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La Dimension du sens que nous sommes
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Jacques, Au delà (à mon frère, décédé le 11 février 2013)

23 Mars 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #DE L'IMAGE

 

jackomo.jpgJe ne sais plus quelle soirée, le lieu seul me revient, ta présence amusée, ton rire bienveillant

et tes joies affranchies des ombres qui mènent habituellement au large le deuil de nos vies.

Je ne pense plus à toi qu’au travers de ces joies où tu nous étreignais, parents, amis, étrangers, un sourire de proue rayonnant, souverain, sur ton visage.

Ce que la pudeur a voué au déclin des clartés, je te l’offre aujourd’hui : l’aveu de mon amour pour toi, mélancolique,

car il s’énonce du fond de ton exil où, dans cette veille patiente où tu reposes, tendre vigie, je ne peux comprendre la puissance d’être mystérieuse qui te recouvre désormais.

Là-bas,

le silence qui a suivi l’épreuve de ta disparition,

et un détail ici que je contemple avec gratitude, un geste, une image de toi, éternel émigrant dessinant dans le sable des plages les épures d’un vaisseau pirate.

Je me rappelle tes bonheurs, qui nous emportaient.

Un vent soufflait sur notre enfance, le tien, celui d’un doux enchantement défendu du vulgaire.

Jusqu’au bout tu auras été fidèle à cet esprit de liberté qui t’animait tant.

Jusqu’au bout je t’aurai vu mener au large la jubilation de vivre. Prenant la vie par la main comme l’aurait fait un enfant d’un tendre ami qu’il accompagne.

Il y avait quelque chose en toi de l’infini de l’enfance,

cette course perpétuelle peut-être, dans le secret des enchantements inondés.

La vie est recommencée.

Ta joie ruisselle au delà du cercle du monde.

Je vois au loin ton franc sourire frondeur, qui nous donne toujours ses leçons de haute contemplation, cette fois depuis ce temps qui ne s’épuise plus, ayant franchi "ce peu profond ruisseau calomnié" dont parle Mallarmé : la mort.

 

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Marcel Proust, Lettres 1879 – 1922

22 Mars 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #LITTERATURE

 

Proust-lettres.jpg"Puisque le genre sublime ne me va pas, j’essaierai du bourgeois." (Proust à son grand-père, 1886).

Une édition nouvelle de la correspondance de Marcel Proust. On pourrait s’en étonner, la Kolb, en vingt-et-un volumes demeurant la référence en la matière. Celle-ci toutefois ne représentait que le vingtième de la correspondance totale, montrant assez d’une part qu’il reste beaucoup à publier encore, et qu’en pareille occasion, il est toujours tentant d’écarter de son choix toutes les lettres qui contreviennent à l’image que l’on veut donner du grand auteur génial… Kolb n’a pas failli. L’édition Plon nous restitue de fait certains passages tronqués de l’édition princeps, corrige nombre d’erreurs de datation, exhume les lettres égarées, oubliées, etc. … 627 lettres inédites au total font ainsi surface. Des lettres qui donnent une tout autre image de Proust, que l’on découvre ici très au fait de l’actualité de son temps, littéraire, scientifique, philosophique (il correspondait avec Bergson), politique, et surtout très actif quant à sa notoriété.

Mondain, Proust cherchait à plaire, collant la plupart du temps à l’attente de son lecteur, flattant, flagornant, se délectant de sa propre obséquiosité, disant tout et son contraire, convaincu que les faits n’existent pas, seul comptant leur écho…

Les lettres sont pourtant privées dans cette édition. Mais cette correspondance relève au fond moins de l’intime que de la volonté de construire un personnage public, façonné avec componction ligne après ligne.

Les lettres les plus intimes, elles, semblent avoir été détruites dans leur quasi totalité, dès la mise en œuvre de la première correspondance Kolb par le frère de Proust, qui voulait édifier un monument à sa gloire. Il y a bien cette correspondance avec sa mère, qui nous livre un Proust bêtifiant, et ces quelques lettres à Reynaldo où se dévoile toute la jalousie de Marcel. Mais c’est bien tout. Le lecteur attiré par les petits travers de la personne humaine restera sur sa faim.

