Par les routes, Sylvain Prudhomme

17 ans… 17 années ont passé et il vient de retrouver l’autostoppeur qu’il avait pris 17 ans plus tôt, et qui l’avait tant marqué. Par hasard : il venait de quitter Paris, avait besoin de repos, s’était trouvé une petite ville agréable et puis… L’autostoppeur vivait là. Marié. Un garçon. Là, dans cette petite ville de province sans histoire. Il l’avait revu dès le lendemain. L’autostoppeur pratiquait toujours. Toujours pour la même raison : non pour se déplacer, mais pour rencontrer les gens. Pour cette aventure. Pour l’exigence de vivre. Le temps de la route. Lui expliquant la gêne, la beauté de cette gêne souvent, dans cette proximité si troublante. Etre là, simplement. De ses périples, l’autostoppeur ramène des photographies de ceux qui le prennent en stop. Des portraits au polaroïd. Il leur pose toujours la même question juste avant ce portrait. Que faire ? De la vie, de la mort, de l’amour. Juste ça : que faire ? Sa femme est la traductrice exclusive d’un romancier romain : Lodoli. Lui, le narrateur, est venu écrire un livre. Qu’une musique inspire : le raga indien, cette musique destinée à ne transmettre qu’une émotion, une seule. Il a un titre déjà : La Mélancolie des paquebots. Le reste suivra. Ou pas. Sera autre chose. Peut-être ce Par les routes qui s’ébauche sous nos yeux. Qui s’ébauche comme un roman en cours. Comme cette carte sans fin que dessine le stoppeur, celle des parcours, des lieux des gens qui l’ont pris, du temps qui ne parade plus. Depuis qu’il est arrivé, le stoppeur part plus fréquemment. Abandonnant sa femme et son gosse. Il parcourt la France des autoroutes. Sans jamais rien visiter. Juste cette France de paysages vides derrière les glissières des autoroutes. Un hymne à leur lenteur, écrit au passé composé : le temps de l’accompli posé entre deux moments de conscience de ce maintenant que l’autostop commande. Tandis que la narration nous introduit peu à peu au secret de ces retrouvailles. Quelque chose change alors. Marie, la femme du stoppeur, finit par s’installer dans la joie des départs du stoppeur. Elle s’éloigne de l’un, de l’autre avec qui elle a appris à vivre, d’elle-même. Tandis que le stoppeur quitte les autoroutes pour s’enfoncer dans les terroirs. Y observer le monde des gens sans jamais y entrer. Marie fuguera un temps, laissera son fils vivre seul avec leur nouvel ami ses semaines orphelines. Elle cherche, là-bas, autrefois, dans cet ailleurs qu’elle a cru un jour tenir et qui ne réalise rien. De loin en loin le stoppeur leur envoie des cartes postales. Des images. Il est devenu comme leur explorateur. Explorateur d’un monde vertigineux. Et puis il ne revient plus. Sauf une fois, pour partir trois jours avec son ancien ami qui a pris sa place dans sa famille. Ils partent dans les Pyrénées. A Orion. Trois jours. Avant de quitter sa vie sublimement, seul absent d’une fête où ceux qui l’ont vécu se retrouvent, transportés. Leur laissant, peut-être, pour seule leçon de vie la certitude que chaque être est à connaître, ici et maintenant. Sereinement. La zôê : ce terme grec qui, avec celui de bios, désigne la vie mais, à la différence du bios qui pointe cette manière de vivre des uns et des autres dans les groupes sociaux auxquels ils tâchent d’appartenir, la zôê, elle, ne signale que le simple fait de vivre, commun à toutes les espèces de la terre.
Sylvain Prudhomme, Par les routes, L’Arbalète Gallimard, juin 2019, 296 pages, 19 euros, ean : 9782072740381.
