix. Où les lapins parlent, mais ne savent compter que jusqu’à quatre. Ce qui n’est pas si mal, quand on y réfléchit bien. Des lapins, dont Hazel et Fyveer, nos héros. Au départ, tout va bien dans le meilleur des mondes –des lapins. Mais pour faire avancer le conte, bien sûr, une catastrophe se profile. Structure classique, direz-vous. On apprend ça au collège. Mais avec quel talent l’auteur nous en régale ! La garenne a été rachetée par des hommes sans scrupules. Parce qu’il y a des hommes dans ce récit. Nous. Cruels, avides, avec leurs machines et leurs convoitises : la terre, que nous nous acharnons à détruire pour en extirper le moindre rendement. Une société immobilière a racheté la garrigue. Mais de cet autre monde que l’auteur réussit à nous rendre étranger, le nôtre, celui des hommes, nous ne saurons pas grand-chose. Ils sont trop loin, trop grands. Trop impénétrables. Nous vivons mieux auprès de Hazel, et de Fyveer, qui sent la catastrophe. Littéralement. A travers les pores de sa peau de lapin. Il sent cette catastrophe qui vient, dont il ne sait rien dire, sinon qu’il faut fuir. Vite. Mais voilà, le Padi-Shâ de leur communauté, leur maître, n’a pas envie d’affoler la garenne. Alors Hazel, Fyveer, Bigwig et quelques autres décident de fuir cette communauté insouciante qui court à son anéantissement. Le récit est en marche. Nous ne les quitterons plus. En partance avec eux pour inventer un autre monde, celui d’une société de lapins égaux et libres, qui saura faire la part des choses, créer des règles de vie justes, «modernes», sans rompre pour autant avec cette foi ancienne des récits des ancêtres où plongent l’émotion de l’identité lapine, celle de cet animal timide et sauvage, «gros comme un chat médiocre», affirmaient les dictionnaires du XIXème siècle. Quel roman ! Il est même traversé par un récit des origines : celui de Krik, qui créa les étoiles en répandant ses crottes à travers le ciel. Krik a fait des chats, du renard et de la belette des mangeurs de lapins. Pour contraindre cette glorieuse et indestructible race à s’exhausser. Hazel donc, et les siens, marchent vers la Terre promise. Moins un lieu qu’un lien. Et même certainement pas un lieu –c’est l’une des grandes leçons de ce roman-, tant ceux qu’ils découvrent au gré de leur pérégrination n’ont de promis que l’opportunisme vain d’avoir échappé chaque fois à une épouvantable catastrophe. Ici une prairie admirable, avec tout le confort rêvé et des hôtes charmants, véritable paradis sur terre recélant une société fasciste qui reçoit ses immigrés pour mieux les vouer à la destruction… L’exode donc, toujours, au fond la seule forme juste de société, qui sache survivre à tous les délires sociétaux. Jusqu’à la colline de Watership down, un lieu ingrat, abandonné de tout et de tous et où il leur faudra livrer une bataille hallucinée. Les cent dernières pages sont incroyables. On retient son souffle, on éprouve leur immense émotion. Et non, ce n’est pas la ferme des animaux, c’est mille fois mieux. Il y a bien certes le dessein symbolique de raconter notre destinée humaine en filigrane, prétexte à de grandes leçons. Mais il y a plus. L’incroyable de ce récit, c’est qu’il ne cesse de se construire depuis le point de vue des lapins tels qu’ils sont «en vrai», timides et peureux, habitant ordinairement dans des trous qu’ils font sous terre. Voir le monde depuis ces clapiers, ces garennes ou ces mangeurs de choux, quelle leçon d’humanité !
Watership Down, Richard Adams, traduit de l’anglais par Pierre Clinquart, éd. Monsieur Toussaint Louverture, oct. 2016, 544 pages, 9791090724273.
Les autodafeurs, T. 3 : Nous sommes tous des Propagateurs !