Reste un formidable objet d’étude, sur le roman français contemporain de Proust par exemple, ce dernier n’ayant cessé de le commenter au gré de ses lectures, d’une immense complaisance certes, mais balayant tout de même un paysage exhaustif, dont la médiocrité l’emporte. On y trouve donc un Proust s’extasiant ou se récriant selon l’attente de son lecteur et colportant ce qui se dit –là est tout l’intérêt de l’exercice.

Une correspondance affectée donc, calculée, de complaisance, dévoilant un comédien qui sait exactement quelle flatterie livrer pour obtenir les grâces de tel, quel bon mot lâcher pour rester en faveur auprès de tel autre poids lourd des Lettres françaises –lesquelles, à cette distance, paraissent aussi vaines qu’elles le sont aujourd’hui, soit dit en passant…

Proust intrigue. Il suit les débats esthétiques, participe aux querelles mondaines et finit par développer une connaissance pertinente de ce milieu, au sens où il sait bientôt quelle place pourra y être la sienne. On le voit donc esquisser son style, lancer des ballons d’essai, préciser prudemment ses décisions esthétiques, dessiner peu à peu les thèmes de la Recherche, tester des façons naissantes, stabiliser petit à petit les formules qu’il incorporera plus tard dans son œuvre. Mieux que quiconque, Proust a compris qu’être écrivain, c’est savoir se positionner dans le champ littéraire, pour mettre en place la stratégie discursive et littéraire qui lui permettra d’occuper cette place. Possédant à la perfection cette connaissance, il saura bien vite trouver les critiques, les auteurs, les journalistes dont il lui faudra s’entourer pour conquérir la gloire.

  

Marcel Proust, Lettres 1879 – 1922, Plon, janvier 2013, 1353 pages, ISBN-13: 978-2259185059.

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Giotto : l’immense armée des bleus

21 Mars 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #DE L'IMAGE

 

giotto-francois.jpgOn avait arraché le bleu à la vie paysanne. On l’avait prélevé, soustrait aux corps éreintés, ce glaukos des grecs anciens qui peinait à trouver sa place dans le monde des hommes instruits, lesquels ne l’avaient envisagé que mélangé au vert, au gris, au marron.

On l’avait décollé des toiles rudes dont les paysans s'équipaient pour en faire le nouveau destin des Princes. Absent de l’église romaine jusqu’au début du XIIème siècle, le bleu si décrié venait de percer sous la main des maîtres verriers pour irradier une lumière nouvelle qu’ils croyaient tenir enfin du Ciel. Dans les vitraux des églises, le bleu trouva sa lente assignation comme couleur de l’inscription des figures saintes, apparue soudain dans le giron de cette théologie de la lumière qui surgissait partout dans l’Occident fiévreux.

Lumière, le bleu se mit à déserter la terre pour participer du divin. On l’employa comme transitus, conduisant l’homme à Dieu.

Dans l’abbatiale de Saint Denis, le bleu découvrait sa puissance. On était au milieu du XIIème siècle. Il avait mis un siècle à triompher. Couleur nouvelle, il fécondait le manteau de la Vierge avant d’en épouser peu à peu l’intimité corporelle. C’est que la Vierge ne portait plus désormais le deuil de son fils et n’offrait plus aux hommes la seule image de son affliction. Le bleu s’éclaircissait, éclatant d’une gloire nouvelle. Bientôt les émailleurs surent rivaliser avec les maîtres verriers. Ils diffusèrent leurs nouveaux tons de bleu qui séduisirent les princes. Le bleu descendit du manteau de la Vierge aux objets liturgiques et des églises chemina jusqu’aux enluminures, avant que saint Louis, roi de France, en fît sa couleur personnelle. Partout les armoiries s’en saisirent. Le bleu devint l’azur arabe dans la langue des blasons, écu d’azur semé de fleurs de lis d’or. Et le prestige des rois de France fut tel que toutes les cours l‘adoptèrent.

