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La Dimension du sens que nous sommes
Articles récents

Alain Châtre : du goût d'aimer

9 Décembre 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #poésie

alain-8.jpg"Si loin de la demeure

 

En tes yeux jade

 

Une blessure à ciel ouvert

 

Distrait ton objectif.

 

 

Du goût d'aimer

 

 

Je ne retiens que ton absence

 

Elle seule m'a espéré"

 

 

 

 

Alain Châtre, Peuple Libre, 1993. 

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Leïla Sebbar, Journal de mes Algéries en France

8 Décembre 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #IDENTITé(S)

 

Leila.jpgAutobiographie obstinée, ornée d’images intimes, familiales, exploration subjective de la diaspora algérienne en France.

Tlemcen, l’utopie humaniste des années d’avant la guerre. Les Hauts-Plateaux, la culture de la lentille, la ferme Langlois. Images triomphantes, mais bientôt ce n’est plus l’enfance dans les blés, mais la sale Guerre d’Algérie qui maraude. L’immigration ensuite, le Puy-en-velay, ici et là au gré de ses voyages, Leïla rencontre des algériens, dédicace ses ouvrages, voyage en France profonde, s’étonne de ce qu’il s’y trouve tant d’amis à l’accueillir. A Saint-Etienne, elle parle avec des ouvriers nord-africains comme on le disait dans les années 50, inscrits aux tableaux des mines. Qu’est devenue notre mémoire laborieuse de la mine immigrée ? Et celle de l’industrie automobile tenue à bout de bras par les travailleurs immigrés ? D’Eure-et-loire à Combray, partout des traces de cette mémoire algérienne refoulée. Partout en France des immigrés, des français d’origine algérienne, en Ardèche, en Auvergne, à Chenard, au bord de la Dronne, en Dordogne profonde. Leïla pousse, incrédule, des portes algériennes, de villes en villages, et raconte ces populations qui avancent à sa rencontre. Partout, dans les bus, les autocars, les trains, les cours d’école, partout des familles installées chez elle, issues de cette immigration incomprise, viennent à sa rencontre lui montrer leurs photos ou des images de carte postale de cette France des années 40, 50, 60, disparue aujourd’hui, qu’ils ont faite leur. Ici un vieil homme lui offre son journal de France, ouvrier de la fonderie de Longwy. Là une comédienne ses photos avec ses boucles à la manière assyrienne. Notre mémoire algérienne. Montluçon, un tour de France de cette mémoire biffée. Clermont-Ferrand, le cimetière Cronet avec son carré musulman. Des pages d’écriture offertes en souvenir ému, de celles, appliquées, qu’ils ont conservées dans ces cahiers d’écolier qui furent les leurs. L’école élémentaire française. Des vieux, des vieilles, Leïla explore son enfance française, ses souffrances, son mal-être, témoigne de ses amitiés, Malika la rebelle, dans sa maison d’Essonne.

 

 

Journal de mes Algéries en France, Leïla Sebbar, éd. Bleu autour, coll. D’un regard l’autre, mars 2005, 20 euros, isbn : 9782912019301.

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REPRESSION DES IMMIGRES ET DES MINORITES EN FRANCE

7 Décembre 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

 

enfants algeriens 1945L’essai de Mathieu Rigouste, chercheur en sciences sociales, ne porte pas directement sur l’histoire de la répression des minorités en France, mais d’une manière plus générale, sur la domination policière des indésirables : pauvres, immigrés, insoumis. Toutefois, pour une très large part, son étude décrit un système policier enraciné dans les pratiques de surveillance et de répression mises au point dans les anciennes colonies françaises, formant un répertoire inédit qui valut à la France sa réputation, en particulier dans le traitement des minorités, sociales ou ethniques, les cadres des anciens d’Algérie ayant largement contribué à diffuser ce savoir sans pareil dans le monde contemporain.

Maintenir l’ordre est donc une spécialité française, comme l’affirmait à juste titre Michèle Alliot-Marie… A un point tel que les spécialistes ont pu pointer là une dérive et une faiblesse spécifiques à nos services de renseignement, par tradition tournés depuis des siècles vers la surveillance du peuple souverain.