Le combat, final ? Les Autodafeurs venaient de lancer leur attaque. Nombre de bibliothèques semblaient être parties en fumée. Sur l’île de Redonda, les membres de la Confrérie tramaient une réplique trop vague pour l’emporter. Mais deux nouvelles têtes font leur apparition, qui vont bouleverser le fil de l’histoire : Inès et Rama, le jeune prodige des maths aux douze orteils. Un détail qui n’a pu échapper à Césarine, d’autant qu’elle trouve en lui son alter ego, partageant une même passion pour la logique. Quant à Inès, nous plongerons avec elle dans l’histoire lointaine aux portes de l’Amérique de Christophe Colomb retrouver le Livre que personne ne peut lire…
Les Autodafeurs ont donc lancé leurs attaques partout dans le monde. Plus grave encore : la quasi-totalité des gouvernements et des institutions internationales campent sur les positions liberticides des Autodafeurs. Partout l’on suspend les libertés individuelles, au nom de la lutte contre la menace terroriste… Internet est sous tutelle, la disparition des livres fait peu à peu place à des bibliothèques numériques que les états peuvent surveiller à leur aise… L’avenir est bien noir, sinon brun de nouveau… Et de ce sombre avenir nous parviennent des échos tragiques : en quelques décennies, un nouvel ordre mondial s’est mis en place. Totalitaire. Mais une figure de résistance émerge de cet avenir, celle de Noé tentant depuis son naufrage ultérieur de sauver l’humanité, dont toute la tragédie déboule dans le récit grâce à cette arche qu’il leur tend. Elle raconte les guerres, les quelques décennies qui ont suffi à jeter à bas notre civilisation pour l’enfermer dans la plus effroyable des barbaries. Elle décrit un Protocole, celui de Chronos, dévorant l’humanité hagarde. Du dieu Chronos, le roman épouse la logique cannibale, jouant sans cesse du brouillage du temps : on est avant, on est après, les temporalités se chevauchent, l’espace-temps ne cesse de se plier pour nous arracher à la torpeur d’une lecture trop linéaire. Et dans cette confusion qu’il engendre, l’île de redonda où s’est réfugiée la Confrérie devient une sorte d’axe du monde qu’il serait vain de fuir. C’est là que tout se joue, là qu’il faut compter ses forces, tandis que Césarine commet erreur sur erreur. Il se passe quelque chose. Piégés sur l’île, nos héros doivent affronter leurs fantômes et leurs peurs tandis que le monde assiste à sa mise à mort, que seule une puissance supérieure pourra sauver. Une puissance que Césarine va découvrir, ou bien qu’elle recouvre, qui sait, révélant au passage, enfin, les raisons de son aversion du nombre 22. Une puissance que par-delà les siècles tous ont en partage et nous avec, lecteurs, qui sommes devenus leurs fidèles alliés dans ce combat du livre contre l’économie barbare des logiques totalitaires, nous qui sommes devenus, de fait, les Propagateurs que la Confrérie espérait, cet élan intérieur et personnel de chaque un pour le salut de tous.
Les autodafeurs, T. 3 : Nous sommes tous des Propagateurs, Marine Carteron, éditions du Rouergue, collection DoAdo, mai 2015, 368 pages, 14,90 euros, isbn 13 : 9782812608933.
Les Autodafeurs, Tome 2 : Ma sœur est une artiste de guerre…
Nous avions laissé la Confrérie en mauvaise posture. Auguste et Césarine venaient de perdre leurs grands-parents dans le combat qu’ils avaient gâché, une grande partie des archives qui leur avaient été confiées avait été détruite et leur maman se retrouvait plongée dans le coma. De leur côté, les Autodafeurs, après avoir mis la main sur la liste des membres de la Confrérie, se préparaient à les éliminer les uns après les autres –et commençaient d’y réussir. Dans la coulisse, ils peaufinaient un effroyable plan de bataille, le projet de lancer sur le monde la «onzième plaie d’Égypte», à savoir la destruction de tous les imprimés circulant à la surface de la terre. Un Fahrenheit en grand, une Nuit de Cristal telle que l’humanité en génère périodiquement dans son aventureux destin. Mais c’était compter sans Césarine, qui se révèle dans ce tome pour l’absolu plaisir du lecteur, et se prépare à livrer la vilaine guerre à laquelle on l’oblige de céder. La lecture assidue de Sun Tzu et la pratique quotidienne des arts martiaux l’ont considérablement aguerrie. Pour l’heure, elle en expérimente la pertinence dans sa préparation du sauvetage de sa mère, plongée en fait dans un coma artificiel.
