Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
La Dimension du sens que nous sommes

L'Histoire très très horrifique et néanmoins désopilante, sinon instructive, de la poule qui trouva un couteau et de ce qu'il s'en suivit pour la langue française, Fabrice Huet, Joël Jégouzo, Valérie Le Cun

28 Mai 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

Le Poulailler comme cosmos narratif !

Il arrive qu’un fanzine cesse d’être un simple objet imprimé pour devenir un territoire. Celui-ci en est un : patchwork de définitions parodiques, biographies gallinacées, exégèses absurdes, détournements philosophiques et archives imaginaires, le tout relevant de cette catégorie rare : un monde autonome, complet, qui ne ressemble à rien d’existant.

La nouveauté de ce fanzine tient d’abord à son geste : prendre un poulailler comme centre de gravité du langage, de la pensée, de la science, de la métaphysique, et en faire un laboratoire de formes. On y croise une Simone de Mangeoir existentialiste («On ne naît pas poule, on le devient»), un Coq-au-vin physicien quantique, une Dorianne Gray qui révèle à Perec l’origine du lipogramme, un Coquillette transgenre échappé d’un tri industriel, une Poulydort qui rêve de finir premier, etc. Chaque texte détourne un genre : biographie, traité philosophique, notice encyclopédique, manifeste, BD, article scientifique, pour le faire éclater de l’intérieur.

Et précisément, la qualité du projet tient à cette cohérence dans la prolifération : tout est pastiche, mais rien n’est gratuit. Les documents dialoguent, se répondent, se contredisent avec jubilation. Le dossier des références (Perec, Kafka, Flaubert) n’est pas un vernis : il est absorbé, digéré, réémis sous forme de plumes, de cris, de gloussements conceptuels. Le fanzine devient ainsi ce que Perec appelait un « laboratoire de formes », où le minuscule, un œuf, une crête, devient système du monde.

Son originalité massive, enfin, réside dans cette alliance rare : érudition réelle, humour ravageur, précision stylistique et une tendresse profonde pour les êtres de peu. On y rit, on y pense, on y lit autrement. C’est un fanzine qui ne se contente pas d’exister : il invente sa propre nécessité.

#jJ #joeljegouzo #denotorietepublique #jdanang #librairieletabli #fanzine #hegel #œuf @libairieletabli

L'Histoire très très horrifique et néanmoins désopilante, sinon instructive, de la poule qui trouva un couteau et de ce qu'il s'en suivit pour la langue française, Fabrice Huet, Joël Jégouzo, Valérie Le Cun, éditions de notoriété publique, dos cousu, mai 2026, 50 pages couleur, 30 euros,  ean :  9782919 275199

il existe une version noir et blanc; dos cousu à 10 euros : ean ! 9782919 275229/

 

En vente exclusive à la librairie l'établi d'Alfortville

 

Lire la suite

Res nullius #2 : Dom Sebastião (Librairie l'établi, Alfortville)

25 Mai 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #LITTERATURE

Dans le droit romain antique, la res nullius est «la chose qui n’appartient à personne», susceptible d’être saisie par le premier occupant (occupatio).

Res nullius #2 : un texte, qui même affiché dans une librairie, devient une chose offerte, une parole disponible, presque sans propriétaire.

Dans cette deuxième livraison, le texte offert à la lecture de tous est devenu architecture : il n’est pas accroché comme une affiche ou un panneau explicatif, il traverse l’espace pour suspendre littéralement ses mots au-dessus des lecteurs. Ces banderoles ne décorent pas en effet, elles coupent le plafond de la librairie en diagonales, produisant de nombreux effets : elles obligent le regard à lever la tête, elles relient des rayonnages éloignés, elles transforment une phrase linéaire en parcours physique, quand un livre ordinaire impose, lui, un ordre, de la première à la dernière page. De plus, par son découpage, le texte offert est fragmenté, suspendu, impossible à saisir d’un seul coup d'œil : le lecteur doit marcher pour lire, avec pour conséquence que le corps devient un dispositif de lecture. On n’est plus dans la consommation du texte, on est dans sa traversée. La phrase n’est plus enfermée dans l’objet-livre, elle circule librement dans un espace collectif.

 

Le texte ? A vrai dire une seule phrase, comme une épopée syntaxique appliquée à presque rien... Mais sa structure est littéralement celle d'une épopée où l'on croise Ksar el-Kébir, Dom Sebastião, le mythe sébastianiste du roi perdu, l’espérance portugaise messianique, etc. Mais l'objet réel en est... une tombola ! Le tirage d'une poule-au-pot ! On est ici face à un mécanisme narratif presque rabelaisien : une inflation gigantesque du sens appliquée à un événement ridicule. Le sublime greffé sur le trivial...

 

Mais ce n'est pourtant pas seulement une blague, autant destiné au vainqueur de la tombola qui n'en savait rien, qu'au public de la librairie. La phrase est drôle, certes, mais elle n’est pas simplement ironique. S'il est un passage à retenir pour le prouver, ce serait celui-ci : « la Providence, lasse de sa grandeur, déciderait de se manifester sous la forme d’un pot-au-feu »... Là, il y a une bascule. L’idée n’est pas seulement de montrer combien les humains sont ridicules, mais plutôt que les humains ont besoin de fabriquer du sens, même à partir de choses minuscules. Pour le dire autrement, la farce n’annule pas le sacré, elle le déplace. Le royaume disparu réapparaît non dans une bataille mais dans une soupe. Il y a cette fois encore quelque chose de très proche d’une pensée carnavalesque : le roi devient vapeur, la prophétie devient bouillon... Le grotesque détruit la majesté mais la sauve aussi.

 

Reste à savoir pourquoi on l'a accrochée en banderoles. Et c'est là que ce geste devient vraiment intéressant. Une banderole appartient normalement à l'ordre de la fête, ou de la manifestation, ou de la célébration. Or ici elle porte une phrase interminable... Une phrase proustienne. C’est une contradiction volontaire : le support populaire et immédiat rencontre une syntaxe labyrinthique. L’effet est presque comique : on cherche une proclamation claire et on reçoit une dérive narrative infinie. La banderole promet l’évidence, mais elle offre une forêt de mots.

