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La Dimension du sens que nous sommes

en lisant - en relisant

Les Bonnes gens, Laird Hunt

17 Mars 2014 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

hunt.jpgL’Amérique au XIXème siècle. Au milieu du siècle. Le Sud de cette Amérique, modeste et humble, travailleuse, esclavagiste. Où rôde encore le souvenir des batailles sanglantes pour la conquête de la Fédération. L’Amérique des cabanes, des grandes propriétés foncières qui se mettent en place à coups de fouet et de pendaisons maniaques. L’Amérique de la grande misère humaine. Un couple de fermiers. Whasp. Modestes encore, mais bien décidés à s’enrichir. Ils travaillent moins dur cependant qu’ils ne mènent une vie effroyable à leurs cinq esclaves noirs. L’horreur accorte de l’Amérique raciste. De celle des élevages de porcs, où la vie des porcs importait plus que celle des noirs qui aidaient à bâtir des fortunes. Le porc comme allégorie d’une Amérique blanche et glauque. Et puis Horace, Ulysse, Cleome, Zinnia et Alcofibras, «leurs» noirs. Enfin, les témoignages, des deux femmes surtout, deux voix saisissantes qui s’entrecroisent. Ennemies sanglées de violences. Mais plus vraiment de méchanceté. L’une blanche, l’autre noire. La blanche a fait payer très cher à la noire d’avoir été l’objet sexuel de son mari pendant des années. Pendant des années elle lui aura fait vivre un véritable martyre, jusqu’à la mort de Linus, le mari en question, tué un jour d’un croc de boucher dans la nuque. Alors l’esclave noire s’est retournée contre sa maîtresse, pour lui infliger à son tour une violence inouïe.  La blanche raconte. Ces quelques jours de son calvaire. Dans un récit qui met à plat toutes les perspectives. Les faits. Simplement. Sans jugement de valeur. Sans même une plainte légitime. Les faits. Ce qu’elle endure. Quelques jours d’une atroce vengeance.  Elle vit dans l’Indiana aujourd’hui, où l’autre, la noire, son ancienne esclave, viendra un jour sonner à sa porte pour savoir. Et s’en ira sans avoir rien appris de décisif sur cette femme qui l’avait tant martyrisée. Cinquante ans plus tard donc, se remémorant ce comté de Charlotte où l’on pendait les noirs aux arbres presque par amusement. Entre elles, deux cadavres. Celui d’un esclave noir tout d’abord, le frère de Zinnia, Alcofibras, que Linus, le mari de la blanche, songeait à donner à manger à ses cochons. Et le cadavre de Linus, attablé une semaine entière à la table familiale, se décomposant sous les yeux de sa femme, qui le haïssait depuis des années. «La haine ne rend que la haine», mais l’Amérique d’alors n’était qu’un lieu de douleur et de meurtre. En particulier pour les noirs, dont nul ne saura jamais ce que c’est que d’avoir été dans les chaînes. C’est ce corps supplicié de la mémoire noire que Hunt nous restitue avec une force incroyable. Dans une écriture souvent en retrait de toute émotion, d’une émotion qui de toute façon n’atteignait en rien les consciences d’une Amérique qui n’a jamais rien expiée. Impossible conscience, cinquante ans plus tard, quand la blanche ne sait que se retrancher derrière sa bonne conscience niaise : «mes parents étaient de bons chrétiens», qui torturaient par habitude les noirs du comté de Charlotte.
Les Bonnes gens, Laird Hunt, traduit de l’américain par Anne-Laure Tissut, Actes Sud Editions, collection Lettres anglo-américaines, 5 février 2014, 242 pages, 21,80 euros, ISBN-13: 978-2330027513
 
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Où le sang nous appelle, Chloé Delaume, Daniel Schneidermann

