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16 octobre 2011 7 16 /10 /octobre /2011 06:15

lezard-lubrique.jpgMelancholy Cove, bourgade californienne. Dès septembre, la ville hiberne. Normalement. Mais là, tout va de travers. D’abord, Bess s’est pendue. Enfin… On l’a peut-être pendue. De toute façon elle était dépressive. La psy du bourg s’en croit quand même responsable et décide de supprimer les tranquillisants à plus d’un tiers de la population… Du coup, tous les cinglés de Melancholy se retrouvent livrés à leurs pulsions. Et il y en a de gratinées ! Sans compter qu’un gros lézard de trente tonnes tout droit sorti de Jurassic Park a décidé d’élire domicile dans la bourgade, à la poursuite d’un bluesman contre lequel il a gardé une sévère rancune…

"Un blues de coyote" était un chef-d’œuvre de drôlerie. Moore réitéra avec Melancholy, roman picaresque, loufoque, véritable farcissure littéraire épousant son imaginaire débridée. D’aucuns prétendirent qu’il était moins réussi. Mieux que mieux, c’est pas facile en effet… Moi, je n’y ai pas boudé mon plaisir. Et puis, comme le dit l’un des personnages : "on est en Amérique, et en Amérique chacun a le droit d’être totalement secoué". Au point même de ne pas écrire chef d'oeuvre sur chef d'oeuvre... --joël jégouzo--.

 

Le lézard lubrique de Melancholy Cove, de Christopher Moore, traduit par Luc Baranger, Série Noire, 2002.

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14 octobre 2011 5 14 /10 /octobre /2011 07:19

le-partage-de-midi.jpgSur un paquebot en route vers l’Extrême orient, quatre personnages s’entretiennent sur les coups de midi trois hommes et une femme. Mesa, passablement tourmenté, ne peut cacher l’irrésistible passion qui le porte vers Ysé, une femme mariée, coquette, insouciante, que son couple ennuie et qui, tour à tour, sera la compagne des trois hommes. Le drame qui va se jouer là, on le sait, Claudel l’a d’ailleurs avoué sans détour dans une lettre à Francis Jammes le 19 septembre 1905, est "l’histoire un peu arrangée" d’une "aventure" amoureuse qu’il vécut de 1900 à 1905, ponctué par le ravissement d’une femme mariée.

Là où L’échange donnait à voir la dispersion du Moi en quatre figures symétriques, Le Partage de midi introduit une asymétrie fondatrice : le Moi s’égare à chercher dans la passion une réponse à sa solitude égologique, mais il ne peut faire autrement, son site est là désormais. Sur fonds de révolte (des Boxers) et de massacre, l’incomplétude où nous nous rencontrons ne peut offrir à nos passions qu’un horizon clivé. Mesa cherchera une issue sans la trouver, Dieu ou la mort, et il peut bien vouloir mettre fin à ses jours, Ysé le rejoindre, Claudel ne cesse d’avouer dans ces fins qui ne viennent rien clore, la douleur d’aimer qu’il ne peut étancher. Largement autobiographique, on le sait, ce texte retentit tout entier de la fièvre du jeune Claudel errant d’un amour l’autre, pour se déplacer entre lebanal et le sublime qui bornent son horizon. Au théâtre, dans les années 2000, les Ateliers Petit et Marigny l’avait monté à la Cartoucherie de Vincennes. Une gigantesque voile se gonflait en travers du dispositif scénique pour séparer, comme un seuil corporel Ysé de Mesa. Le texte s’y trouvait posé dans une exaspérante lenteur, que l’on finissait par oublier, tant elle collait à l’inébranlable simagrée de Claudel ne cessant de rejouer la promesse de l’amour, jusqu’à l’émoussement suicidaire de ses sens. --joël jégouzo--.

