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4 juin 2013 2 04 /06 /juin /2013 04:03

 

mektoub.jpgClaire, Bob Dylan dans les oreilles, "un peu cow-boy, un peu indien". Elle va bientôt quitter son mari. Quand ? Elle ne le sait pas encore. Quand il le faudra. Bien qu’elle ne sache pas vraiment pourquoi. Peut-être parce qu’il a changé, qu’il est devenu prétentieux. Un consommateur prétentieux. D’elle comme de tout le reste, à gérer si scrupuleusement sa carrière. Elle l’a aimé pourtant. Tout juste aurait-elle pu se méfier de sa trop grande assurance. Une assurance qui l’a rejetée, elle, un peu en dehors du mouvement de la vie. Alors aujourd’hui elle contemple sa solitude.

Claire fait le point. Se rappelle son père dans les années 70, un peu communiste. Maintenant elle est seule avec ses deux garçons. Ni oncle, ni tante. Elle se rappelle son père qui rentrait au petit matin du boulot quand elle se levait pour aller à l’école. Un père modeste. Sage : "il n’y a rien que nous et nos choses, qui ne sont pas petites", avait-il coutume de lui dire. Enlevé par la mort.

Et elle observe son mari, joueur opportuniste de golf. Et sa propre vie professionnelle à elle, qui gère le patrimoine des autres. Une bête de maths, Claire. Mais elle n’en a plus vraiment le goût. Elle préfère admirer le désordre magique de la chambre des garçons. Tandis que son mari ne songe qu’à faire du fric, laminant jour après jour leur couple, leur famille. Le fric. Son seul truc désormais.

Et puis la narration tourne brusquement les talons. Surgit Jiordan, musicien nigérian, le professeur passionné de musique des enfants de Claire et des autres, du quartier. Mais un sans-papier, violemment projeté face contre à terre par les flics. Claire a voulu prendre sa défense, jetée à terre, elle se retrouve au commissariat au grand dam de son mari, inquiet pour sa carrière : dans quel pétrin t’es-tu fourrée ?… Un bruit de matraques envahit le roman. Jiordan est menotté, cogné, sa guitare fracassée avant qu’on ne le jette dans un fourgon et le déplace dans le centre de rétention de Vincennes.

Claire divorce. Cette fois sa décision est prise. La goutte d’eau que ce mari obsédé par sa carrière. Elle ne mange plus, fume, écoute de la musique, s’inquiète de Jiordan derrière ses barbelés, bien français – la France a une longue expérience des camps. Qu’il refuse. Il s’évade, retrouve un jour le bar qu’il fréquentait, Claire aussi, par hasard ou presque -une sorte de destin lie ces deux-là, qui se ressemblent au fond tellement. Le style est magique de concision, tout en pure dénotation : les faits parlent d’eux-mêmes. Pas d’adjectifs : il ne reste que ce grand vide entre les êtres, un monde disloqué, une sorte de viduité que nos vies ne parviennent presque pas à combler. Claire et Jiordan se retrouvent bien sûr, s’aiment, tentent quelque chose que la vie va déjouer. Le récit ne s’attarde pas, nous loge dans la retenue d’une aventure qui n’aura duré que le temps d’une ballade, de Dylan aussi bien, nous élève dans le charnel des sensations qui le traversent, le monde comme une meute, déjà lancée à nos trousses.

  

 

Mektoub, Denis Soula, éditions : Joëlle Losfeld, Collection : Littérature française/Joëlle Losfed, 2 février 2012, 128 pages, 13,50 eurosISBN-13: 978-2072462214.

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