Le second tome est à l’image du premier quant à l’économie narrative, presque classique dans sa structure, nourrissant une grande unité de lieux où l’action n’y peut éclore que violemment. Une contrainte formelle qui force les personnages à envahir la scène romanesque, plutôt qu’elle n’astreint l’auteur à démultiplier les rebondissements, à l’image de ce qui se pratique dans les mauvais polars. L’histoire vogue ainsi au près d’une gamine qui lentement émerge de son autisme, et d’un adolescent lancée dans la quête fiévreuse de son identité, tenant enfin dans ses mains le livre de bord de son père racontant, année après année, ce qu’il en coûte de vivre dans un monde ahuri, et ses émerveillements gamins. C’est le tome des révélations, celle de Césarine au lecteur et d’Auguste à lui-même, dans le contexte trouble des éclaircissements familiaux. C’est l’opus des basculements, d’une revanche facile sur les Autodafeurs et du comptage des forces en présence. C’est le tome des tensions et des attentes du choc de la bataille finale. Le volume des ruptures : ils quittent le domaine familial réduit en cendres, affrontent l’inconnu, un autre monde, ailleurs. C’est un chapitre presque qui s‘ouvre plutôt qu’un nouvel épisode, entre deux moments d’un temps que l’on ne peut arrêter, celui de la prise de conscience que l’être humain vit entre deux morts : celle de l’enfant qu’il a été et celle à venir, qui semble ne plus vouloir tarder à présent… le volume de la sortie de l’enfance !
Les Autodafeurs, Tome 2 : Ma sœur est une artiste de guerre, Marine Carteron, éditions du Rouergue, coll. DoAdo, 380 pages, 14,90 euros, ISBN-13: 978-2812607172.
Les autodafeurs, Tome 1 : Mon frère est un Gardien, Marine Carteron
Voilà bien longtemps que les Autodafeurs attendent de prendre le pouvoir. Aujourd’hui, la société numérique semble le leur permettre enfin. Mais c’est compter sans les Gardiens du livre, qui n’ont cessé depuis des siècles de protéger ce bien incurable qu’est le livre imprimé. Pour l’heure, les Autodafeurs marquent des points : ils viennent d’exécuter le dernier Gardien connu, le père d’Auguste et de Césarine, dont ses propres enfants ignoraient la mission. Ancien conservateur de la BNF, leur mère ancienne archéologue, ni Gus ni Césarine ne pouvaient se douter de la profondeur de leur engagement : l’une vit égarée dans un monde mathématique, l’autre dans ses histoires d’ado, lecteur MP3 sur les oreilles et i-phone en poche. Mais les voilà contraints, par cette mort inouïe, de retourner vivre à la Commanderie, l’immense propriété de famille, perdue dans un coin obscur de province. Césarine, «ordinateur en socquettes» qui aime les nombres à l’exception des 22 premiers, ne vas cesser de nous épater par ses raisonnements imparables, poussant les logiques molles des adultes dans leurs derniers retranchements. Toute la famille déménageant, ce qu’elle découvre, c’est un papi et une mamie dont le passé d’anciens militants gauchistes refait surface. Qui sont-ils en réalité ? Pour quoi vivent-ils ? Tandis qu’Auguste s’ennuie dans son nouveau collège de bouseux, jusqu’à l’heure du cours de français, où le prof, littéralement, le subjugue. «Qu’est-ce qu’un livre ?», interroge-t-il. Que lit-on d’un livre ? Qu’est-ce que lire au fond, passer le temps ou bien quoi d’autre ? Et comment lire dans ce cas ? Mais surtout, que devient-on quand on lit ? Le roman s’ouvre d’un coup à un questionnement des plus essentiels. «Qui donc –mieux que le livre- est à la fois médecin et nomade, byzantin et hindou, persan et grec, mortel et immortel ?». On le voit, la littérature jeunesse n’a pas froid aux yeux, qui propose aux ados cette puissante méditation sur la vie. Et le plus fort, c’est qu’elle le fait sans se départir de son genre, ne cessant d’ancrer ses personnages dans notre époque, futile et sombre, eux-mêmes portés par des gestes tantôt puérils, tantôt graves, ne perdant pas un seul instant de vue leur poids d’existence, d’une existence faite d’étonnement et de ces engagements auprès du monde et d’autrui dont sont capables les adolescents.