4 Mars 2014 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

chloe-copie-2.jpgArrêt sur image. Chloé avait planifié son énième suicide, Daniel lui envoyait un e-mail. Partenaire, se proposait-il. Cela tombait assez bien dans la vie de la première. Le fil pouvait reprendre. Celui de la vie. Elle décrocha alors la corde qui la tenait au plafond.  L’amante aux lèvres roses, pourquoi pas ? Partenaire de l’ordre bourgeois de Daniel, tout de même. S’installer avec un vieux bobo allergique… Qui certes venait de se faire plaquer. Cela lui conférait un peu de profondeur. Alors essayer ça encore. Tandis qu’elle, Chloé, vivait dans le luxe subventionné de la villa Médicis : très peu d’art, beaucoup de mondanités.  Daniel pas si loin de ce luxe en fin de compte, ce notoire homme intègre de la télévision française. Pseudo résistant. Super souris. Le nom qu’elle lui donne. Super souris écrit en complément ce livre à quatre mains du reste. Exhibant son charme discret de bourgeois effronté auquel on n’accroche guère. Arrêt sur image. Sur son image. Le dernier : j’avoue que j’ai tourné ses pages pour leur préférer le portrait décapant que Chloé en faisait. Tennis le dimanche, ballades en vélo. Daniel vomit Paris pour sa violence, depuis son appartement du XVème arrondissement…  Chloé m’attirait davantage, son regard sur la rue de Crimée par exemple, et cette «France qui ne se lève pas d’être déjà à terre, l’espoir enseveli déjà décomposé». On pouvait sauver ça. Porter cela à son crédit.  Tout comme d’étaler le grand écart des bobos parisiens.  Elle est drôle Chloé.  Savoureuse. Incisive.  Faux dialogues, faux entretiens, la virtuosité de circonstance, Chloé sautille comme à l’accoutumée de gamineries en réflexions tenaces à défaut d’être profondes. Chloé raconte, digresse, embrasse et embarrasse le récit surchargé du compte raisonné d’un risque calculé, d’une écriture ne risquant plus grand-chose à vrai dire. J’étais quand même sur le point de refermer le livre, ennuyeux de tartiner pareillement deux egos à l’accolade, quand un léger changement de ton me fit ouvrir les yeux. Chloé parlait de son enfance. Le Liban. Sa famille. Le style était devenu moins brillant, moins virtuose, plus ingrat, plus pauvre. A peine déchiré çà et là des envolées habituelles. On sentait l’effort, la besogne pour mettre à distance l’émotion. La famille Abdallah. La sienne. Papa a tué maman d’un coup de fusil puis a retourné l‘arme contre elle, la petite Nini, avant de se tirer une balle dans la tête. Pas Chloé. Nini, celle qu’elle était avant. Ce fusil donc, qu’elle n’a cessé de lui reprendre des mains. La scène originaire. Nini se suicidera treize fois ensuite. Jusqu’à ce que Chloé nous parle de Georges Ibrahim Abdallah, l’oncle terroriste qui menaça un jour la France et qui croupit toujours dans une geôle française sans guère de raisons, de preuves de sa culpabilité. Aujourd’hui encore, Valls lui refuse son extradition.  Au nom de… Rien.  Des présomptions. Valls en a pris l’habitude. Beyrouth donc, Kobayat. Le récit prend une autre direction, celui du Nord-Liban. La plaine de la Bekaa. A décrypter son histoire, voilà que Chloé nous passionne et tire le récit vers autre chose. Une rupture. Une rupture narrative. Le récit d’une famille aux prises avec le réel, ce réel qu’elle fait entrer en grand dans son récit. La France des années 80. Les attentats de 84. Les bombes dans Paris et la classe politique inaugurant le racisme d’Etat à grande échelle : la faute aux arabes.  Chloé raconte l’histoire d’un nom, du nom qu’elle est, de celui qu’elle a abandonné pour se donner une autre identité. Mais au passage elle récupère une mémoire forte, en épelle l’héritage. C’est compliqué de prendre conscience.  Elle s’y affronte.  On oublie Daniel. On oublie Chloé Delaume. On oublie l’autofiction. Le réel cogne à la porte. Elle fut la nièce de l’ennemi public n°1, devenu le nom de la peur des français. Non : celui de la panique de l’Etat français, qui somma alors le Peuple d’avoir peur de Georges. L’histoire fascine. Ses montages pitoyables, Pandraud avouant «nous n’avions aucune piste».  Georges bientôt disculpé pour les attentats, mais condamné à la réclusion criminelle à perpétuité. On a oublié Daniel. Et l’autofictionneuse. On est ailleurs, dans cette France pitoyable dont nous avons héritée. La suite intéresse moins, Mehdi Belhaj Kacem, EvidenZ, la fiction d’une bande d’intellectuels qui croyaient pouvoir mener de nouveau une révolution autoritaire, se faire l’avant-garde loin des masses qu’ils voulaient porter à bout de bras. Le reste intéresse moins. Son «que reste-t-il du monde ?» date trop, Chloé Delaume n’en sait rien éprouver. Reste ce livre, de transition, une fin d’autofiction, car désormais ses papiers civils porteront le nom de son personnage. L’enfance enfin tuée.  