Mais la domination des indésirables s’est vue changer de nature avec l’irruption sur la scène nationale des colonisés, ouvrant un champ de bataille contraignant la police à se réorganiser rationnellement pour produire une violence spécifique, tournée vers les immigrés. Contrôles au faciès, fouilles au corps, quartiers occupés, rafles (et celle du Vél’ d’Hiv’ emprunta beaucoup à une expérience solidement ancrée dans la tradition française), techniques d’immobilisation, sélection des corps devant lesquels user de violence arbitraire, etc., la violence policière, structurée dès le XIXème siècle pour faire face aux révoltes ouvrières, fit des quartiers populaires les nouvelles réserves de chasse de la République. Avec un répertoire empruntés à la France coloniale : c’est qu’il fallait désormais maintenir la ségrégation des damnés en métropole même, où l’on importait massivement une main d’œuvre fragile.

Dès 1930 fut créée en France une police officielle des colonisés, la BNA : Brigade Nord-Africaine, dont la vocation était de quadriller les quartiers "musulmans" de Paris pour y opérer des ralles périodiques, alimentant les fichiers de surveillance politique et sociale des immigrés.

Cette police puisa tout d’abord son répertoire d’actions dans les méthodes historiquement liées à la surveillance des mendiants, des sans-abri et des prostituées ! Mais très vite elle développa le répertoire issu des colonies, recrutant les fonctionnaires des colonies pour le mettre en place. Dissoute à la Libération sans bruit en raison de son caractère explicitement raciste, elle fut reformée peu après, dans le but explicite de fournir à l’industrie des travailleurs soumis et bon marché, issus de nos colonies. Durant les 30 glorieuses, les travaux les plus éprouvants furent ainsi confiés aux colonisés, créant un sous-prolétariat colonial de manière officielle, et contraire au Droit français !

Un sous-prolétariat sélectionné avec soin dans les colonies : on importait de préférence des individus non alphabétisés qui étaient transportés puis installés dans des garnis ou les fameux foyers de la Sonacotra, et quand furent remplies toutes ces possibilités "d’hébergement", on leur "offrit" des terrains vagues aux abords des grandes agglomérations, leur livrant des planches mal équarries et des bouts de cartons pour y bâtir leurs bidonvilles.

rigousteEn 1953, la Préfecture de Police créa une unité d’inspiration coloniale pour surveiller ces immigrés : la BAV, Brigade des Agressions et des Violences, calquée sur la BNA. Elle mit l’accent sur "criminalité" des colonisés pour en justifier l’existence, contournant avec l'aide des médias l’idée d’une police raciste, mais laissant largement se diffuser l’idée qu’il s’agissait de mettre un terme à une nouvelle criminalité surgie en France, "nord-africaine"…

Cette police, de fait, ne s’occupait exclusivement que des travailleurs arabes de Paris et de sa région. Deux sections d’enquêtes furent créées, et deux autres de voie publique. Leur mission était explicitement de traquer le FLN et la criminalité ethno-culturelle. On recruta les anciens des bataillons des colonies pour superviser le travail. Ceux-ci appliquèrent les techniques mises au point en Algérie : quadrillage des quartiers dits "criminels", exclusivement peuplés de travailleurs nord-africains, pour y faire du "flagrant délit". Les escadrons déployés intervenaient de nuit, occupaient le terrain, pénétraient le milieu nord-africain grâce à l’utilisation d’agents bilingues français - arabe. Par la suite, une mission plus politique leur fut confiée : ils devaient enquêter sur les agissements "révolutionnaires" des colonisés, la brigade se transformant, déjà, en brigade anti-terroriste, délaissant la délinquance de rue pour assumer pleinement sa fonction politique de police des colonisés. Des unités "endocoloniales" furent alors créées, dont les effectifs gonflèrent au fil de la Révolution algérienne. Les archives de la BAV, étudiées par Mathieu Rigouste, mettent en évidence les agissements de ces brigades, qui par exemple ouvraient systématiquement le feu contre les algériens qui leur semblaient menaçants, s’enfuyaient à leur approche ou refusaient l’interpellation… Un ancien policier de la BAV raconte même son histoire en terme de guerre systématique dans les rues de Paris, contre les algériens…

