Le Royaume, Emmanuel Carrère
Emmanuel Carrère a cru. Ou voulu croire. Ou cru qu’il voulait croire. Mais il ne croit plus. Et peu importe : cela allait bien dans sa trajectoire d’écrivain. Y faisait sens. Offrant une nouvelle possibilité d’opus. Le Royaume donc. Qui s’ouvre sur la possibilité de la Résurrection. Moins une nouvelle manière de voir, ou de vivre, que l’occasion d’écrire encore. Un dispositif de fiction en somme. Emmanuel Carrère a voulu croire à "un truc" aussi "insensé" que la religion chrétienne. Et nous le conte. Plus qu’il n’enquête comme il le prétend. La feinte d’enquêter lui tenant lieu de forme et l’aidant à maintenir sa structure romanesque la plus ouverte possible. Comment cela a-t-il bien pu lui arriver ?, s’interroge-t-il donc. Des années plus tard nous livrant son sentiment, et ses raisons : la condition de possibilité du récit qu’il signe. Trois ans de ferveur. Voilà : un beau jour, il s’est mis à croire. Mais vraiment pas comme Claudel au pied de son pilier de Notre-Dame. Trois années de grâce, confie-t-il. On en doute. Alors il raconte. La providence. Casanova. L’histoire des premiers chrétiens. Sa culture surplombant l’ensemble, sinon l’étouffant. Pas trop la foi du charbonnier en quelque sorte. La sienne pourtant inaugurée dans un moment de crise. Why not ? Sa réflexion inaugurée tout d’abord par un curieux chapitre où il oppose la religion à la raison, oubliant Paul et son précieux enseignement. Il cherche vaguement d’où elle serait venue, évoque son enfance, l’adolescence d’un gamin riche, cultivé. Une famille distinguée. Il raconte. Aujourd’hui, le cynisme quincailler du milieu intellectuel parisien. Et puis un petit village au bout d’un sentier de montagne, un minuscule chalet et le vieux prêtre qu’il avait pris l’habitude de voir. La lecture de Jean et une phrase qui le touche un jour de plein fouet. Il écrit. Savamment. Se persuade. Enfin : à l’époque. Chaque jour un verset. Jean. Et ses trois années de «discipline» chrétienne. La foi qu’il s’impose. La lecture, la prière, ses propres commentaires des évangiles. Mais seule la littérature semble vraiment irriguer son anamnèse. La littérature, sa vraie consolation, solitaire au-devant du texte, cajolée, triomphante, mais qui ne scrute pas grand-chose et livre un être qui se refuse dirait-on à se laisser aller à l’aventure qui l’a convoqué. Nous offrant au final un récit fatigué, qui n’informe ni la foi ni la littérature et tourne autour de contritions puériles –l’auteur se désespérant que Dieu n’ait pas voulu faire de lui un Grand écrivain… N’est pas Dosto qui veut… Rien d’étonnant à ce que Carrère n’ait offert de Paul que la vulgate la plus plate, quand les textes des spécialistes étaient pourtant à la portée de son entendement. Rien d’étonnant à ce qu’il ait choisi pour matière Les Actes des Apôtres plutôt que la lecture assidue de Paul : une fiction que ces Actes, une legenda propre à émerveiller les hommes de peu de foi. Reste son bavardage érudit il est vrai. Et la pirouette finale, Carrère s’interrogeant sur le sens de ce livre : a-t-il trahi le jeune homme qu’il a été et le Seigneur auquel il a cru ? Sans conteste, non : Emmanuel Carrère semble n’avoir jamais cherché qu’à se contempler dans le mystère de la Croix. Orphelins de Dieu, Marc Biancarelli