 

L'hypothèse la plus profonde est celle d'une anti-marchandise. Une librairie vend des livres. Mais ici elle expose gratuitement une phrase qui traverse tout son espace. Le texte devient presque de l’air : on passe dessous, dedans. Il cesse d’être un objet fermé. C’est exactement la logique de la res nullius : le texte n’attend pas d’être acheté pour exister, il circule avant sa capture. Et le lecteur peut tout lire ou n'en saisir qu’un morceau et repartir avec cela. Comme on ramasse quelque chose trouvé par hasard, qu'on fait sien : res nullius.

 

Au final, ce qu'on a, c'est la transformation d'une librairie en espace où le texte cesse d’être une propriété pour devenir événement. Et le choix de cette phrase n’est pas accidentel : elle parle elle-même d’une communauté qui, autour des livres, croit, espère, fabrique du sens autour d’un objet que l'on donne aujourd'hui pour dérisoire : le livre. Autrement dit, les gens dans la librairie font exactement ce que fait cette res nullius : ils se rassemblent autour d’une fiction.


 

 

La phrase en banderole :

Dans la rumeur obstinée qui, depuis la brume de Ksar el-Kébir, prétend que Dom Sebastião n’est jamais vraiment mort mais qu’il erre encore, prêt à revenir lorsque le Portugal aura besoin d’un roi assez fou pour croire qu’un destin peut se gagner contre un billet froissé, João, descendant spirituel du Désiré, nul ne sait, peut-être même pas lui, s'avança vers l'urne de la tombola de la librairie L’Établi avec la même ferveur que s’il s’agissait d’un champ de bataille, espérant décrocher la poule au pot en lot promise mais rêvant, secrètement, de doubler Henri IV dans l’art de promettre au peuple des miracles domestiques, et tandis qu’il glissait son ticket dans l’urne, il sentit, sans oser se l’avouer, que le vieux mythe sébastianiste bruissait derrière son épaule, comme si la main du roi disparu guidait la sienne vers un avenir où la poule gagnée par hasard pourrait valoir, pour un instant, une couronne perdue dans le sable marocain, et il gagna bel et bien la poule, qui fut mise au pot comme dans une parodie triomphale de l’édit d’Henri IV, et sa joie, gonflée par le parfum du bouillon, devint si éclatante qu’on crut voir, dans la vapeur qui montait de la marmite, la silhouette du roi manquant, si bien que la foule rassemblée acclama João comme le vainqueur d’une espérance sébastianiste enfin récompensée, l’héritier improbable d’un royaume qui n’existait plus mais qui, pour un soir, retrouverait sa splendeur dans la chaleur de cette poule au pot gagnée à la loyale quand bien même la bête, trop cuite, se désagrégeait déjà en lambeaux grotesques évoquant tour à tour un sceptre mou, un étendard détrempé et la moustache d’un prophète de pacotille, João, ivre de gloire et de fumet, levait déjà sa louche comme un glaive, pris d’un enthousiasme messianique, celui d'un héraut annonçant le retour du roi, si bien que l’on ne sut plus très bien si l’on allait assister à son repas, à une apparition ou à une farce cosmique où la Providence, lasse de sa grandeur, déciderait de se manifester sous la forme d’un pot-au-feu de poule triomphal.

 

Dom Sebastião Ier, le souverain mythique dont la disparition en 1578, lors de la bataille des Trois Rois à Ksar el-Kébir, a donné naissance au fameux sébastianisme, l’un des grands mythes politiques et littéraires du Portugal. Surnommé O Desejado (« le Désiré »), ce jeune roi, exalté, obsédé par l’idéal chevaleresque et les croisades, décide en 1578 de mener une expédition au Maroc pour soutenir un prétendant au trône saadien. Le 4 août 1578, lors de la bataille de Ksar el-Kébir (ou bataille des Trois Rois), l’armée portugaise est écrasée. Le roi disparaît : son corps n’est jamais identifié avec certitude. Cette absence de dépouille ouvre la voie à un mythe national. Le mythe du Sébastianisme. Le peuple portugais refuse de croire à sa mort. On attend son retour par un matin de brume pour restaurer la grandeur du royaume. Ce mythe messianique influence encore aujourd’hui la culture portugaise.

 

#jJ #joeljegouzo #resnullius #librairieletabli #joao #liiterature #portugal

Lire la suite

Chorémanie à la librairie l'établi, autour d'Agathe Marion et de sa Poulorie Ballroom (3/3)

23 Mai 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #danse, #essai, #essais

Michel Henry parlait d'une « auto-révélation pathétique de la chair », ce mode d’apparaître où la chair n’est pas un objet du monde, mais l’auto affection vivante par laquelle la vie se révèle à elle-même. Dans L’Essence de la manifestation et Incarnation, Henry montre que la chair n’est pas construite par la perception, mais par la souffrance et la joie, ces forces subjectives qui constituent la vie en son immanence. La chair est ainsi «ce qui se sent soi-même en chaque point de son être». Et elle est «Auto-révélation» : la vie qui se montre elle-même. Et chez Henry, révélation ne signifie pas apparition dans le monde, mais manifestation intérieure, sans distance, sans image, sans extériorité. L’auto-révélation, c’est cela : la vie ne se montre pas à un regard, elle se sent. Elle ne passe pas par un dehors : elle s’éprouve. C’est pourquoi Henry dit que la vie est «phénoménologie de l’immanence absolue» : elle n’a pas besoin d’un monde pour apparaître, elle apparaît à elle-même, dans la pure affectivité.

 

Le mot «Pathétique», lui, renvoie aussi d'une certaine manière à un sentir originaire, avant tout concept. Il n’a rien de sentimental : il renvoie au grec pathos, l’affect, l’épreuve qui constitue la vie. Son impression originaire. Ce que Henry appelle parfois «l’épreuve de soi». Quant à la chair, elle est ce qui se vit, non ce qui se voit. Non le corps visible, mais la vie incarnée, non le corps objectif, celui que la science découpe, mais cette intériorité vivante, subjectivité incarnée, ce qui se sent en chaque point de soi, condition de toute expérience, car avant de percevoir le monde, je dois me percevoir, vivant. Ainsi, la vie se révèle à elle-même dans l’affect, et cette révélation est la chair elle-même, mode même de la manifestation de la vie.

