L'HISTOIRE S'EST-ELLE SOUDAIN DEROBEE A NOUS ?
"J'ai l'histoire, là, tout entière sous mes pieds, qui se dérobe"...
Xavier Durringer avait d'abord donné pour titre à sa pièce : "Politique et Pornographie".
Comme si l'une et l'autre occupaient désormais le même espace trouble.
Ainsi, avant même le tournant du siècle (le texte date de 1998), le peep-show et le surf formaient-ils les grandes allégories d'une société déjà condamnée au fascisme ordinaire, où les seuls espaces de liberté allaient s'y épuiser tantôt en vain cynisme, tantôt dans la douleur du renoncement.
Au peep-show s'attachait la tâche symbolique de pointer une sorte de fin de la culture - "le théâtre est terminé", proférait son tôlier-, tandis que la figure du surfeur désignait quelque chose comme la fin de l'idéologie - "la Révolution n'a pas besoin de surfeurs". On reconnaîtra là une problématique bien rebattue. Et le propos de la pièce, son "scandale" comme on l'écrivait à l'époque, était bien mince au fond. Fort heureusement, son intérêt n'était pas là. Mais dans le fait qu'elle pointait très tôt le ressassement dans lequel nombre d'intellectuels sombraient, sinon le déni. Déjà Durringer suspectait le modèle démocratique français d'être bancal. Mais le secret espoir d'une Nation unanime qu'aurait surplombé un Etat farouchement en charge du Bien Commun, encombrait trop son théâtre pour lui laisser entrevoir une sortie de crise.
Il y avait tout de même une première conséquence intéressante qui découlait de son parti pris : "Raconter une histoire, s'obliger à ça, coûte que coûte" (X.D.).
Les grandes oeuvres littéraires du XXème siècle étaient restées inachevées : ce n'était pas simplement parce que l'Histoire était devenue problématique, mais parce que les sujets de cette histoire étaient devenus confus. Mais pour n'en pas rester au niveau du slogan, que fallait-il creuser de ce "Maintenir coûte que coûte" la possibilité de l'Histoire, sinon l'abîme qui en constituait désormais le fondement, et où s'était logée la voix d'un sujet exténué -la Révolution, l'Insurrection-, devenues à l'époque les sorties rassurantes des dîners mondains. Car c'était bien cela que ce texte nous donnait à entendre : le petit bruit des cintres que l'on remontait, un décor où précipiter l'Histoire pour n'avoir pas à la penser à nouveaux frais.
Une deuxième conséquence découlait de ce bric-à-brac idéologique : l'invention d'une scénographie de la contiguïté. Les espaces scéniques, dans cette écriture, étaient à poser les uns à côtés des autres, sur un même plan, sans cette profondeur dont l'Histoire a tant besoin pour se déployer. Quand le sujet n'a plus d'épaisseur, il lui reste la surface où étaler ses plis. Nous sont restés depuis dans la gorge les mauvais plis de l'Histoire. Curieuse consolation.
Surfeurs, de Xavier Durringer, éd. théâtrales, mai 1998, 15 euros, EAN13 : 9782842600280
Edward W. Saïd, Dans l’ombre de l’occident
Une reprise d’entretiens réalisés entre 1985 et 1996, au cours desquels Edward Saïd est conduit à s’interroger sur son parcours et ses engagements. En tout premier lieu évidemment, sur son engagement pour la libération de la Palestine, ouvrant à ce premier paradoxe que s’il fut bien reconnu comme universitaire «américain» de talent, les mêmes milieux intellectuels refusèrent en revanche de l’entendre comme militant palestinien. L’occasion pour Edward Saïd de renouveler son sentiment sur les discours occidentaux qui enferment allègrement l’Islam dans l’énoncé du dernier stéréotype racial et culturel acceptable, que l’on peut manipuler en occident sans jamais en être inquiété. Au-delà, ce qui lui importe surtout, semble être la monopolisation de la production de l’information, plus aliénante que jamais dans ’histoire humaine, étouffant dans l’œuf toute voix différente. Mais s’il nous faut certes construire des structures d’écho critique, Edward Saïd paraît dubitatif quant aux chances de contrer l’impérialisme néolibéral sur ce terrain. Il ne disposait certes pas, au moment de sa mort, d’une stratégie bien définie de conquête du pouvoir d’affirmer autre chose dans le monde, sinon sa conviction que « d’une manière ou d’une autre, nous avons besoin d’une autre dimension qui permette de penser le futur en des termes qui ne soient pas simplement insurrectionnels », rejoignant au fond l’idée diffuse désormais, selon laquelle un autre monde se construit déjà, et à la construction duquel participa sa pensée et sa production intellectuelle. Le plus intéressant des entretiens, au final, et tels qu’ils furent menés, demeure ainsi la vision qu’il a forgé d’une continuité, sinon d’une homologie de structure entre la tradition impériale et l’art du roman. Non une causalité mais un accompagnement, les faits liés au contrôle impérial portant en eux-mêmes cette dimension imaginative propre au roman, qui l’ont poussé à restructurer en profondeur l’identité humaine, à recomposer dans la création d’une identité fictionnelle les manières dont un Moi s’accommode de la société. C’est Defoe avec son Robinson, débarquant malgré lui sur une île perdue au milieu des océans et se rendant maître de son monde en moins d’une centaine de pages… Mais c’est aussi Joseph Conrad, si sceptique à l’égard de l’identité installée, écrivant dans une syntaxe toujours un peu défaite, sans s’imaginer qu’un jour elle trouverait son meilleur écho dans cet autre du monde où il plongeait ses rêves. Quant à l’Europe, elle est l’occasion pour Edward Saïd de formuler une critique très virulente à l’égard de ses intellectuels, toujours en quête de récompenses et gravitant dans les sphères du pouvoir pour les mendier, en se faisant de vains faiseurs d’opinions fagotés à la seule promotion de leur pitoyable parole–à de rares exceptions près. Persécution des Rroms : l'avenir de la démocratie européenne en jeu
Qu'on ne s'y trompe pas : l'avenir des rroms est le nôtre. Et le traitement que l'Europe leur inflige augure du nôtre. Ici et là des voix s'élèvent, trop peu nombreuses encore, pour empêcher que leur sort ne soit scellé et par là-même, scelle le nôtre pour le plomber d'angoisse et de haine. Catherine Raffait est l'une de ces voix.