Une demeure de pierre où loge une femme. Folle. Et un homme, terré la plupart du temps auprès de l’âtre. Ailleurs, dans une taverne cuvant un mauvais vin, l’Infernu, ex-rebelle devenu tueur à gages. Secret. Sauvage. Comme l’est cette histoire de langue coupée, celle du frère terré dans sa maison de pierre. Une histoire corse. Peut-être. La sœur est venue engager l’Infernu pour régler enfin le compte des quatre salauds qui ont coupé la langue de son frère. Elle est venue trouver l’Infernu dans la taverne où il niche. Sans peur. Lui racontant son histoire et proposant le maigre pécule qu’elle a fini par réunir pour le payer. Les quatre, elle ne les connaît pas. Elle se rappelle juste qu’ils sont descendus un jour du sentier. Que l’un d’entre eux avait un œil bleu et l’autre violet et que son frère, enfant, gardait son troupeau. Ils maraudaient, défaits d’une rapine qui avait mal tournée et pour se venger, ils ont tué et volé quelques brebis avant de lui couper la langue de peur qu’il ne parle. Le visage lacéré, roué de coup, son chien abattu, ils l’ont laissé à terre, marqué à tout jamais. L’Infernu pèse la commande. Il est vieux, prématurément vieilli par la vie de carnages qu’il a menée. L’heure de l’héroïsme est achevée. Il ne sait que ramasser ses souvenirs désormais. Se rappeler l’hiver de Waterloo. Leur fuite éperdue à travers l’Europe. Les mauvais comptes jamais réglés tandis qu’elle raconte sa famille de raclures, les cousins qui voulaient lui volait la maison de pierres sèches et le peu de terrain qu’il leur restait, à elle et son frère. L’Infernu l’écoute, la maladie vrillée au ventre qui ne lui laisse que quelques mois devant lui. L’homme aux yeux bigarrés, il sait. C’est l’histoire d’une violence hallucinée, la sienne, faite aux corses aussi bien, depuis tellement longtemps. Il se rappelle la cour d’Etrurie, les salons de Livonne, l’Empereur vaincu, les Cent jours, les déserteurs toscans qui voulaient se battre avec eux. Et entre ces souvenirs qui reviennent au galop comme une horde sauvage dispensant partout la mort, l’Infernu se rappelle qu’il se nommait jadis Ange. Ange Columba. Pain, éducation, liberté, de Petros Markaris
La Grèce, aujourd’hui, plongée dans un état comateux par une prétendue crise qui n’était pas vraiment la sienne mais celle des banques européennes. La Grèce en état de choc pour toile de fond du dernier roman de Petros Markaris. Un magasin sur deux a fermé. La Grèce n’est plus qu’un débris de nation. Des sections d’assaut sortent les immigrés de chez eux pour les tabasser à mort, avant de brûler les rares entreprises qui osent encore les employer. Une nuit de Cristal, qui s’abat jour après jour sur le pays. La haine est partout. Pour tenter de récupérer les derniers sous qui traînent dans les poches de ses concitoyens, la classe politique vient de décider la sortie du pays de l’euro. A la veille des fêtes de Noël, encourageant les millions de grecs plongés dans la misère à fêter le retour de leur monnaie nationale pour faire la nique à Angela… On vient donc de changer de gouvernement, pour retrouver à la tête du pays les copains de l’ancien. Qui décident aussitôt la suspension des salaires des fonctionnaires de la police pour une durée de trois mois… Tout en mobilisant ces forces abasourdies en prévision des troubles qui ne vont pas manquer de suivre… Le commissaire Charitos s’organise donc. Chez lui d’abord, pour accueillir la famille élargie : il faudra désormais vivre sous le même toit, une, deux, trois familles avec leurs enfants. Un genre de soupe populaire domestique se met en place. Finie la viande, régime haricots secs. A la crim’ du moins, n’a-t-il pas à penser la répression d’une jeunesse que rien ne peut empêcher de se révolter. Dont sa propre fille, que la fierté de son père accompagne, activiste d’une association qui vient de créer radio espoir pour contrer la propagande gouvernementale. Une fille qui va suivre de très près l’affaire qui lui est confiée : les meurtres de nantis au passé troublant, tous issus de la génération polytechnique, ces jeunes qui un beau jour de 1973 osèrent affronter la dictature pour se lancer à l’assaut de leur école. Réprimés durement, emprisonnés, torturés. Les trois personnalités assassinées avaient participé au mouvement avant de s’installer au pouvoir et trahir leurs idéaux de jeunesse. Charitos révèle les sales combines qui les avaient enrichis autour de l’attribution des chantiers des J.O. Des combinards donc, qui n’avaient cessé de bafouer le slogan de la génération polytechnique qui donne au roman son titre : «Pain, éducation, liberté». Un slogan qui, mot pour mot, redevient d’actualité dans cette Grèce de nouveau affrontée à l’une de ces sales pages d’une Histoire qui semble avoir anéanti à tout jamais toute promesse d’un monde meilleur. Constellations – Trajectoires révolutionnaires du jeune 21e siècle
