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La Dimension du sens que nous sommes

entretiens-portraits

Le Livre de Kells, Sorj Chalandon (1/4)

2 Juillet 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #entretiens-portraits

1/4 : Quid de la GP ?

 

« Je venais de quitter mes parents ». Sorj Chalandon rêvait alors de Katmandou, d'Ibiza, de n'importe où en fait de cet air du temps, et fuyait. Beaucoup. Tout. Enfin... Tout sauf la rue qu'il ne pouvait fuir encore, provisoirement son dernier refuge. En 1970. Imaginez. Bien avant cela, il avait rêvé déjà, à 9 ans, de se faire prêtre. Curé d'Ars plutôt. Une sorte de Che à auréole. Mais la place était prise. Alors bientôt Kells, ce grand évangéliaire irlandais du IXème siècle, qui surplombe son récit. Le Curé d'Ars fonctionnait un peu comme ça, comme geste de rupture identitaire. Mais bien mieux accompli dans Kells, qui marque une coupure radicale avec le milieu familial violent, notamment avec le père, décrit comme un « Minotaure », « l’Autre », mais aussi avec la suite, la violence politique des années 70.

 

Mais la rue avant cela. Lyon. Dans la rue, il avait fini par découvrir le LSD. Provisoirement. Une autre porte puisque déjà la rue, vers un autre monde. Sous LSD il avait rêvé sa mère en révolutionnaire. LSD additionné de Guignol, du Curé d'Ars et de Sartre. L'enfance en agonie. Sa vie de rue. 1970. Une vie de misère, l'immense défaite personnelle : « Je n'avais plus que moi ». Puis Paris. Par hasard, l'année d'après il s'était mis à vendre La Cause du Peuple. Trois francs six sous. Gardant l'argent, truandant les maos. Qui lui ouvrirent quand même leurs portes : il cognait fort. Et cognait ceux qu'il fallait cogner : les fachos. Mais aussi bien, le hasard aurait pu lui faire cogner les maos...

 

Imaginez ces années-là, Raymond Marcellin ministre de l'Intérieur, l'après-68 enragé, dont on a oublié combien il a été féroce contre les mouvements ouvriers, les taulards, les gauchos. Rappelez-vous George Jackson publiant le sublime Frères de Soledad. Les Black Panthers torturés, assassinés. En France, Vincennes, Le Secours Rouge pour dernier souffle plutôt que sa reprise, les CRS mieux armés pour casser toute illusion de justice. « Une armée de pères qui battait ses enfants », écrit Sorj Chalandon. VLR, Richard Deshayes. Les maos établis en usine, de très jeunes adolescents en fait, Ordre Nouveau et sa violence sauvage contre les mouvements d'émancipation, aux côtés des CRS, déjà.

 

Sorj Chalandon, à l'époque, n'est pas politisé, écrit-il. Mais c'est un brave qui aime la castagne. Il hésite encore entre percevoir les maos comme des gosses de riches, ou... Car il y observe « une immense clameur de solidarité ». Jusqu'à Pierre Overnay. Assassiné le 25 février 1972. Sa mort signant la trahison des « chefs » (maoïstes), abandonnant leurs fantassins.

 

Sorj Chalandon, raconte donc à son tour cette histoire des maos en France. L’entrée du narrateur dans la Gauche prolétarienne, ses engagements, la violence militante, les illusions et les désillusions. Une histoire parisienne. Car le maoïsme en province est cette fois encore presque totalement absent du récit national, et du sien. Pourtant, l'engagement de Sorj aurait pu naître d'une sensibilité née précisément hors de Paris, dans une France périphérique où la violence familiale, l’errance et la quête de fraternité a donné au militantisme une tonalité plus tragique, plus existentielle que doctrinale. Mais cette fois encore, l'histoire officielle du maoïsme est parisienne. Certes, il était « monté » à Paris. Mais force est de reconnaître que la mémoire dominante du maoïsme français reste ici encore centrée sur la Gauche Prolétarienne de la rue d'Ulm, les affrontements parisiens (GP vs Ordre Nouveau), les intellectuels parisiens, Sartre, Benny Lévy, etc. Une scène. Très visible. Très théâtrale.