 

Où le sang nous appelle, Chloé Delaume, Daniel Schneidermann, Seuil, septembre 2013, coll. Fictions & Cie, 358 pages, 21 euros, ISBN-13: 978-2021084696.Chloé Delaume (Auteur)

 

Consulter la page Chloé Delaume d'Amaz

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AUX ORIGINES DU MONDE, CONTES ET LEGENDES RROMS

18 Février 2014 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

contes-rroms.gifUn recueil de contes et légendes tirées semble-t-il de la collection de textes rroms établie par  Heinrich von Wislocki qui, au détour d’un voyage à travers la Hongrie, en 1883, décida de consigner tout ce qu’il pouvait recueillir des traces orales d’un peuple qu’il découvrait avec passion. Dès 1888, une société américaine, la Gypsy Lore Society, se mit à publier ces textes traduits du rromani, en langue anglaise. La sélection que nous présentent les éditions Flies couvre un vaste périmètre, avec tout de même pour cœur de ce corpus les textes en provenance d’Europe Centrale. Un corpus organisé selon une thématique plutôt disparate, ouvrant aux cosmogonies rroms et rabattant malheureusement l’ensemble sur le prétendu emblématique thème du violon, dont on a vu par ailleurs qu’il n’offrait que des occurrences mineures dans l’ensemble de la littérature rrom –il fallait sans doute sacrifier à l’attente d’un public convaincu du contraire… On y trouve en tout cas un rayonnant conte sur l’origine des hommes «blonds», à mille lieux de tout ostracisme supposé, et une belle leçon sur les raisons de cette vie si courte accordée aux hommes: Dieu, agacé de voir l’Homme éternellement insatisfait alors qu’il se proposait de lui accorder deux vies plutôt qu’une, ramena les comptes à une seule vie, convaincu que mille n’auraient de toute façon pas réussi à combler le désert d’ennui dans lequel il entendait vivre. Sage. Très sage… 

 

Aux origines du monde, Contes et légendes tziganes, éditions Flies, réunis par Galina Kabakova, traduits par Galina Kabakova et Anna Stroeva, oct. 2010, 204 pages, 20 euros, isbn : 978-2-910272-67-8.

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Véra veut la vérité, de Léa et Nancy Huston

12 Février 2014 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

huston.jpgVéra s’est ouverte un beau jour d’automne à la contemplation du monde. Une feuille morte s’envolait, une autre achevait sa longue descente ondulée. Il y avait cette sensation de fraîcheur et l’enfant qui brusquement ouvrait les yeux comme penché sur le rebord du monde. Tout ce qui vit doit mourir, lui commentait son père. Véra le découvrait en effet, mais c’était  au-dessus de ces forces que de devoir le réaliser... De la philosophie de la vie, les enfants ne posent jamais que les seules questions importantes. Nancy Houston nous le rappelle avec conviction et dans une belle évocation furtive des interrogations de Virginia Woolf dans son Mrs Dalloway. Les feuilles mortes… L’une bouge mais elle est morte, qui lorsqu’elle vivait frétillait à peine… Un jour, elle a donc eu sept ans. L’âge de raison dit-on.  Et son grand-père est mort. Et son père lui a dit que c’était ça la vie, cette perte dont nul ne sait que faire. Et puis il y a eu le froid du cimetière, l’aplomb du cercueil dont on voudrait lui faire croire qu’il est le juste aboutissement de la vie et toutes les explications encore, d’une humanité effaré par ce vide creusé dans la terre sous ses pieds. Jusqu’à ce que son père comprenne enfin et tente son propre éclaircissement, lui qui ne croit guère en un quelconque au-delà. Il restait la mémoire des morts, lui affirma-t-il, ce secours mémoriel que chacun porte à son prochain, qu’il soit ou non vivant et qui nous justifie tant.  Le conte est beau et fragile, l’écriture, sensible. Avec très logiquement ces réflexions qui le prolongent, d’une petite fille sur ce qu’il en était d’elle, avant de venir au monde.