Césarine, au fil des pages, conquièrent une place à part. Autiste, nous la découvrons à travers son journal, pétillant d’intelligence. Elle observe tout, note tout, débusque les contradictions, les secrets, les failles. Et par son observation autiste du monde, elle finit par découvrir qu’il manque des mètres à la Commanderie... Un passage secret, en lien avec cette mission ancestrale dont leur famille s’est chargée et dont Auguste découvrira qu’il en est devenu, à la mort de son père, la pièce maîtresse. Il s’agit de défendre les livres. De mettre à l’abri toute la mémoire livresque des hommes, leur socle d’humanité. Il s’agit de les protéger des Autodafeurs, des gens que le livre exaspère, tant il a inscrit dans son horizon la possibilité de la liberté humaine. Depuis l’aube des temps, les Gardiens ont réussi à sauvegarder ce patrimoine commun. Ils ont conservé précieusement les originaux de tous les livres existants à la surface de la planète. Des originaux que les Autodafeurs voudraient détruire, pour les remplacer par leurs clones numériques, expurgés bien sûr –c’est désormais si facile-, de tout leur contenu révolutionnaire. Leur projet démesuré est de numériser tous les livres écrits par les hommes, sous le contrôle d’une seule société, qui se chargera ensuite de mettre à la disposition des états sa version des ouvrages publiés… ça sent son Google books, amazon, voire ces Lois de contrôle du web que certains gouvernements nous ont concoctées… Car les Autodafeurs travaillent dur à nous faire croire que nous pourrions nous passer de ces originaux auxquels nous n’aurons bientôt plus accès.
La guerre ne fait donc que s’engager, qui voit de nouvelles forces s’engager aux côtés des gardiens du livre : nous, lecteurs, qui sommes au fond les Propagateurs que les gardiens appellent de toutes leurs forces…
Les autodafeurs, Tome 1 : Mon frère est un Gardien, Marine Carteron, Editions du Rouergue, collection DoAdo, 7 mai 2014, 14 euros, ISBN-13: 978-2812606670.
Being, de Kevin Brooks
Qui peut se faire une idée de ce qu’il est, viscéralement ?
Robert Smith a 16 ans. On l’a admis à l’hôpital pour une banale endoscopie. Mais ce que découvrent les médecins lors de l’examen est rien moins que surprenant : des fils électriques, des puces, un bouclier anti-radiation… Le staff hospitalier ouvre le ventre de Robert pour en avoir le cœur net. Et de cœur pour le coup, ils ne trouvent pas trace. Pourtant l’enfant vit. Il trouve même la force de se redresser sur la table d’opération, ventre ouvert, pour obliger les médecins à le recoudre. Qui est-il ? Un robot ? Un cyborg animal ? Robert n’a aucune idée de ce qu’il est, ni d’où il vient. Placé à l’assistance publique dès son plus jeune âge, entouré soudain d’un personnel intrigant, il devine qu’il n’a qu’une issue : prendre la fuite. Une fuite magnifiquement écrite, avec son phrasé caracolant de mots vacillant sur eux-mêmes, au plus près de cette impression d’étrangeté qui quittera plus le lecteur. La fuite de soi-même aussi bien, quand Robert réalise qu’il est sans doute une machine, fonctionnant exactement comme un être humain. Même conscience, mêmes souffrances morales, mêmes sentiments… On songe à La Métamorphose, de Kafka, Robert se relevant de son lit d’hôpital sans que rien ne paraisse anormal. Voilà, il a une carapace à l’intérieur du ventre et des circuits électriques. Il faut désormais composer avec.