Le bleu avait quitté définitivement les boues paysannes pour inonder les fêtes, les repas, les vêtements des grands de ce monde. Mais en Italie, à la fin du XIIIème siècle, seuls les Princes pouvaient en user. L’azur était coûteux et la peste aidant, la mode revenait au noir. La démarche pénitente de l’Occident chrétien semblait vouloir triompher de nouveau, marquant son territoire sombre jusqu’au XVème siècle.

 

miracle-de-l-assoiffe.jpgFin XIIIème. Giotto peint les fresques de la vie de Saint François, à Assise. Le bleu y déferle en vagues successives, du Ciel vers la terre, pour l’envelopper bientôt tout entière et restituer aux hommes ordinaires sa beauté, qu’on leur avait arrachée.

Giotto. S’il est question de dévotion dans sa peinture, tout le Peuple y est convoqué pour transformer une fresque en œuvre d’art majeure dans laquelle le bleu joue un rôle essentiel, décroché par lui du Ciel où on l’avait épinglé pour regagner la glèbe d’où il sortait.

S’arrachant lui-même aux textes théologiques sur la beauté, l’image, l’art, Giotto affirmait autre chose : l’immense armée des bleus, où l’homme désormais puisait la grâce d’éprouver enfin ce qu’il était.

Giotto, le nom même du renouveau de l’art occidental, "cet homme qui possédait cet art revenu à la lumière qui, pendant plusieurs siècles, avait été enseveli", aux dires de Boccace.

Giotto, Assise, accomplissant sa révélation dans cette fresque magistrale dont l’inspiration est François, l’homme au chevet des pauvres en coutil bleu.

Giotto. Il ne s’agissait plus alors pour lui de peindre seulement des surfaces, des couleurs, mais de leur donner vie. Littéralement. D'incarner ces couleurs, ces surfaces. Voyez comme il reconstruit dans ses fresques une architecture fictive qui vient redoubler celle de la basilique qu’il décore ! Giotto peint les consoles, les colonnes, double les murs d’illusions architecturales, redéploie la basilique dans l’ordre imaginaire. Giotto l’exact représente bien le visible, mais ne se détourne pas des sentiments. Regardez la colère qu’il dessine sur le visage du père de François, quand celui-ci lui apprend qu’il renonce à ses richesses. Oh, ce bras du Père qu’on retient !

Giotto-Confessione_della_donna.jpgEt regardez comment le bleu se met à circuler dans l’ensemble des fresques, Giotto parlant désormais d’égal à égal avec les princes, leur arrachant le bleu pour nous le restituer, en faire la couleur du sentiment, la couleur de l’émotion même d’être homme, incarné dans sa chair, libre, autonome, sensuel, exposé aux passions, aux sensations, la seule aventure qui vaille la peine d’être vécue et qui est le pari même de l’Incarnation.

Le corps non plus objet mais origine prenant en charge la révélation de la vie. De Carne Christi. L’immense armée des bleus déploie à Assise ce triomphe du sensualisme humain, l’étreinte sans écart, notre chair même dans son auto-révélation pathétique. La vie comme éternelle venue d’elle-même en soi, comme l’affirmait Jean. Une chair réelle, que ce bleu du ciel de Giotto ! Une matière pathétique. Giotto n’observe plus la nature : il la crée. Il crée les conditions phénoménales de la beauté qu’il nous convie à éprouver dans nos chairs, dans le frisson de nos chairs aimantes : ce bleu où l’œil se noie.

Giotto, ou la confiance faite aux sens, Giotto ouvrant l’œil de la chair, assignant au bleu sa vraie densité corporelle, comme exhortation de la Vie dans la Chair, et dont la vérité ne peut être qu’un pathos.

La chair du bleu alors, qui n’est plus une idée mais l’expérience sensuelle d’être au monde dans un corps frémissant, où la chair formule la Vie dans sa chair même.

Regardez comment le bleu descend du piédestal où les prélats l’avaient placé, où les princes l’avait hissé pour nous le rendre inaccessible.