jJ : Vous animez sur Facebook la page Rrom memory, pour la reconnaissance du génocide des rroms et sinti (SAMUDARIPEN et PORAJMOS), et CONTACTS ROM, qui a vocation à créer une véritable solidarité à l'échelle européenne, et qui œuvre à la rédaction du Livre noir des persécutions des rroms et sinti, aujourd'hui. Je vous demanderais volontiers moins pour quelles raisons personnelles vous vous êtes ainsi engagée, qu'au nom de quelles nécessités ?
Catherine Raffait : Contacts Roms et Rrom Memory, indissociables même s'ils ne répondent pas aux mêmes critères ont le même objectif : en reliant l'Histoire et l'actualité, il s'agit de permettre une prise de conscience par le biais du net, de la discrimination faite aux Rroms qui perdure et en même temps de rendre visible leur résistance qui s'installe et de donner enfin la première place à leur propre voix.
L' idée de créer ces deux espaces de parole et d'information sur le net sont le résultat d'un long apprentissage et d'une démarche délibérément autodidacte, pour ne pas appliquer une analyse préformatée de ce que j'ai pu apprendre en matière de xénophobie.
L'idée de créer ces groupes est née spontanément avec le désir de donner la parole aux Rroms eux-mêmes, suite au choc médiatique du début des expulsions inaugurées par Sarkozy et du discours de Grenoble qui suivit en 2010.
Une série de rencontre en Belgique de Rroms et GDV m'a permis de rencontrer des familles, partager leur quotidien, leurs difficultés, et surtout de les écouter. Certains étaient naturalisés et actifs dans des associations, d'autres nouveaux migrants venus de plusieurs pays de l'Est.
J'ai pu assister aux réunions qui avaient lieu dans le cadre de l'Europe avec les diverses ONG et associations venant de tous les pays européens, de rencontrer des leaders Rroms et d'établir de véritables dialogues avec eux dans une confiance qui s'est établie peu à peu.
Cette approche m'a permis de comprendre de l'intérieur ce qu'ils désiraient et de créer un véritable réseau de solidarité et de partenariat à travers les contacts qui se sont créés. J ai été saisie par le manque de connaissance et donc de compréhension réciproques entre les divers acteurs, gadje (non -roms) et Rroms et même entre certains Rroms des différents pays et j' ai pensé que l' on pouvait tenter d' y remédier.
jJ : Quelle est cette situation faite aux rroms aujourd'hui, en France et en Europe ? La France se distingue-t-elle des autres pays européens dans son traitement de la construction du "problème" rrom ?
Catherine Raffait : Les persécutions, contrairement au discours officiel, qui tend à en faire une spécificité locale, ont lieu dans toute l'Europe et même dans d'autres pays extra-européens comme le Kosovo ou la Suisse limitrophe, ou encore hors du continent comme le Canada. La liste est longue des informations qui parviennent, de plus en plus précises. Nous en établissons l'inventaire dans le Livre noir des persécutions, qui devrait aboutir à un dossier juridique. Parmi les plus marquantes :
Le fichage des tsiganes en Suède qui date de 1919 et vient d' être reconnu.
Les murs d'apartheid en Slovaquie qui séparent les Roms du reste de la population comme à Kosice.
Les marches des néonazis en République Tchèque qui se multiplient malgré une résistance de plus en plus marquée de la part des Roms.
La montée des partis d' extrême droite en Hongrie qui rend possible les propos et les actes romaphobes, les enfants Rroms hongrois auxquels on ne donne accès qu'à des écoles pour handicapés, permettant ainsi un ethnocide qui ne suscite que peu de réactions au niveau international.
Ou encore les Mahala ou villages réservés aux Rroms en Roumanie, où ils vivent dans des conditions d' hygiène déplorables. Les déchetteries dans lesquelles ont les parque au Kosovo comme en Italie...
La liste est longue de ces persécutions qui font l'objet de rapports de plus en plus nombreux d' Amnesty international ou de la LDH qui mettent l'accent sur l'éducation, le logement, la santé, entre autres manquements au respect des droits de l'homme les plus élémentaires, rapports qui curieusement sont peu relayés ou même évoqués dans les médias.
De même les rappels à l'ordre de l'Europe se multiplient mais sont peu médiatisés, ainsi que le programme d'intégration qu'elle a lancé en 2010.
Ces semonces européennes restent surtout des prises de position morales, puisque elle n'a pas les moyens de contraindre dans l'état actuel des Traités, les pays signataires de ce programme européen pour l'intégration des Rroms qui s'étend juqu'à 2020, qui resteraient récalcitrants.