En 1958 la BAV fut coordonnée à la 8ème brigade territoriale, une unité de police judiciaire, et des unités spéciales. Dès 1959 on leur adjoignit des forces de police auxiliaires, les FPA, et l’on plaça le tout sous la direction du SCAA, le service de coordination des affaires algériennes, qui forma des générations de policiers entraînés à contrôler les arabes et les "misérables", sur le mode de la "pacification coloniale". Si la BAV se montra réticente à l’utilisation de la torture, sa logique étant formée au croisement des répertoires de la police coloniale, de la police politique et de la police des indésirables, il n’en ira pas de même avec les unités spéciales, qui ouvrirent rue de la Goutte d’or des caves de torture au plus fort de la Révolution algérienne.

  

 

 

La domination policière : une violence industrielle, Mathieu Rigouste, éd. La Fabrique, nov. 2012, 260 pages, 15 euros, ISBN-13: 978-2358720458.

Image : archives, enfants algériens raflés en mai 1945.

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Susan George : en finir avec la démocratie, le rapport Lugano II

6 Décembre 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

 

susan.jpgUne fiction. Bien que les données soient avérées. Une fiction dans l’air du temps, l’heure étant à la liquidation de la démocratie dans les sociétés néolibérales. Le rapport Lugano II n’existe certes pas. Il n’existe pas non plus de groupe de travail chargé de réfléchir au mieux les étapes de cette liquidation. Mais l’idée est bien réelle et le bilan démocratique des sociétés européennes en particulier, bien sombre. Le point de départ de la réflexion de Susan George est cependant autre : elle part du bilan écologique du capitalisme libéral. Une double erreur de perspective à mon sens, d’abord parce que nous sommes dans une société néolibérale et non libérale, qui a justement rompu les amarres avec la philosophie libérale, ses fondements, ses projets. Ensuite parce que le stress climatique n’est pas une cause suffisante, bien au contraire, pour en finir avec les liquidateurs de la démocratie : la société néolibérale saura fort bien instrumentaliser la contrainte écologique pour imposer une liquidation plus rapide et plus ample de la démocratie au prétexte de l’urgence à suivre les recommandations des experts, seuls capables de nous dire comment gérer au mieux le sauvetage de la planète.

Les analyses abondent, de la compatibilité des idéologies fascistes et écologistes, comme ce fut le cas dans l’Allemagne nazie, ainsi que le démontra l’essai de Peter Staudenmaier : Fascist ecology : the "green wing" of the Nazi Party and its historical antecedents.

ecofascio.jpgUn fascisme pur et dur, renforcé dans ses légitimations par l’intégration des préoccupations écologiques imposant ce régime d’experts que l’UE voudrait mettre aujourd’hui en place sous le couvert des contraintes financières qui pèsent sur les pays de la zone euro. Il est intéressant de ce point de vue de voir combien Susan George fait fausse route encore, quand elle évoque l’"accident" boursier majeur survenu en 2008 : il n’y a pas eu d’ "accident" financier : le risque de l’effondrement financier est en réalité l’arme qu’utilisent les néolibéraux pour soumettre les peuples.

Le potentiel catastrophique du déséquilibre écologique est un élément de langage que le néolibéralisme peut parfaitement déployer pour approfondir son autorité, et ce n’est qu’en intégrant la crise écologique dans son contexte social et politique que l’on pourra lutter efficacement contre la dérive des administrations "expertes", tentées de confisquer le pouvoir souverain au nom de l’efficacité du raisonnement scientifique. Il faut rétablir l’ordre des priorités politiques, car en l’état, l’inquiétude écologique ne peut que renforcer le contrôle administratif des peuples et la domination mondiale. Enfin, il est hasardeux de croire, comme elle le fait, que le néolibéralisme est "fragile" : il est doté de ressources plus extraordinaires qu’on ne l’imagine, comme on l’a vu en Europe, où la Gauche elle-même s’est portée "objectivement" à son secours…

  

 

Cette fois en finir avec la démocratie, le rapport Lugano II, Susan George, Seuil, oct. 2012, 194 pages, 17 euros, ISBN-13: 978-2021086409.

