Chorémanie à la librairie l'établi, autour d'Agathe Marion et de sa Poulorie Ballroom (2/3)
22 Mai 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #essai, #essais, #danse
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L'histoire a retenu, outre la chorémanie de Strasbourg (1518) celle d’Erfurt (24 juin 1374), vécut comme une véritable scène témoin d'une Europe médiévale se fissurant. Dans les rues de Thuringe, des foules entières se mirent à danser jusqu’à l’épuisement, comme si un principe obscur s’était emparé des corps. On parla de morsures invisibles, de piqûres d’araignées comme pour la tarentelle italienne. Pour nombre de chercheurs, ce qui s'est joué semble être la collision entre un monde saturé de symboles et une énergie qui ne pouvait plus entrer dans ces symboles.
C’est ici que Spinoza, anachronique mais pertinent, éclaire la scène : la chorémanie d’Erfurt ressemblait à l'irruption brutale du conatus, cette puissance de persévérer qui, lorsqu’elle n’a plus de forme stable, se déploie en mouvements incohérents. Les danseurs d’Erfurt ne cherchaient pas à signifier : ils cherchaient à continuer d’être, coûte que coûte, dans un monde qui vacillait. Leur danse était une ontologie en crise !
Nietzsche y aurait vu une autre vérité : la danse comme symptôme d’un excès de vie qui ne trouve plus de langage pour s'exprimer. Non pas la danse solaire de Zarathoustra, mais sa version sombre, convulsive, où le corps tente de se libérer d’une morale qui l’étouffe. À Erfurt comme à Strasbourg, les danseurs ne célébraient rien. Ils dansaient. Ils se débattaient contre la pesanteur d’un ordre en train de se défaire. Ils incarnaient ce moment où la vie, trop comprimée, se met à trembler. Ainsi, la chorémanie des poules d'Agathe Marion, partageant cette même logique : quand le monde devient trop étroit, le corps invente un mouvement qui n’obéit plus à rien. Une danse qui n’est pas un art, mais une métaphysique en acte.
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On se rappelle aussi que la chorémanie d'Agathe Marion était une réponse faite à J. Da Nang et à son Triomphe de l'œuf. Mais dire que la chorémanie des poules répond à J. Da Nang, c’est encore trop peu : elle le dépasse, comme elle dépasse Hegel et Platon, parce qu’elle introduit dans la pensée un mouvement que ni la dialectique ni l’Idée n’ont jamais su accueillir. Là où Platon cherche la forme pure, là où Hegel exige la réconciliation de l’esprit avec lui même, la poule chorémanique refuse la synthèse et tourne, tourne, non pour atteindre un concept, mais pour s’en libérer. Car on l'oublie trop souvent : le corps pense avant la pensée. Ce n’est pas une métaphore mais une thèse, que Merleau Ponty a formulée avec une précision presque charnelle : «La pensée n’est rien d’autre qu’un certain style du corps» (dans Phénoménologie de la perception). Le geste, la posture, la tension musculaire sont déjà des prises sur le monde, des anticipations, des décisions muettes. Le corps n’exécute pas : il comprend, il oriente, il invente. C’est pourquoi la chorémanie, qu’elle soit médiévale ou gallinacée, n’est pas un accident moteur mais une pensée en acte, une pensée qui ne passe plus par le concept mais par l’intensité. Deleuze l’avait pressenti : penser, c’est créer des lignes de fuite, et ces lignes ne naissent jamais dans la tête seule, mais dans le tremblement du vivant, dans la variation du rythme, dans la manière dont un corps se laisse traverser par ce qui le dépasse. Ainsi, lorsque les poules dansent, ce n’est pas la raison qui vacille : c’est la raison qui change de lieu. Elle quitte le perchoir, elle quitte l’abstraction, elle se fait mouvement. Elle se fait vibration. Elle se fait corps. Et c’est là, précisément, que la pensée commence.
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chorémanie :
Danse mortelle - L'étrange cas de Strasbourg 1518 - Regarder le documentaire complet | ARTE
Éloge du Perchoir, Julie Triboulet - La Dimension du sens que nous sommes
Le triomphe de l'œuf, J. Da Nang - La Dimension du sens que nous sommes
illustration : Le pèlerinage des épileptiques à l'église Saint-Jean à Molebeek Pierre Bruegel 1642
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