Ceci malgré les millions d'euros alloués, qui ne sont pas toujours utilisés en faveur de leurs destinataires.
jJ : Le philosophe Michel Henry expliquait que le «fascisme (n’était) rien d’autre qu’une doctrine qui procède à l’abaissement de l’individu de façon que sa suppression apparaisse légitime». Je suis frappé de voir combien ce thème de la dignité a été présent dans la stratégie d'exclusion des rroms que Manuel Valls a mis en place, très tôt dans l'Essonne dont il était une figure majeure, puis au niveau de l'Intérieur, dans son traitement de la supposée question rrom, les pourchassant littéralement de camps de réfugiés en camps de réfugiés, au prétexte de conditions de vie "indignes", rendues telles en fait par la volonté de l'Administration elle-même. Êtes-vous inquiète de son arrivée au poste de 1er Ministre ?
Catherine Raffait : Pour savoir s'il y a une spécificité Française en matière de discrimination, il faudrait distinguer les Rroms qui ont migré pour fuir leur pays pour des raisons de survie économique, ou fuir des persécutions ethniques, et qui cherchent refuge et asile dans les pays de l'Europe de l'Ouest, des Rroms qui vivent dans leur pays d'origine, dont ils ont la nationalité et où ils sont pour la plupart sédentaires. L'Etat relayé par les médias ne faisant pas sciemment cette distinction importante.
La discrimination en France ne s' affiche pas comme telle. Elle prend des chemins beaucoup plus subtils. Les élus font en sorte qu' elle paraisse légale, justifiée par la crise économique et son corollaire la sécurité. Ne pouvant s'afficher ouvertement contre tous les immigrés qui dépendent d'autres législations que celles de la libre circulation des citoyens européens, elle se focalise sur les Roms.
Elle apparaît comme un bras de fer entre le dernier bastion de la vieille Europe qui refuse une Europe souveraine et forte, qui mettrait en danger leur souveraineté nationale. On l'a vu avec l' échec de la tentative de rappel à l'ordre de Madame Reding à la France à propos des Rroms.
En 2005, la France en refusant par référendum le traité constitutionnel européen, a marqué son refus de soumission à la souveraineté européenne, mais pour faire face aux difficultés économique, Sarkozy a réveillé la question identitaire en proposant aux français de "choisir" les étrangers habilités à vivre en France allant à l'encontre des lois de libre circulation en ce qui concerne les Roms migrants européens. Valls a poursuivi et accentué cette politique.
Le processus est sournois, il ne s'affiche pas comme un rejet ethnique, mais persuade les exécutants élus qu'ils servent la République en excluant ces européens présentés comme indignes, et discordants dans le paysage français, ne voulant pas s'insérer mais profiter de nos acquis sociaux. La France de Vichy a ainsi pu se réveiller en toute légitimité en s'appuyant sur le discours venu d'en haut qui justifie les actes comme les propos romaphobes.
Le gouvernement se sert des médias, outil classique de la propagande, pour faire passer le discours de l'insécurité et ne jamais rappeler les lois existantes que les élus connaissent mais transgressent sans les nommer, en les occultant et en jouant sur l'émotionnel pour paralyser le raisonnement.
Cette indignité savamment organisée n'est pas sans rappeler le processus cité par Hannah Arendt, qui a permis le génocide :
1- On les soustrait aux lois :
-lois de la libre circulation des citoyens européens,
-circulaire de 2012, qui n'est pas respectée lors des expulsions.
2- On rend poreuse la frontière entre victime et bourreau :
Ainsi on met le focus sur la délinquance sans citer les chiffres qui montreraient qu'elle est minime en ce qui les concerne.
Sournoisement le discours orchestré par les médias montre ces faits de délinquance en évitant maintenant de citer l'origine, mais en parlant de la nationalité (exemple : l'article du Progrés du 25 avril).
3 On en fait des specimen humains :
On crée les conditions de l'indignité qu'on leur reproche ensuite.
On ne les expulse plus hors des frontières, les français ont compris que celà coûte cher, ce qui pourrait être reproché au gouvernement, mais on les met dans des situations d'expulsion en expulsion à travers le territoire, en errance, entretenant ainsi aux yeux des français cette image d'éternels nomades qui ne respectent pas la propriété d'autrui.
Ou bien on réalise quelques tentatives de solution en les parquant dans des villages, dits d'insertions, avec barbelés et gardiens, comme à St Denis, qui ne sont pas sans rappeler les camps d'internement sur le sol français comme celui de Montreuil-Bellay.
On les prive d'eau, ce qui au delà de la nécessité vitale, et de l'infraction des droits fondamentaux de l'homme, crée cette perte de repère indispensable à casser leur identité.
Exemple : ils ont des lois internes liées à l'eau, la toilette et la propreté sont importantes. En les empêchant de respecter ces lois qui font parties de leur mode de vie, on les met dans des situations d'indignité qu'on leur reproche après. On persuade ainsi la population que dans les bidonvilles s'ils sont sales, c'est que c'est leur manière d'être.
On sépare les membres d'une même famille, alors que c'est en clan qu'ils survivent, de manière à briser la cellule familiale et à les désintégrer.
On englobe les Rroms migrants européens et ceux qui pourraient bénéficier du droit d'asile dans un amalgame qui les présente en profiteurs du système et tricheurs.
Les leaders Rroms de plus nombreux et actifs ne sont pas considérés comme des interlocuteurs valables, même ceux qui sont français et qui ne sont pas invités sur les plateaux des médias ou quand ils le sont, n'ont que peu de temps de parole.