Regardez ce corps auréolé, cette foule des fidèles, des gens simples, peint du même bleu que celui dont il s’est servi pour balayer le Ciel. Regardez Saint François parlant aux oiseaux, ce bleu qui pénètre, féconde la terre et jusque sur les bords de la fresque, que rien ne sait plus contenir. Regardez-le du ciel jusqu’à la terre envelopper dans l’avant-dernière fresque l’univers, manger le manteau des uns et recouvrir le lit des mourants. Et dans la dernière, comme il s’est répandu, s’est écoulé, recouvrant nos prières et nos mimes.

le_Don_du_manteau.jpgLe bleu Giotto : ce que veut dire être touché, porter l’intime vérité de ce que nous sommes, habités par une chair, dans l'étreinte pathétique de ce soi charnel qui définit si pleinement notre condition. Là, dans ces membres où nous périssons mais où, face aux fresques de Giotto, nous retrouvons intacte l’émotion qu’il y a déposée et qui ouvre à l'homme des horizons inombrables.

Voici l’immense armée des bleus qui déferle du coin fugace où les princes avaient voulu la cantonner, comme le vain symbole de leur magnificence. Voici que Giotto le leur arrache ce bleu et qu’il vient affirmer en lui un pouvoir effectif et réel, celui d’ouvrir les yeux. Voici que cette chair cachée du bleu fait obstinément surface. L’immense armée des bleus nous convoque sur les lieux mêmes de notre chair, l’illuminant. Il faut que le sensible devienne sensuel pour que nous puissions voir, et c’est ce miracle qu’accomplit Giotto. Celui de la sensualité enveloppant le corps pour le faire chair, celui de la sensualité d’une couleur qui délivre le plaisir en ma chair même, au terme d'une rencontre inouïe. Le plaisir de ce bleu que je ressens aujourd’hui, si sensible, soudain dans mon regard inscrit comme une réalité unique, celle d’une relation littéralement érotique et qui prend site dans la chair où je m’éprouve moi-même. La vie est sans pourquoi. Ce bleu de Giotto est ce moment sublime où la chair trouve sa pleine justification, celle, précisément, de s’approcher jusqu’en ce lieu sensuel où je puis venir en moi.

 

Giotto, vie de saint François, vers 1290, Assise, fresques, dont détail du miracle de l'assoiffé (ce que nous sommes tous... Et quant aux bleus, en reproduction, cela ne donne rien en fait...)

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DEPLORATION

22 Février 2013 , Rédigé par texte critique

déplorationMon frère est mort le lundi 11 février 2013.

Je suis parti en Toscane,

porter son deuil.

La Toscane est une belle terre,

à vrai dire,

pour arpenter les territoires de ce qu'il reste, d'être.

 

 

 

 

 

 

 

image : Giotto, chapelle Scrovegni, déploration, détail. 

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Jacques, ελεηµοσυνη...

13 Février 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #Amour - Amitié

 

 

l-homme-malevicth.jpg«Le Maître a levé une nouvelle épée, sans la sortir de son fourreau. Alors je me suis baissé et, à mains nues, j’ai commencé à creuser la terre devant moi. J’ai déposé l’épée dans le trou, puis je l’ai recouverte de terre et j’ai aplani le sol.

« A cette époque, ma quête spirituelle était liée à l’idée qu’il existait des secrets, des chemins mystérieux. Le chemin des gens ordinaires me semblait un projet sans intérêt. Je croyais pouvoir remplacer le révélé par l’occulte, le simple par le complexe, le lumineux par le mystérieux. Aujourd’hui, j’ai compris. Et cette compréhension est ce que je possède de plus précieux : l’extraordinaire se trouve sur le chemin des hommes ordinaires. »( Paulo Coelho)

 

Jacques finissait de lire toute l’œuvre de Paolo Coehlo.

Il est mort lundi 11 février, avant d’achever sa lecture du roman qu’il tenait entre les mains : Maktub, le dernier livre de cet auteur qu’il avait mis de côté.