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26 septembre 2011 1 26 /09 /septembre /2011 08:00

un-vrai-crime-pour-livre-d-enfant.jpgUn vrai crime. Une vraie enquête semée d’indices plus troublants les uns que les autres, et qui finissent par contaminer ce livre même qu’on lit, qui semble lui aussi relever du même meurtre, ou du moins participer de son élucidation, voire de la tentative de meurtre que des forces obscures, diffuses, essaient de perpétrer contre la narratrice, ou plutôt, à travers elle, contre cette part plus absolue et plus énigmatique que nous partagerions avec elle et qui constitue tout le défi narratif et toute la trame de l’ouvrage lui-même : car si ce n’est l’enfance qu’on assassine, qu’est-ce donc qui meurt ici dans cet ouvrage ? Or ce meurtre plus souterrain, incontournable et plus initiatique d’une certaine manière, ce meurtre qu’on ne peut pas, qu’aucun d’entre nous ne peut pas ne pas commettre car il est celui par lequel nous entrons dans l’âge d’homme, Chloe Hooper l’accomplit avec un talent inouï, sans jamais céder à la facilité de la narration, jouant de tous les registres que la langue nous offre, empruntant au roman picaresque sa structure en abîme qui, mieux qu’aucune autre, sait traduire l’essence de son propos : la résistance forcenée de la langue de l’immaturité aux logiques obséquieuses et fades du monde adulte.

Jeune institutrice en charge de son premier poste, dans cette ville où il ne se passe jamais rien de mal, où les gens sont gentils par tradition, la narratrice bascule dans l’adultère avec le père de l’un de ses élèves, Thomas. Cet homme, qui ne peut lui-même s’empêcher d’être gentil quand il se veut amoral, fastidieux dans ses élans de lubricité, a pour épouse l’auteur d’un best-seller tiré d’un fait-divers : une femme trompée a tué la maîtresse de son mari avant de se jeter d'une falaise. Bien vite, la narratrice découvre que la femme de Thomas connaît l’existence de leur liaison, tandis que nombre d’indices laissent à penser qu’on veut l’assassiner. Mieux : cet adultère motive l’inspiration littéraire de la femme de Thomas. Sans jamais trahir sa ligne romanesque, Chloe Hopper se lance alors dans une époustouflante analyse de la position éthique de ce type d’écrivain racontant un crime vrai pour jouer les intermédiaires entre le Mal et le lecteur, et se placer ainsi au dessus de tout blâme. Pour ne pas s’exposer à ces mêmes reproches, son écriture épouse alors sa propre vérité : de quoi écrire est-il la mesure ? La fiction ressortit d’un coup au fantastique : les animaux du bush se lancent dans cette enquête, tandis que la narratrice forme l’idée d’écrire un jour une histoire pour tout expliquer à Lucien, le fils de son amant : "Un vrai crime pour livre d’enfant", c’est-à-dire le livre, précisément, que nous lisons. Dans cette approche plus "juste", mais plus douloureuse de la vérité romanesque, Chloe Hopper révèle ainsi le grand naufrage dont nous sommes faits et sauve l’essentiel, sous le couvert d’un prodigieux talent de conteuse. --joël jégouzo--.

 

 

Un vrai crime pour livre d'enfant, de Chloe Hooper, traduit de l’anglais (Australie) par Antoine Cozé, Christian Bourgois éditeur, sept 2002, 292p., 22 euros, Ean : 978-2267016369, existe en poche, Points Seuil, 7 euros, ean : 978-2020618465.