Véra veut la vérité, de Léa et Nancy Huston, éd. L'Ecole des loisirs, collection : Mouche, 13 janvier 1994, 69 pages, ISBN-13: 978-2211018791.

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Les amants du bord de mer, Giorgio Scerbanenco

10 Février 2014 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

scerbanenco.jpgBanlieue de Milan, dans les années soixante. Des tours en construction entre des chemins de charretiers. La boue, l’énorme lassitude partout. Deux gosses veulent voir la mer. Ils ne verront qu’une immense flaque au milieu de leur cité. Les années passent, ils ont grandi dans ce décor sordide, au sein duquel les filles perdent leur virginité dans des caves crasseuses. Un jour, Duilio et Simona finissent par préparer un mauvais coup. Un casse minable : piquer la recette du garage d’à côté. Alors tout bascule : le garagiste tire et tue Simona. Duilio s’enfuit au volant d’une voiture volée. Le même soir, Edoarda quitte Milan. Edoarda, une femme quelconque à qui l’on ne parle plus que par déférence, démonétisée, en qui personne ne voit la femme qu’elle est toujours. Pourquoi ne pas aller à Rimini ? Voir la mer. Pendant que Duilio roule, le cadavre de Simona repose dans le coffre. Il la conduit à la mer lui aussi, grande consolatrice des années soixante. Sur la plage, Duilio tient la main imaginaire de Simona. Il lui raconte les vagues, les foules allongées sur le sable. Mais on lui vole l’alfa dans laquelle se trouve le cadavre de la jeune fille. La voiture finit en rase campagne, où des motards de la police la découvrent. Edoarda songe de son côté qu’elle aimerait tomber amoureuse. Elle croit l’être d’Ernesto. Au volant de sa voiture, elle tombe sur Duilio, défait sous un soleil accablant. Il délire, lui raconte tout. Elle lui porte secours, le cache chez Ernesto. La boucle se referme. L’événement est trop grand pour les deux protagonistes de ces rêves ratés et appelle soit à plus de compassion et de lucidité entre les êtres, soit au mensonge.
Roman d’une lucidité bienveillante, Ernesto s’engagera dans son amour pour Edoarda et Duilio s’en ira reprendre son chemin jusqu’à la mer, avant de se livrer à la police.
Dans ce texte poignant où souffle une vraie empathie, la violence sourd d’une grande tristesse, celle, par-delà le naufrage que l’on sent poindre, d’une humanité lasse de sa condition. Dans cette écriture sensible aux détails de la rue, de la vie, des êtres, c’est aussi un autre visage de l’Italie que nous offre Scerbanenco : celle d’un peuple méthodique, froid, rationnel, acculé à des gestes de désespérés, qui ne peut trouver de rédemption que dans cette fraternité qui s’effrite pourtant et promet de disparaître bientôt entièrement.


Giorgio Scerbanenco, les amants du bord de mer, traduit de l’italien par Laurent Lombard, Rivages / noir, mars 2005, 170p., 7 euros, isbn : 274361398X

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Il était dix fois, douze fois, chloé delaume...

