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La Dimension du sens que nous sommes

Res nullius #2 : Dom Sebastião (Librairie l'établi, Alfortville)

25 Mai 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #LITTERATURE

Dans le droit romain antique, la res nullius est «la chose qui n’appartient à personne», susceptible d’être saisie par le premier occupant (occupatio).

Res nullius #2 : un texte, qui même affiché dans une librairie, devient une chose offerte, une parole disponible, presque sans propriétaire.

Dans cette deuxième livraison, le texte offert à la lecture de tous est devenu architecture : il n’est pas accroché comme une affiche ou un panneau explicatif, il traverse l’espace pour suspendre littéralement ses mots au-dessus des lecteurs. Ces banderoles ne décorent pas en effet, elles coupent le plafond de la librairie en diagonales, produisant de nombreux effets : elles obligent le regard à lever la tête, elles relient des rayonnages éloignés, elles transforment une phrase linéaire en parcours physique, quand un livre ordinaire impose, lui, un ordre, de la première à la dernière page. De plus, par son découpage, le texte offert est fragmenté, suspendu, impossible à saisir d’un seul coup d'œil : le lecteur doit marcher pour lire, avec pour conséquence que le corps devient un dispositif de lecture. On n’est plus dans la consommation du texte, on est dans sa traversée. La phrase n’est plus enfermée dans l’objet-livre, elle circule librement dans un espace collectif.

 

Le texte ? A vrai dire une seule phrase, comme une épopée syntaxique appliquée à presque rien... Mais sa structure est littéralement celle d'une épopée où l'on croise Ksar el-Kébir, Dom Sebastião, le mythe sébastianiste du roi perdu, l’espérance portugaise messianique, etc. Mais l'objet réel en est... une tombola ! Le tirage d'une poule-au-pot ! On est ici face à un mécanisme narratif presque rabelaisien : une inflation gigantesque du sens appliquée à un événement ridicule. Le sublime greffé sur le trivial...

 

Mais ce n'est pourtant pas seulement une blague, autant destiné au vainqueur de la tombola qui n'en savait rien, qu'au public de la librairie. La phrase est drôle, certes, mais elle n’est pas simplement ironique. S'il est un passage à retenir pour le prouver, ce serait celui-ci : « la Providence, lasse de sa grandeur, déciderait de se manifester sous la forme d’un pot-au-feu »... Là, il y a une bascule. L’idée n’est pas seulement de montrer combien les humains sont ridicules, mais plutôt que les humains ont besoin de fabriquer du sens, même à partir de choses minuscules. Pour le dire autrement, la farce n’annule pas le sacré, elle le déplace. Le royaume disparu réapparaît non dans une bataille mais dans une soupe. Il y a cette fois encore quelque chose de très proche d’une pensée carnavalesque : le roi devient vapeur, la prophétie devient bouillon... Le grotesque détruit la majesté mais la sauve aussi.

 

Reste à savoir pourquoi on l'a accrochée en banderoles. Et c'est là que ce geste devient vraiment intéressant. Une banderole appartient normalement à l'ordre de la fête, ou de la manifestation, ou de la célébration. Or ici elle porte une phrase interminable... Une phrase proustienne. C’est une contradiction volontaire : le support populaire et immédiat rencontre une syntaxe labyrinthique. L’effet est presque comique : on cherche une proclamation claire et on reçoit une dérive narrative infinie. La banderole promet l’évidence, mais elle offre une forêt de mots.

 

L'hypothèse la plus profonde est celle d'une anti-marchandise. Une librairie vend des livres. Mais ici elle expose gratuitement une phrase qui traverse tout son espace. Le texte devient presque de l’air : on passe dessous, dedans. Il cesse d’être un objet fermé. C’est exactement la logique de la res nullius : le texte n’attend pas d’être acheté pour exister, il circule avant sa capture. Et le lecteur peut tout lire ou n'en saisir qu’un morceau et repartir avec cela. Comme on ramasse quelque chose trouvé par hasard, qu'on fait sien : res nullius.

 

Au final, ce qu'on a, c'est la transformation d'une librairie en espace où le texte cesse d’être une propriété pour devenir événement. Et le choix de cette phrase n’est pas accidentel : elle parle elle-même d’une communauté qui, autour des livres, croit, espère, fabrique du sens autour d’un objet que l'on donne aujourd'hui pour dérisoire : le livre. Autrement dit, les gens dans la librairie font exactement ce que fait cette res nullius : ils se rassemblent autour d’une fiction.


 

 

La phrase en banderole :

Dans la rumeur obstinée qui, depuis la brume de Ksar el-Kébir, prétend que Dom Sebastião n’est jamais vraiment mort mais qu’il erre encore, prêt à revenir lorsque le Portugal aura besoin d’un roi assez fou pour croire qu’un destin peut se gagner contre un billet froissé, João, descendant spirituel du Désiré, nul ne sait, peut-être même pas lui, s'avança vers l'urne de la tombola de la librairie L’Établi avec la même ferveur que s’il s’agissait d’un champ de bataille, espérant décrocher la poule au pot en lot promise mais rêvant, secrètement, de doubler Henri IV dans l’art de promettre au peuple des miracles domestiques, et tandis qu’il glissait son ticket dans l’urne, il sentit, sans oser se l’avouer, que le vieux mythe sébastianiste bruissait derrière son épaule, comme si la main du roi disparu guidait la sienne vers un avenir où la poule gagnée par hasard pourrait valoir, pour un instant, une couronne perdue dans le sable marocain, et il gagna bel et bien la poule, qui fut mise au pot comme dans une parodie triomphale de l’édit d’Henri IV, et sa joie, gonflée par le parfum du bouillon, devint si éclatante qu’on crut voir, dans la vapeur qui montait de la marmite, la silhouette du roi manquant, si bien que la foule rassemblée acclama João comme le vainqueur d’une espérance sébastianiste enfin récompensée, l’héritier improbable d’un royaume qui n’existait plus mais qui, pour un soir, retrouverait sa splendeur dans la chaleur de cette poule au pot gagnée à la loyale quand bien même la bête, trop cuite, se désagrégeait déjà en lambeaux grotesques évoquant tour à tour un sceptre mou, un étendard détrempé et la moustache d’un prophète de pacotille, João, ivre de gloire et de fumet, levait déjà sa louche comme un glaive, pris d’un enthousiasme messianique, celui d'un héraut annonçant le retour du roi, si bien que l’on ne sut plus très bien si l’on allait assister à son repas, à une apparition ou à une farce cosmique où la Providence, lasse de sa grandeur, déciderait de se manifester sous la forme d’un pot-au-feu de poule triomphal.

 

Dom Sebastião Ier, le souverain mythique dont la disparition en 1578, lors de la bataille des Trois Rois à Ksar el-Kébir, a donné naissance au fameux sébastianisme, l’un des grands mythes politiques et littéraires du Portugal. Surnommé O Desejado (« le Désiré »), ce jeune roi, exalté, obsédé par l’idéal chevaleresque et les croisades, décide en 1578 de mener une expédition au Maroc pour soutenir un prétendant au trône saadien. Le 4 août 1578, lors de la bataille de Ksar el-Kébir (ou bataille des Trois Rois), l’armée portugaise est écrasée. Le roi disparaît : son corps n’est jamais identifié avec certitude. Cette absence de dépouille ouvre la voie à un mythe national. Le mythe du Sébastianisme. Le peuple portugais refuse de croire à sa mort. On attend son retour par un matin de brume pour restaurer la grandeur du royaume. Ce mythe messianique influence encore aujourd’hui la culture portugaise.

 

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