Rimbaud Warriors, Richard Gaitet

La tombe d’Arthur, en pleine nuit, après avoir escaladé le mur du cimetière… Comme des gamins, à camper sur sa tombe, « l’ultime adresse du fugueur », sa vie errante cadenassée sous deux cercueils, mais pour conserver quoi du « féroce infirme » qu’il finit par devenir ? Richard et ses potes, les jurés du prix de la page 111, racontent donc le pacte qui s’en suivit à quelques centimètres au-dessus des ossements de la Rimbe : rejoindre ses enjambées formidables et suivre, d’octobre à novembre 1870, sa fugue dans les Ardennes. Un mois essentiel dans sa biographie : Rimbaud quitte enfin tout et écrit, somptueusement, dont le Dormeur. Ils suivent donc pas à pas, plus ou moins, Rimbaud, marcheur infatigable : 15 à 40 km par jour. L’opération est baptisée Rimbaud Warriors. On veut bien. Qui nous apprend une foule de choses sur la vie du jeune fugueur. 16 ans. Il fuguera six fois, de 15 à 18 ans, avant le grand départ, l’éternel. Une foule de choses sur lui et sur ses proches. Izambard, par exemple, dont je n’avais jamais réalisé qu’il n’avait que 22 ans quand il teachait Arthur dans sa classe de rhétorique ! L’aidant parfois à affadir sa prose, mais lui offrant les clefs de son appartement et sa bibliothèque, entièrement dévorée par Rimbaud en à peine un mois. Tout. Lisant tout, de Mallarmé à Paul Demery qu’il rencontrera bientôt, lequel sera le premier à publier ses poèmes. Le récit qu’en fait Richard Gaitet est passionnant. Tant qu’il évoque Rimbaud. Le reste, leur voyage à eux sur les pas de Rimbaud, moins. Beaucoup moins. Ou bien est-ce parce que je n’avais au fond envie que d’entendre, voir, suivre Rimbaud. L’avoir en tête, son immense crinière fouettant rageusement l’automne ardennais, ses enjambées de fou, sa poigne de voyou. Rimbaud partout jamais nulle part, transitoire, éphémère, fugitif, au sens plein de ces termes, inaugurant cette modernité que vient de qualifier Baudelaire, toujours nôtre quoiqu’on en dise, mais avec toujours un pas d’avance. Reste la page 111 de ce Rimbaud Warriors. Chapitre II, « Succomber sous la mousse », l’itinéraire de la Rimbe, des vieilles Forges à Haybes. « Arthur fulmine »… Quelques assonances pour le faire résonner en nous et ce lexique familier déployé pour nous le rendre proche, fraternel. En forme de salut. On songe ici à l’exhorte gombrowiczienne : « Salut Jeunesse, à jamais nue »… Et peut-être trouvera-t-on la réponse dans la forme que la mise en page de cette 111 a prise : un enjambement. La phrase se prolonge, laissant en suspens Rimbaud observant un « bahut de chêne sombre sculpté », dont on ne saura rien : Rimbaud a fui, rien ne peut le contenir.
Richard Gaitet, Rimbaud Warriors, édition Paulsen, coll. Démarches, avril 2019, 238 pages, 19.90 euros, ean : 9782375020685.
Les Altruistes, Andrew Ridker

Les Alter. Une famille attachante, perdue au fond d’elle-même et dont nous suivons les tribulations. Une famille de bobos dirions-nous de ce côté de l’Atlantique. Vivant dans un confort tout d’abord relatif, puis affirmé au décès de la mère, laissant à ses enfants un héritage conséquent gagné en placements et obligations capitalistes. Des gens ordinaires, études supérieures, pas forcément dans les plus grandes universités de l’état, porteurs d’un discours de compassion sur le monde, soucieux d’y faire le bien. Encore que. Enonçant plutôt ce Bien comme le produit d’un façonnage culturel sans grande portée historique. L’altruisme comme posture, attitude, pour faire montre de sa largesse d’esprit, sans grande conscience politique. Sincères pourtant, les Alter. Au chevet de la terre malade. Au chevet des populations opprimées, le père volant au secours d’une Afrique toute chimérique, porteur d’un projet de sanitaires publics qui finira par provoquer une épidémie catastrophique au Zimbabwe… En toute innocence de cause. Un altruisme béat en somme, celui d’Arthur, le père, ou de Francine, la mère, Maggie et Ethan, les enfants. Chacun commençant par rater consciencieusement sa vie, embarrassée qu’elle est des faux discours qui l’ont nourrie. Chacun se débrouillant comme il peut avec ses contradictions. Lâchant in fine, tout, moins par volonté que par obligation. L’existence n’est pas tendre… Francine meurt de son cancer après une vie plus triste qu’elle ne l’aurait imaginée, en se rappelant cette seule année de bonheur insouciant partagée avec un amant sans ampleur, loin de son époux Arthur, qui arpentait alors le Zimbabwe pour y planter ses latrines criminelles… Ou bien Maggie si ouvertement attachée à ce que l’on voit qu’elle est la meilleure amie possible… Rachetant pour finir une immense propriété près du Woodstock historique, où son père ruiné la rejoindra, pauvre enfin, mais heureux dans l’immanence au monde que sa pauvreté va l’obliger à conquérir. Woodstock, comme un symbole dans cette Amérique acculée au profit, au libéralisme minable, aujourd’hui l’impasse dans laquelle nous sombrons. Woodstock ou l’appel d’un monde autre, formulé là encore dans l’horizon d’une contradiction insurmontable, comme s’il ne restait pour unique solution collective que foncer droit dans le mur au mieux du malgré nous fondateur du trop plein d’errements de nos vies défaites. Une famille ordinaire mais touchante, qui ne sait comment énoncer son droit au bonheur, qui ne sait même quel bonheur espérer, sinon à la marge, dans ce peu de sourire gercé que Das Kapital nous octroie, hilare… La famille « Alter », incapable de concevoir autrui comme un « alter » ego, tout juste le consignant comme une prothèse de son propre ego. La famille Alter, ou l’impossible entrée dans l’ordre du politique, voire l’impossible entrée du discours personnel dans l’ordre du dire vrai, tout entier subsumé sous les séquestres d’un destin tragique. Ses rêves relégués à l’extérieur du champ civique : Woodstock, défait, recomposé ici comme un refuge à la peine. Dépositaire pourtant d’une vérité extra-civique, d’une parole oraculaire qui porte la trace de l’improbable cité : Woodstock, ou la dépossession pour vaincre l’aliénation.