 

Or Chalandon, lui, arrive de Lyon, après une enfance marquée par la violence paternelle et la fuite. Son narrateur, car il faut maintenant vraiment les dissocier, l'auteur et le narrateur. On comprendra pourquoi à cette lecture. Donc son narrateur raconte un curieux (non)engagement dans le giron de la GP. Un (non)engagement né d'une trajectoire personnelle, pas dans un cénacle idéologique. C'est du reste une dimension qui transparaît dans ses œuvres romanesques : Sorj Chalandon y affirme au fond que son engagement n'est pas politique, mais d’abord une émancipation intime face à un père violent. Quelque chose qui l'apparenterait au maoïsme de province, qui fut moins idéologique que vécu. Lui parle d'une fraternité trouvée dans la rue, un refuge, après la fuite familiale. Mais tout de même, la GP comme famille de substitution. Avec, en ce qui concerne le narrateur, un maoïsme qui n’est pas celui des tracts et des théories : il dessine une rencontre affective, corporelle, faite de mains tendues, de nuits dehors. Un type d’engagement difficilement théorisable, difficile à intégrer dans une histoire politique classique.

 

Le curieux de l'affaire, c'est que Sorj Chalandon fréquente les milieux du pouvoir maoïste. Quand la province, loin des caméras, vivait ses désillusions de manière silencieuse, presque honteuse, sans la sublimation intellectuelle parisienne. Le maoïsme provincial, moins prestigieux, moins théorisé, n’a pas produit de grands récits. Il s'est résorbé en vies cabossées. L’engagement maoïste en province a été pour beaucoup un processus biographique, enraciné dans la vie intime de jeunes militants, et non dans une adhésion idéologique structurée. (voir la thèse de Laure Fleury, 2022 : S’engager « au service du peuple » Marseille et Lyon, 1960 1980).

 

Un engagement provincial lié à des trajectoires personnelles, s'appuyant sur des dispositions contestataires acquises dans l’enfance ou l’adolescence, un engament façonnant l’identité de très jeunes militants et envahissant toutes les sphères de leur vie, pour produire in fine des effets durables sur les parcours intimes, professionnels et politiques. Un engagement existentiel, total, qui laissa ensuite chacun se débrouiller seul pour reconstruire une vie.

 

Les travaux de Marnix Dressen sur les « établis » (l'écouter : France Culture, 2024) montrent que les jeunes maoïstes provinciaux des années 70, souvent lycéens, se sont engagés dans une démarche sacrificielle, où l’idéologie servait surtout de cadre symbolique à une quête de sens. Son étude révèle que dans leur grande majorité, ces maoïstes avaient entre 16 et 21 ans. « Devenir ouvrier », pour eux, relevait d'un sacrifice existentiel. Dressen évoque cet engagement vécu comme une mise à l’épreuve de soi, plutôt que d'une adhésion doctrinale.

Plus largement, les analyses du CHS (Centre d’histoire sociale, Camille Anglada, 2016), soulignent que ce maoïsme reposait sur une pratique de l’immersion, très éloignée d’un dogmatisme théorique. Et qu'il impliquait une attention aux vies ordinaires, aux marges, dans une pratique militante incarnée, quotidienne, engagement qui, en somme, transformait les individus de l’intérieur. Là encore, l’engagement est décrit comme expérientiel, pas doctrinal.

Sorj Chalandon reprend au fond ici les thèses de François Hourmant (Les Années Mao), pour témoigner à son tour de la dimension affective du maoïsme. Le maoïsme attirait aussi parce qu'il offrait une communauté, un horizon, une intensité qui transformait profondément les individus. Mais...