6 Février 2014 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

chloe.jpgLa raison d’être de la fiction, non de la littérature, c’est la composition. L’autofiction n’y échappe pas, qui sait ruser avec la succession des émotions et des événements. Sa logique interne est celle de l’ordre, dans lequel, justement, les distribuer. Sinon les réquisitionner, la réquisition formant l’horizon ultime de l’écrivain à la poursuite du recommencement (du prochain opus), non d’un texte qui aurait la force de rompre la répétition du même. La composition donc, dans cette forme ultime du conte où la fin n’achève en rien les commencements mais les autorise plutôt, pour ouvrir de nouveau la lecture à son appel. La structure des contes, cette machinerie attrayante, est assez connue pour qu’on se passe ici d’y revenir. Sauf que dans le cas de cette Femme sans personne dedans, la figure du désordre est la stabilité de départ que le conte présuppose toujours. Au départ donc, il y a ce suicide pour état stable sur lequel édifié son récit. Un suicide qui ne fait en rien événement, mais autorise la mise en abîme du roman tout entier : une post-adolescente s’est crue chloé delaume. Elle lui a fait parvenir son manuscrit, une sorte de double mimant ses grimaces, ses tics, ses trucs, son style. Un manuscrit dont le personnage chloé delaume n’a su que faire. Sinon lui dire qu’il n’était peut-être pas des meilleurs… De quoi chloé delaume est-elle le nom ? Voici qu’elle épelle ce nom dans cette mise en abîme : le personnage chloé delaume rencontre son simulacre sous les traits d’un autre personnage, celui d’une jeune fille incapable d’accéder à sa propre fiction et qui finit par décider d’en finir avec ses jours, d’autant plus navrants qu’elle a dû en affronter la nullité : une besogneuse fiction. Et qu’importe ici que ce suicide ait été réel ou non : il n’est qu‘une matière, inerte pourrait-on dire, informe, impropre, grossière, que l’auteure a ramassée dans la rue quasiment pour la mettre enfin dans une forme digne, accomplissant la destinée de cette femme sans destinée autre que d’appartenir à la fiction chloé delaume. Qu’importe ? Rien n’est moins certain cependant : chloé delaume ne cesse de jouer sur la réalité de l’événement. Il serait vrai. La presse, en son temps, l’a attesté. La presse… cette autre machine à fabriquer du leurre… et l’auteure, venue à la rescousse de son personnage chloé delaume, pour en avancer la foi. Une vraie mort tragique. Dont se dessine ici la raison d’être, c’est-à-dire la fonction : l’irruption d’un réel au sein d’un conte dont on nous dit à la fois qu’il n’est qu’un conte et qu’il doit bien être plus que cela, pour fonctionner –retenir l’attention, si vous voulez. Cette fonction d’empathie au demeurant, propre aux mauvais romans de gare et à toute cette littérature romantique du XIXème siècle, où les auteurs n’avaient de cesse d’affirmer haut et fort, pour ainsi dire : «Mme Bovary, ce n’est pas moi»… La presse donc, convoquée au chevet du lire et l’auteure elle-même ne se faisant pas faute de nous signaler que le suicide a réellement été. Que cette matière inerte, informe, grossière, avant que d’être disposée en un certain ordre a d’abord été le désordre pathétique d’une jeune femme souffrante, infiniment. Etrange rappel au vrai de la chose pour enrôler l’empathie du lecteur. Mais un simple effet de réel, rien de plus. Dont chloé delaume use pour relancer l’attention, tout comme elle use d’une autre variété d’effets de réel : ses embardées qui nous font saluer le joli trait de plume dont elle dispose. 2maillant le texte quand il perd de son souffle. Rien d’étonnant alors à ce que la figure de style centrale de cet écrit soit l’anaphore («dans la tour elle est seule », convoquant à juste titre l’imaginaire de la princesse), relançant chaque fois la lecture d’un nouveau chapitre pas moins circulaire que les autres. Avec en fin de course, l’appel au lecteur, le seul esseulé à vrai dire, à sortir du livre qu’elle soupçonne de n’être pas dévoré assez et de lui être tombé des mains par trop souvent, à déserter son œuvre pour s’adonner à l’écriture de sa propre autofiction. Non merci, serions-nous tentés de répondre au souvenir du premier chapitre, ouvert au suicide, justement, d’une lectrice présomptueuse qui s’est crue capable d’opérer seule à ce soulèvement… Appel moins à l’insurrection du reste qu’écho d’une fausse candeur postulant cet improbable mouvement de soulèvement comme salvateur. Que mille autofictions s’épanouissent… Comme si chacun pouvait courir la chance d’écrire avec le talent de chloé delaume et menacer du coup d’arrêt de mort son œuvre. Retour à la case départ, qui ajourne rétrospectivement la prise de pouvoir du lecteur, comme si tout le texte n’avait été qu’une mise en demeure du lecteur tenu de garder sa place. Le reste est littérature. Celle d’une souffrance qui «permet juste de se noyer avec grâce», à laquelle chloé delaume ne manquera pas d’offrir de nouvelles chances –un nouvel opus : le treizième reviendra et ce sera encore le premier… Il n’y a pas d’issue, quand il n’y a que soi pour seule issue au monde… Chloé Delaume ne le sait que trop bien. Et l’histoire de ses nombreuses morts et de ses non moins innombrables résurrections n’est en fin de compte que celle des prouesses langagières qu’elle doit accomplir pour durer. Ces notations désabusées, bien vues, bien dites, avec un peu de chair autour, tout entière au service du je me suis tant aimé, chloé delaume égrenant sans fin le nom de l’idiotie d’une souffrance dans les filets de laquelle elle compte bien prendre encore ses lecteurs à venir, et qui est le nom si incertain de l’empathie que sa demande d’amour ne parvient pas à épuiser. Qui nous ferait presque oublier que cette femme avec personne dedans n’est pas tant chloé delaume que cette jeune vraie suicidée qui attendait trop de la littérature. Comme quoi, avec l’autofiction, il ne faut pas en attendre tant…
 