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ENGELS, GENTLEMAN REVOLUTIONNAIRE

5 Décembre 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

 

engels.jpg30 juin 1869, Friedrich Engels quitte l’usine de textile qu’il dirige à Manchester. Il est heureux. Il clôt vingt années de labeur éprouvant, de contradictions douloureuses. Il chantonne, l’humeur légère, le visage rayonnant. Un brin canaille, lui qui aime mener grand train, boire plus que de raison, lui qui fut toute sa vie grand amateur de bonne chair et de la compagnie des femmes, se sent pousser de ailes.

La monumentale biographie de Tristram Hunt est conçue comme une aventure dédiée à un personnage haut en couleur, passablement romanesque, et injustement évacué de notre mémoire. De la Russie profonde à Manchester, en passant par Wuppertal, en Rhénanie, où Engels naquit, alors haut lieu de la mode et de la finance avant de devenir une banlieue morose de Düsseldorf, la figure d’Engels rayonne comme celle d’un héros de roman russe, voire quelque Rastignac qui serait né riche et sans complexe.

Quid d’Engels donc, quand de nouveau on assiste au retour triomphal de Marx dans l’inconscient politique du monde occidental ? Amnésie délibérée, répond Hunt, arbitraire, construite sur une lecture hâtive des œuvres d’un penseur à qui on reproche aujourd’hui son scientisme mécanique et à qui on prête commodément toutes les dérives du communisme. Traité en effet comme la poubelle du marxisme scientifique, Engels s’est vu affublé de toutes les vieilleries gênantes du communisme, voire la responsabilité du bébé totalitaire… Marx aurait beaucoup à nous dire encore, Engels, rien…

Injuste, affirme Hunt, ne serait-ce parce que des deux, il fut le seul à se colleter réellement l'épreuve du monde, et par son expérience des Affaires, de la chaîne économique du commerce mondial, des taudis londoniens, des révoltes ouvrières, du militantisme politique, il sut nourrir abondamment la réflexion de Marx. Il accumula même une expérience littéralement hors du commun : on le retrouve aux côtés des Chartistes de Manchester, sur les barricades de 1848, dans le camp des communards parisiens, et témoin de la naissance du mouvement travailliste britannique !

Engels s’est ainsi affirmé, à l’aube du militantisme marxiste, comme le fervent partisan de la praxis révolutionnaire, cherchant partout à mettre en pratique sa théorie du communisme révolutionnaire.

Héritier d’une famille de riches négociants prussiens, il sut en outre reconnaître en Marx un génie sans commune mesure et lui assura, ainsi qu’à sa famille, quarante année durant le gîte et la sécurité matérielle.

Certes, le personnage que brosse Hunt paraît par trop romanesque. Amateur de champagne, de chasse au renard, capitaliste, révolutionnaire fondant une idéologie contraire à sa culture et ses intérêts de classe, tiraillé entre son idéal égalitaire et son mode de vie mondain, le tournis nous prend : quand il vient à Paris, il est tout autant excité par ces rencontres féminines qu’il se promet de multiplier, que par l’action politique. C’est presque trop… Reste la formidable énergie du personnage, courant les places européennes pour observer par lui-même l’état de la contestation en Europe, n’hésitant pas à haranguer les foules, donnant conférence sur conférence, improvisant des causeries dans les cafés, déployant partout un activisme forcené, les services de sécurité à ses trousses, rédigeant, corrigeant, publiant, propagandiste résolu d’une cause qu’il savait juste. Quel militant en somme, embrassant, mieux que Marx, toute l'histoire révolutionnaire du XIXe siècle en Europe !

  

 

 

Engels : Le gentleman révolutionnaire, de tristram Hunt, traduit d el’anglais par Marie-Blanche Audollent et Damien-Guillaume Audollent, éd. Flammarion, coll. Les grandes biographies, oct. 2009, 587 pages, 20,40 euros, isbn 13 : 978-2081224810.