Or s'il y a une solution pour éviter le pire qui se profile pour les Rroms, comme pour l'avenir d'une Europe démocratique, elle serait de leur donner la place qu' on leur refuse.
Elle ne pourra passer que par leur mobilisation, leur auto-détermination, leur accès aux instances décisionnelles nationales et internationales.
Pour celà les élections européennes qui auront lieu en mai restent un excellent tremplin.
liens :
CONTACT ROM : https://www.facebook.com/groups/699476486735480/
Rom Memory : https://www.facebook.com/groups/294245927299190/
Le livre noir des persécutions des rroms : http://livrenoirdespersecutions.blogspot.fr/2013/08/persecutions-faites-aux-roms-aout-2013.html
images : 1) camp isolé près d'une autoroute, France
2) Villeurbanne, janvier 2012.
3) En Roumanie à Ponorata les Mahala, l'un des villages "réservés" aux Rroms.
4) Expulsion d'un camp en France, en 2013.
5) Val de Marne, France, 2013.
6) Le mur de l'apartheid à Kosice en 2013, Slovaquie.
La Semaine buissonnière, Antoine Blondin
Présenté comme un inédit, il s'agit en fait d'un recueil d'articles écrits par Antoine Blondin entre 1954 et 1958, dans la chronique La semaine buissonnière, que lui avait alors confié L'équipe. Il est vrai cependant que soixante et onze de ces articles (sur les quatre-vingt-dix présentés) n'avaient jamais été édités.On y retrouve bien évidemment toute la verve et l'humour que ses lecteurs lui connaissent, mais on lui découvre aussi une liberté de ton et de style qui en justifie la présentation au public d'aujourd'hui. Sans doute le genre proposé -une chronique, plus attachée à la personnalité de l'écrivain qu'aux sujets commandés - explique-t-il cette liberté. Blondin n'hésite ainsi pas un seul instant à passer du coq à l 'âne, à multiplier les digressions au grès de son humeur et, laissant vagabonder sa plume, il nous offre une écriture haute en couleur dont la poésie, jamais mièvre, vient souvent conclure avec force la désinvolture. "L'incompétence, voilà mon privilège ! " affirme-t-il, renouant avec ces temps héroïques du reportage où les journalistes sportifs couvraient un tour de France qu'ils ne suivaient jamais, et se voyaient de fait contraints à l'exploit littéraire. Incompétent peut-être, mais passionné, avec l'assurance du pionnier, Blondin se lance à l'assaut de tous les sommets, n'hésitant pas même à rivaliser avec Roland Barthes par exemple, quand il se mêle de débrouiller les fils de nos mythologies modernes. Du football, "géométrique et rigoureux", à la Déesse 19 (eh oui !), en passant par l'analyse de ce "sentiment déchirant du jamais plus qu'aucun spectacle au monde, aucune lecture, ne peut restituer" avec "cette même urgence qu'un match de rugby", Blondin fête l'esprit avec cocasserie, et célèbre joyeusement l'orée d'un monde aussi futile que subil. Certes, on n'oubliera pas ses dérives droitières, une idéologie des plus suspectes naguère, dont ikl semble pourtant s'être heureusement, bien que tardivement, délaisté.
Du sens et de la place de la culture aujourd'hui...
Relativité des normes, des goûts, l’éclectisme, conclut dans son essai Philippe Coulangeon, est le nouvel opérateur de la domination symbolique. Un opérateur qui pourrait perturber bientôt notre vision du sens et de la place de la culture dans notre société, tout comme celle des combats qu’il nous faudrait mener pour une société plus juste. Car il s’agit là d’un opérateur qui donne à penser que toutes les cultures sont légitimes alors qu’il ne fait que les recycler à l’intérieur d’une hiérarchie sédimentée de longue date. Un opérateur donc, dont la visibilité sociale a pour paradoxe de rendre parfaitement invisibles les inégalités économiques et sociales que le champ de la Culture ne sait que trop bien dissimuler. Et de ce point de vue, toute approche du fait culturel et de sa fonction dans la société ne peut faire l’économie d’une évaluation sociologique : le niveau des inégalités culturelles par exemple, est aujourd’hui celui que l’on connaissait dans le début des années 70… Soit une régression sans précédent ! Les équipements culturels, pour le dire à la hâte et non sans provocation (et en toute connaissance de cause des relents réactionnaires qu’une telle provocation est susceptible de véhiculer), ne servent de fait, tels qu’ils sont conçus et fonctionnent, qu’à renforcer les structures de domination de la société française, arrimant les discours sur la culture à leurs attributs les plus falsificateurs, au niveau desquels l’apprêté le dispute à l’hypocrite. Etudiant la structure des inégalités sociales en France, Philippe Coulangeon montre assez que désormais, c’est l’impact des conditions et des lieux de logement qui est prépondérant, et non celui des ressources culturelles des parents, qui ne compensent plus guère ces inégalités. En gros, si vous êtes un parfait crétin mais que vous habitez le 5ème arrondissement de Paris, vos enfants s’en sortiront mieux socialement que si vous êtes cultivé mais habitez Vitry-sur-Seine… Il y a de quoi réfléchir alors, sur les engagements de la petite bourgeoisie intellectuelle par exemple, si souvent obsédée par son identité résidentielle… La seule question n’est ainsi pas d’évaluer la production artistique de cette petite bourgeoisie résidentielle du point de vue de l’histoire de l’art, mais cette histoire de l’art qu’elle construit et dont il serait bon de se poser la question de savoir où elle s’écrit, dans quelle dimension fictive de notre vie sociale et politique.