 
Une femme avec personne dedans, Chloé Delaume, Points Seuil, 19 septembre 2013, 134 pages, 5,70 euros, ISBN-13: 978-2757835999.
 
 
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La Philosophie à la petite semaine…

5 Février 2014 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

philoLéna est agacée. Charlotte, sa grande sœur, monopolise la parole tous les soirs à la table familiale. C’est que Charlotte vient de commencer la philosophie au lycée, et se prend du coup pour Sophie… Entre la quiche et le jambon, c’est littéralement insupportable. Ça, Léna le sait. Qui se met elle-même à deviser savamment sur ce qu’elle sait et ne sait pas. Tellement de choses, qu’elle sait ne pas savoir… Encore que, se demande-t-elle, savoir qu’on ne sait rien serait encore savoir… C’est merveilleux, la philosophie ! Un soir, Charlotte leur plante l’allégorie de la caverne. Une histoire de bonshommes qui, découvrant sur le mur de la caverne leurs ombres, pensent qu’elles sont la réalité. Léna n’en revient pas : j’ai bien entendu ? Ton Platon ils posent ça comme hypothèse des crétins pas fichus de se tourner pour vérifier qu’il s‘agit de leurs ombres ??? Et Charlotte de prendre ses airs sérieux : c’est plus compliqué que ça. Ben voyons ! C’est comme si en regardant ma mère je me posais la question de savoir si c’est bien ma mère ou des fois pas un frigo… Un autre soir Léna a droit au cogito. Facile ! Puis Kant, avec sa morale à deux balles du mal qu’il vaut mieux ne pas se faire. Imparable, la petite sœur, face à la famille qui s’est mise en vrac à la philo avec de grands airs idiots. Car mine de rien, le bon sens d’une fillette de 8 ans tient sacrément la route face à nos penseurs de fond ! A lire de toute urgence à vos enfants, d’autant que les illustrations sont complètement géniales !  

Philo à la petite semaine, de Rachel Corenblit et cécile Bonbon, éditions du Rouergue, 21 août 2013, Collection : A la petite semaine, 24 pages, 7,50 euros, ISBN-13: 978-2812605710.l Corenblit (Auteu

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D’UN ARBRE QUI NE SERAIT PAS DE NOËL…

24 Décembre 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

nagalingaPremière anthologie de littérature tamoule traduite en français, l’ouvrage propose des nouvelles d’auteurs contemporains.