Mais les maos de province, plus jeunes que leurs aînés parisiens, durent ensuite pour la plupart reconstruire leur vie sans cadre collectif. Les trajectoires ne purent alors qu’être individuelles et se fabriquer dans la douleur.

 

Sorj Chalandon ne vivait plus à Lyon, mais à Paris. Dans le cercle de la GP de la rue d'Ulm. Un maoïsme qui n’a rien à voir avec celui de la province. À Paris, il s'agissait d'un maoïsme intellectuel, théâtral, hyper médiatisé. Paris concentrait les leaders, les intellectuels, les journalistes, les philosophes. La GP y était un laboratoire symbolique, théâtralisé. Les militants y étaient en majorité des étudiants ou de jeunes profs de fac déjà insérés dans des réseaux culturels et politiques. Leurs trajectoires, après 1973, furent collectives : intégration dans les médias, dans l’édition, dans les institutions culturelles, etc.

 

Sorj Chalandon semble appartenir aux deux mondes maoïste que je viens d'évoquer. Provincial par l’enfance (Lyon), parisien par le renouveau. Son engagement initial est provincial, existentiel, affectif. Mais il est happé par Paris et c’est là que tout bascule. Or, le réseau parisien qui l’a porté, il ne le nomme jamais. La Gauche prolétarienne parisienne l’intègre, il l'évoque du bout des lèvres. Elle lui donne pourtant un logement, une structure, une fraternité, une légitimité politique.

Avec et juste un peu avant la dissolution de la GP, le réseau maoïste parisien fonde Libération. Chalandon y entre. Libération devient alors un ascenseur social fulgurant pour les anciens maos. Chalandon y trouve un métier, une protection, une reconnaissance, un avenir. Sans Libé, il n’y a ni journaliste, ni grand reporter, ni prix Albert-Londres, ni écrivain. Il n'y a pas le milieu littéraire parisien. Ses romans sont publiés chez Grasset, puis L’Olivier. Il est soutenu par des éditeurs, des critiques, des jurys, des réseaux parisiens issus de la GP. Et ce réseau n'est pas un fantasme : il est documenté par les travaux sur la reconversion des maoïstes (Artières, Bourseiller, Hourmant).

Quand les trajectoires provinciales sont restées invisibles. Le maoïsme provincial a laissé des cicatrices, pas des récits.

 

Sorj Chalandon évoque donc son engagement comme affectif, mais pour autant, il n'en devient pas représentatif du maoïsme provincial. Or son œuvre ne dit jamais explicitement qu’il a été porté, recueilli, protégé et promu par un réseau parisien puissant, issu de la Gauche prolétarienne et de Libération. Oubli ? Ou choix littéraire ?

 

Comment fonctionne ce silence dans ses livres ?

 

Sorj Chalandon transforme l’aide collective en épreuves individuelles : dans Kells, Chalandon raconte sa vie comme une suite d’épreuves solitaires : l’enfance battue, la fuite, la rue, l’engagement, la désillusion, la reconstruction. Un récit qui individualise ce qui, historiquement, fut une prise en charge collective : la GP parisienne l’a logé, Libération lui a donné un métier, les réseaux maoïstes reconvertis l’ont intégré dans le journalisme, puis dans le monde littéraire.

 

Mais dans son livre, cette prise en charge devient une rencontre, une chance, un hasard, jamais un système. Sorj Chalandon transforme un réseau en destin. Met en avant des figures individuelles, jamais des structures. Dans Kells, dans Profession du père, dans Le Petit Bonhomme, dans Enfant de salaud, les sauveurs sont toujours : un professeur, un camarade, un militant, un journaliste, un ami. Jamais un groupe, un réseau, une organisation, une institution. Une manière de désidéologiser son parcours ? De dire : ce sont des personnes qui m’ont sauvé, pas un système. Il refuse de se présenter comme un « héritier » de la GP parisienne. Certes, beaucoup d’anciens maos parisiens ont construit leur légitimité sur leur passé militant, et on comprend que Chalandon, lui, fasse l’inverse en minimisant son rôle, en insistant sur sa naïveté,, en refusant toute posture d’ancien combattant. Mais ce refus a un effet : il occulte le fait que la GP parisienne fut pour lui une matrice sociale, un ascenseur, un filet de sécurité. D'une certaine manière, il refuse la dette en refusant l’héritage.