Pourquoi est-ce décisif pour la pensée de la danse chorémanique ?

Chez Henry, le corps pense précisément en tant que chair. La pensée n’est pas un concept : elle est affectivité incarnée. Or la chorémanie est une révélation pathétique : un moment où la vie se manifeste dans son intensité la plus nue, hors du monde, hors du regard, hors du concept. Cette danse n’exprime pas une idée : elle est l’auto-révélation de la vie, de sa vie, qui s'éprouve elle-même dans l’immanence affective, ce que Henry nommait l’auto-affection pure : la vie se révélant sans distance, sans extériorité. La chair henryenne est un ici absolu, la vie qui se sent sans jamais se voir. Dans la perspective de la danse, et plus encore la chorémanie, la vie n'est pas un geste dans le monde, mais la vie qui s'y révèle dans son intensité pathétique. Elle n’exprime pas une idée : elle s’auto-affecte, comme vibration, comme débordement. La danse n’est pas représentation, mais chair en acte. Et la danse déborde tout.

#jJ #joeljegouzo #agathemarion #librairieletabli #denotorietepublique #essai #danse #hegel #deleuze #spinoza #julietriboulet #jdanang #poules #choremanie #michelhenry

 

Chorémanie à la librairie l'établi, autour d'Agathe Marion et de sa Poulorie Ballroom (1/3) - La Dimension du sens que nous sommes

Chorémanie à la librairie l'établi, autour d'Agathe Marion et de sa Poulorie Ballroom (2/3) - La Dimension du sens que nous sommes

 

chorémanie :

Danse mortelle - L'étrange cas de Strasbourg 1518 - Regarder le documentaire complet | ARTE

 

liens :

Éloge du Perchoir, Julie Triboulet - La Dimension du sens que nous sommes

Le triomphe de l'œuf, J. Da Nang - La Dimension du sens que nous sommes
 

Lire la suite

Chorémanie à la librairie l'établi, autour d'Agathe Marion et de sa Poulorie Ballroom (2/3)

22 Mai 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #essai, #essais, #danse

L'histoire a retenu, outre la chorémanie de Strasbourg (1518) celle d’Erfurt (24 juin 1374), vécut comme une véritable scène témoin d'une Europe médiévale se fissurant. Dans les rues de Thuringe, des foules entières se mirent à danser jusqu’à l’épuisement, comme si un principe obscur s’était emparé des corps. On parla de morsures invisibles, de piqûres d’araignées comme pour la tarentelle italienne. Pour nombre de chercheurs, ce qui s'est joué semble être la collision entre un monde saturé de symboles et une énergie qui ne pouvait plus entrer dans ces symboles.

C’est ici que Spinoza, anachronique mais pertinent, éclaire la scène : la chorémanie d’Erfurt ressemblait à l'irruption brutale du conatus, cette puissance de persévérer qui, lorsqu’elle n’a plus de forme stable, se déploie en mouvements incohérents. Les danseurs d’Erfurt ne cherchaient pas à signifier : ils cherchaient à continuer d’être, coûte que coûte, dans un monde qui vacillait. Leur danse était une ontologie en crise !

Nietzsche y aurait vu une autre vérité : la danse comme symptôme d’un excès de vie qui ne trouve plus de langage pour s'exprimer. Non pas la danse solaire de Zarathoustra, mais sa version sombre, convulsive, où le corps tente de se libérer d’une morale qui l’étouffe. À Erfurt comme à Strasbourg, les danseurs ne célébraient rien. Ils dansaient. Ils se débattaient contre la pesanteur d’un ordre en train de se défaire. Ils incarnaient ce moment où la vie, trop comprimée, se met à trembler. Ainsi, la chorémanie des poules d'Agathe Marion, partageant cette même logique : quand le monde devient trop étroit, le corps invente un mouvement qui n’obéit plus à rien. Une danse qui n’est pas un art, mais une métaphysique en acte.

 

On se rappelle aussi que la chorémanie d'Agathe Marion était une réponse faite à J. Da Nang et à son Triomphe de l'œuf. Mais dire que la chorémanie des poules répond à J. Da Nang, c’est encore trop peu : elle le dépasse, comme elle dépasse Hegel et Platon, parce qu’elle introduit dans la pensée un mouvement que ni la dialectique ni l’Idée n’ont jamais su accueillir. Là où Platon cherche la forme pure, là où Hegel exige la réconciliation de l’esprit avec lui même, la poule chorémanique refuse la synthèse et tourne, tourne, non pour atteindre un concept, mais pour s’en libérer. Car on l'oublie trop souvent : le corps pense avant la pensée. Ce n’est pas une métaphore mais une thèse, que Merleau Ponty a formulée avec une précision presque charnelle : «La pensée n’est rien d’autre qu’un certain style du corps» (dans Phénoménologie de la perception). Le geste, la posture, la tension musculaire sont déjà des prises sur le monde, des anticipations, des décisions muettes. Le corps n’exécute pas : il comprend, il oriente, il invente. C’est pourquoi la chorémanie, qu’elle soit médiévale ou gallinacée, n’est pas un accident moteur mais une pensée en acte, une pensée qui ne passe plus par le concept mais par l’intensité. Deleuze l’avait pressenti : penser, c’est créer des lignes de fuite, et ces lignes ne naissent jamais dans la tête seule, mais dans le tremblement du vivant, dans la variation du rythme, dans la manière dont un corps se laisse traverser par ce qui le dépasse. Ainsi, lorsque les poules dansent, ce n’est pas la raison qui vacille : c’est la raison qui change de lieu. Elle quitte le perchoir, elle quitte l’abstraction, elle se fait mouvement. Elle se fait vibration. Elle se fait corps. Et c’est là, précisément, que la pensée commence.