Une introduction tardive au tout début des années 2000, dans un contexte littéraire hexagonal frileux. Car si cette littérature possédait une existence déjà bien établie en Angleterre, en France on l’ignora au prétexte qu’il ne pouvait exister de littérature en Inde que d’expression anglaise. Hé bien non, et tant pis pour les théorisations abusives. L’élite littéraire tamoule, à l’image de cet Asian bit qui déferla il y a peu sur la scène musicale londonienne, s’exprime avec force et originalité.

La nouvelle qui ouvre le recueil et lui donne son titre en démontre l’évidence. Elle décrit une négociation de dot. La famille de la jeune mariée, accablée de misère, doit sacrifier à la tradition et la pourvoir financièrement. Tandis que d’humiliantes tractations s’ouvrent en sa présence, celle-ci ne cesse de se plonger dans la contemplation de l’arbre nâgalinga. Sous son immense ramure, c’est toute la tradition tamoule qui s’épanouit. Superbe d’émotion contenue et de violence rentrée, la métaphysique hindoue se mêle ici à la quête malicieuse de notre modernité. Les auteurs du recueil paraissent du reste ne jamais ignorer le regard ironique que l’Occident pose sur leurs traditions. Jamais dupes de leur fausse immobilité, leur écriture ne cesse de mettre en abîme le romantisme de l’irrationnel hindou, et paraît bien restaurer le monde, là où nous croyons l’avoir dégluti.

 

L’arbre nâgalinga, nouvelles d’Inde du Sud, choisies et traduites du tamoul par François Gros et Kannan M., avant-propos et postface de François Gros, éd. De l’Aube, janvier 2002, 278p, ISBN : 2876786877

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Aile d’ange, Ingelin Rossland

11 Décembre 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

ange.jpg

Tysnes. Une île superbe perdue dans les fjords norvégiens, dans ce drôle de pays où les cerfs connaissent la date d’ouverture de la chasse... Engel est journaliste. Stagiaire. Petit boulot d’été. Mais elle n’a pas l’intention de jouer les porte-café. On l’a envoyée faire un papier sans importance sur le défaut de ramassage des ordures ménagères sur la presqu’île. Sur place, Engel découvre de surprenantes villas travesties en faux hangars. De superbes bungalows en fait, construits dans la plus parfaite illégalité. Elle fleure une belle affaire, mais personne ne veut de son enquête. Le maire, frère du proprio du journal, moins que quiconque.  Engel s’obstine, déjoue les tactiques minables des villageois qui lui refilent des infos avec l’espoir de la manipuler. Sur l’île, une vieille légende l’intrigue : celle d’un palais léguée à la famille royale par un riche britannique qui retenait chez lui une fillette de onze ans… Engel enquête, tourne obstinément autour du palais, soulève beaucoup d’inimitiés, découvre des lieux louches, une boîte de nuit sulfureuse, des filles offertes, de bien intrigants lofts… Et finit par se mettre dans de sales draps à fouiner pareillement. Ce n’ets plus un job d’été, mais des scandales à répétitions qu’elle a débusqués et désormais, la mort rôde. Engel fera face, avec une audace monstrueuse, déterrant tout ce que cette population tranquille compte d’histoires glauques à cacher. Pugnace, volontiers rebelle, dévoilant sans fard une Norvège très peu paradisiaque. A la critique sociale, le roman ajoute l’art de peindre un personnage tout en finesse, avec cette héroïnecompliquée, souffrant de sa solitude, loin de son père toujours en voyage, de sa mère décédée, d'une grand-mère à crocs au shit. Livrée à elle-même, obstinée, Engel bouscule l'adversité, fait face à ses peurs, tient tête aux puissants de son monde et se construit fièrement. Quel beau personnage que cette jeune fille rebelle, qui sait pousser aussi loin qu’on le peut le courage et la soif de justice.    

Aile d'ange, Ingelin Rossland, éd. du Rouergue, coll. DoAdo noir, traduit du néo-norvégien par jean-Baptiste Couraud, 5 octobre 2013, 218 pages, 13 euros, ISBN 13 : 978-2812605819.