Planqué provisoirement dans une chambre d’hôtel, il s’ouvre lui-même la cage thoracique pour vérifier. Un truc métallique palpite dedans. Robert prend peur soudain, peur de ce qu’il a en lui, peur de ce qu’il est, de ce qu’il n’est plus. Le lendemain, sa photo fait la Une des journaux. On l’accuse mensongèrement d’assassinat. Très vite il découvre que des agents du gouvernement le traquent. Fuir, fuir encore, soi-même et le monde, tuer pour protéger sa fuite, pour se donner le temps, peut-être, de comprendre ce que l’on est. Le roman se mue en thriller, en roman d’espionnage dans lequel la dimension de science fiction reste contenue, comme dans Kafka, dans les limites de la vraisemblance narrative.
Robert cavale bientôt avec Eddi, jeune faussaire de génie, qui l’aide à se faire une nouvelle identité. Mais les tueurs engagés à leur poursuite les retrouvent. Cavale. Fuite en Espagne. Malaga, Tejada enfin, un minuscule village reculé aux frontières, presque, du siècle passé. Ils s’installent dans leur nouvelle vie, amoureux. Une vie faite de petits riens, des joies sereines des villageois le dimanche. Robert n’a rien révélé de fondamental sur lui. L’illusion de pouvoir vivre heureux, là, avec Eddi, reste entière, jusqu’au jour où les hommes du gouvernement les retrouvent. Ils veulent Robert vivant. Pas sa compagne. Eddi abattue, Robert parvient à prendre une dernière fois la fuite. Mais c’est, à ses yeux, pour rejoindre Eddi dans son néant. Ne reste que leur état de choses désormais, celui du cadavre d’Eddi et celui de sa propre existence, enveloppe humaine vide de tout sens. Le voici qui s’enfonce donc dans ce vide — de vraies ténèbres —, au terme d’une superbe fable sur l’identité, écrite dans un style parfait.
Being, de Kevin Brooks, éd. du Rouergue, janv. 2008, 350p, traduit de l’anglais par Ariane Bataille, isbn : 978-2-8415-6900-7
Filer droit, de Michael Coleman
Luke est voleur. Une sorte de boulot à mi-temps. Il vole donc aujourd’hui une paire de baskets, dans un 4x4 luxueux qu’il vient de crocheter. Mais voilà que deux malfrats lui tombent dessus : le 4x4 les intéresse, qu’ils pariaient incrochetable. Deux caïds de la cité, Mig et Lee Young, qu’il connaît de réputation. Las, le propriétaire du 4x4 surgit dans le parking, avec sa fille. Course poursuite, Mig et Lee s’enfuient au volant du monstre, tournent en rond dans ce dédale, finissent par tenter d’écraser la fille de leur poursuivant. Luke la sauve. Erreur : le père le rattrape. Luke passe en jugement. Multirécidiviste, il risque gros, d’autant qu’on le soupçonne de connaître l’identité des voleurs du 4x4, les vrais poissons pour la police. Par chance, le propriétaire du véhicule intervient. Il recommande un travail d’intérêt général : Jodi, sa fille, est mal-voyante. Elle prépare un marathon, Luke devra lui servir de guide de course. Dès son premier essai, il vit des sentiments bouleversants : la sécurité de Jodi est entre ses mains ! Qu’il se décale de quelques centimètres, elle tombe et se blesse. Quant à Jodi, elle est aux anges : il lui fallait cette rencontre pour se libérer de la tutelle de ses parents ! L’un et l’autre vont ainsi apprendre à «grandir» ensemble, dans l’épreuve sportive qui les confronte, mais aussi dans celle que vont leur imposer les caïds de la cité, lesquels entendent bien mettre à profit les talents de crocheteur de Luke. Mais Luke change au contact de la jeune aveugle. Le voilà qui file de plus en plus droit, dans une course intérieure désormais, vers cette rectitude morale que vous impose l’obligation de prendre soin d’autrui, quand cet autrui ne peut que s’en remettre à vous. Transfiguré, Luke saura répondre à l’exigence qui s’est levée en lui.