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L’HISTOIRE NON DITE DES ETATS-UNIS, TARIQ ALI, OLIVER STONE

4 Décembre 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

 

stone.jpgUne conversation sur le monde contemporain tel qu’il s’est construit, plongeant ses racines dans l’Histoire, celle de la Première Guerre mondiale en particulier, qui constitue aux yeux de Tariq Ali et Oliver Stone le tournant constitutif du monde contemporain. Une conversation qui a surtout le mérite de revenir sur la très forte tradition du militantisme ouvrier aux Etats-Unis, anéantie dans un bain de sang, au cours d’une véritable guerre (on envoya en effet la troupe massacrer les ouvriers en lutte), sauvage, exterminatrice. Qui se rappelle ces répressions féroces ? Amnésie commode, nous rappellent nos deux interlocuteurs, pour reconstruire a posteriori une histoire de l’Amérique plus glamour, et tellement différente de la nôtre… Des mouvements auxquels les dirigeants américains décidèrent d’opposer la religion, instituée symboliquement en quasi religion nationale en 1950, date à laquelle fut apposée sur la monnaie américaine le fameux "In God we trust". L’Etat se mit alors aux emblèmes religieux, aidant massivement à la diffusion du sentiment religieux aux Etats-Unis.

Il n’est resté de ces mouvements ouvriers, commentent-ils encore, que la possibilité des luttes transversales, celles des contre-cultures américaines, ambiguës certes, mais qui firent peut-être la force de la contestation américaine. Et de rappeler les mouvements de révolte des Gi’s dans les années soixante, sans précédent dans l’histoire mondiale sinon celles des révoltes françaises de 1917.

Quant à la classe dominante, réécrivant à son profit cette histoire plus glamour des Etats-Unis, l’un et l’autre nous rappellent le soutien systématique qu’elle organisa sous couvert des organismes internationaux à Hitler, et la fascination qu’elle nourrissait autant à l’égard de ce dernier que de Mussolini…

  

 

 

L'histoire non dite des Etats-Unis, Tariq Ali, Olivier Stone, traduit de l’anglais par Sylvette Gleize, éd. Galaade, nov. 2012, 100 pages, 15,90 euros, isbn 13 : 978-2351761809.

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PROUST, LE MENSUEL RETROUVE

3 Décembre 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

 

mensuel.jpgProust avant Proust… Il a 15 ans, il écrit. Il écrit même depuis toujours semble-t-il. Dans le Journal du Lycée Condorcet tout d’abord, auquel il livre douze collaborations. Journal recopié à la main ou reproduit au carbone, avec une ambition absolue qu’il partage avec ses condisciples : prendre les lettres Françaises d’assaut. Par la suite il fondera la revue Verte, qui ne connaîtra qu’une livraison et ne circulera qu’à un seul exemplaire. Puis la Revue Lilas, Daniel Halévy aux commandes, entouré de Marcel et d’une poignée de jeunes gens ambitieux. Proust l’affirme dans sa montre évidemment, son grand col blanc, sa cravate flottante, ses minauderies et la cour qu’il suscite et fédère autour de ses grandes passions péremptoires. De retour du service militaire, effectué à Paris, il fréquente les salons. Celui de Mme de Caillavet tout particulièrement, avenue Hoche. Il y met en scène le désir, moins le sien propre que celui des autres, agaçant au plus haut point. Et publie enfin dans une revue qui a pignon sur rue : Le Mensuel. Véritable laboratoire de ses 19 ans. La Mode bien sûr, presque essentiellement, malgré le détour de la poésie. L’ombre de Mallarmé pèse sur le sujet, mais il y a beaucoup à guigner en intelligence, en ironie, en morgue. Proust scrute donc, la révolution du corsage tout spécialement, qui n’offre plus une vision fugitive de la silhouette féminine, ni ne se mêle de jouer encore les refuges "pour les hanches critiquables". Proust chronique bien sûr les sorties littéraires, mais ne s’affronte pas aux grands auteurs : tactiquement, il fustige surtout le dogmatisme de la critique française. C’est enlevé, c’est disert, mais cherche encore trop le bon mot, la formule qui fera mouche. La mode l’occupe mieux, qui lui offre une tribune taillée à sa mesure pour explorer son monde. Proust s’attaque ainsi à la robe de bal des jeunes filles –toute la haute société ne parle que de cela. Blâme les demoiselles de si mal comprendre la vertu de leur simplicité. Sa critique s’aiguise au fil des livraisons. L’observateur scrute, décortique, tire de son essai sur le chapeau une superbe étude de mœurs. Quelques impressions des salons lui valent un peu de réputation, et puis Trouville vient perforer de part en part la revue, livrant les premières ébauches d’un ton qu’il ne quittera bientôt plus. Ses plus belles pages, épanouies aux folies et aux apaisements d’une mer toute boréale, "sans la plus mince lacune au revers des coteaux", piquée d’aventuriers qui ont "trouvé la force de vouloir encore, les vagues couronnées de mouettes", risquer "ce loisir mélancolique de contempler la légère ceinture d’azur" où fuir "parmi l’écume inconnu et les cieux"…