 

En outre, comme dans Kells, il met en scène la blessure, pas l’ascension. Ce qui domine, c’est par exemple la honte et la violence, et ce qui disparaît, c’est l’intégration à Libération, la reconnaissance professionnelle, les opportunités parisiennes. Il raconte ce qui l’a brisé, pas ce qui l’a construit. Et fait de sa vie une tragédie, alors qu'elle est une success story.

 

Certes, on peut encore relever pour sa défense cette dimension éthique : Chalandon ne nomme jamais les personnes qui l’ont soutenu dans les réseaux parisiens. Il ne raconte pas les mécanismes internes de Libération. Il ne dévoile pas les solidarités maoïstes reconverties. Une forme de loyauté silencieuse. Une manière de ne pas instrumentaliser ceux qui l’ont porté. Mais ne protège-t-il pas ainsi sa dette en la taisant ?

 

Enfin, il construit une mythologie personnelle : l’enfant perdu devenu écrivain. Au sein d'une œuvre qui repose sur cette tension : enfant brisé, adolescent perdu, jeune homme en quête de famille, adulte hanté, et au final, un écrivain qui transforme la douleur en littérature. Ce pourquoi, oui, le narrateur n'est pas l'auteur... Car dans cette mythologie, le réseau parisien n’a pas de place. Il ferait écran. Il casserait la ligne narrative. Il introduirait une dimension sociale là où il veut une dimension existentielle. Sorj Chalandon choisit la vérité émotionnelle plutôt que la vérité sociologique, et remplace la politique par le destin. Il transforme un processus politique en conte initiatique : dans Kells, tout cela devient, errance, rencontre, hasard, fraternité immédiate. Tout ce qui peut effacer la dimension collective. Historiquement, la GP parisienne était une organisation très structurée, avec ses hiérarchies, ses responsables, ses cellules, etc. Dans Kells, tout cela disparaît. Il n’y a pas de structure, pas de hiérarchie, pas de stratégie. Il n’y a que des visages, des gestes, des mains tendues. Il a remplacé l’organisation par la fraternité. En outre, dans les archives maos et les témoignages, Chalandon y est décrit comme un militant actif, engagé, parfois violent, mais totalement immergé dans la GP. Or dans Kells, il se présente comme naïf, perdu, entraîné, touché par la beauté d’un geste, jamais doctrinaire. On comprend alors mieux l'usage de cette voix narratrice réécrivant son engagement comme affectif, et non idéologique. On peut continuer ainsi : la GP était une structure politique, dans Kells, elle est devenu un refuge, un lieu où l’on soigne les blessures d’enfance. N'est-ce pas déplacer la GP du champ politique vers le champ psychique ?

 

Que penser enfin du fait que le Livre de Kells devienne le vrai événement fondateur, quand dans la réalité, ce qui a changé sa vie, c'était la GP, Paris, Libération. Or dans Kells, ce qui change sa vie, c’est un manuscrit médiéval, une illumination. N'est-ce pas remplacer l’événement politique par un événement esthétique ?

 

 

#jJ #joeljegouzo #litterature #politique #sorjchalandon #maos #maoïste #lacausedupeuple #histoiredupresent #annees70 #gp #liberation #libé #engagementpolitique

 

Sorj Chalandon, Le Livre de Kells, Grasset, août 2025, 382 pages, 23 euros, ean : 9782246843214.