 

 

#jJ #joeljegouzo #agathemarion #librairieletabli #denotorietepublique #essai #danse #hegel #deleuze #spinoza #julietriboulet #jdanang #poules #choremanie

 

 

chorémanie :

Danse mortelle - L'étrange cas de Strasbourg 1518 - Regarder le documentaire complet | ARTE

 

Éloge du Perchoir, Julie Triboulet - La Dimension du sens que nous sommes

Le triomphe de l'œuf, J. Da Nang - La Dimension du sens que nous sommes

Chorémanie à la librairie l'établi, autour d'Agathe Marion et de sa Poulorie Ballroom (1/3) - La Dimension du sens que nous sommes

 

illustration :  Le pèlerinage des épileptiques à l'église Saint-Jean à Molebeek Pierre Bruegel 1642

 

 

Lire la suite

Chorémanie à la librairie l'établi, autour d'Agathe Marion et de sa Poulorie Ballroom (1/3)

21 Mai 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #danse, #essai, #essais

Pour clore la soirée du 12 mai 2026, consacrée au fanzine dont l'objet est l'histoire du poulailler du Moulin d'Andé, où Perec écrivit La Disparition, Agathe Marion a proposé une chorémanie, composée sur des musiques précises et une grammaire chorégraphique calquée sur l'étude morphologique et comportementale des poules (voir les crédits en fin d'article).

Par ailleurs, la proposition d'Agathe Marion se voulait une réponse au court essai de J. Da Nang : Le triomphe de l'œuf. Dans cet essai, J. Da Nang célébrait l’œuf comme principe premier, matrice ironique d’où surgissent à la fois le monde, la pensée et les poules qui prétendent le dépasser. Dans une prose étincelante, J. Da Nang y renversait la causalité avec une élégance philosophique qui transformait la basse cour en laboratoire de métaphysique jubilatoire, poussant Hegel jusqu'à la farce cosmique. Julie Triboulet lui a répondu avec une intelligence réelle, mais son texte se raidissait dans un sérieux qui transformait l’immanence deleuzienne en automatisme lyrique. À force de fluidité grave, sa critique finissait par s’évaporer dans une solennité qui n'était plus une porte mais un mur.

 

Agathe Marion a finalement proposé le 12 mai 2026 au soir, à la librairie l'établi, la meilleure réponse au texte de J. Da Nang : faire entrer le public présent en chorémanie. Une sorte de renversement refusant la téléologie de l'œuf, la hiérarchie esprit/matière et la réduction utilitariste, pour répondre par le corps, par la danse, par la transe. Elle retournait ainsi la dialectique : ce n’était plus l’Œuf qui utilisait la poule, mais la poule qui se libérait de l’Œuf et de sa ponte, inventant une poulo genèse sans œuf, véritable post oviparité des poules sans crêtes, sans hiérarchie, sans verticalité, sans surplomb. Réponse anti hégélienne, parfaitement spinoziste et nietzschéenne.

 

Mais entendons-la présenter elle-même son travail :

 

«Poulorie Ballroom (de l'œufrie à l'aporie, de l'aporien à l'œufphorie)

Les poules, après avoir approché l'essai de J. Da Nang trouvé sur la table de cuisine de leur humaine, sont prises d'une chorémanie depuis Pâques. 

Elles qui avaient pris de sacrées résolutions pour la nouvelle année et entamaient pacifiquement leur chemin d'empouvoirement en respectant leur écosystème, se prennent dans le bec l'essentialisme violent du monde avec le Triomphe de l’œuf : "la poule, loin d'être la génitrice de l'œuf, en est en réalité le produit", "qu'un moyen",  "vulgaire véhicule", ou encore "la poule picore, gratte, caquette : elle est l'Esprit aliéné, oubliant sa source, croyant être une fin en soi. C'est, dans le moment de la nature, le plus bas degré de la réalisation de l'Idée". 

Le choc est si terrible, si ontologique, que seul le corps peut alors penser. 

Une chorémanie est un état de psychose collective qui fait danser de manière incontrôlée jusqu'à l'épuisement. Des corps qui se soulèvent, qui expansent (mix de panser avec un a pour expandre) l’Être et son grand E. 

La gentillette résolution de "l'immobilité dynamique" mènera dans la suite des événements - nous le savons aujourd'hui - à un tonitruant rebondissement de l'Histoire, que l'Homme, trop occupé à se regarder le nombril et philosopher froidement, n'aurait su voir venir. 

Renversement du stigmate, retournement anti-oeufdipien, les poules mouvementementées incorporeront à leur tour des œufs - pas en chocolat, ras le capitalisme confiseur - et se débarrasseront du stade coquillaire pour mettre au monde sans œuf leurs poussins. 

Les nouveaux crêtins sont les sans-crêtes qui dansent sans ailes/elles ! Bye-bye l'homme, bye-bye l’œuf, la rouetourne a Tinatourné ! 

(Et l'Idée reste "association de concepts triviaux ou géniaux qui s'estompent devant le nombre des associations", dans le dico). »

 

Nietzsche et Spinoza entrent dans la danse !

Nietzsche aurait adoré les poules chorémanes d'Agathe Marion. Pourquoi ? Parce que le texte de J. Da Nang, malgré son humour, reste platonicien : il place l’Idée (l’Œuf) au-dessus de la vie (la poule). Nietzsche aurait affirmé : «Voilà encore une métaphysique qui dévalorise le corps au profit d’un arrière monde ».

La chorémanie d'Agathe Marion, elle, répond par la dépense, la création sans origine, l’affirmation pure. C’est dionysiaque. C’est anti origine. C’est anti finalité. Ses poules refusent la question « qui vient avant ? » pour répondre : nous venons en tourbillonnant. Nietzsche aurait applaudi : «Elles dansent pour ne pas être réduites à un concept.»

Spinoza, lui, aurait commencé par avancer qu'«On ne sait pas ce que peut un corps.» Les poules chorémanes démontrent exactement cela. Le texte de J. Da Nang réduisait la poule à une fonction, un mode, un véhicule. Spinoza répond : «La poule est une puissance d’agir. Elle n’est pas un moyen, elle est une expression.»