Andrew Ridker, Rivages, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Olivier Deparis, août 2019, 458 pages, 23 euros ; ean : 9782743648282.
Le Monde selon Piketty, Alternatives économiques, octobre 2019

Avec un grand entretien abusivement titré : «A bas la propriété», alors que jamais Piketty ne s’est avancé jusque-là et pour cause : son projet n’est pas révolutionnaire, mais la tentative de sauver ce qui peut être sauvé, dans un «dépassement» du capitalisme qui ne le remettrait pas fondamentalement en cause. Au centre du compte rendu d’Alternatives économiques, l’immense et dernier ouvrage de Piketty : Capital et idéologie (seuil, 2019), fruit d’une vingtaine d’années de travaux menés par une équipe de chercheurs dans nombre de disciplines de ce que l’on considérait déjà comme feu les sciences sociales –j’ai encore en mémoire la réflexion d’un directeur de laboratoire du Collège de France qui me rétorquait il y a une bonne vingtaine d’années : «ça existe encore ce machin» ? Eh bien oui, et plus que jamais, Piketty leur donnant un surcroît de sens en ouvrant sa propre discipline aux apports de l’histoire, de la philosophie politique, de la géopolitique, de la sociologie et on passe, un chapitre entier de son essai, gros comme un livre, renouvelant les possibilités de l’analyse électorale ! On ne saurait donc trop conseiller de ne pas s’arrêter à ce dossier que propose Alternatives économiques, pour se plonger dans la lecture, sinon l’étude, d’un livre majeur de la production éditoriale française.
Sur quoi donc Alternatives économiques a centré son analyse ? Principalement l’idée que Piketty faisait le bilan de la dynamique des inégalités sur une longue période, oubliant peut-être un peu trop au passage l’ouverture géographique de l’essai, particulièrement vivifiante et qui permet de réévaluer les solutions imaginées en France depuis la Révolution française. L’autre volet crucial abordé, et dans l’article et dans l’ouvrage, est celui qui témoigne de l’engagement intellectuel et finalement politique de Piketty : l‘abandon par les partis de «Gauche» des classes défavorisées -et non l‘inverse : les ouvriers n’ont pas déserté la «Gauche française», c’est elle qui les a expulsés de son champ de manœuvre électorale… Comment le PS est-il devenu le parti des diplômés ? Voilà sur quoi repose tout l’engagement de Piketty, je reviendrai sur cette question plus loin. Toute société, analyse pragmatiquement Piketty, construit sa légitimation des inégalités qu’elle va approuver. La nôtre s’est redéployée autour de l’idée mensongère de méritocratie, par exemple. Et d’un thème plus ancien sans cesse actualisé : celui que Piketty nomme l’idéologie propriétaire, qui s’est mise en place dès la Révolution Française, au moment où le Peuple en fut dépossédé par ses vibrants orateurs… Un discours confinant à la fable, que celui de la propriété comme mode central de régulation des relations sociales, présenté même comme source d’émancipation individuelle. On a vu le résultat : un propos aujourd’hui échoué sur l’injonction lamentable de Macron : devenir tous milliardaires… Piketty rappelle au passage que cette foi dans l’idéologie propriétaire a été telle, qu’au moment de l’abolition de l’esclavage, nos députés ont pensé à voter une indemnisation pour les propriétaires esclavagistes, pas pour les