Etudiant le rôle effectif de la culture dans la structuration des rapports sociaux, les conclusions de notre auteur sont de fait terrifiantes : le capital culturel ne classe plus grand monde… Constat d’importance, quand on sait l’investissement reconduit de génération en génération dans le combat pour l’éducation et sur le front de la culture, conçus l’un et l’autre comme vecteurs d’une meilleure intégration sociale. Une rhétorique par trop systématique au fond, masquant désormais avec difficulté ses impasses sous des tonnes de bonne conscience artistique…
Trente ans après la Distinction, les codes culturels sont devenus autres. Tout comme la stratification sociale des goûts. Et il y a là de quoi s’interroger. Brutalement. La lecture par exemple, est devenue quasiment inopérante. Le livre n’est plus discriminant, même si la pratique de la lecture est plus que jamais celle des classes aisées. Par parenthèse, la fin annoncée de la librairie française n’est de ce point de vue rien d‘autre que l’immense farce de la confiscation définitive d’un Bien culturel par les classes dominantes. D’autres suivront, n’en doutons pas. Sous couvert du reste, autre paradoxe, de la désaffection des installations culturelles par les masses, poussées à déserter les Biens culturels –cqfd- pour des tonnes de mauvaises raisons, y compris par les opérateurs eux-mêmes d’une conception pédagogique de la Culture à l’usage des dites masses populaires…
Par ailleurs, autre segment implacable de l’essai mentionné, si l’on veut bien décrypter le poids des pratiques culturelles dans la discrimination sociale, force est de reconnaître que ce qui importe désormais, c’est la visibilité de ces pratiques et non leur contenu. Si bien que ces pratiques peuvent parfaitement s’avérer superficielles, le conformisme culturel fera le reste, suppléant à toute superficialité, pourvu que l’on sache se montrer là où il faut se montrer, et du point de vue des artistes, que l’on sache exhiber ce qu’il faut montrer… La visibilité maximale étant celle de l’Opéra, Bastille en particulier, confisqué par une élite financière, cela va de soi : la sociabilité grande bourgeoise n’est pas partageuse.
Le brouillage des frontières qui s’est opéré entre les cultures de masses et les cultures des élites, anoblissant le divertissement et gommant les différences entre les registres savants et les registres populaires, largement favorisé par l’effritement du monopole culturel de l’école, qui a ainsi contribué puissamment à favoriser l’émergence de cet éclectisme des goûts et des pratiques, n’aura été à tout prendre (provisoirement, on l’espère), qu’une cautère sur une jambe de bois… Rien dont on puisse se réjouir en somme : la distinction se fait plus que jamais en France non par le capital symbolique mais par les ressources financières et patrimoniales. De quoi méditer sur la priorité de nos engagements. Certes, que cette culture de l’éclectisme puisse théoriquement nous aider à renouer avec des visées émancipatrices, voilà qui distraira. Mais au fond, l’étude commande de relativiser le poids de la culture et de l’éducation dans ce tournant de l’Histoire française. La faible visibilité politique (et non sociale ou idéologique) de la culture n’en diminue certes pas l’enjeu, mais la relativise beaucoup : pour que la culture ne devienne pas une danseuse neurasthénique des Pouvoirs en place, pour que la diversité des ressources culturelles mobilisables devienne une vraie force de transformation du social, il faut sans doute faire face, d’abord, à la tragédie qui est la nôtre : celle de la disparition d’une société où nous ne faisions déjà que survivre. Survivre : c’est dire l’embarras dans lequel nous nous trouvons, qui ne fait que traduire notre impossibilité à formuler de véritables tâches politiques autres que celle du "mon ennemi c'est la Finance". Car il existe une sorte de véritable tragédie structurelle propre au réformisme politique néolibéral, que l’on voit partout à l’œuvre en Europe, quelle que soit la couleur du gouvernement en place. Enfin, la démocratisation feinte des savoirs et des cultures qui se pratique aujourd’hui sous couvert d’éclectisme, ne peut occulter les dimensions économiques et politiques des vrais enjeux qui s’offrent désormais à nous. La barbarie est l’ordre des lieux du Pouvoir, y compris de sa conception et de sa pratique de la culture, et tels qu’ils se sont construits institutionnellement et pratiqués constitutionnellement en France depuis l’avènement de la Vème République… On ne change pas cette situation en échangeant des rôles, fussent-ils présidentiels.
Philippe Coulangeon, Les métamorphoses de la distinction. Inégalités culturelles dans la France d'aujourd'hui, Paris, Grasset, coll. " Mondes vécus ", 2011, 168 pages, 15 euros, ean : 978-2246769712.
Image : Power, de Sanchstar et Slavoj Žižek on life, happiness and Hegel , Lacanian cultural theorist interviewed by The Guardian.