Peut-être avait-il achevé sa propre quête.

Maktub, au fond, nous conte des histoires de résilience où l’être, pacifié, parvient à surmonter tous les échecs de sa vie.

Les phrases en commentaire ci-jointes ne sont pas extraites de Maktub. Elles n’existent pas dans l’œuvre de Paolo Coehlo, du moins dans cet ordre. J’en ai reconstruit l’ordre, distribué selon une volonté qui n’était pas celle de l’auteur.

Je les ai recomposées en songeant à Jacques, et à ce que, lui-même, aurait pu en faire. Non ce qu’il aurait dû.

 

Mon frère, Jacques Jégouzo, est décédé lundi 11 février 2013.

 ελεηµοσυνη -éléèmosunè-

 

 

Image, Kasimir Malevicth, L’Homme qui court, 1933-1934 

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Jacques, elle est retouvée, l'éternité.

12 Février 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #poésie

 

 

carre-noir.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Elle est retrouvée.
Quoi ? - L'Eternité.
C'est la mer allée
Avec le soleil." (A. Rimbaud)

 

 

 

 

A mon frère, Jacques Jégouzo, décédé hier, lundi 11 février, à 9h58.

 

 

 

(image : Carré noir sur fond blanc, Чёрный квадрат, Kasimir Malevitch, 1915, huile sur toile, 79,50 x 79,50cm, Saint-Pétersbourg)

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La sélection du prince charmant…

11 Février 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

 

prince-charmant.jpgUn vendredi. 13. D’ordinaire, Gersande n’y croit guère. Mais c’était un vendredi 13. Elle avait déboulé dans la chambre de sa sœur aînée. C’était l’heure, il fallait sauter du lit, déjeuner sur le pouce et filer à l’école. Et puis… Marguerite est tombée dans l’escalier. Au bas de la dernière marche elle gît, livide, inconsciente. Samu, traumatisme crânien, Marguerite est dans le coma. Le coma ! Alors ce mot du petit frère penché sur le visage éteint de sa sœur lui entre dans le crâne à elle, Gersende, pour n’en plus jamais sortir : "Marguerite, elle attend le Prince charmant. Comme la Belle au bois dormant." Gersande ne peut rien pour sa sœur, sinon être là, l’aimer et par la force de l’amour peut-être… A son chevet relayant son père, sa mère, jour après jour, jour et nuit. Le prince charmant, elle voudrait tellement y croire, le trouver, qu’il vienne d’un baiser délicatement posé sur les lèvres de sa sœur la réveiller enfin. Les jours passent. L’idée folle la bouscule. Elle, Gersande, qui vivait jusque là dans l’ombre de sa sœur, l’ombre d’une ombre à présent. Trouver, sélectionner un prince qui les sauverait toutes deux. Une idée folle pour con jurer cette folie où elle se voit partir, sa sœur gisante sur son lit d’hôpital. Marguerite lui manque tellement. Horriblement. Dans la chambre de sa sœur, elle s’essaie à lui ressembler. Faux seins ballottant et la gorge sèche comme un caillou. "Mon cœur s’émiette à l’intérieur"… Comment aimer ? Et puis Gersande finit par tomber amoureuse, à force de l’espérer. Alors au chevet de sa sœur, elle ne cesse de parler de cet amour qui la ravit. Paul. Un coup de foudre. Dans l’urgence de vivre peut-être, la main dans la main de sa sœur. Jusqu’au jour où elle sent un doigt bouger dans cette main inerte. A force peut-être de lui conter sa propre histoire d’amour. Quarts de nuit, de jour, elle ne cesse de lui parler de Paul, et de lui lire Rimbaud. Est-ce grâce à Rimbaud qu’une nuit les paupières de Marguerite se mettent à frémir ? Gersande s’en persuade. Il ne faut rien lâcher. Elle ne cesse dès lors de lui confier cet amour qui la porte et qui l’accompagne à son chevet. Quelle sortie alors, un jour, d’un coup, Marguerite sur le bord de ses propres lèvres, enfin ! Superbe roman jeunesse. Poignant, tout simplement, de cette beauté où croise la force de l’amour dans les cœurs adolescents.