   

Le Mensuel retrouvé, Précédé de Marcel avant Proust, de Marcel Proust, préface de Jérôme Prieur, Editions des Busclats, novembre 2012, 160 pages, 15 euros, ISBN-13 : 978-2361660130.

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Alain Châtre : Qui es-tu poète ?

2 Décembre 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #poésie

rimbaud.jpg"Qui es-tu poète ? premier alarmiste.

 

Tes limites sont la peau même où tu sues, pénétrant l'indicible.

 

Voyeur éclairé, ose l'éther du soir.

 

Riverain essentiel accroche-toi au scandale tout humide de chaud. Rivalise de joliesse avec la vague légère,

 

Embaume la puanteur de l'aube, ne rechigne pas au vertige, pas de retour, jamais, jamais, jamais..."

 

 

Romans-sur-Isère, janvier 91.

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LES FEMINISTES BLANCHES ET L’EMPIRE…

1 Décembre 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

 

devoileralgerie.jpgSujet on ne peut plus délicat dans la France d’aujourd’hui, à propos de l’héritage ambigu des mouvements féministes, dont sont soulignés ici les affinités avec le projet impérial et leur aveuglement volontaire face à l’oppression raciale dont furent victimes les Peuples de l’Empire Français…

Le voile, le hijab, la polygamie, l’excision, le sujet est en effet on ne peut plus délicat tant les arguments les plus vertueux s’énoncent dans un climat qui ne l’est vraiment pas, incitant Félix Boggio Ewanjé-Epée et Stella Magliani-Belkacem à reposer la question de l’instrumentalisation du féminisme contemporain à des fins racistes.

La thèse de l’ouvrage est bien évidemment historienne –c’est aussi sa faiblesse au fond, car il paraît difficile de rabattre purement et simplement les revendications féministes actuelles sur les pratiques du passé. Tout y est en tout cas, des conjonctions d’intérêts des féministes françaises de la première heure avec les politiques racistes de la France coloniale. C’est que l’agenda émancipateur des suffragettes par exemple, exploitait la logique impériale pour faire avancer leurs idées, sans jamais chercher à remettre en cause la structure coloniale. Mettant sur pied leurs œuvres féminines, elles pensaient, tout en accomplissant la mission "civilisatrice" de l’Empire, inculquer une "civilisation supérieure" sensible à la condition de la femme…

Déjà elles dénonçaient l’islam, l’homme arabe, coupable de tenir la femme musulmane en esclavage, déjà elles brandissaient le voile comme sujet de prédilection… Le plus piquant de cette perspective, c’est de mesurer à quel point ces féministes ont pu bénéficier du soutien de l’Administration coloniale qui sans rire, se mit elle aussi à prétendre sauver la femme algérienne par exemple, "cloîtrée", "humiliée", décrivant le comportement de l’homme algérien comme celui d’un barbare. Des cohortes d’assistantes sociales furent envoyées aux fins fonds des villages les plus reculés de l’Algérie française pour aider les féministes dans leur mission civilisatrice. Par la suite, plus piquant encore, durant cette sale Guerre d’Algérie dont la métropole refusait le nom, Mesdames Salan et Massu firent campagne pour la femme algérienne, aux côtés des féministes… Aidant à la constitution de mouvements de solidarité féminine ou d’associations de propagande enseignant la bonne tenue de sa maison aux algériennes, la juste éducation de leurs enfants… En attendant l’apothéose : l’année 1958 et ses cérémonies du "dévoilement"…