Nous gardons le souvenir des révoltes du siècle passé, voire du précédent qui, de la Commune de paris à Mai 68, ont modélisé notre idée du changement social et politique. Une mémoire certes, de nos insoumissions dans un monde qui nous a dépossédés de leur enseignement. Des luttes dissoutes dirait-on, par les mots d’ordre que nous a imposé l’ordre libéral-socialiste : son surtout plus d’histoire. Lui qui voudrait avoir bouclé la fin de notre histoire dans ce régime de pseudo urgence (la crise) et de plan de redressement à répétition qu’il a mis en place pour mieux nous asservir. Il ne faudrait plus faire de vagues, l’époque des luttes serait révolue, il ne faudrait espérer qu'en l’économie de marché, qui un de ces jours finira bien par répondre à nos besoins, promet cet ordre, tout comme la police garantira notre sécurité, Internet notre liberté et la transition écologique notre bonheur…
A rebours de tout ce qui se dit et s’écrit insidieusement dans la presse contemporaine, les histoires contées ici injectent du conflit dans cette fausse paix sociale à laquelle l'Etat peine de plus en plus à nous faire croire. Face à sa volonté de démission générale, elles jettent du trouble dans la transparence du contrôle. Des histoires de résistance, de dissidence, de voyage contre la réification des territoires, d’intelligence collective contre l’isolement de l’exploitation. Des histoires minuscules souvent, de jardins urbains, de serveurs web libérés, de zones à défendre, de complicités culturelles, de free parties, de lieux collectifs qui ont émergé sans prendre garde. Aucune exhaustivité dans ces récits, mais un décompte, un recensement qui ouvre un espoir, l’espérance retrouvée ici ou là des luttes gagnées et dont la force éblouie. Une constellation d’expériences où l’on peut lire en filigrane la question révolutionnaire. Invitant à penser que ce régime de pacotille s’effondrera de lui-même, de l’intérieur, comme celui des pays totalitaires. Une constellation de pratiques qui viennent refonder l’expérience révolutionnaire, non comme prise du pouvoir, mais son évidement. Il faut déposer le pouvoir plutôt que le prendre. C’est bien ce qui se dessine de ces milliers d’existences qui témoignent ici, embarquées dans leur drôle de révolution, leur drôle de défections. Des vies qui se sont liées les unes aux autres et à autre chose que la perspective de la prise du pouvoir. Des collectifs qui parfois se sont mis à vibrer ensemble pour produire un vrai tumulte social, qui semble s’être éteint du jour au lendemain. Voire. Car ce qui s’en dégage s’affirme comme profondément politique (polis) en venant se nicher dans l’intime des plis de l’existence (la zoê des grecs). Ces «résistances» ont affecté les gestes du quotidien pour les transformer en moments de lutte. Nous redonnant à penser ce que faire de la politique devrait vraiment signifier : moins s’engager dans une parole critique, politique, politicienne, que sur le terrain de la vie. Car nous ne pouvons plus attendre. Vivre et lutter c’est ici, maintenant. Non sortir militer. C’est ici : une offensive singulière, généralisée, qui ne permet plus d’identifier de sujet révolutionnaire. Il n’y a pas de Bastilles à prendre. Et peut-être même pas de mouvement politique à fonder. Le changement, c’est maintenant en effet, hic et nunc, c'est dans nos désertions quotidiennes qu’il opère. Nous contraignant