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21 septembre 2011 3 21 /09 /septembre /2011 07:59
afghanistan.jpgC’est pour la forme littéraire de la bande dessinée que les éditions FLBLB ont convoqué six auteurs, qui ont tous l’âge des soldats français, à peindre cette guerre résolument égarée. Humour, cynisme, émotion. La guerre en Afghanistan a beau avoir été travestie en opération de police pour ne pas nous effrayer, soixante-neuf soldats français ont payé de leur vie ce servile engagement de leur Etat. Curieux du reste, cette constante de la diplomatie française à déguiser les guerres en opérations de police, depuis la Guerre d’Algérie… Une guerre affreuse, on l’oublierait presque, comme toute guerre quand elle a pour théâtre le monde des civils. Une guerre dont les auteurs nous restituent l’invraisemblance, la dureté, l’insoutenable malgré la distance du récit, comme dans ce passage, poignant, ponctué en cases mornes, où l’on voit tout d’abord deux soldats tirer un missile sur un village. Beau tir. L’objectif, pensent-ils, a été plutôt bien renseigné par l’état-major. Il devrait donc être vide de toute population civile. Mais voilà qu’il en sort de partout brusquement. Ainsi qu’une voiture blanche, signalée aussitôt comme potentiellement ennemie. L’alerte est donnée. La voiture est interceptée. Stoppée, longuement, minutieusement fouillée. Son chauffeur est sommé de s’agenouiller. On le voit stressé, malheureux comme une pierre. Pressé d’en finir, mais nul ne veut prendre le risque de le laisser partir trop tôt. La fouille est consciencieuse mais ne donne rien. Les soldats le laisse partir. Y avait quoi dedans ? -au téléphone la patrouille répond : rien. Des gosses. Brûlés. Il les conduit à l’hôpital. Z’étaient vivants ? Sais pas. J’ai pas vérifié. No comment. L’armée française aura été engagée dans une sale guerre d’allégeance au précédent président américain. Ses effectifs sont encore de 4 000 hommes. Fin 2011, elle devrait quitter le pays. Sans gloire : le succès de l’opération aura été finalement nul. Cette guerre est restée sans issue. Une défaite, donc. Diplomatique, militaire. Une défaite. Qui n’aura servi à rien. On s’en va sans être parvenus à rétablir un semblant de démocratie dans le pays. Ou d’unité. Ou de paix. Le site des Affaires Etrangères parle pourtant toujours d’un enjeu capital de la lutte pour la démocratie et la paix dans cette région. Sur le terrain, les populations n’ont vu que des troupes étrangères d’occupation, dont elles avaient peur. Les gens se sont cachés, les fouilles humiliantes ont achevé de les blesser. Pour le plaisir de l’Oncle Sam. --joël jégouzo--
 
Afghanistan – récits de guerre, éd. FLBLB, septembre 2011, 208 pages, 15 euros, ean : 978-2-39761-030-9.
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19 septembre 2011 1 19 /09 /septembre /2011 07:59

david-crockett---copie.jpgLes éditions Cartouche publient, comme à l’accoutumée, des textes touchant au destin tragique des amérindiens absolument sans aucun recul, sans appareil critique, sans distance, nous livrant une bibliographie en fin de compte édifiante à force de cécité. Ici, les mémoires de David Stern Crockett, héros de toutes les enfances, qui naquit un 17 août (1786) au bord de la rivière Nola Chucky. Chasseur dès son plus jeune âge, aimant volontiers faire le coup de poing en compagnie des rudes rouliers de cette brutale Amérique naissante, David se maria à Winchester l’année qui vit débuter la guerre d’extermination des Creeks. Saisissant l’opportunité, il s’engagea aussitôt dans l’armée pour "défendre le pays", écrit-il sans rire, quand il ne s’agissait que d’exterminer les indiens… Sa troupe franchit le Tenessee, pénétrant en territoire Creek. David saisit une nouvelle fois sa chance, se fait commando de chasse, traque le "gibier" indien dans les bois, fait du renseignement et gagnent en notoriété grâce aux coups tordus qu’il réussit avec quelques huit cent autres volontaires en quête de sensations fortes : ils encerclent la ville indienne de Black Warrior’s Town, la rase, y mettent le feu, enfermant dans leurs tentes femmes et enfants pour les brûler vifs et croquer ses exploits dans la plus parfaite insouciance d’une plume désinvolte, consignant sans état d’âme l’atrocité banale d’une escouade formée au massacre de masse… "On a brûlé la ville", répètera-t-il à longueur de pages, égrenant un périple tout simplement assassin, de villages en villages semant la mort et la terreur sans jamais en concevoir le moindre mal, avant de devenir trappeur et de consacrer sa retraite à forger sa légende, pour le plus grand plaisir des marchands d’innocence…--joël jégouzo--

 

David Stern crokett, Vie et Mémoires authentiques, éditions Cartouche, mars 2010, 188 pages, 10 euros, ean : 978-2-915842-58-6.

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23 juin 2011 4 23 /06 /juin /2011 07:47

testament-de-sable.jpgWatson nous raconte dans ce livre une bien curieuse enquête de Holmes. Un souvenir plutôt, tant Holmes se refuse à livrer toutes les conclusions de son enquête. L’histoire d’une investigation qu’il dut mener dans un couvent français, à propos du vol d’un testament. Pas n’importe quel testament bien sûr : celui d’Isidore Ducasse, comte de Lautréamont !