feministes-blanches.jpgLes meneurs du putsch d’Alger aidèrent alors massivement ces dames, transportées dans les hélicos de l’armée, à mettre en scène d’incroyable cérémonies dites du "dévoilement" : des groupes de femmes voilées devaient marcher en parade jusqu’à la place centrale de la ville ou du village élus, escortées par les fanfares de l’armée, tandis que sur l’estrade les militaires et les dignitaires attendaient de prononcer leurs discours enthousiastes. Puis ces femmes, dans un geste évidemment gracieux, se dévoilaient et jetaient leur voile à la foule sous les hourras… Sauf que… ces dévoilements se sont depuis avérés la plupart du temps forcés, une enquête minutieuse ayant fini par en établir la supercherie : réquisitionnées par l’armé française, les jeunes algériennes n’avaient guère d’autre choix que de se dévoiler en public. Les femmes des militants algériens torturés en particulier, jetées ainsi en pâture à la foule…

Certes, la stratégie des féministes pouvait se "comprendre" : l’Algérie se constituait comme le lieu où elles allaient pouvoir prendre en charge… leur incapacité à faire entendre leur voix, en métropole. Le cadre impérial permettait ainsi de promouvoir le Droit des femmes, pourquoi ne pas en abuser ? L’ennui, c’est que par la suite les mouvements féministes ne se sont jamais interrogés sur cette dimension de l’émancipation humaine. Et nos auteurs de donner pour preuve l’ostracisme dont furent victimes, dans les années 70, la Coordination des Femmes Noires, qui introduisait de sacrées nuances dans les discours féministes de l’époque. Tout comme, selon eux, ce nouveau racisme qui prolifère derrière la dénonciation féministe de l’obscurantisme musulman…

On le voit, sujet sensible, dans un livre portant des accusations injustes sur certains leaders des causes minoritaires, mais soulevant, en effet, le problème du recyclage des discours et des pratiques d’oppression sous le couvert du déploiement des rhétoriques volées aux mouvements d’émancipation.

 

 

 

Les féministes blanches et l'empire, Félix Boggio Ewanjé-Epée, Stella Magliani-Belkacem, éd. La Fabrique , oct. 2012, 110 pages, 12 euros, isbn 13 : 978-2358720434.

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LES INDIGENES DE LA REPUBLIQUE NEOLIBERALE RACISTE

30 Novembre 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

 

indigenes-copie-1.jpgLa société néolibérale est une société outrageusement inégalitaire. Jamais les inégalités sociales ne se sont autant creusées que sous ce régime d’exception. Jamais les riches ne se sont autant enrichis. Jamais les pauvres ne se sont autant appauvris. Il suffit de lire les tableaux publiés par l’INSEE depuis une trentaine d’années pour en prendre connaissance. Et la fameuse théorie du ruissellement à fait long feu : la politique de cadeaux fiscaux accordés aux riches n’a servi qu’à enrichir les riches et appauvrir les pauvres.

La société néolibérale est une société sécuritaire, pénale, répressive, où la régulation des classes pauvres passent non par un traitement social, mais pénal. Les comportements délinquants y sont en outre artificiellement extraits de la trame des rapports sociaux où ils font sens, pour nourrir son fantasme d’ordre électoraliste.

La société néolibérale est celle de l’Etat partisan, où ce dernier n’a pas en charge le Bien Commun, mais les prises de bénéfice des riches et la surveillance du Peuple doté d’une souveraineté factice : électorale. Le spectacle de la répression du peuple souverain est même constitutif de son idéologie : le racisme social.

La société néolibérale est une société nécessairement raciste. Une société dont les fondements culturels sont le racisme. Racisme social, on l’a vu avec le traitement accordé aux pauvres, racisme tout court, anti-arabe, anti-musulman de préférence, trope unificatrice d’un populisme qui transcende largement le clivage Gauche / Droite.

Car le soit-disant danger que représentent les réfugiés et autres immigrés en errance sur les sols nationaux, avec leur mode de vie et de pensée supposés, permet la diffusion d’une culture raciste qui exclue peu à peu du champ de la citoyenneté des millions d’enfants, de femmes, d’hommes, pour la plupart de plein droits citoyens de l’Etat français, par exemple.