De fait, la chorémanie est spinoziste parce qu'elle est augmentation de puissance, passage à un degré supérieur d’existence, affirmation immanente. Les poules ne veulent plus être causées par l’Œuf, elles veulent être causes adéquates d’elles-mêmes.

 

C'était donc bien la meilleure réponse possible que cette danse chorémanique, adressée dans une langue qui n’est ni conceptuelle ni biologique, mais chorégraphique. Une chorémanie pour sortir de l’Œuf. Les poules tournent. Elles tournent comme si la gravité avait oublié son travail. Elles tournent pour dévisser la métaphysique. Elles tournent pour que l’Idée tombe de son piédestal. Elles tournent jusqu’à ce que l’Œuf cesse d’être un Dieu et redevienne un simple rond dans la poussière. Et elles battent de leurs ailes qui ne servent pas à voler mais à penser autrement. Et frappent le sol pour que chaque coup de patte soit une réfutation de Platon, chaque gloussement une critique de la téléologie, chaque plume un adieu à la hiérarchie. Car en entrant en transe, le corps fait que le concept devient sueur. Soit une ontologie sans Idée. La meilleure réponse, parce qu'elle ne pouvait pas être un argument dans l'oubli des corps, mais un mouvement. Une affirmation corporelle qui permette de passer du commentaire à la mise en corps, du concept à la cinétique, de l’oviparité spéculative à la poulorité performative. Une chorégraphie, qui répond au Triomphe de l’œuf non par l’argument, mais par la réversibilité du geste. Une danse qui déprogramme l’Idée et réactive la puissance du corps. Ainsi, la chorémanie est une critique incarnée. Et c'est exactement ce qu'Agathe Marion a mis en œuvre : une pensée qui se fait mouvement, une métaphysique qui se fait danse, une poule qui se fait monde.

 

Et là, il n'y a pas de dépassement, au sens hégélien du concept, mais débordement. Un débordement qui ne cherche ni synthèse, ni réconciliation, ni retour de l’esprit à soi. Il ne fait que déborder. Il fuit. Il s’ouvre comme une fissure dans la grande architecture conceptuelle. La chorémanie des poules, loin de reconduire la dialectique, la dissout dans un mouvement qui n’a plus de centre. C’est là que Deleuze surgit : non comme un maître, mais comme un compagnon de fuite. Car ce que les poules inventent dans leur transe, ce n’est pas un concept, c’est un devenir danse qui ne renvoie plus à aucune origine. Le Triomphe de l’œuf de J. Da Nang trouve ici sa véritable réponse : non plus l’œuf comme principe premier, mais comme intensité qui se propage, se diffracte, se répand. L’œuf n’engendre pas la poule : il se disperse dans le tourbillon chorémanique. Rien à voir avec la remontée hégélienne de l’Esprit : ici, tout descend, glisse, se répand, se connecte. Platon voulait des formes, Hegel voulait un sens, Deleuze veut des lignes de fuite. Et les poules, dans leur débordement, tracent exactement cela : une pensée sans transcendance, sans Idée, sans finalité. Une pensée qui danse, qui tremble, qui s’éparpille. Une pensée qui ne cesse de commencer.

 

Alors, oui, Julie triboulet avait bien pressenti qu'il fallait chercher du côté de Deleuze une réponse. Mais ce qu’elle n’a pas vu, ce qu’elle ne pouvait pas voir parce que le sérieux l’en empêchait, c’est que la solution n’était pas dans le perchoir, ni dans l’œuf, ni dans la dialectique, mais dans la chorémanie. La danse comme débordement, comme perte de forme, comme refus de toute architecture conceptuelle. La danse qui n’explique rien mais défait tout. La danse qui n’interprète pas l’événement mais est l’événement. Là où J. Da Nang voulait triompher par l’œuf, la danse le bat en brèche : elle ne triomphe pas, elle déborde. Elle ne fonde pas, elle fissure. Elle ne pense pas, elle traverse. Elle est la seule réponse possible, non à Hegel, non à Platon, mais à l’idée même qu’une pensée puisse encore prétendre organiser le monde.

 

Julie Triboulet était presque arrivée : il ne lui manquait qu’un pas, celui qui fait tomber du perchoir, celui qui transforme la poule perchée en poule dansante. Celui qui remplace la hauteur par la transe. Ce pas, Agathe Marion l'a fait pour elle. Car au bout du compte, il ne reste qu’une vérité : la danse aura raison de tout, raison au sens philosophique, c’est à dire qu'elle est puissance capable de défaire la folie de la raison.

 

 

#jJ #joeljegouzo #agathemarion #librairieletabli #denotorietepublique #essai #danse #hegel #deleuze #spinoza #julietriboulet #jdanang #poules #choremanie #fanzine #litterature

 

 

Crédits :

Partie musicale : Coro Delle Lavandaie, compositeur Roberto de Simone, interprétation Neapolis Ensemble

2° coro delle lavandaie LAB - Voci In Ascolto

 

Nom des motifs gestuels : métasmœurfphose, poule house, duck walk, wings rollin (thanks to Tina Turner), amapianœuf

 

Chorémanie :

Danse mortelle - L'étrange cas de Strasbourg 1518 - Regarder le documentaire complet | ARTE

 

Articles en lien

Éloge du Perchoir, Julie Triboulet - La Dimension du sens que nous sommes

Le triomphe de l'œuf, J. Da Nang - La Dimension du sens que nous sommes

 


 


 

Lire la suite

Éloge du Perchoir, Julie Triboulet

17 Mai 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #essai, #essais

Le texte de Julie Triboulet possède une intelligence réelle : il comprend immédiatement que le danger du système hégélien de J. Da Nang réside moins dans sa métaphysique que dans sa tendance à absorber toute contingence dans une logique réconciliatrice. Sa critique est particulièrement forte lorsqu’elle montre que la dialectique peut devenir une machine à neutraliser l’événement, à transformer les accidents de l’histoire en étapes nécessaires d’un récit déjà écrit. Là, elle touche juste : elle révèle le risque d’un idéalisme qui finit toujours par sacrifier le réel.