 

 

La sélection du prince charmant, Agnès de Lestrade, éd. Sarbacane, coll. Mini-romans, 61 pages, 6 euros, ISBN-13: 978-2848655253.

 

 

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Adèle : «J’aime pas l’amour»… (Pour une saint Valentin saignante)

11 Février 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

 

adele.jpgMortelle, Adèle, à quelques encablures de la Saint Valentin ! L’amour… y’a bien Ludovic, le nouveau, qui la rend chamallow… En cklasse, le prmeier jour où il est apparu, ça a fait paf ! Adèle venait de piger d’un coup l’histoire du coup de foudre…Et Ludovic, c’est du lourd. Enfin, non : Adèle plutôt. Qui tourne gentiment son film d’horreur à la maison et nourrit son chat au lait périmé depuis que Ludo a dit qu’il n’aimait pas les chats… Dans la vie, faut savoir ce qu’on veut : aimer ou être aimé… C’est saignant Adèle, d’une franchise assourdissante. Et l’imagination fait le reste. Un cordial, en ces temps de niaiseries. Mais bon, pour ce qui est d’aimer, y’a du pain sur la planche. L’amour, Adèle a tout c ompris : "c’est nul, ça fait souffrir". Et quant aux garçons, Adèle en est restée malgré elle aux temps des chevaliers de pacotille qui lèvent le camp sous sa fenêtre dès que sonne l’heure de leur émission TV préférée… Mais bon, ça ne l’empêche pas de tomber raide dingue de Ludo et de s’en défendre comme elle peut : mal. Comme nous tous. A ceci près qu’avec Adèle, la Saint Valentin sera tout, sauf bébête…

  

 

 

Mortelle Adèle, Tome 4 : J'aime pas l'amour, Mr Tan, Miss Prickly, avec la contribution de Rémi Chaurand, éd. Tourbillon, sept. 2012, Collection : BLAGUES & CIE, 94 pages, 6,15 euros, ISBN-13: 978-2848017686.

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Où faire pipi à Paris ?

9 Février 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

 

pipi.jpgUne vessie contient à peu près 250 à 300 cl de liquide. En moyenne. Sachant que l’être humain élimine de 1 à 2 litres d’urine par jour, je vous laisse le soin de calculer combien de fois il doit se rendre aux toilettes pour le faire. Et encore, ce calcul ne tient-il pas compte de nombreux autres paramètres, tel celui du froid, très actuel, qui alourdit considérablement l’obligation.

En fait, nous passons trois ans de notre vie aux toilettes. Paraît-il. Ce qui n’est pas rien et justifie, à soi seul, ce guide : autant uriner dans le confort. Cécile Briand, en proie à une singulière affliction, las de devoir partager les toilettes pour femme avec des messieurs très peu soigneux, a donc conçu ce petit guide qui recense quelques 200 toilettes accessibles au public -en dehors des sanisettes infectes, évidemment, dont les villes ont meublé leur habitat. 200 toilettes classées par arrondissement. Parmi lesquelles celles de 34 bibliothèques, 20 mairies, 13 lieux d’étude et 10 centres hospitaliers. On en tombe sur les fesses, au passage, de découvrir avec quelle aisance il est possible, en France, de pénétrer les lieux en principe les mieux protégés… Forcer les portes de l’Ecole du Louvre semble un jeu, tout comme celles des Archives Nationales, recelant au dire de l’auteur les toilettes les plus spacieuses de la Capitale. Ce dont je doute, ayant personnellement fréquenté assidûment celles de l’Ancien Ministère de la Recherche et de l’Enseignement supérieur, sises jadis sur le site de l’ancienne école Polytechnique –mais peut-être s’y trouve-t-il encore ? En tout cas, les toilettes, héritées de l’X, ouvraient sur un vrai salon d’aisance en marbre rose, de la taille d’une grande chambre de bobo. Mais bon… Un guide touristique donc, menant du Louvre aux Beaux-Arts, pour le coup la plus belle école supérieure de Paris avec ses jardins, ses cloîtres et ses fontaines ombragées. Maintenant, si le mystère vous tente, retenez-vous et précipitez-vous au jardin des Plantes : les toilettes les plus occultes, au dire de Cécile, seraient celles de la Galerie de paléontologie…