Les enfants du Rwanda, Angelique Umugwaneza
Angelique avait 13 ans lorsqu’elle a dû fuir le Rwanda aux côtés de sa mère, le 18 août 1994, très exactement à 5 heures du matin, à pieds vers la frontière du Zaïre, distante de 150 kms. Il fallait fuir, vite : les forces françaises de l’opération turquoise allaient plier bagage, livrant les populations civiles à leur massacre annoncé. Ce qu’elle ne savait pas, c’est que cette fuite durerait 7 ans. De camp de réfugiés en camp de réfugiés, certains sous protection de l’ONU, d’autres non. Sept longues années d’un calvaire qu’elle décrit dans ce témoignage saisissant sans rien rajouter aux faits. Angelique était hutue. Elle vivait jusque-là dans la région de Gikougoro, une région de paysans relativement aisés, où tutsis et hutus vivaient en bonne intelligence. De treize à vingt ans, elle ne connaîtra que la terreur, les massacres, la fuite, la famine, la misère. Rappelez-vous : avril 94, l‘avion du président rwandais était abattu. Par qui, on ne le saura jamais. La France diligentera bien une enquête, le Rwanda une autre, jamais l’ONU ni aucune instance internationale ne prendra la peine de mener une recherche approfondie sur cet événement, si important pour l’Afrique contemporaine. La suite, nous la connaissons : plus d’un millions de rwandais seront massacrés en quelques mois, et tout autant en RDC. Car en 96-97, la RDC se verra envahi par les troupes rwandaises qui ne cesseront de s’en prendre aux camps de réfugiés pour les massacrer. Par vengeance. L’ONU a bien mis en place un tribunal pour juger les crimes de génocide au Rwanda, mais pas les massacres des réfugiés huttus en RDC, bien que reconnus à leur tour comme génocide. Et cela, bien que les pays occidentaux, la France en tête, aient créé les conditions économiques, politiques, culturelles de ces tragédies…
Angelique raconte donc, le meurtre de tous les tutsis de sa région d’enfance, les tortures, les barrages sur les routes du jour au lendemain, tenus par des hommes armés de machettes. La terreur. Elle raconte l’arrivée des troupes françaises, l’amélioration qui s’en suivit, et leur départ précipité, la confusion de nouveau, de nouveau la terreur des populations livrées à la haine. L’ambiance qu’elle décrit est celle d’une panique gigantesque, à l’échelle d’un pays. Il faut marcher jour et nuit, traverser la grande forêt de Nyungwe, établir des camps de fortune. Ils sont 50 à fuir ensemble, en route vers quelque chose de très sauvage qui les apeure nuit et jour. Partout ils croisent d’autres réfugiés hagards, qui ne savent où aller : les rumeurs se contredisent, aucune destination n’est sûre. Tout le monde marche, dans toutes les directions. Angelique raconte la fatigue, la faim, l’épuisement, les soldats zaïrois livrés à eux-mêmes qui détroussent aux frontières les réfugiés, les dépouillent de tous leurs maigres biens. Et puis les camps, régulièrement pillés malgré la protection de l’ONU. Les violences sont telles qu’elles obligent ces populations martyrisées à cheminer d’un camp l’autre en quête d’un meilleur refuge. Il ne s’agit pourtant que de survivre. Elle raconte cette survie dans les camps, où les réfugiés s’installent pour des années dans la précarité. Le camp de Kabila en particulier, tenu par le HCR. Des milliers d’indigents qui tentent de reconstituer une vie sociale sous la pression rwandaise constante, qui réclame la fermeture de ces camps et le retour des hutus au Rwanda, où les tutsis attendent leur revanche. Elle raconte les conditions de cette survie, tandis que le monde détourne les yeux. Angelique a choisi in fine de demander l’asile à un pays du nord de l’Europe. Elle y a repris ses études, accompli un cycle supérieur entier dans les sciences politiques, pour tenter de comprendre. De comprendre comment il est possible à de simples citoyens de n’être plus les jouets de leurs dirigeants. Comment de simples citoyens pourraient poser des exigences enfin démocratiques, et ce que signifient exactement les droits inaliénables des individus, dans un monde pareillement indifférent.
Les enfants du Rwanda, Angelique Umugwaneza, Peter Fuglsang, traduit du danois par Inès Jorgensen, éd. Gaïa, coll. Gaïa Littérature, février 2014, 345 pages, 22 euros, EAN : 978-2847203714.
L’INDUSTRIE DU MENSONGE POLITIQUE
Machiavel nous assurait que la finalité du politique était de prendre et de conserver le pouvoir. Ce qu’il ignorait, c’était que cette finalité allait devenir plus radicale encore : mettre le pouvoir à l’abri des démocraties.
C’est à cet effrayant constat que nous introduit l’essai de John Stauber, passant au crible l’industrie des relations publiques, des origines à nos jours. Soit un siècle de mensonges. Certes, l’étude est davantage concentrée sur le premier quart du XXème siècle, et plus particulièrement encore sur la machinerie américaine, la plus performante au monde. Mais il y a là bien des leçons à tirer pour nos propres démocraties européennes… Grand patronat, Pouvoirs Publics, personnel politique, médias, la belle entente règne, où l’on s’accordent à maquiller des pratiques illégales et immorales, dans le but non seulement de maintenir l’ordre politique, mais l’ordre social. Un préalable, sinon l’incontournable du genre : orchestrer l’ordre électoral. On en sait quelque chose en France désormais. La fabrique de l’opinion publique ne tourne jamais autant que dans ces moments là. Une vraie machine de guerre bricolée par les élites pour légitimer leurs revendications et les faire approuver par les couches populaires et moyennes de la population. Une méthode : l’ingénierie politique. Un but : cibler le vrai danger, à savoir, le citoyen de base. Qu’il puisse en arriver à prendre des décisions publiques, voilà la vraie horreur… Et l’on ne parle pas ici de referendum, cette machination politique conçue la plupart du temps pour confisquer les vraies prérogatives populaires. Le jeu politique doit être confisquée de toute façon, voilà la vraie leçon, le rôle du plus grand nombre étant de demeurer spectateur. Un spectateur régulièrement convoqué aux élections, avant d’être congédié, ou encourager à vaquer ensuite à ses affaires privées, en attendant les prochaines élections.