Mais sa réponse finit paradoxalement par reproduire ce qu’elle reproche. En remplaçant la verticalité hégélienne par l’immanence deleuzienne, Julie substitue simplement une ontologie totale à une autre. Chez elle, tout devient flux, multiplicité, devenir. Le vocabulaire deleuzien produit une ivresse conceptuelle séduisante, mais qui tourne parfois à l’automatisme poétique. La poule n’est plus analysée : elle est dissoute dans une prolifération de métaphores où chaque chose devient ligne de fuite. À force de refuser toute hiérarchie, le texte finit par abolir toute détermination. C’est particulièrement visible dans les passages les plus lyriques, dont : « le perchoir est une pensée en bois ». La formule frappe, mais elle fonctionne davantage comme effet de style que comme proposition philosophique démontrée. Là où J. Da Nang péchait par excès de système, Julie pèche par excès de fluidité. Le concept ne domine plus le réel : il s’y évapore.

Par ailleurs, on peut reprocher à ce texte son sérieux. On croit parfois que le sérieux est un moyen : on se fait grave pour atteindre un but, on se raidit pour toucher au vrai. Mais c’est l’inverse. Le sérieux n’est pas une porte, c’est un mur. Et derrière ce mur, il n’y a rien. Non pas le vide profond des mystiques, mais le néant des salles d’attente et des formulaires administratifs. Le sérieux est l’horizon du néant, Schiller l’avait compris : l’homme n’est pleinement humain que lorsqu’il joue, affirmait-il. Or J. Da Nang, joue. Et jouer, c’est accepter la légèreté, l’imprévu, la perte de contrôle. Celui qui se prend au sérieux ne joue plus. Il pèse. Et si l’on suit cette pente jusqu’au bout, le sérieux absolu aboutit à l’effacement. Car être sérieux, c’est refuser l’ironie de l’existence, cette petite musique qui dit que rien n’est définitif, que tout se dérobe, que le sens est une bulle. À force de serrer les dents sur la vérité, on mord le vide.

Puisque Julie veut être sérieuse, rappelons-lui que Foucault avait déjà montré comment les dispositifs de gravité, institutions, méthodes, protocoles, fabriquaient des sujets dociles, c'est-à-dire des sujets qui avaient intériorisé leur propre néant. Des sujets qui ne doutaient plus, qui exécutaient. Qui ne riaient plus, qui validaient, devenus des points dans une grille, des cases dans un tableau, et dont l’horizon n'était plus l’infini, mais le bord du monde connu, au-delà duquel ne demeure que le silence gris du sérieux éternel. Cioran, lui, disait, dans le même esprit : « La certitude est un silence de la pensée. » Ajoutons : le sérieux en est la mise en scène.

Le contraire du sérieux, chère Julie, n’est pas le n’importe quoi : c’est le jeu. Et le jeu, comme le notait le même Schiller, contient sa propre gravité. Une gravité qui danse. Celle du savant qui rit en manipulant ses équations, de l’enfant qui bâtit un château de cartes avec une concentration d’acrobate, du philosophe qui se moque de sa propre philosophie. Ceux-là touchent au réel sans s’y engluer. Ils savent que le sérieux est une tentation du néant, qu’on ne traverse qu’en refusant de l’habiter. Alors, la prochaine fois qu’on vous prendra à faire la tête devant un problème, demandez-vous : suis-je en train de penser, ou suis-je en train de devenir un meuble ? Car le néant, ce n’est pas la mort. C’est la gravité sans joie. Et ça, c’est bien pire.

 

Enfin, il nous étonne Julie que vous n'ayez pas crié au scandale devant le traitement de la poule, devenue simple objet, par J. Da Nang. La fibre féministe en vous aurait abdiqué devant le sérieux de votre philosophie ? La meilleure réponse apportée à J. Da Nang, voyez-vous, c'est cette danse proposée Par Agathe Marion, dont je ferai part dans un autre article. Sa Chorémanie est d'une intelligence folle !

Cela dit, votre texte demeure stimulant parce qu’il assume comme une dérive poétique. Il ne réfute pas seulement Hegel : il oppose à la philosophie du sens une philosophie de la sensation. C’est sa limite théorique, mais aussi sa force littéraire. Et ce qui rend finalement ce texte intéressant, ce n’est pas tant la solidité de sa réfutation de Hegel que le déplacement qu'il opère du terrain philosophique lui-même. Vous cessez progressivement de discuter des concepts pour faire sentir des intensités. Là où Hegel, et J. Da Nang à sa suite, cherchent une intelligibilité du réel, une logique capable d’expliquer le mouvement du monde, vous substituez une écriture qui refuse précisément la souveraineté de l’explication. Votre texte ne veut plus démontrer : il veut produire une expérience sensible de la pensée. C’est là que la référence à Deleuze devient décisive. Chez vous, le concept cesse d’être un outil de stabilisation pour devenir une matière mobile. Les notions de flux, « d’agencement » (Deleuze), de devenir, ne servent pas à clarifier le réel mais à empêcher qu’il se fixe dans des catégories définitives. La poule n’est plus un objet de connaissance : elle devient une vibration perceptive, presque un mode d’attention au monde. Et c'est là que vous rejoignez sans le savoir Agathe Marion. Lorsque vous écrivez que « la poule est une vitesse » ou que « le perchoir est une pensée en bois », vous ne cherchez pas une vérité descriptive. Vous déplacez la perception du lecteur, vous l’obligez à voir autrement des objets considérés comme insignifiants. Le problème théorique apparaît ici clairement : votre écriture rend presque impossible toute discussion rationnelle. Une proposition comme « la poule est une ligne de fuite », possède une puissance évocatrice très forte, mais une faible résistance critique. On ne peut ni vraiment la prouver ni vraiment la réfuter. Votre texte échappe ainsi à l’évaluation philosophique classique parce qu’il glisse vers autre chose : une ontologie poétique. Et c’est précisément cette fragilité conceptuelle qui fait sa force. En fait, vous écrivez moins comme une philosophe que comme une styliste des intensités. Votre texte réussit lorsqu’il cesse d’argumenter pour devenir atmosphère. Le poulailler n’y est plus un objet, il devient un climat mental, une texture sensible. En cela, votre écriture est profondément deleuzienne : elle ne cherche pas à dire ce qu’est le monde, mais à multiplier les manières de le traverser.