Ce dernier aurait fait retraite dans un couvent de clarisses, quelques mois avant sa mort. Homme doux et pieux, selon l’abbesse, il aurait consacré son temps à rédiger, nuit et jour, son testament. L’objet fut ensuite adressé à Charles Cros, qui ne put l’ouvrir que vingt ans après la mort de Lautréamont… Mais les clarisses ne veulent être sûres de rien, elles affirment que le testament a été volé, qu’il n’est plus aujourd’hui, qu’elles ne savent rien d’autre. Enquêtant chez Charles Cros, Holmes découvre que ce dernier appartenait à une mystérieuse confrérie de Frères Terminateurs. Des illuminés qui ne recrutaient leurs membres que parmi les plus grands écrivains. Des mystiques à la recherche d’une voie vers la sincérité absolue, loin des arrangements littéraires, ces petits meurtres entre amis que l’on prend trop à l’envi pour l’horizon le seul, de notre humanité la plus accomplie. Pour mener à bien cette initiation, les Frères Terminateurs avaient conçu un incroyable exercice spirituel : celui d’un livre que chacun devait écrire au terme de sa vie tout en sachant qu’après vingt ans de repos, toute trace d’écriture aurait disparu de ses pages. Redevenu vierge, l’ouvrage était ensuite confié à une autre plume. Cela faisait ainsi quatre siècles que l’exercice se poursuivait. Holmes, tenace, finira par tenir entre ses mains l'un de ces livres, inauguré en 1455 et dans lequel s’étaient succédés, entre autres, Pascal, Voltaire et Nerval... Dans cette superbe variation sur le thème de la mémoire, l’auteur nous offre un encourageant devoir de mémoire, le seul sans doute, qui fasse autorité, anamnèse prodigue dans le renoncement à tout autre devoir que celui qui affirmerait que notre mémoire est devant nous, pas derrière… --joël jégouzo--.

 



Le testament de sable, de Jean-Claude Bologne, éd. Du Rocher, sept. 2001, 110p., 7,50 euros, ean : 978-2268040400.

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13 juin 2011 1 13 /06 /juin /2011 10:53

pays lointainAgé bientôt de quarante ans, à quelques temps de mourir, Louis débarque sans crier gare dans la famille qu’il quitta naguère comme un voleur. Comment faire le récit de toutes ces années où il n’a plus donné aucune nouvelle de lui ? Comment expliquer, s’éprouver dans ce retour dont les justifications sont tout à la fois si minces et si terribles ? Comment ne pas céder à l’hypocrisie d’une mesure que l’on sait fausse, quand jamais l’on avait songé à adosser son existence à celle des autres qui, eux, n’ont cessé de mesurer la leur à la vôtre ? Revenir en arrière, dans l’inconfort d’une langue qui n’est plus commune. Louis croyait pouvoir tenir dans sa main tout le chemin parcouru. Mais sa main ne se referme que sur le vide de cet éloignement du pays de l’enfance. S’expliquer ? Louis parcourt le récit de son échec : la douleur affleure, que l’on ne partage pas, que l’on ne peut pas partager, c’est trop tard, la vie est allée ailleurs porter ses errances. Mais l’essentiel ne pourrait-il justement pas se laisser entrevoir dans ces moments d’inadvertance où l’on ne prend plus garde à rien ? Et puis de toute façon, au bout du compte le compte est fait, pacifiant ce qui est arrivé. Il y a quelque chose de fascinant dans l’écriture de Jean-Luc Lagarce : elle ne cesse de composer avec des restes, des personnages peu assurés de leur langue et projetés dans le désarroi d’avoir à revenir toujours sur leurs pas. Et ce n’est peut-être pas le moindre des bonheurs, ni la moindre des surprises, que tout, en définitive, ait pu être dit sans que l’on y ai songé… --joël jégouzo--.

Le pays lointain, de Jean-Luc Lagarce, Les Solitaires intempestifs, déc. 2005, coll. Bleue, isbn : 2846810885.