Mais la généralisation du racisme social qui a accompagné la formidable montée en puissance des inégalités en France, corrélation nécessaire à la montée en puissance de l’insécurité salariale et sociale, discipline même du salariat précaire et de la vie à bout de souffle de masses de plus en plus importantes de la population française, s’est d’abord traduit par l’abandon des populations françaises issues des anciennes colonies, enfermées dans de véritables "ghettos" -le mot est celui-là même employé par une commission formée de députés de Gauche et de Droite, dans un rapport qui s’est vu aussitôt enterré dans les archives de l’Assemblée nationale, il y a moins de 3 ans.

Andre-Helle-1931.jpgLa France reste donc un état colonial.

C’est sur cet état de la France que l’ouvrage fait le point, ainsi que sur l’Appel des Indigènes de la République, lancé en janvier 2005. Un Parti politique aujourd’hui, dont beaucoup, à Gauche surtout, décrient la formation. Or force est de dire que la relecture qu’ils proposent de cette pseudo république néolibérale, à travers les conflits qui la traversent et en s’appuyant sur une catégorie particulièrement fondée de "racisme social" est pertinente, bien au-delà de la simple compréhension de la situation désespérée dans laquelle se trouvent aujourd’hui les fameux "quartiers".

Elle témoigne en outre de l’émergence d’une nouvelle conscience politique, reflet d’une radicalisation en cours, qui fait que nombre de citoyens ne se reconnaissent plus dans le clivage Gauche / Droite jeté en pâture électorale à nos exigences de vie.

Il s’agit, dans leur cas précis, de n’être plus un objet exotique de la politique française, mais son sujet, qui aurait autre chose à dire désormais que sa seule souffrance.

Discriminés à l’embauche, au logement, à la santé, à l’école, aux loisirs, ces populations françaises issues des anciennes colonies sont toujours victimes de l’exclusion sociale et de la précarité. Il n’est que de consulter encore une fois les statistiques nationales, elles abondent sur la question !

Les populations des "quartiers" sont indigénisées, relégués aux marges de la société, enfermées dans un discours que l’on connaît à présent : celui des zones de non-droit qu’il faudrait reconquérir, dans le langage sécuritaire de cette société néolibérale !

Cinquante années de politiques inefficaces, et l’on s’étonne de voir nos Indigènes renoncer aujourd’hui au cadre républicain pour installer un territoire politique incongru dans le paysage culturel français !

Les "quartiers", tout au long de ces cinquante années d’asservissement, n’auront pas témoignés d’un dysfonctionnement de la République, mais d’une logique propre à son fonctionnement. Il faut, aujourd’hui en France, poser le problème de la question raciale à l’intérieur de la question sociale. Plus que jamais sans doute, avec le surgissement de cette société néolibérale qui fait du racisme le fondement de sa foi. Il n’est que de lire les mises en garde officielles, pour débusquer le vocabulaire dont elles procèdent, avec ses espaces peuplées de hordes ensauvagées, qui ne feraient plus formellement partie de la République : même vocabulaire en effet, comme le soulignent les auteurs de ce livre, que celui employé au XIXème siècle à l’égard des populations qu’il fallait "civiliser "…

Mais s’il existe une matrice républicaine du racisme d’Etat en France, ainsi qu’ils le montrent à satiété, la III République ayant réussi ce tour de force culturel de différencier les citoyens français de plein droit des "indigènes" de la république, sanctionnant par là l’idée d’une infériorité raciale, si ce racisme juridique et étatique français constitua bien la condition de possibilité d’un imaginaire raciste français que l’on voit boutonner aujourd’hui avec hargne, sans doute devrions-nous aussi prendre conscience de ce tournant néolibéral qui en systématise l’ambition dans le dessein d’asseoir sa domination sur tout l‘ensemble du corps social. La Cause des Indigènes de la République est devenue la nôtre, il n’est plus permis d’en douter.

 

 

Nous sommes les indigènes de la république, Houria Bouteldja, Sadri Khiari, éd. Amsterdam, Hors collection, octobre 2012, 440 pages, 17 euros, isbn 13 : 978-2-35480-113-7.

 

Image : André Hellé " L’exposition coloniale ", dessin pour les enfants (1931). Source : couverture de "La Famille Bobichon à l’exposition coloniale" (éd. Berger-Leyraud), Bibliothèque Vert et Plume, reproduite dans " La Misión etnográfica y lingüistica Dakar-Djibouti ", éd. De l’Université de Valencia Espagne, 2009.

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