à inscrire notre combat à même l’existence. Une inscription qui ouvre des voies inattendues, creusant, qu’on ne s’y trompe pas, les fondations mêmes de leur conception du politique. Certes ces luttes se lisent en pointillé, posant la question de l’organisation commune, qui ne peut se concevoir qu’en partant chacun d’où il est. Certes, il y a la nécessité d’en faire circuler la «morale» : cet imaginaire de lutte, de résistance, de dissidence, parce qu’il ne peut exister de havre dans cet ordre mortifère. Il faut montrer que partout des êtres explorent cet autre monde auquel nous rêvons presque tous. Et montrer que leur combat ouvre à des surgissements incongrus. Sans idéologie, sans programme, il ouvre des pistes, dessine des repères, esquisse des chemins. Ces chemins détournés en apparence, déroutant, auxquels songeait Michel Foucault quand il avertissait au sens que l’Histoire devait prendre entre nous, nous engageant à ne la tenir pour « effective (que) dans la mesure où elle introduira le discontinu dans notre être même». Il nous faut apprendre à rompre avec l’Histoire des historiens, si prompts à rapporter l’Histoire à leurs manies : l’avenir n’est pas lisible, ni dans notre présent, ni, dans notre passé. Arrachons donc notre passé au conformisme universitaire pour construire un avenir où l’inconnu n’aurait pas été éradiqué. Refusons la démarche de l’historien qui ne songe qu’à organiser les temps pour mieux les flouer. Ce livre donc, articulé en constellations, en pistes, en pointillés. Offrant au final une vision politique du monde qui établit clairement les rapports de forces, les fragments porteurs d’un changement imprévisible : celui de la ZAD du parc Mistral, celui des indignés, des antimondialistes, des fêtes sauvages, de Gênes en 2001, celui de la ZAD Notre-Dame-des-landes, du centre social autogéré de Toulouse, des autonomes italiens, des garages associatifs, des écoles, des crèches, de la maison de la grève de Rennes, de ce village ardéchois autogéré en commune libre, du collectif du plateau des Millevaches, de Tarnac, des créations de caisses de solidarité, de l’émergence du territoire numérique, de l’Indy media, ce réseau mondial de contre-information, de Jenga.org, de TOR, des TAILS, de tous ces lieux qui déjà encerclent les lieux du pouvoir pour les énucléer.
Constellations. Trajectoires révolutionnaires du jeune 21e siècle. Collectif mauvaise troupe, édition d el(‘éclat, avril 2014, 25 euros, 702 pages, ean : 8782841623518.
Sur l’art municipal de détruire un bidonville (Sébastien Thiéry)
Tout commence par une explication de texte : celle de l’arrêté du 29 mars 2013, pris par la municipalité de Ris-Orangis. Un arrêté démesurément long, incompréhensible, placardé sur les murs d’un quartier, fait pour ne pas être lisible. Une semonce. Sens unique à l’adresse des enfants du bidonville pointé, et qui se résume à un seul mot, une seule invective aussi brutale que vulgaire : «dégage !». En quelques heures effectivement, bulldozers et CRS vont précipiter une centaine de gens sur les routes. Avec pour seule volonté de les éloigner de Ris-Orangis. De quelques centaines de mètres. Le maire s’en contente. Et qu’importe où ils passeront leur nuit et les jours suivants. Il faut qu’ils dégagent. Femmes, enfants, vieillards… Sans se soucier des conditions de cet «éloignement», ni de ses conséquences. Un arrêté qui témoigne d’un programme bien réglé. D’une idéologie tranchée. Du fléchissement caractéristique du sens de la politique au niveau de nos élus : exclure, plutôt que composer du vivre ensemble. Douze familles vivaient à Ris-Orangis. Dans la précarité, et pour cause : au gré des expulsions, de la boue à la boue, tenues soigneusement à distance des services sociaux. Douze familles qui ont connu dix-sept expulsions en huit ans. Dans l’Essonne. Douze familles qui tournaient