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10 juin 2011 5 10 /06 /juin /2011 05:03

ibycus.jpgNevzorov vit dans un quartier de Pétersbourg qui empeste le pâté bon marché. Seule lecture : les potins consacrés aux aristocrates. Au détour d’une ruelle, une diseuse lui prédit l’avenir. Un destin ! Il sera riche et célèbre. De fait, voici que le hasard lui tombe dessus sous la forme d’un gros meuble écrasant un ami, antiquaire… Des bandits viennent de dévaliser sa boutique. L’antiquaire agonise sous son meuble. Par chance, Nevzorov sait où est caché le magot, que les bandits n’ont su trouver. Il s’en empare, jette sur le mourant un regard indifférent et s’enfuit. Le voilà riche ! Il se fait aristocrate, mais tombe aussitôt sur une vraie grue qui le plume, tandis que la révolution gronde dans les rues. Il ne cessera dès lors de fuir, de monter des plans plus foireux les uns que les autres et d’être le jouet d’aventures qu’il n’a pas voulues. Le voici comptable d’une bande de brigands. En 1919, il atteint Odessa, fait par hasard main basse sur leur trésor, fuit de nouveau. Rêveur impulsif, il ne cesse de marcher "la tête en l’air à la rencontre du danger", imprimant au roman sa structure picaresque emboîtant les aventures, structure appliquée à un personnage qui, au fond, ne rêve que de mettre fin au récit de ses aventures. Le type même de la personnalité contemporaine des gens de pouvoir, riche, jamais mieux engagée qu’auprès d’elle seule malgré les détours démagogiques, se prétendant libérale quand elle n’est qu’ordurièrement lige du bon vouloir des nantis, ou socialiste quand elle n’est occupée qu’à créditer leur encours, sans morale, sans autre ambition que la sienne ni meilleure espérance, centrée sur un moi minuscule et veule. A croire qu’Ibycus ne vaut rien, même comme héros de roman, ainsi que l’affirme son auteur. Il finira tout de même riche, bookmaker de courses de cafards dressés. Ecrit en 1924, ce roman picaresque féroce, dessinant sans complexe les traits de la personnalité moderne de l’homme occidental de pouvoir, passerait aujourd’hui pour une gentille fable, tant ces gens là ont su parachever le destin d’Ybicus et nous faire prendre leurs trahisons pour des lampions de fêtes. --joël jégouzo --.

 

 

Ibycus, Alexeï Tolstoï, traduit du russe par Paul Lequesne, édition L’esprit des péninsules, dessin de couverture de Pascal Rabaté, mai 98, 206p, 18,30 euros. Isbn : 2910435539.

Ou chez Rivages, mars 2005, 6,99 euros, ean : 978-2743613860.

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8 juin 2011 3 08 /06 /juin /2011 16:28

saint-julien.jpgIl est invraisemblable que le mot puisse atteindre quoi que ce soit de vrai. L’ironie de Flaubert tient précisément à ce que, l’ayant compris, il ne cesse d’en mimer l’illusion : déroulant l’inventaire des signes à travers lesquels le monde nous est offert, le texte qu’il écrit n’atteint que lui-même. Mais sans doute n’était-il destiné qu’à cela : non l’amertume mallarméenne d’Igitur mais le désir du texte. Ironie de la réalité défunte aussi bien, où le verbe s’épuise dans l’inventaire roboratif du mot juste, le mot contre le souffle au fond, celui du comédien, à bien des égards.

Ce serait donc une erreur que de vouloir monter à la scène un tel texte. Est-ce bien sérieux cependant d’en parler ainsi, quand la critique nous le ferait passer pour l’ascèse d’un Flaubert aux prises avec la création –comme si l’affrontement quasi charnel aux mots portait en lui seul toutes les possibilités de dignité du théâtre…

Dans le dispositif scénique que l’on pourrait en faire, j’imagine comment la petite musique des mots pourrait faire craquer la langue : car ce texte est sublime de son vide que l’on entend partout. Peut-être faudrait-il tout retirer, le plateau, les éclairages, la musique, disperser le public dans une salle trop grande et poser au loin un comédien comme une présence incongrue, immobile et presque muet, car le moindre faux pas assourdirait le texte : c’est la syllabe qui fonde la scansion du saint Julien. C’est l’absence du monde qui fonde sa présence, si bien que l’ébauche d’un geste, si mesuré soit-il, l’éparpillement du son gênerait.