Il y a dans ce Filer droit, au-delà des bonnes intentions, une qualité d’écriture qui l’emporte et n’enferme pas le texte dans le détour obligé, lorsqu’il s’agit de littérature jeunesse, du roman d’édification. A conseiller sans délai donc, à nos chères têtes blondes qu’une morale essoufflée rebuterait, à juste titre.
Filer droit, de Michael Coleman, coll. Do Ado noir, éd. du Rouergue, sept 2006, 314p, isbn : 978-2-84156-7690
Barjo, de Michael Coleman
Après son superbe Filer droit, son premier roman pour adolescent traduit en France (2006) et qui s’était vu décerner le prix des Inrockuptibles 2008, Michael Coleman récidiva avec un roman adolescent d’une rare intelligence d’écriture, sorte de huis clos prodigieux et tragique.
Daniel et Tozer tombent au fond d’un gouffre. Les voilà piéger sous terre. Pas vraiment amis, mais pareillement têtes de turc de leur classe. Tozer est l’idiot de service, Daniel, l’Einstein crédule. C’est à la suite d’une course d’orientation, tout au long de laquelle personne ne les a ménagés, qu’ils se sont retrouvés en si mauvaise posture. Souffre-douleur du nouveau prof d’éducation physique, Axelmann, Daniel et Tozer ont d’abord appris à se détester. Enfin, Tozer surtout, aux yeux duquel Daniel incarne tout ce qu’il n’est pas. Trop intelligent, sans cesse à poser les bonnes questions, à trouver les bonnes réponses. Tout est question d’angles et de mesure chez lui, de logique dont il fait un usage tout à la fois abusif et rayonnant. Mais là, sous la terre, apeurés l’un et l’autre, ils apprennent à se redécouvrir. Et progressivement à comprendre l’humiliation dont ils n’ont cessé d’être l’objet. Flash-backs. Le camp de vacances, les railleries, l’injustice qui les a liés l’un à l’autre malgré, ou voire, contre eux. Mais Tozer se rappelle à présent comment, pour la première fois, Daniel a su lui rendre confiance en lui, en expliquant comment s’orienter avec une boussole et une carte. C’était la première fois que Tozer n’était pas moqué comme un demeuré.
A côté d’eux, dans la grotte, gît un corps à demi-mort. On ne sait tout d’abord de qui il s’agit. Bientôt l’eau vient sourdre et menace de les emporter. Il faut trouver une issue. Et prendre une décision : sauver l’autre ou le laisser périr. L’autre… Celui-là même qui encourageait heure après heure toutes les brimades à leur encontre. Le tortionnaire qui n’a cessé de les poursuivre de sa vindicte, d’attiser la moquerie des élèves à leur égard. Axelmann, leur prof de gym. Mais en perdition cette fois, moribond, affolé, et dont la vie ne tient qu’à un fil. Fil que romprait bien Tozer… Mais fil que les deux adolescents ne vont pourtant pas rompre. Ils le sauveront au péril de leur propre vie. Héros ? Non : humains, pas moins et rien moins qu’humains.
Le roman est traversé par un très fort sentiment d'iniquité. Et cette fois encore, comme dans Filer droit, c’est à travers ce même imaginaire de la cécité que l’exercice narratif prend corps. Comme un symbole de notre temps, où il s’agit de faire confiance à qui vous guide quand vous ne pouvez plus voir. S’en remettre à l’autre. Totalement. Dans l’impossibilité de jouir pleinement de ses facultés ou plutôt, d’être soi sans l’autre. Magnifique éthique, sans moralisme doucereux, qu’administre cette fois encore Michael Coleman !
Barjo, de Michael Coleman, éd. du Rouergue, coll. DoAdo noir, oct. 2008, traduit de l’anglais par Ariane Bataille, 272 pages, isbn : 978-2-84156-964-9, 12,50 euros