autour de leur seul point d’ancrage : l’école. Obstinément. Par volonté d’y inscrire leurs enfants. De tenter de s’intégrer. Pour leurs enfants. Elles tournaient depuis huit ans autour de la même école. Leur faute. Parce que Rroms. Parce que Valls avait fini par décréter que leur vocation n’était pas de s’intégrer. Alors qu’elles se raccrochaient obstinément à cette école comme à une planche de salut. A l’école de cette République nauséeuse. Douze familles qui tournaient dans un périmètre relativement étroit, au gré des expulsions, pour tenter le pari impossible : scolariser les enfants. Mais avec l’arrivée du nouveau Ministre de l’Intérieur, elles étaient devenues l’objet d’une vraie persécution : inlassablement, les polices municipales leur dressaient jour après jour des contraventions qu’il leur fallait payer séance tenante. Pour cause de lumières défectueuses, de roues de vélo non conformes… La chasse ouverte, elles avaient dû se réfugier dans les sous-bois, les sous-sols. Outre-ville. Aux lisières, dans les talus d’autoroute. Toujours débusquées. Toujours maintenues à distance des services sociaux. Jusqu’à ce que la mairie comprenne que leur seul objet était l’école, et peaufine du coup sa stratégie. Il suffisait de tracer un périmètre d’exclusion autour de cette école. D’en interdire l’accès… Monsieur Mandela, sous la direction de Paul Dakeyo
Mercredi 16 juin 1976. 8 heures du matin. Devant l’école Morris Isaacson, les élèves se rassemblent pour manifester contre la décision inique de Pretoria d’imposer l’afrikaans, la langue de l’apartheid depuis 1949, dans l’enseignement de l’histoire, la géographie, les mathématiques. Les élèves du lycée technique de Phefeni, en grève depuis trois semaines, les rejoignent. Ensemble, ils veulent investir le stade d’Orlando, marcher dans Soweto. La police quadrille les rues, lâche les chiens sur les enfants et, débordée, finit par tirer à balles réelles. Le premier enfant tué à 13 ans. Il se nomme Hector Pieterson. Assassiné dans le dos. Un photographe, Sam Nzima, prend l’image de d’Hector agonisant dans les bras de l’un de ses camarades : Mbuyisa khubu. On relèvera ce jour-là 575 morts. Des enfants. Un massacre. Un massacre d’enfants. Un massacre que Paul Dakeyo ne pourra plus jamais oublier et qui traverse de part en part la mémoire de cet hommage rendu à Monsieur Mandela. Un hommage qu’une cinquantaine de poètes déclinent, essentiellement francophones. Des voix que nous ne savons pas entendre d’ordinaire, de Côte d’ivoire, du Cameroun, de Mauritanie, du Congo Brazzaville, des voix habituellement tues par le glacis éditorial et médiatique. Des voix francophones pour faire entendre derrière le nom de Mandela l’immense révolte de l’Afrique noire. « Madia, Madiba. C’est la chanson des Zulus et des Xhosas », comme l’écrit Amadou Tidjane Tamé (Sénégal). Mandela réapproprié par cette Afrique aux dimensions de l’univers, Mandela dont le nom résonne comme un écho puissant, un cri offert à l’épreuve, le nom des hommes qui ont rejoint le camp de la Justice, de ceux qui maintiennent encore l’élan moral d’une humanité à la peine. Et nous rappellent au passage cette place que le français aura occupé dans les révoltes populaires. Soweto ! Soleils fusillés, comme se rappelle Dakeyo, ces enfants assassinés par centaines. Des voix qui célèbrent cette jeunesse jamais anéantie. Cinquante poète pour chanter l’Afrique du Sud, devenue le paradigme des luttes pour la liberté. Dans un monde toujours en proie à l’injustice, de voix quis e sont faites guetteur de l’aube ou du dernier soleil, l’ancien royaume Zulu comme une porte ouverte sur un chemin de résistance. C’est quoi l’humanité ? La marche est à reprendre, toujours. Les Indes, Poème de l'une et l'autre terre, Edouard Glissant
Chant Quatrième
Péripétie
La Traite. Ce qu'on n'effacera jamais de la face de la mer.