esclaves… L’analyse est fine, convaincante, tout comme le sont les propositions de Piketty pour réaménager le Capitalisme, ce qu’il appelle son «dépassement». Car il y a urgence, nous rappelle-t-il, si l‘on veut éviter une insurrection, voire une Révolution, toujours hasardeuse quant à ses lendemains. On en est arrivé crucialement là avec Macron, mais cela faisait un moment que la France était en marche vers l’affrontement des «élites» contre son Peuple, depuis 1981 très exactement, c’est-à-dire depuis l’arrivée au pouvoir des socialistes… Là a commencé l’abandon des classes défavorisées par les partis dits de «Gauche». Le résultat c’est qu’aujourd’hui, eh bien l’INSEE vient d’en témoigner en publiant hier ses statistiques sur l’étendue de la pauvreté en France : son taux a explosé, avoisinant les 15% de la population quand, dans le même temps, la fortune des plus riches explose elle aussi… Quant aux solutions explorées, elles sont toutes jouables, dès le cadre national, demain. De bons sens, d’équité qui ne grèverait pas beaucoup les plus fortunés, au fond celles de feu l’état Providence, certaines rappelant l’héritage gaulliste, ce «vieux truc gauchiste» du Général de Gaulle, comme disait Pompidou à propos de son idée de «Participation», approfondie ici, pour faire des salariés les propriétaires pour moitié de leur outil de production. Rien qui ne soit impossible donc. Seule condition : gagner les élections… Et c’est là que le bât blesse. D’abord parce que notre système électoral ne peut être analysé uniquement dans le cadre des institutions électorales : les médias par exemple, sont l’un de ses acteurs les plus décisifs. Tout le monde se rappellera l’injonction de Libération au matin du second tour : «Votez pour qui vous voulez, mais votez Macron»… Aux moments cruciaux, tous les médias auront à cœur de faire perdre l’élection à ce front de Gauche qu’espère Piketty, si tant est qu’il puisse exister : on se rappelle aussi que la candidature Hamon, que soutenait Piketty, fut l’obstacle majeur à l’élection de Mélenchon… Mais encore : la répression sociale féroce mise en place par Macron est aussi l’une des composantes du système électoral français et doit être analysée comme telle. Tout comme la désertion électorale des classes défavorisées. Enfin, Macron, dans l’analyse qu’en fait Piketty, dépasse le cadre de son électorat «inégalitaire-internationaliste», soit ce fameux quart qui l’a fait élire : son OPA sur le camp de la Droite classique est en passe de réussir, tout comme son OPA sur la droite réactionnaire, voire son OPA sur les terres de l’extrême droite. Macron rassemble autour de lui désormais le «camp bourgeois», auquel s’est ralliée cette gauche socialiste qui a expulsé les classes populaires de son champ électoral… Un camp qui va des socialistes à l’extrême Droite ! Mais qui maintient l’épouvantail de l’extrême Droite comme possibilité non seulement de repoussoir, mais de solution temporaire : ce camp pourrait bien faire élire l’extrême Droite, à sa botte également, juste le temps de rappeler les français à l’ordre bourgeois, tout comme Hitler représentait aux yeux des sociaux-démocrates de Weimar une solution : après l’épisode de l’extrême Droite au pouvoir, même un Sarkozy pourrait y revenir…
Le Monde selon Piketty, Alternatives économiques, octobre 2019, n°394, 4.90 euros.