  

 

Où faire pipi à Paris ? : Guide de 200 toilettes accessibles au public, Cécile Briand, éd. Attila, oct. 2012, 150 pages, coll. Lupin, 8,50 euros, isbn 13 : 978-2917084557.

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Philosophie des arts, l’Antiquité grecque : un art sans beauté ?

8 Février 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #DE L'IMAGE

 

antiquite.jpgSuperbe leçon de philosophie de l’art grec donnée par Carole Talon-Hugon, non d’esthétique, le mot n’existe pas encore, ni moins encore l’idée, au sens où nous avons l’habitude de la comprendre, d’un objet qui relèverait des Beaux-Arts. Car chez les grecs de l’Antiquité, les arts ne sont pas "beaux", mais fonctionnels.

Nous sommes au VIIIème siècle avant J.-C. La Grèce antique invente un rapport nouveau de l’homme au monde et à lui-même, mais il faudra attendre encore trois siècles pour que surgisse ce moment grec capital pour l’histoire de l’art autorisant, à travers la naissance de la critique, le développement d’une pensée critique sur les œuvres artistiques. Certes, cette critique est encore bien éloignée de la nôtre, se contentant de recenser les écoles, élaborant cependant des vies d’artistes, un catalogue plutôt que l’élaboration d’une perspective esthétique. Le texte fondateur attendra encore quelques siècles que Pline l’écrive (Histoire naturelle, 1er siècle av. J.-C.). Un texte que décrypte Carole Talon-Hugon, dont le premier mérite est de nous renvoyer à deux de ces illustres prédécesseurs : Xénocrate et Antigone (IIIème sc. av. J.-C.)., dont nous disposons des écrits et qui, comme celui de Xénocrate, permettent de construire une filiation incroyable, débutant au Vème siècle. av. J.-C.

Tout le mérite de Carole Talon-Hugon, outre son incroyable clarté, c’est d’aider le grand public à réaliser que pour les grecs de l’Antiquité, l’esthétique ne se réduisait pas au seul champ des Beaux-Arts. Il y a, aux origines du jugement artistique grec une hétéronomie fondamentale du concept d’esthétique, réjouissante pour tout dire. L’art, pour ces grecs de l’Antiquité, n’est jamais qu’un objet en partage de disciplines qui pour beaucoup sont étrangères au champ que recouvre aujourd’hui le concept d’esthétique. Le mot, rappelons-le, n’apparaîtra qu’au XVIIIème siècle sous la plume de Baumgarten, pour rassembler nos réflexions philosophiques sur la question du Beau. Une réflexion qui aboutira à la confiscation moderne de la notion d’esthétique, quand chez les grecs de l’Antiquité l’objet qu’elle désigne demeure plus divers qu’il ne l’est aujourd’hui, et la réflexion sur cet objet, impure. Le retour à l’Antiquité grecque désenclave ainsi l’objet artistique.

Le mot Art du reste, n’existe même pas. Il sera forgé par la suite, du latin ars qui désigne un talent plus qu’un objet, et chez les grecs, du mot techné, qui désigne l’ensemble des connaissances pratiques et des savoir-faire. A ce titre, le teinturier, le forgeron, son autant artistes que le peintre.