Sur la rive occidentale de l'Afrique, les marchands de chair font provision. Pendant deux siècles le fructueux trafic, plus ou moins avoué, fournit les Iles, le Nord de l'Amérique, et à moindre proportion, le Centre et le Sud. C'est un massacre ici (au réservoir de l'Afrique) afin de compenser le massacre là-bas. La monstrueuse mobilisation, la traversée oblique, le Chant de la Mort. Un langage de déraison, mais qui porte raison nouvelle. Car aussi le commencement d'une Unité, l'autre partie d'un accord enfin commué. C'est l'Inde de souffrance, après les Indes du rêve. Maintenant la réalité est fille de l'homme vraiment : née des contradictions qu'il a vécues et sucitées.
les Indes, Edouard Glissant, éditions Falaize (créées et dirigées par Georges Fall, son premier éditeur en France), 70 pages, juillet 1956, avec des eaux fortes de Enrique Zanartu, tirées dans l'atelier de S.W. Hayter, à Paris, erxemplaire sur Fleur d'Alfa.
Léonard de Vinci, Carlo Vecce
Sous toutes les formes possibles, on n’en finit pas de recenser les éditions qui s’emparent de Léonard de Vinci, pour proposer chacune sa vision de cet homme exceptionnel. Ingénieur, poète, peintre bien sûr, les angles d’approche sont multiples et tout ce qui porte la mention «Vinci» se vend, le meilleur comme le pire. Cadeau culturel par excellence, son mythe fait l’objet d’une attention et d’une transmission dévotes. Sans doute parce que, plus que tout autre, il représente l’incarnation même du génie universel. Sans doute aussi parce que cette croyance du génie naissant par génération spontanée plutôt qu’au terme d’une longue maturation, est typiquement française. Artiste, savant, découvreur, on n’en finit pas d’en arpenter l’universalité. D’autant que l’homme n’a pas négligé de laisser derrière lui énormément de traces, jusqu’à tenir la stricte comptabilité de ses dépenses quotidiennes. Alors s’il vous vient à l’esprit d’offrir l’un des multiples ouvrages qui lui est consacré, choisissez donc de préférence sa biographie par Carlo Vecce. Voilà qui vous changera des poncifs habituellement servis sur l’homme. La minutie incroyable de ce travail biographique, sans réel précédent, offre en effet une image plus subtile et plus contrastée du talent de Vinci. Opportuniste et pressé, n’hésitant pas à se mettre au service des tyrans, le plus remarquable de cette personnalité est moins sa vitesse d’exécution que sa hâte à conclure. Cette dernière le conduisit souvent à bâcler (génialement certes) son travail, comme pour certaines de ses fresques, pour lesquelles il expérimenta de nouvelles techniques qui ne tinrent pas… C’est que l’homme était impatient : son rendez-vous avec la postérité lui soufflait à l’oreille d’accumuler les créations.
Léonard de Vinci, Carlo Vecce, Flammarion, coll. Grandes biographies, 3 septembre 2001, 400 pages, 18 euros, ISBN-13: 978-2082125345.
