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La Dimension du sens que nous sommes

Chorémanie à la librairie l'établi, autour d'Agathe Marion et de sa Poulorie Ballroom (1/3)

21 Mai 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #danse, #essai, #essais

Pour clore la soirée du 12 mai 2026, consacrée au fanzine dont l'objet est l'histoire du poulailler du Moulin d'Andé, où Perec écrivit La Disparition, Agathe Marion a proposé une chorémanie, composée sur des musiques précises et une grammaire chorégraphique calquée sur l'étude morphologique et comportementale des poules (voir les crédits en fin d'article).

Par ailleurs, la proposition d'Agathe Marion se voulait une réponse au court essai de J. Da Nang : Le triomphe de l'œuf. Dans cet essai, J. Da Nang célébrait l’œuf comme principe premier, matrice ironique d’où surgissent à la fois le monde, la pensée et les poules qui prétendent le dépasser. Dans une prose étincelante, J. Da Nang y renversait la causalité avec une élégance philosophique qui transformait la basse cour en laboratoire de métaphysique jubilatoire, poussant Hegel jusqu'à la farce cosmique. Julie Triboulet lui a répondu avec une intelligence réelle, mais son texte se raidissait dans un sérieux qui transformait l’immanence deleuzienne en automatisme lyrique. À force de fluidité grave, sa critique finissait par s’évaporer dans une solennité qui n'était plus une porte mais un mur.

 

Agathe Marion a finalement proposé le 12 mai 2026 au soir, à la librairie l'établi, la meilleure réponse au texte de J. Da Nang : faire entrer le public présent en chorémanie. Une sorte de renversement refusant la téléologie de l'œuf, la hiérarchie esprit/matière et la réduction utilitariste, pour répondre par le corps, par la danse, par la transe. Elle retournait ainsi la dialectique : ce n’était plus l’Œuf qui utilisait la poule, mais la poule qui se libérait de l’Œuf et de sa ponte, inventant une poulo genèse sans œuf, véritable post oviparité des poules sans crêtes, sans hiérarchie, sans verticalité, sans surplomb. Réponse anti hégélienne, parfaitement spinoziste et nietzschéenne.

 

Mais entendons-la présenter elle-même son travail :

 

«Poulorie Ballroom (de l'œufrie à l'aporie, de l'aporien à l'œufphorie)

Les poules, après avoir approché l'essai de J. Da Nang trouvé sur la table de cuisine de leur humaine, sont prises d'une chorémanie depuis Pâques. 

Elles qui avaient pris de sacrées résolutions pour la nouvelle année et entamaient pacifiquement leur chemin d'empouvoirement en respectant leur écosystème, se prennent dans le bec l'essentialisme violent du monde avec le Triomphe de l’œuf : "la poule, loin d'être la génitrice de l'œuf, en est en réalité le produit", "qu'un moyen",  "vulgaire véhicule", ou encore "la poule picore, gratte, caquette : elle est l'Esprit aliéné, oubliant sa source, croyant être une fin en soi. C'est, dans le moment de la nature, le plus bas degré de la réalisation de l'Idée". 

Le choc est si terrible, si ontologique, que seul le corps peut alors penser. 

Une chorémanie est un état de psychose collective qui fait danser de manière incontrôlée jusqu'à l'épuisement. Des corps qui se soulèvent, qui expansent (mix de panser avec un a pour expandre) l’Être et son grand E. 

La gentillette résolution de "l'immobilité dynamique" mènera dans la suite des événements - nous le savons aujourd'hui - à un tonitruant rebondissement de l'Histoire, que l'Homme, trop occupé à se regarder le nombril et philosopher froidement, n'aurait su voir venir. 

Renversement du stigmate, retournement anti-oeufdipien, les poules mouvementementées incorporeront à leur tour des œufs - pas en chocolat, ras le capitalisme confiseur - et se débarrasseront du stade coquillaire pour mettre au monde sans œuf leurs poussins. 

Les nouveaux crêtins sont les sans-crêtes qui dansent sans ailes/elles ! Bye-bye l'homme, bye-bye l’œuf, la rouetourne a Tinatourné ! 

(Et l'Idée reste "association de concepts triviaux ou géniaux qui s'estompent devant le nombre des associations", dans le dico). »

 

Nietzsche et Spinoza entrent dans la danse !

Nietzsche aurait adoré les poules chorémanes d'Agathe Marion. Pourquoi ? Parce que le texte de J. Da Nang, malgré son humour, reste platonicien : il place l’Idée (l’Œuf) au-dessus de la vie (la poule). Nietzsche aurait affirmé : «Voilà encore une métaphysique qui dévalorise le corps au profit d’un arrière monde ».

La chorémanie d'Agathe Marion, elle, répond par la dépense, la création sans origine, l’affirmation pure. C’est dionysiaque. C’est anti origine. C’est anti finalité. Ses poules refusent la question « qui vient avant ? » pour répondre : nous venons en tourbillonnant. Nietzsche aurait applaudi : «Elles dansent pour ne pas être réduites à un concept.»