 

Éloge du perchoir, Julie Triboulet, éditions de notoriété publique, mai 2026, ean : 9782919275212.

#jJ #joeljegouzo #denotorietepublique #jdanang #librairieletabli #fanzine #hegel #œuf @libairieletabli

#julietriboulet #agathemarion #deleuze

 

Le triomphe de l'œuf, J. Da Nang - La Dimension du sens que nous sommes

 

Contact éditeur : denotorietepublique@aol.com

Lire la suite

Le triomphe de l'œuf, J. Da Nang

15 Mai 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #essai, #essais

En marge du fanzine sobrement intitulé L'histoire très très horrifique et néanmoins désopilante, sinon instructive, de la poule qui trouva un couteau et de ce qu'il s'en suivit pour la langue française, les éditions de notoriété publique publient un opuscule dont on nous dit qu'il ouvre une polémique durable construite autour de l’ineffable question de l'antériorité, ou pas, de l’œuf sur la poule....

Or, avec Le Triomphe de l’œuf, J. Da Nang réussit une opération rare : transformer une blague de comptoir : « la poule est le moyen que les œufs ont inventé pour se reproduire », en système philosophique intégral, monstrueusement cohérent, hilarant de sérieux et sérieusement hilarant.

Le livret avance comme une machine spéculative emballée par son propre carburant verbal : Hegel passe à la casserole, la métaphysique est battue en omelette et le lecteur, d’abord médusé, finit par consentir à cette théologie ovale avec le même abandon qu’un enfant devant un œuf Kinder.

Ce qui frappe, c’est la tenue du délire. J. Da Nang ne plaisante jamais. Il pousse la logique jusqu’à l’abcès conceptuel, avec cette manière incroyable de faire proliférer l’idée dans toutes les directions, comme si chaque phrase pondait la suivante. On pense à Claro, évidemment : même ivresse lexicale, même goût des emballements érudits, même joie de voir la pensée se transformer en carnaval syntaxique. C'est du Perec, du Flaubert du Bouvard et Pécuchet, du Gombrowicz... Ici, la poule devient le véhicule terrestre de l’idée de l’œuf, l’homme un simple garagiste ontologique, et Pâques une ruse cosmique par laquelle l’Œuf absolu se fait chocolat pour mieux coloniser l’imaginaire humain.

Le génie du texte réside dans sa capacité à singer les appareils universitaires, addenda, dialectique, herméneutique, démonstration, conclusion définitive, tout en laissant filtrer une immense jubilation enfantine. Faux traité philosophique, il se révèle poème burlesque sur notre besoin absurde d’expliquer le monde. Plus J. Da Nang accumule les couches de concepts, plus le réel se craquelle sous le rire. Hegel lui-même finit en mascotte de confiserie métaphysique.

Et pourtant, derrière la farce quelque chose surnage : une méditation sur les systèmes qui dévorent leurs créateurs, sur les idées qui utilisent les hommes comme simples supports de circulation. On songe au Kafka de la Colonie pénitentiaire. L’œuf devient virus culturel, entité autonome, mème. À force de pousser le grotesque jusqu’à la perfection formelle, J. Da Nang touche une vérité très contemporaine : nous sommes peut-être tous les employés assidus d’abstractions qui nous dépassent.

Livre minuscule, mais dont l'expansion est illimitée : une coquille de poche contenant un univers entier de spéculation comique.


 

Le triomphe de l'œuf, J. Da Nang, éditions de notoriété publique, avril 2026, ean : 9782919275205.

en vente exclusivement (!) à la librairie l'établi d'Alfortville.

Contact éditeur : denotorietepublique@aol.com

Sur le même auteur ;

Le Royaume de la Dernière Page, J. Da Nang - La Dimension du sens que nous sommes

 

#jJ #joeljegouzo #denotorietepublique #jdanang #librairieletabli #fanzine #hegel #œuf @libairieletabli

 

 

Lire la suite

«S'affecter de joie » à la librairie l'établi d'Alfortville

13 Mai 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

Hier soir, en guise de signatures, les auteur.es du fanzine élaboré dans les murs mêmes de la librairie pendant plus d'un an, ont proposé un véritable spectacle, avec, en déclaration liminaire, ce texte :

Nous vivons, écrivent Gilles Deleuze et Claire Parnet dans leurs Dialogues (Flammarion, 1977), dans «un monde plutôt désagréable, où non seulement les gens, mais les pouvoirs établis ont intérêt à nous communiquer des affects tristes». Ces affects tristes sont, précisent-ils en empruntant à Spinoza ses formules : «tous ceux qui diminuent notre puissance d'être». Car «les pouvoirs établis ont besoin de nos tristesses pour nous persuader que la vie est dure et lourde».

Ces pouvoirs, poursuivent-ils, «ont moins besoin de nous réprimer que de nous angoisser», ou, comme le dit Virilio, qu'ils citent, «d'administrer et d'organiser nos petites terreurs intimes».

Soyez persuadés que ces vampires «ne nous lâcheront pas tant qu'ils ne nous auront pas communiqué leur névrose et leur angoisse, leur castration bien-aimée, le ressentiment contre la vie, l'immonde contagion».

Face à cela, Deleuze et Parnet posent un défi lucide : «Ce n'est pas facile d'être un homme libre.» Mais ils tracent une voie : «fuir la peste, organiser les rencontres, augmenter la puissance d'agir, s'affecter de joie, multiplier les affects qui expriment un maximum d'affirmation.»

S'affecter de joie...

C'est précisément ce que cette soirée veut être : une rencontre organisée contre la tristesse, un espace pour choisir, ensemble, la joie comme acte politique.