1789, La naissance d’un monde, Simsolo, Bizzani, Martinello

L’Histoire est (presque) entendue. Le 14 juillet 1789 au matin, 50 000 parisiens envahissent les Tuileries. Ils ont des fusils, pas de poudre. La Bastille en contient, des tonnes, en réserve, qu’elle s’apprête à déménager pour aider les Versaillais et les autrichiens à contre-attaquer. Alors la foule s’y rend. De Launay, son gouverneur, refuse bien évidemment de leur livrer sa poudre et fait tirer sur la foule. On l’aura compris : l’enjeu n’est pas la libération des quelques prisonniers qui s’y trouvent, mais la récupération de la poudre. Uniquement ? Non, l’intelligence des émeutiers est de savoir que dans toute l’Europe cette Bastille résonne comme le symbole de l’arbitraire monarchique. La Garde française arrive avec ses canons. La suite est connue. Plus ou moins. Car la BD n’observe pas les faits tels qu’ils se sont déroulés, mais tels qu’on a fini par les accueillir dans notre mémoire nationale –non populaire- pour découper dans ces faits une trame bien conventionnelle. Rien sur la sauvagerie des Gardes Suisses par exemple, qui veulent défendre âprement leur peau. Rien sur les découvertes macabres des émeutiers, ces squelettes enchaînés sous les escaliers, dans les coursives, les couloirs, qu’on a laissés là pour l’exemple. Rien sur les banquets, les fêtes du gouverneur, ses cuisines si fines, si riches, tandis qu’il laissait mourir de faim les prisonniers dont il avait la garde. Rien sur l’horreur qui saute aux yeux brutalement. Le 14 juillet. Gravé à tout jamais dans nos mémoires, mais bien vite récupéré par tous les pouvoirs qui vont se succéder. 14 juillet 1789, que l’on décrit plutôt comme un moment de brutalité populaire quand en réalité, le Peuple ne se sera pas montré barbare ce jour-là : à peine quelques têtes vont tomber -les Gardes Suisses ne seront pas massacrés. Mais la BD nous dépeint, ce jour-là et ceux qui suivent, un peuple sanguinaire, hors de tout contrôle, hideux pour tout dire, une foule survoltée et tueuse… Rien sur la liesse parisienne, la joie, les bals improvisés. Rien sur le tremblement de terre qui va parcourir dès le 14 juillet au soir toute l’Europe. Rien sur l’immense sagesse du Peuple libéré de sa colère, rien sur cette France qui, pendant plus d’un an, va vivre dans la plus formidable anarchie (au bon sens du terme) cette vacance du pouvoir, sans pour autant sombrer dans une folie destructrice. C’est que l’Histoire ici, s’écrit comme on la conte partout dans les livres d’histoire des programmes scolaires français : c’est celle des grands hommes, celle de gens prétendument réfléchis. Une histoire fléchée par des balises que l’on nous décrit comme les plus importantes : le serment du jeu de Paume, la prise de la Bastille, la nuit du 4 août… En omettant de dire que chaque fois, c’est sous la pression du peuple que les aristocrates et les bourgeois, les intellectuels et les orateurs de l'Assemblée ont été contraints d’avancer. Car sans l’intervention du Peuple, la Révolution aurait débouché sur un simple aménagement du système monarchique. Certes la sortie de la féodalité, mais longtemps, nos députés de cette fameuse assemblée lorgnèrent du côté de la monarchie parlementaire britannique leurs solutions, pour éviter, justement, que le Peuple n’accède aux clefs du royaume… On oublie dans cette BD que la Révolution, c’est bien le Peuple qui l’a faite, avant qu’on ne la lui confisque. On oublie résolument que sans le Peuple, l’Assemblée nationale aurait continué de tergiverser, de traîner les pieds. De la Démocratie, certes, un peu : pour les gens instruits, pas les autres… On oublie que longtemps, le vrai mot d’ordre de nos révolutionnaires en Chambre était d’empêcher le Peuple d’accéder au pouvoir. L'Histoire, ici, s’écrit donc sans le Peuple, qui devient un pur décor au mieux, au pire, un monde irrationnel peuplé de brutes ignares. Prenez cette fameuse nuit du 4 août, que la BD montre comme si décisive. Dès le lendemain les nobles, qui l’avait conçue pour calmer la colère du Peuple en lui jetant des bribes, s’en mordaient les doigts et cherchaient déjà les moyens de ne jamais appliquer les résolutions qu’ils avaient votées. Il fallut attendre un an pour voir ces décrets appliqués… Certes, la BD a bien vu que cette nuit du 4 août avait été portée par la peur des puissants, mais elle s’arrête en plan. Ou plutôt, choisit son camp : celui de l’instruction, celui des débats rassurants, polis, courtois, intelligents, de l’agora philosophe. Le Peuple, lui, page 39, se voit caricaturé sous les traits d’ivrognes incapables de s’entendre, incapables de réfléchir, prêts à en découdre physiquement au moindre désaccord. Une bande d’abrutis avinés en gros… Et quant au moment le plus décisif sans doute de cette séquence révolutionnaire, la nuit du 5 au 6 octobre, quand les femmes s’en virent faire le siège de Versailles pour ramener le lendemain le roi à Paris, il n’est tout simplement pas vu pour ce qu’il est : le vrai tournant de la Révolution.
1789, La Naissance d’un nouveau monde, Simsolo, Bizzari, Martinello, Glénat, mai 2019, 64 pages, ean : 9782344023517.