Aux Etats-Unis, ce qui assure ce fonctionnement, c’est le mythe fondateur du pays de la Liberté d’expression. Le premier amendement donc, tandis que les dix suivants fonctionnent comme parfaite régulation de la domination.
Et aujourd’hui, note l’auteur, ce à quoi l’on assiste, c’est à l’élargissement des missions de l’industrie de l’opinion publique. Celle-ci ne doit-elle pas transformer par exemple les pollueurs en défenseurs de l’environnement ? Ou maquiller les guerres de conquête en actions humanitaires, convertir le nucléaire en énergie propre, etc.
Si bien que l’industrie des relations publiques est devenue le bras armé des élites contre la démocratie. Une industrie qui s’emploie à fabriquer du rêve à bon marché, du renoncement à tour de bras, de la fatalité publique et du consentement, les seuls vertus autorisées, susceptibles d’aider à "gouverner" le peuple, spontanément ingouvernable. C’est ce gouvernement invisible de manipulations éhontées qui préside de fait au destin des démocraties occidentales…
L'industrie du mensonge : Lobbying, communication, publicité et médias, John Stauber et Sheldon Rampton, traduit de l’américain par Yves Coleman, préface de Roger Langlet, édition Agone, oct. 2004, coll. Contre-feux, 363 pages, ean : 978-2748900125.
La Gauche socialiste sans abri… Homeless Left…
Homeless Left… C’était le nom de cette masse d’intellectuels allemands de la République de Weimar que la gauche de pouvoir avait trahis et qui se retrouvaient littéralement sans abri. Dont l’une des plus éminentes figures fut Kracauer. Le tout dans un contexte politique sur lequel nous ferions du reste bien de revenir, tant il ressemble au nôtre, avec tout particulièrement cette volonté des libéraux de l’époque attendant des juifs qu’ils paient le prix de leur intégration en abandonnant ce qu’ils nommaient non sans mépris les derniers vestiges ethniques ou religieux de leur appartenance communautaire. L’Allemagne de l’époque voulait alors former une communauté nationale unanime, d’où le pluralisme culturel aurait été éradiqué. Remplacez la communauté juive par le monde musulman et rrom, et vous aurez une idée de la situation qui est la nôtre en France sur ces questions… Il ne fallait pas être grand devin alors pour comprendre, à l’époque de Weimar, que la société allemande restait fermée aux juifs, tout comme il ne faut pas être grand devin pour comprendre à quel point la société française contemporaine se montre fermée à l’égard des communautés rrom, musulmane ou maghrébine.
La vraie Gauche de Weimar errait donc, à la recherche d’une expression politique qui n’allait plus venir bientôt que sous le pari d’une révolution qu’elle avait trop tardé à lancer et qui se brisa net sur la répression fasciste qui se lançait déjà à l’assaut de la société allemande.
Homeless Left. C’est notre situation aujourd’hui, celle du moins d’une grande partie de l’électorat de Gauche trahi par le Parti Socialiste et un François Hollande plus cynique qu’aucun autre homme politique sous la Vème République, qui a fait le pari de vider de son contenu idéologique le Parti Socialiste pour mieux préparer sa réélection personnelle. Véritable Cheval de Troie de la droite néo-libérale, son calcul est simple et redoutable pour l’avenir de la société française : en nommant Valls Premier Ministre, il espère repousser assez la Droite sur ses marges frontistes pour la réduire à jouer la portion congrue aux prochaines présidentielles et emporter de nouveau la mise en nous refaisant le coup éculé du vote républicain. Quelle honte ! Et quel risque pris avec la démocratie, qu’il ne fait rien moins que prendre en otage de sa propre carrière politique !
Valls campe donc sur les terres du Front National. Sa politique est plus droitière que jamais. 1/3 des SDF sont des travailleurs salariés qui ne peuvent accéder au logement tant ce dernier est coûteux en France, mais ses économies, Valls songe déjà à les faire sur les allocations logement… Et sur l’éducation, et sur la santé publique. On connaît le refrain : Sarkozy nous l’avait servi. Et s’il vient d’octroyer aux bas salaires une prime à l’embauche, c’est pour vider de son sens l’ascenseur salarial : on connaît aussi l’effet mécanique de ce genre d’aides qui n’ont cessé de proliférer sous la Vème république pour tirer les salaires vers le bas et casser définitivement le marché du travail.
Demain nous voterons en outre pour un parlement européen vidé de sa substance politique, puisqu’il n’’exerce aucun contrôle réel sur la politique européenne dictée par le Conseil de l’Europe et quelques officines privées qui ont la main mise sur ce Conseil. Il y a 124 millions de pauvres en Europe, où la famine vient de refaire son apparition. Le pire est ainsi à venir.