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Avoir un corps, Brigitte Giraud

26 Novembre 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

corps.jpgAu départ, on a un corps. Et puis il faut gagner autre chose : être ce corps, l’habiter, le découvrir, le connaître, l’aimer peut-être. L’exister. Dans sa chair, non dans ses signes. Dans cette chair ouverte à l’émotion, au risque de la voir déferler. Au début, un corps nous est donc donné. Inachevé. Il faut ensuite entrer en sa possession. En faire son corps. En nouer tous les morceaux. Le rassembler. Puis l’unifier. Pour ne rien céder au déterminisme biologique qui ferait de nous des viandes, fussent-elles lyriques. Il faut alors trouver la passion de l’animer. Lui donner vie, lui insuffler ce supplément sans lequel nous ne sommes rien. Et ce n’est pas facile, certes. Jamais gagné d’avance : longtemps, on est mal dans sa peau. Ce n’est pas une obligation, mais un fait sociologique. On est tout d’abord dans son corps comme dans la peau d’un autre. Celle d’un étranger. Dès l’enfance où le corps est immédiatement l’objet des attentes parentales. Il semble leur appartenir du reste, davantage qu’à l’enfant lui-même. Ils l’habillent, l’exhibent, le façonnent. C’est une structure, un genou qui saigne, une grippe qui l’enfièvre. L’auteure raconte ces signes qui rassurent les parents, la fabrique du genre, le bleu des garçons, le rose des filles. On est loin du corps pourtant, à travers ce façonnage des souvenirs, contraints par la forme romanesque à se déployer linéairement. C’est moins une histoire du corps au fond, qu’une histoire du Moi, ou de la conscience que l’on pourrait se faire de son propre corps comme objet sociétal… Tous les accessoires qui font corps sont égrenés sans surprise. Toute la panoplie des petits garçons, des petites filles. Toutes ces béquilles, ces étais que les parents installent jour après jour pour soutenir leur vision du monde. Mais on reste en surface des choses dans le roman, à peine à soulever l’écume d’un énoncé qui ne parvient pas à faire corps dans le récit. On reste dans la Lettre, loin du corps. Certes, il y a la justesse à penser, la question du genre par exemple. Toute l'entreprise éducative est longtemps exclusivement la question du genre. Le roman s’en empare à loisir, démonstrativement. Tout comme de l’apprentissage de la sexualité, ou de l’aventure d’aimer, passant en revue les phases, les codes, pour nous mener là où le roman veut nous mener : au romanesque d‘une trajectoire plus ou moins exemplaire. On n'y sent guère le désir fouailler. Sinon comme principe. Non cette affaire vrillée dans nos chairs. Tout est bien vu donc, intellectuellement. La découverte de la pudeur adolescente et la gêne qui s’installe dans l’espace intime de la famille, les changements de gravité du corps au cours des âges. Mais ce cours des âges plombe le récit, il me semble du moins, le rend factice, l’assujettit à sa seule entreprise romanesque où le physique va primer sur le corps, l’auteure n’étant jamais aussi prolixe que lorsqu’elle évoque ce physique qui ressortit au tempérament, ou au style : la mise en scène de soi, dans l’oubli du corps, du pathétique de la chair. Alors on suit comme ça le personnage central, qui vieillit, devient mère et réinstalle sa problématique dans la succession des filiations. Mais jamais l’épreuve d’être nu devant son objet d’écriture n’est advenue. Tout est terriblement fabriqué. Même les «mises à nu», l’aveu infime truqué, trop écrit. Quand il faudrait pouvoir se dénuder, se mettre à poil pour tout dire. Se mettre à poil devant autrui. Pas devant soi. Pas devant le miroir où le regard est toujours déjà trop habillé. Nu devant un autre. Non pas devant ce regard médical qui ramène le corps à sa machine. Ni devant le regard amoureux qui le revêt de ses parures sacramentelles. Peut-être pas même devant un regard désirant. A poil devant un autre, hésitant. Plutôt que de parler bourgeoisement du corps, dans l’apparat d’une conscience faite pour s'admirer, et subsumer le désir d'autrui sous le désir de soi…
 
 
Avoir un corps, Brigitte Giraud, Stock, Collection : La Bleue, août 2013, 240 pages, 18,50 euros, ISBN-13: 978-2234074804
 
 
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