Les fantômes de l’Internationale, Baudoin, Elisabeth Thiébaut

Une enquête. Qui commence par de formidables planches dessinées, signées Baudoin. Pour raconter cette histoire triste à mourir : jusqu’à peu, l’Internationale demeurait hors du domaine public et il fallait payer des droits pour la chanter ! Imaginez ! L’hymne des travailleurs, poussé à tue-tête dans le monde entier, accompagnant presque toutes les luttes sociales ! L’hymne écrit et composé par Eugène Pottier et Pierre Degeyter, qui finirent tous les deux dans la plus extrême misère… L’enquête est passionnée, édifiante. On y découvre toute la biographie de Pottier, celle de Degeyter et de son frère, la confusion qui s’en suivit au niveau de la paternité de la musique et qui nous valut de devoir des droits à la Sacem pour « l’exploitation » du chant… On y apprend aussi dans quelle condition fut créée puis recomposée l’Internationale, ses versions successives au fil des âges, sa carrière, houleuse en France, la trahison socialiste à l’œuvre pour en saborder la nature, déjà… Et ces dernières années, l’Internationale confisquée par une mystérieuse entreprise de droit privé, collectant discrètement ses recettes : la Sacem n’a pas voulu révéler l’identité des entrepreneurs… Mais nos enquêteurs, têtus, ont fini par découvrir à qui appartenait le copyright, qui prit fin le 1er octobre 2017…
Les fantômes de l’Internationale, Baudoin, Elisabeth Thiébaut, édition La Ville brûle, septembre 2019, 128 pages, 19 euros, ean : 9782360121113.
Le Livre des reines, Joumana Haddad

Quatre générations de femmes. Dans cette région du bassin méditerranéen en proie depuis des siècles aux plus extrêmes violences. Quatre générations de femmes qui tentent, qui ont tenté, non seulement de survivre mais d’être au monde dans la dignité que tout être au monde mérite. Quatre vies, chaque fois la suivante recommençant la précédente, nostalgiques de la première et «du temps où (elle) n’était pas encore là», advenue au monde. C’est l’histoire de quatre vies qui viennent buter sur la dernière, interrogeant nos êtres, nos mondes, nos espérances : «combien de mes naissances dois-je encore pleurer avant de pouvoir être au monde» ? Arméniennes, chrétiennes, ici dans les bras d’un musulman, là d’un juif, en Turquie, au Liban, en Syrie, en Israël, quatre vies ravagées par ces guerres qu’elles n’ont pas choisies, par ces massacres qui en circonscrivent la fortune. Qayah, Qana, Qadar, Qama, aux noms dédiés ou rapportés, racontent ce qu’elles ont enduré, mêlent au récit leurs voix tandis que le roman s’évertue à les croiser pour mieux les donner à comprendre, soustrayant aux personnages leurs témoignages pour en souligner les écueils, la beauté, la force. Quatre vies d’espérances bafouées, de rêves reconquis, chaque fois, jamais abandonnant, même au plus fort de l’horreur, quand partout gisent les cadavres dont l'existence semble passer celle des vivants. Et c’est aussi l’histoire des villes qui ont accroché l’Histoire. Alep, Jérusalem, Beyrouth, Aïntab, cette ville arménienne où tout commence, que les turcs envahissent pour y exécuter les pères, les frères. C’est l’histoire des déportations, des marches de la mort à travers les déserts et le silence de l’occident, de l’orient, des hommes de pouvoir -et de discernement pourtant. C’est l’histoire de toutes les femmes, de toutes les fillettes, que l’on viole en temps de guerre partout dans notre monde. C’est l’histoire de femmes qui doivent se construire dans l’horreur des guerres de rapine et qui ne peuvent croire ni à la liberté ni au libre arbitre. Mais c’est aussi l’histoire de solidarités ahurissantes entre juifs, chrétiens, musulmans. Une histoire des peuples sous la domination d’états féroces. Non pas donc l’histoire de batailles glorieuses, mais de cette défaite des grands hommes face à l’inhumanité de leurs décisions. C’est l’histoire du Pouvoir politique qui a fait de notre monde un gigantesque cimetière. C’est l’histoire de la misère dans laquelle ce Pouvoir a confiné des milliards de gens pour mieux les assassiner. A travers quatre destins qui s’entrecroisent et se répondent, où l’on découvre une mère arménienne obligée de danser autour des cadavres de ses enfants, où l’on marche dans une ville palestinienne peuplée exclusivement de cadavres. C’est l’histoire des conséquences de la Première guerre mondiale, de la Seconde, des révolutions iraniennes, de la guerre israélo-palestinienne, de la guerre du Golfe, de celle du Yémen, de celle d’Irak, de celle contre les Kurdes et qui vous prennent à la gorge et qui vous donnent juste l’envie de pousser un cri : stop ! Ces guerres sont les vôtres, pas les nôtres !