La Gauche sincère est sans abri. L'autre fausse gauche, les grandes manœuvres du Parti Socialiste la vouent à la misère morale et politique. Tout comme l’était celle de Weimar, dont l’affaiblissement moral forcené se jaugeait à l’aune de la situation faite aux immigrés, abjecte, et qui emporta cette République vers la sombre catastrophe de l’Allemagne nazie qui se profilait dans la droite ligne du renoncement de la Gauche de Pouvoir…
Kracauer l’exilé, de Martin Jay
Un hommage à cet intellectuel inclassable que fut Kracauer, par l’un des universitaires américains les plus intéressants qui soit dans l’univers des cultural studies. Martin Jay nous livre ici non pas une biographie de Kracauer mais une approche épistémique d’une intelligence volontairement soustraite à son marquage identitaire. L’œuvre de Kracauer en témoigne, multiforme, résistant à tout classement, celle d’un intellectuel qui a renoncé à se travestir en universitaire, tout autant qu’en journaliste, celle d’un intellectuel free-lance dirait-on aujourd’hui, marginal, refusant les fermetures spéculatives qui débitent la réalité du monde en tranches d’expertises sans grandes significations théoriques. Car on ne peut comprendre le monde en le découpant mathématiquement, ce que Kracauer avait saisi très tôt, lui aux yeux duquel la catégorisation ne témoignait que d’une réponse angoissée face à la complexité du monde, pour dévoiler très vite son vrai visage : celui d’un mode de domination et de contrôle voué à la répression des êtres qui peuplent ce monde. Toute sa vie, Kracauer se sera posé la question de savoir comment sauver la complexité du fait social, un véritable enjeu pour les sciences sociales aujourd’hui encore. Et toute sa vie il aura tenté de conformer sa démarche intellectuelle à ce questionnement, rédigeant des articles plutôt que des thèses, quelques rares essais, fragmentant ses idées, ses pensées, livrant de simples sentiments parfois en guise de démonstration, pour plonger au plus trouble de cette Allemagne de Weimar dont l’époque, à bien des égards, nous dédicace ses symptômes qui font signes dans nos scoiétés à court d’Histoire. Un intellectuel nomade en somme, comme le fut à bien des égards Benjamin, passeur à l’éclectisme débridé, livrant un corpus de textes inégaux d’écrits en tous genres, articulés tout de même par sa détermination à dénoncer le spectacle du Capital et les leurres de l’idéologie dominante, cette marchandisation du monde qui bousculait déjà les vies avec férocité –on se rappellera sa merveilleuse étude sur les employés de Berlin, décryptant le fonctionnement du système de domination du monde de la bourgeoisie allemande. La variété même des sujets abordés par Kracauer dessine ces contours d’une pensée habitée et marginale, qui du piano au port des bretelles, de la machine à écrire aux cris de la rue, de la carte postale au cinéma, a su observer le monde sans le subsumer sous un ordre pré-conscrit. Philosophe, sociologue, historien, grammairien, Kracauer avait le don de traquer cette réalité qui nous échappe tant pour en dessiner une totalité fragmentée capable d’en interroger en retour les fondements. Ce qui l’intéressait au fond, c’était de déchiffrer la situation historique de l’Esprit, comme l’affirma de lui très justement Adorno. Un esthète du cogito en quelque sorte, mettant en scène une pensée dialectique, toujours entre théorie et praxis, pour mieux appréhender chaque fois les processus à l’œuvre et ne voir dans la société et les hommes non une totalité accomplie mais en cheminement d’elle-même. Exilé toute sa vie, faisant de cet exil le fondement de son acuité intellectuelle, Kracauer travailla cet «estrangement» comme le nomme avec raison Martin Jay comme un mode spécifique de connaissance, qui fait de l’historien un étranger. C’est cette exterritorialité qui nous importe aujourd’hui, apte à nous aider à récuser l’idéalisme simplifiant d’un monde intrinsèquement signifiant.
Kracauer l'exilé, de Martin Jay, préface de Patrick Vassort, traduction de Stéphane Besson, Danilo Scholz, Florian Nicodème, éd. Le Bord de l'eau, 13 février 2014, Collection : Altérité critique, 246 pages, 22 euros, ISBN-13: 978-2356872753
Atlantide et autres civilisations perdues de A à Z
Encyclopédique, du cinéma à la littérature en passant par la bande dessinée ou la peinture, l’ouvrage se présente comme le vaste catalogue des interprétations du mythe de l’Atlantide. De Platon à Jurassic Park, il s’agit en effet moins d’en étudier les fondements que d’en explorer le corpus. Un corpus particulièrement éclaté, témoin de l’extrême vitalité du mythe. Les variantes mises à jour se révèlent ainsi tout à la fois signifiantes et savoureuses. Les auteurs parviennent même à exhumer de véritables bijoux de la science-fiction, et rappellent à notre bon souvenir des auteurs oubliés, tel l’abbé Brasseur. Ce n’est d’ailleurs pas le mince charme de cet ouvrage que de nous donner à découvrir, à travers des notules précises, la géographie littéraire d’un thème millénaire. Mise en perspective dans l’histoire, celle-ci témoigne par ailleurs d’une incroyable universalité. Tout à sa lecture vagabonde, le lecteur se laisse autant séduire par le pittoresque que le savant. Certes, l’on peut toutefois reprocher le parti pris d’un tel classement. L’entrée alphabétique produit une sorte de mise à plat qui n’aide guère à s’orienter intellectuellement. Subordonnée à l’ignorance, la lecture se fait vite hasardeuse, buissonnière. Mais n’est-ce pas comme de s’aventurer dans un continent inconnu ? Dictionnaire, guide, ce livre offre tout de même une formidable introduction aux mystères qu’il évoque, dont celui qui n’est pas des moindres, d’une pareille production de continents perdus de la littérature.
Atlantide et autres civilisations perdues de A à Z, de jean-Pierre Deloux et Lauric guillaud, éd. E-Dite, coll. Histoire, 19 novembre 2001, 302 pages, 34 euros, ISBN-13: 978-2846080620.