Le Journal d’Edward, Hamster nihiliste 1990–1990, Miriam et Ezra Elia
«Samedi 3 mai. J’ai décidé de ne plus faire de roue. (…) Dimanche 4 mai. J’ai décidé de faire la roue, mais seulement la nuit quand ils dorment.» (…) Pour leur montrer «que si je fais quelque chose, je le fais pour moi, pas pour eux». (…) «Lundi 5 mai. A quoi bon exister.» (…) Le 7 mai, Edward note : «leur but est de venir à bout de ma volonté, de me réduire à néant. Ils peuvent me priver de ma liberté, ils n’auront jamais mon âme». Mais à quel prix ? La roue demeure longtemps –à l’échelle de la vie d’un hamster- l’objet de toutes ses considérations. Edward voit bien de quoi il retourne. Il refuse alors la roue mais y retourne, refuse les graines et y revient, commence une grève de la faim, repart à la roue, aux graines… Les graines, l’eau, la roue... «N’y a-t-il donc que cela ?! »… Au désespoir succède la révolte, à la solitude, l’envie d’entrer en relation avec le chat roulé en boule toute la journée : «Croies-tu en la liberté ?»… Partagé entre la décision d’y croire et celle d’y renoncer au spectacle de ce chat qui vagabonde d’autant plus librement dans la maison que son esprit, de l’avis d’Edward, reste enfermé derrière de solides barreaux. Et puis un jour ils ouvrent la cage. Edward scrute le vide béant qui s ‘offre à lui, terrifié à l’idée d’affronter une liberté à laquelle rien ne l’a préparé. Quelques secondes terribles, une vie à son échelle, avant que la cage ne se referme sur la boule de poil du nouvel hamster qu’ils ont glissé dans sa cage. Un compagnon. Un mâle. Bruyant. Qui fait de la roue sans se poser de questions. Un mâle qui passe son temps à manger, grossir et faire de la roue. Un mâle sans gêne, droit dans ses bottes… Qui met à vivre un enthousiasme insupportable. L’envie de le tuer prend Edward. De toute façon, se dit-elle, puisqu’il est une femelle, «la mort est la cage finale. Personne n’y réchappera». De réflexions sur la nature de la captivité en considérations sur l’effroyable banalité du quotidien, Edward s’interroge, sur l’ennui en particulier, qui nous pousse, parfois, à récupérer un peu d’être… La Vème République, de 1958 à nos jours, Jean-François Sirinelli
Jean-François Sirinelli s’est fait pour l’occasion l’historien du temps présent, poursuivant son exploration de la France du XXème siècle qui connut, à bien des égards, entre 1945 et 1973, les changements les plus radicaux de son histoire, en termes de mentalités particulièrement. Assez paradoxalement, cette histoire de la Vème République débute par la crise de Mai 68 plutôt que celle de 58. C’est que Sirrinelli voit dans les quelques semaines d’exaltation de Mai 68 comme la montée en puissance d’une revendication de libertés individuelles qui se seraient satisfaites des institutions de la Vème république, la contestation ne prenant alors pour cible que la personne du Général de Gaulle, et non son legs politique. Pour preuve à son sens, non sans raison, l’adhésion massive, en 65, de la population aux élections présidentielles, le Peuple alors souverain prenant fait et cause pour ce suffrage contre la classe politique, elle-même non moins massivement opposée à l’élection au suffrage universel du Président de la République. Certes, comme une sorte de refuge populaire contre les élites politiques toujours enclines à leur dérive oligarchique. Pourtant, au-delà des circonstances qui donnent raison à Sirinelli, une autre lecture semble possible, nous le verrons plus loin. Bien sûr, il est vrai que Mai 68 aura été, selon son heureuse formule, «un ébranlement surmonté». Certes toujours, à la fin des années soixante, dans cette France enrichie, le mot d’ordre de Révolution ne trouvait guère d’écho. Le PCF et la CGT, alors les premières forces politiques du pays, se montraient très réticents face aux événements, cherchant très tôt à négocier une sortie de crise dans l’espoir de voir cet enrichissement se poursuivre. Certes encore, il existait une dynamique souterraine à laquelle peu d’observateurs ont été sensibles : ce qui changeait, c’était en profondeur les structures mentales du pays, dont les cadres et les valeurs, hérités de la