Il n’y a pas, en définitive, cette possibilité du corps à corps sensuel et violent de l’acteur au texte dans le Saint Julien. Tout juste le pari d’en provoquer le heurt. Armé de ces béquilles, l’acteur s’avancerait en un lieu où le texte ne dit plus rien. Il conterait Julien sous des murailles forcées déjà, le promènerait sans inspiration quand le texte ne cesse d’en produire l’absence. Le corps à corps du comédien se fonderait ainsi sur une  méprise. «Les œuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière », écrivait Flaubert (lettre à Louise Colet). C’est cela sa légende : de moins en moins de matière, les mots comme une récollection d’objets morts, le néant au bout, rien d’autre. A cet évidemment, l’acteur oppose naturellement son éloquence, un phrasé attentif à son propre écho -puisqu’il ne reste que lui-même, aux prises avec sa voix. Etrange intimité du coup, entre le public et ce dernier, qu’un vide indéfinissable menace, l’un et l’autre toujours sur le point d’y tomber et toujours retenus sur le bord de tomber par un geste, un bruit, si minime soit-il. Pesant déséquilibre, où ce que l’on partage est moins l’intimité d’une expérience commune que l’appréhension de voir tout cela rater. Dans la nudité de l’acte théâtral, souvent le regard traîne en quête d’une consistance qui se dérobe. Mieux vaudrait ne pas l’entendre ce texte et cependant il reste qu’à l’entendre on peut mieux prendre la mesure de l’absorption du réel dont il procède. Malgré lui si l’on peut dire, ou malgré le paradoxe d’un jeu sobre qui le maintiendrait sur les bords de tout personnage, quand le comédien réussit à nous donner le vide à entendre par le fait même qu’il le remplit. Qu’il dise où ça ne parle pas, en définitive, ne parviendrait pas à taire le silence de la machine flaubertienne. --joël jégouzo--.

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7 juin 2011 2 07 /06 /juin /2011 08:56

A_PIED_SUR_LE_TOKAIDO.jpgVoyager à pied. Un genre au Japon. Un genre philosophique même. A l’époque d’Edo s’entend. Par millions, jetés sur les routes, les japonais voyageaient. Un genre littéraire aussi bien, celui du récit de voyage, sur la route d’Ise en particulier, celle du fameux monastère. Des routes noires de monde, femmes, enfants, vieillards, gens d’armes, de maison, journaliers. En 1793, Jippennsha décide de descendre à Edo. Le long de la côte pacifique, il clopine sur le Tôkaido. Trois serviettes, un grand foulard sur la tête, un éventail pliant, quelques pinceaux, de l’encre, du papier de soie, Jipennsha part à l’assaut des cinquante trois relais de la route. Ecrit en forme de guide touristique à l’adresse des amateurs de spécialités régionales, il moque en fait ce Japon traditionnel que tous portent aux nues, transformant l’épopée en cavale littéraire, égrenant les bourdes, les calembredaines, les quatre cent coups en somme, accompagné d’un ami plus fantasque encore, dans l’absolu non-sens de leur virée. Très vite, le voici qui rompt de fait avec la philosophie du voyage, qui se fait égrillarde sous sa plume. Rétif au labeur littéraire, bâclé pour couvrir ses dépenses, il s’adonne plus volontiers au pétrissage frénétique de la pâte à nouilles pour mettre un peu de beurre dans ses épinards, laissant la phrase s’étirer à l’envi, diverger et nous égarer. Fuyant cocher de porche en porche, une voile plantée au milieu des fesses pour courir plus vite, il sème partout sa joyeuse pagaille et vide les fonds de ses poches sur des comptoirs de fortune, impécunieux, toujours, cultivant même cette impécuniosité constitutive de la liberté qu’il s’offre de pouvoir toujours se tenir dans le dire le plus loufoque qui soit et de n’être jamais que là, dans la désinvolture d’une langue à tout jamais déliée, inventant au passage mille expressions picaresques toutes plus hilarantes les unes que les autres, des expressions qui durent imposer à ses traducteurs le plus réjouissant labeur qui se puisse imaginer ! --joël jégouzo--

 

 

A pied sur le Tôkaidô, de Jippensha Ikkû, roman picaresque traduit du japonais par Jean-Armand Campignon, Picquier poche, 394 pages, 10,50 euros, janvier 2011, ean : 978-2-877-303613.

 

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