 

Dans ses cours sur Spinoza, à l'université de Vincennes (1978), Deleuze affirmait : «Le système nous veut triste et il nous faut arriver à être joyeux pour lui résister. La joie est résistance, parce qu'elle n'abandonne pas.»

Précisons par honnêteté intellectuelle que cette phrase, souvent attribué à Deleuze et que personne n'a retrouvée telle que dans ses cours, ni dans son Spinoza : Philosophie pratique (Deleuze, 1981), n'est pas une source vérifiable. Il s'agit probablement d'une libre adaptation, non d'une citation directe. Mais justement. Nous l'empruntons à cause de cela.

 

«Quand je suis affecté de joie, énonçait Deleuze dans son cours à Vincennes du 24 janvier 1978, ma puissance d'agir augmente, c'est-à-dire que je suis moins séparé de cette puissance.» Or, «Le passage à une perfection plus grande ou l'augmentation de la puissance d'agir s'appelle l'affect ou sentiment de joie. » (Spinoza : Philosophie pratique, p. 74).

La tristesse diminue notre puissance d'agir. La joie, l'augmente. Le système nous veut tristes, eh bien non. Pas ce soir. Ce soir, on s'affecte de joie. Libres et heureux ensemble.

La philosophie a rarement eu aussi bonne mine.

 

#jJ #joeljegouzo @librairieletabli #librairieletabli #deleuze #denotorietepublique

 

 

Lire la suite

le muguet n’est pas une fleur : c’est une fiction nationale

1 Mai 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #Politique

Cette blancheur docile que l’on croit cueillie par un matin bleuté n’est qu’un mirage. Sous la clochette la sueur, la cadence, toute une armée de mains qui plient pour que la fête ait son parfum. Le muguet est un poème de misère maquillé d'innocence, une petite fleur trop blanche qui cache un monde de forçats saisonniers, de serres chauffées comme des enfers, de nuits où l’on coupe, trie, emballe, pour que l’aube du 1er jour de mai soit adorable. C’est un commerce qui prétend sentir la forêt mais sort de hangars, un rite populaire qui repose sur des cadences industrielles, une fête qui s’appuie sur des travailleurs sans droits. Ceux-là qui, dissimulés dans les entrailles de la République, exhibent les hardes d'une nation qui s'achève. C'est l'alchimie du pauvre où l’on transforme des heures sous-payées en bouquets vendus à la sauvette, où l’on force la nature comme on force les corps.

Le printemps ainsi annoncé n’est qu’un ordre de mission. Car le muguet n’est pas une fleur : c’est une fiction nationale qui dépose les vies minuscules. Entre l’innocence affichée et la violence dissimulée, il faut savoir l’envers du 1er Mai. Non la candeur des clochettes, mais leur haleine de serre, les dos pliés, un enfer parfumé, presque poli, où l’on cache la misère sous un beau ruban blanc. A commencer par celle des cueilleurs qui avancent dans la nuit comme des pénitents.

On parle d'innocence, on cache l’industrie. On parle de tradition, on cache l’ubérisation rurale, les contrats fantômes, les salaires à la tâche. Le muguet n’est pas une fleur : c’est un mensonge national, une liturgie de pureté bâtie sur des mains fatiguées. C’est un printemps qu’on arrache au sol pour couvrir l'odeur de cette France qui s'est donné un parfum pour oublier son hypocrisie, qui se couvre de clochettes pour ne pas entendre les cris. Entendez-vous la dissonance ?

 

 

 

 

 

60 millions de brins de muguet ont été vendus en France l'an passé, pour un chiffre d'affaire d'environ 20 millions d'euros, en 48h.

Sources : FranceAgriMer, Réseau des Nouvelles du Marché (RNM), rattaché au ministère de l’Agriculture, qui confirme les volumes via les prix de gros : 22 € la botte de 50 brins -catégorie 1. Quant aux CA, les chiffres les plus précis proviennent de l’étude Kantar pour FranceAgriMer et VALHOR.

 

Des chiffres qui ne tiennent pas compte évidemment du ramassage du muguet des bois, cependant négligeable : l'essentiel du muguet vendu en France est produit à 90% dans le pays nantais, et de façon industrielle.

Sources INRAE, universités de Nantes et d’Angers, révélant que 85 % du muguet français provient du triangle Nantes–Saint Philbert de Grand Lieu–La Chevrolière. Dans cet espace, les chercheurs décrivent une organisation fordiste : plantation, forçage, cueillette, conditionnement. Quelques grandes exploitations contrôlent la chaîne, et tout doit être prêt pour le 1er mai, ce qui crée une tension autant sur la production que la distribution. Le produit, lui, est artificialisée, forcée en serre pour synchroniser la floraison, et de ce fait nécessite un travail manuel intensif, soumis à une logistique industrielle (réfrigération, transport express).

Sources : Histoire & Sociétés Rurales, Le Mouvement Social (dossiers sur la précarité agricole), Ethnologie française (études sur les pratiques populaires du 1er mai), INRAE / Université de Nantes (travaux sur la filière horticole du muguet), Revue d’Économie Régionale & Urbaine (analyses sur les micro filières territoriales).

 

A remarquer : l’économie populaire du 1er mai ne pèse rien en volume, mais beaucoup en symbolique sociale et c'est elle qui légitime les achats du... muguet industriel.

En outre, toutes les études citées révèlent une filière consommatrice de main d’œuvre précaire. La production du muguet mobilise des milliers de saisonniers dans le bassin nantais, aux contrats courts, souvent quelques jours, qui travaillent dans des conditions pénibles, cadences élevées (coupe, tri, bottelage), rémunération proche du SMIC, parfois à la tâche. Au point que les chercheurs parlent d’une ubérisation agricole.

Le muguet est une fleur symbole : fête du Travail, tradition populaire, geste affectif. Mais derrière cette image se cache une industrie horticole très mécanisée employant une main d’œuvre précaire. Le paradoxe est frappant : La fleur qui célèbre les travailleurs repose sur des travailleurs invisibles.

 

#jJ #joeljegouzo #muguet #premiermai #1ermai #economie #cachemisère

Lire la suite