France rurale, volaient en éclat. Et c’est là sans doute le plus intéressant de son étude : cette transformation des mentalités, qui avait émergé sous l’impulsion des Trente Glorieuses, et qui allait se poursuivre durablement, envers et contre toutes les crises que le pays allait traverser, dont celle de 73, qui allait marquer un coup d’arrêt brutal à la prospérité. Car ce qui changeait au fond, c’était cette demande de liberté individuelle, mais dont Sirinelli ne perçoit pas qu’elle ne pouvait que s’accompagner d’une demande d’approfondissement de la démocratie, et que cette Vème, déjà, ne correspondait plus aux aspirations démocratiques des français. L‘outil constitutionnel devenait obsolète, mais nul n’envisageait d’en changer : il assurait la pérennité de la classe politique au pouvoir… Pourtant, si l’on examine bien la séquence qui suivit presque immédiatement celle de Mai 68, après l’intermède pompidolien, dès l’élection de Valéry Giscard d’Estaing, une alternance se mit en place : les gaullistes allaient perdre le pouvoir pour longtemps. En 81, nouvelle alternance, et dès 86 la France inaugurait une solution politique originale : la cohabitation. Suivie d’une autre, puis d’une nouvelle alternance, puis d’une rupture, puis d’une nouvelle alternance… Sirinelli conclut cette longue séquence politique française de bascules sur l’idée qu’elle exprime clairement un dérèglement politique, qui devait s’amplifier du reste dans le jeu des forces politiques, avec la montée en puissance du FN et les flambées électorales des mouvements gauchistes et écologistes. Mais au fond, mieux que d’y voir le simple égarement d’une Vème déboussolée, on peut y voir l’incroyable maturité de l’électorat français, soucieux de corriger toujours des politiques plus tournés vers leurs ambitions personnelles que vers le Bien Commun… Avec, dans une vision comme dans l’autre, l’aveu que cette Vème ne fonctionnait plus. Dès 68 du reste, malgré le renforcement apparent de ses institutions, tant la Vème, au fond, c’était de Gaulle…
Aux yeux de Sirinelli, les causes de ce dysfonctionnement sont à chercher d’une part du côté de la crise des années 70, dont la France ne s’est jamais relevée, crise exaspérée dans son expression la plus tragique : ce chômage de masse qui voit désormais des enfants naître et grandir dans des foyers de chômeurs, et dans la déchirure sociale qui s’en suivit, au demeurant réactivant, ou plutôt laissant de nouveau apparaître une fracture coloniale jamais colmatée. C’est que la République française a démontré très clairement qu’elle n’étendait plus sa protection ni à l’ensemble géographique de la Nation (les quartiers dits sensibles en sont la preuve), ni à l’ensemble sociologique que forme cette Nation jetée par-dessus bord : le chômage chronique, la paupérisation, l’exclusion en témoignent. Et d’autre part, c’est à l’incompétence de notre classe politique que nous devons de connaître pareil naufrage : pour symptôme, elle n’en finit pas de s’enfoncer dans le discrédit. Alors qu’en outre elle s’est montrée impuissante à trouver une issue à une crise qui au fond dure en France depuis une bonne quarantaine d’année. Les citoyens français ont ainsi totalement perdu confiance dans cette classe politique, dont ni la Droite, ni la Gauche de pouvoir n’incarnent l’alternative. Au point que l’on peut se demander si la question, grave, celle que pose Sirenelli pour clore sa réflexion, est bien seulement de savoir si les valeurs qui fondent cette Vème république, essentiellement la laïcité et la foi au providentiel retour de la croissance, sont valides en l’état. Car au delà de savoir comment réincarner ces valeurs, dont on espère qu’au moins celle de notre leurre éhonté du retour de la croissance sera abandonnée, la question qui se pose en fait, est celle d’institutions dont le but ultime demeure bien celui de la confiscation de la démocratie entre les mains d’un personnel incompétent. | LA FRANCE DU XXeme SIÈCLE (2), LA Veme RÉPUBLIQUE DE 1958 À NOS JOURS - UN COURS PARTICULIER DE JEAN-FRANÇOIS SIRINELLI, Histoire de France, coll. Frémeaux / PUF, label Frémeaux & associés, juin 2014, 4 cd-rom. |