Joumana Haddad, Le Livre des reines, Jacqueline Chambon, traduit de l’anglais par Arnaud Bihel, septembre 2019, 270 pages, 22 euros, ean : 9782330124892.
Les Guetteurs – les patrons du renseignement français, Alain Bauer, Marie-Christine Dupuis-Danon

Le renseignement français ? Une catastrophe si l’on en croit les témoignages de ses différents patrons, recueillis dans l’ouvrage. Entre incompétence et vieilles rancunes… Aujourd’hui encore, du reste, les propos hallucinants tenus par Castaner après la tuerie de la Préfecture de police de Paris laissent rêveur… A lire l’ouvrage se dessine une histoire pitoyable : on a l’impression d’une machine dévoyée, qui brasse beaucoup d’air pour de bien piètres résultats. Et tous les Directeurs qui se sont succédé depuis les années 80 entonnent la même plainte : des services éparpillés, jaloux de leurs prérogatives, sans cesse empêchés par les politiques, qui n’ont toujours pas fait de la prévention des attentats leur pierre angulaire. Car à vrai dire, les moyens et les personnels sont mis la plupart du temps à la disposition de besognes inavouables : la surveillance du citoyen lambda et/ou celle de l’opposant politique. En France, la question politicienne aura toujours été au centre des actions de renseignement depuis le Rainbow Warrior. Depuis en effet, il s‘agit toujours de surveiller ses adversaires politiques, voire de détourner plus trivialement les services au profit des caprices du Prince : Mitterrand faisant espionner des midinettes en attendant qu’on les lui serve sur un plateau… Et c’était pas mieux à Droite, avec un Pasqua abusant du renseignement pour informer son Parti, voire contrer au sein de ce parti les démarches hostiles à sa personne… Si bien que la France a tardé à prendre au sérieux la menace islamiste, préférant surveiller ses propres citoyens, des cibles plus faciles… Nos fameux Guetteurs n’ont ainsi pas guetté grand-chose : dans l’essai, la liste est longue des ratés et des attentats commis en France sans qu’ils n’aient rien pu éviter. Depuis les années 2 000, la doctrine est ainsi restée la même : l’ennemi est intérieur, et c’est en gros le citoyen français… En outre, la figure type de l’officier de renseignement paraît ne pas avoir beaucoup évolué : non pas l’anglais James Bond, mais le barbouze, moitié truand, moitié préposé, à l’incompétence crasse et au sens civique aboli. Aujourd’hui, sous Macron, cette philosophie a de quoi inquiéter : la France s’est dotée de moyens très conséquents, mais le Big Data du renseignement se voit de nouveau affecté à la surveillance exclusive des citoyens : au passage, on apprend que la DCRI a vu ses missions s’élargir à la surveillance des manifs et des grèves… Au point que l’on se demande si les terroristes ne seraient pas les idiots utiles de l’état français. Alors certes, on mesure les progrès accomplis au niveau des moyens désormais à l’œuvre pour cette vaste entreprise de surveillance. La France a rattrapé sous Macron son retard en la matière. Mais voilà : la philosophie est restée la même : le renseignement ? Ça a sert à asservir les Peuples. Et c’est là tout ce qui devrait nous inquiéter…
Les Guetteurs – patrons du renseignement français, Alain Bauer, Marie-Christine Dupuis-Danon, Préface de Jean-Yves Le Drian, éditions Odile Jacob, mars 2018, 342 pages, 23 euros, ean : 9782738143198.