Spinoza, lui, aurait commencé par avancer qu'«On ne sait pas ce que peut un corps.» Les poules chorémanes démontrent exactement cela. Le texte de J. Da Nang réduisait la poule à une fonction, un mode, un véhicule. Spinoza répond : «La poule est une puissance d’agir. Elle n’est pas un moyen, elle est une expression.»

De fait, la chorémanie est spinoziste parce qu'elle est augmentation de puissance, passage à un degré supérieur d’existence, affirmation immanente. Les poules ne veulent plus être causées par l’Œuf, elles veulent être causes adéquates d’elles-mêmes.

 

C'était donc bien la meilleure réponse possible que cette danse chorémanique, adressée dans une langue qui n’est ni conceptuelle ni biologique, mais chorégraphique. Une chorémanie pour sortir de l’Œuf. Les poules tournent. Elles tournent comme si la gravité avait oublié son travail. Elles tournent pour dévisser la métaphysique. Elles tournent pour que l’Idée tombe de son piédestal. Elles tournent jusqu’à ce que l’Œuf cesse d’être un Dieu et redevienne un simple rond dans la poussière. Et elles battent de leurs ailes qui ne servent pas à voler mais à penser autrement. Et frappent le sol pour que chaque coup de patte soit une réfutation de Platon, chaque gloussement une critique de la téléologie, chaque plume un adieu à la hiérarchie. Car en entrant en transe, le corps fait que le concept devient sueur. Soit une ontologie sans Idée. La meilleure réponse, parce qu'elle ne pouvait pas être un argument dans l'oubli des corps, mais un mouvement. Une affirmation corporelle qui permette de passer du commentaire à la mise en corps, du concept à la cinétique, de l’oviparité spéculative à la poulorité performative. Une chorégraphie, qui répond au Triomphe de l’œuf non par l’argument, mais par la réversibilité du geste. Une danse qui déprogramme l’Idée et réactive la puissance du corps. Ainsi, la chorémanie est une critique incarnée. Et c'est exactement ce qu'Agathe Marion a mis en œuvre : une pensée qui se fait mouvement, une métaphysique qui se fait danse, une poule qui se fait monde.

 

Et là, il n'y a pas de dépassement, au sens hégélien du concept, mais débordement. Un débordement qui ne cherche ni synthèse, ni réconciliation, ni retour de l’esprit à soi. Il ne fait que déborder. Il fuit. Il s’ouvre comme une fissure dans la grande architecture conceptuelle. La chorémanie des poules, loin de reconduire la dialectique, la dissout dans un mouvement qui n’a plus de centre. C’est là que Deleuze surgit : non comme un maître, mais comme un compagnon de fuite. Car ce que les poules inventent dans leur transe, ce n’est pas un concept, c’est un devenir danse qui ne renvoie plus à aucune origine. Le Triomphe de l’œuf de J. Da Nang trouve ici sa véritable réponse : non plus l’œuf comme principe premier, mais comme intensité qui se propage, se diffracte, se répand. L’œuf n’engendre pas la poule : il se disperse dans le tourbillon chorémanique. Rien à voir avec la remontée hégélienne de l’Esprit : ici, tout descend, glisse, se répand, se connecte. Platon voulait des formes, Hegel voulait un sens, Deleuze veut des lignes de fuite. Et les poules, dans leur débordement, tracent exactement cela : une pensée sans transcendance, sans Idée, sans finalité. Une pensée qui danse, qui tremble, qui s’éparpille. Une pensée qui ne cesse de commencer.

 

Alors, oui, Julie triboulet avait bien pressenti qu'il fallait chercher du côté de Deleuze une réponse. Mais ce qu’elle n’a pas vu, ce qu’elle ne pouvait pas voir parce que le sérieux l’en empêchait, c’est que la solution n’était pas dans le perchoir, ni dans l’œuf, ni dans la dialectique, mais dans la chorémanie. La danse comme débordement, comme perte de forme, comme refus de toute architecture conceptuelle. La danse qui n’explique rien mais défait tout. La danse qui n’interprète pas l’événement mais est l’événement. Là où J. Da Nang voulait triompher par l’œuf, la danse le bat en brèche : elle ne triomphe pas, elle déborde. Elle ne fonde pas, elle fissure. Elle ne pense pas, elle traverse. Elle est la seule réponse possible, non à Hegel, non à Platon, mais à l’idée même qu’une pensée puisse encore prétendre organiser le monde.

 

Julie Triboulet était presque arrivée : il ne lui manquait qu’un pas, celui qui fait tomber du perchoir, celui qui transforme la poule perchée en poule dansante. Celui qui remplace la hauteur par la transe. Ce pas, Agathe Marion l'a fait pour elle. Car au bout du compte, il ne reste qu’une vérité : la danse aura raison de tout, raison au sens philosophique, c’est à dire qu'elle est puissance capable de défaire la folie de la raison.

 

 

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Crédits :

Partie musicale : Coro Delle Lavandaie, compositeur Roberto de Simone, interprétation Neapolis Ensemble

2° coro delle lavandaie LAB - Voci In Ascolto

 

Nom des motifs gestuels : métasmœurfphose, poule house, duck walk, wings rollin (thanks to Tina Turner), amapianœuf

 

Chorémanie :

Danse mortelle - L'étrange cas de Strasbourg 1518 - Regarder le documentaire complet | ARTE

 

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