Aristote procèdera bien au lifting du mot, en subsumant sous son terme l’ensemble des procédés qui touchent au poïétique et s’opposent à l’intelligence théorique. Mais le médecin demeurera chez lui l’exemple le plus probant de cette inscription artistique. La techné n’est pas dans l’objet produit, elle est du côté de l’artiste, dans son savoir-faire. Son principe est dans la décision, non dans la nature de la chose. La techné est une région de l’agir donc, qui ne vise pas prioritairement la Beauté. Et contrairement à une idée reçue, face à la contemplation des œuvres d’art de l’antiquité grecque sagement alignées dans nos musées, les grecs délient l’art du Beau. C’est en ce sens que l’on peut parler pour la Grèce Antique d’une histoire des arts sans Art, l’objet produit, pierre, fétiche, n’étant pas appréhendé dans la catégorie mentale du Beau : l’Apollon du Belvédère n’est pas d’abord une statue, c’est d’abord un dieu.

Par parenthèse, en plaçant ces sculptures dans nos musées, nous en avons colonisé le sens, neutralisant leurs fonctions. Car l’Apollon était une fonction avant que d’être un objet d’art. Il remplissait même plusieurs fonctions, sacrées, mémorielles, éthico-politiques, etc.

Le monde grec s’affirme ainsi comme un monde soumis à un autre découpage conceptuel que le nôtre. C’est la grande leçon que délivre Carole Talon-Hugon. Et il faut bien reconnaître dès lors que nous ne comprenons pas grand chose à cet art. Ce n’est que peu à peu que les arts plastiques vont acquérir une finalité propre, l’attention aux formes donnant lentement naissance à cette dimension esthétique, qui est la seule que nous ayons retenue.

 

apollon.jpgQuid de la Beauté alors, direz-vous ? Il faudra attendre de longs siècles pour qu’en surgisse le débat, génialement posé dans l’Hippias majeur de Platon, qui demeure aujourd’hui encore le texte fondateur de toutes nos disputes autour de la question de l’art. Platon n’invente pas ici un personnage philosophique. Hippias a réellement existé, les thèses de ce sophiste réputé nous sont partiellement restées. La controverse qu’invente Platon, Socrate versus Hippias, a ceci d’intéressant qu’elle ne parvient pas conclure. Hippias avance au fond une position très contemporaine pour nous, qui est celle de la relativité du jugement artistique. Qu’est-ce que le beau ? Il ne cherche en rien à le définir, mais propose un exemple : le Beau, c’est une belle jeune fille. Socrate a beau jeu alors de démontrer la faiblesse de l’argument. Et pourquoi pas un beau pot de fleur pendant qu’on y est. Pourquoi pas, en effet, rétorque Hippias : le beau s’inscrit dans une histoire, culturelle, sociologique, intellectuelle. Le Beau, kalos en grec, ne peut ainsi être que relatif, et pour le dire d'une façon contemporaine, justiciable du discours sociologique plutôt que philosophique. Devant l’insatisfaction de Socrate, Hippias ajoute un deuxième champ de compréhension possible : le beau, c’est ce qui est utile. Ce qui relève du Bien, du Bon, comme tout ce qui nous fait du bien par exemple, ouvrant en grand les vannes du sensible. Kagatos en grec ancien, le Bien. De ces deux concepts, Kalos et Kagatos surgira le concept de beauté : Kalokagathas. Mais Platon, par la bouche de Socrate, ne peut s’en satisfaire, lui qui veut poser ce concept dans l’éternité du monde des idées. Platon veut un Beau indiscutable, permanent. Non une qualité factuelle, mais une essence. Toute les discussions sur l’art épouseront par la suite peu ou prou les horizons de ce débat. Sinon que dans notre monde contemporain, l’objet d’art a de nouveau cessé d’être beau : il fonctionne, s’inscrit dans un cheminement, assume parfois, ou le prétend du moins, une fonction de critique sociale, ou bien ludique, ressortit à ce pur jeu formel qui avait fini par désespérer Mallarmé.

  

 

L’ANTIQUITÉ GRECQUE - RACONTÉE ET EXPLIQUÉE PAR CAROLE TALON-HUGON, HISTOIRE PHILOSOPHIQUE DES ARTS (COLLECTION PUF-FRÉMEAUX), Direction artistique : Claude Colombini à l'initiative de Michel Prigent Label : FREMEAUX & ASSOCIES, 4 CD, réf. : FA5508.

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