Sombre avec moi, Chris Brookmyre

Elle a tué son mari. Un violent. Qu’une femme ait osé, voilà ce qui fait scandale à son procès. Diana. Se rappelle sa maison de poupées. Ses parents, étudiants en médecine tous les deux, mais sa mère s’était sacrifiée pour élever les enfants. Deux frères. Et puis elle, que l’on prenait pour une folle. Diana, médecin aujourd’hui, est sur le banc des accusés. Chirurgienne. Le récit file tout au long du procès en cours. Suivi par un journaliste chevronné : Parlabane. Dans l’hosto, on la nommait «la salope au bistouri»… Elle tenait un blog : «Bladebich», «scalpel girl». Contre le sexisme en chirurgie. Son blog affichait : «Quel est précisément le tour de poitrine optimal pour une femme envisageant une carrière dans la chirurgie»… Et des questions tout aussi dérangeantes sur les codes vestimentaires, les entretiens d’embauche, etc. Parlabane suivait le blog avec intérêt. Juste et drôle. Jusqu’au jour où Bladebitch s’en est prise aux informaticiens en général, de l’hôpital en particulier. Ceux-ci n’avaient pas aimé. En représailles, ils avaient livré en pâture à la vindicte son identité. Scandale. Le blog «sexisme en chirurgie» avait fait scandale. Un énorme scandale. Suivi de menaces de viol, de mort. Toute la vie de l’hôpital était tombée du coup dans le domaine public. Au point qu’elle en perdit son emploi. Mais curieusement, elle avait fini par épouser un informaticien rencontré par hasard. Un homme qu’elle avait adopté très vite, sans réfléchir, et qui était mort six mois plus tard dans un accident de voiture. Le mort du procès. Suspect. L’a-t-elle tué ? C’est toute l’histoire de leur rencontre qui défile, chapitre après chapitre, chaque chapitre variant les points de vue. Les informations nous sont ainsi délivrées au compte-goutte, un récit reprenant le précédent, l’éclairant, le révélant, en alternance avec les phases du procès et l’enquête que mène Parlabane. Peter, son mari, on l’a retrouvé dans l’eau. Mais il ne semble pas y être allé de son plein gré. Peter, qui s’était présenté à elle sans fanfare et dont on découvre qu’il était le fils d’un milliardaire en vue. Dont il a hérité la moitié des biens. L’autre, c’est sa sœur qui l’a empochée. Celle-là même qui a commandité à Parlabane une enquête privée sur la mort de son frère. Elle est certaine que son frère a été assassiné. On suspecte Diana. Mais Peter n’était pas des plus transparents… Des premiers amours de Diana à celles de Peter, le jeu de dupes s’affirme. Des masques. Une danse macabre de masques, y compris la sœur de Peter… La chronologie du récit est déstructurée, assez pour nous perdre, nous interroger et nous alerter. C’est superbement noué du point de vue de l’intrigue et de la possibilité du récit. Des récits. Qui se superposent, se télescopent. Tout le monde est suspect, tour à tour. Les conversations anodines des uns dans tel chapitre, s’alourdissent dans tel autre. Mine de rien. Et dans une valse subtile.
Sombre avec moi, Chris Brookmyre, Métailié, coll. Thriller, traduit de l’écossais par Céline Schwaller, avril 2019, 496 pages, 22 euros, ean : 9791022608701.
Le Venin dans la plume, Drumont Zemmour, par Gérard Noiriel

Zemmour… Zemmour Drumont… Du nationalisme antisémite au nationalisme islamophobe… La (f)Rance des cloaques, la (f)Rance ordurière. Les deux, transfuges sociaux fascinés par la grande bourgeoisie. Des frustrés, des ratés, des aigris, des roquets. «La France juive» signait l’un, «la France islamiste» vomit l’autre. L’un et l’autre attaché à cette monstrueuse fabrique de l’identitaire barbare encouragée par nos politiques. L’un et l’autre abusant de la même rhétorique, passée au crible par Noiriel, avec finesse, pour en révéler ce langage clivant que nous ne connaissons que trop, l’un et l’autre s’arrogeant la prétention de parler au nom des classes populaires, pour mieux les évacuer, tant un Zemmour par exemple les méprise en vrai, fasciné qu’il est par le fantasme du Grand Homme. Fascistes tous deux, Janus a deux faces, produisant sans cesse ces polémiques sans lesquelles ils n’existeraient tout simplement pas. Et c’est là peut-être que Noiriel rencontre ses limites, à pourfendre les réseaux sociaux plutôt que les médias, les intellectuels, la classe politico-médiatique qui est le principal levier de promotion de la haine Zemmour. Car enfin, n’est-ce pas le Figaro qui lui offre une surface médiatique hors norme ? Ou ces télévisions et ces radios nationales avariées ? Que serait Zemmour sans la complicité du monde intellectuel politico-médiatique ? Noiriel révèle sa piètre influence : une étude de son lectorat réel : un tirage exceptionnel, des ventes ahurissantes, résultant de la mise en place d’une grosse machine publicitaire. Mais l’étude de Kolbo est formelle : 93% de ses lecteurs n’ont pu aller bien loin dans leur lecture… Zemmour n’est rien. Une marionnette, rien de plus. Tout comme l’était Hitler, «parfois un peu raide et intolérant» (sic !), ridicule mais criminel (de masse), en fin de compte.
Gérard Noiriel, Le Venin dans la plume, Drumont, Zemmour, la part sombre de la république, édition La Découverte, septembre 2019, 240 pages, 19 euros, ean : 9782348045751.