 

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Un historien au Panthéon, Marc Bloch , l'Histoire en résistance, sous la direction de Florian Mazel et Yann Potin

15 Juin 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #essai, #essais, #entretiens-portraits

À ce jour, aucune recension savante n'a été publiée de cette somme : Un historien au Panthéon. Ce qui est très habituel, les revues académiques françaises ayant un rythme de publication lent, pour laisser place à la réflexion rigoureuse. Cela dit, une intense activité scientifique autour de Marc Bloch a surgi : on citera simplement l'article Marc Bloch et le Panthéon de Nicolas Offenstadt (Cairn, 2025), comportant une réflexion sur les enjeux mémoriels de la panthéonisation, un Marc Bloch, historien contemporain publié par la Revue d’histoire au premier trimestre 2026, ouvrant à un large panorama critique de l’actualité blochienne, et bien sûr les Journées d’étude 2025-2026 (Paris 1, ENS, EHESS) consacrées à Marc Bloch, organisées par Florian Mazel lui-même.

Le contexte académique semble ainsi très propice au renouveau des études blochiennes, et les lignes critiques sont déjà identifiables grâce à ses travaux récents autour d'une panthéonisation qui en devient une sorte de moment historiographique.

 

L’entrée de Marc Bloch au Panthéon (le 23 juin 2026 et non plus le 16...), en effet, semble vouloir devenir un événement historiographique : le volume Mazel-Potin se place par exemple d'emblée au cœur d’un débat ancien mais réactivé autour de questions fondamentales, telles celles de savoir comment l’État républicain fabrique ses figures tutélaires, pourquoi il sélectionne certains historiens pour incarner une vertu civique, et comment cette reconnaissance peut éventuellement neutraliser la dimension critique de leur œuvre. L'ouvrage somme de Mazel-Potin interroge justement la tension entre canonisation et résistance intellectuelle, posant Bloch entre figure civique et historien médiéviste, plutôt que le déposant d'un côté ou de l'autre.

 

Il faut rappeler, ce que fait cet ouvrage évidemment, que Marc Bloch est reconnu du grand public plutôt comme résistant, sa réception s'étant surtout organisée autour de L’Étrange Défaite. Mazel-Potin ont donc cherché à rééquilibrer cette image en rappelant l’importance de son œuvre de médiéviste, son rôle dans la construction de la comparaison historique, ou son inscription dans les Annales comme laboratoire méthodologique. Ce qui revient à désingulariser Marc Bloch pour le replacer dans un collectif savant, contre toute tentation hagiographique.

 

Toutefois le sous-titre du volume, L’Histoire en résistance, semble poursuivre un débat antérieur : de longue date, on a fait de la résistance une catégorie d’analyse, surtout dans le contexte de la réception de Bloch. Mais, la résistance est-elle réellement un concept opératoire pour comprendre son œuvre ? Est-elle plus largement une catégorie heuristique ? N'est-elle pas qu'une projection contemporaine liée au contexte politique de 2026 ? Le volume semble du reste vouloir jouer sur les deux registres : la résistance politique (1940–1944), la résistance épistémologique (contre les routines, les dogmes, les paresses intellectuelles). On voit ici se dessiner un enjeu majeur : celui d'éviter que la catégorie ne devienne un mot-valise. Le livre en fait un outil critique : résister, chez Bloch, c’est d’abord résister aux évidences, aux routines, aux mythologies nationales. De ce point de vue, la panthéonisation apparaît comme un geste paradoxal : elle honore un historien qui n’a cessé de mettre en garde contre les usages politiques du passé.

 

Par ailleurs est posée la question de l’usage public de l’Histoire. Le livre s’inscrit dans une réflexion plus large sur la place de l’historien dans la cité, les risques de captation politique des figures savantes, la tension entre mémoire nationale et travail critique. Enfin, et non des moindres questionnements, ce volume relève d'une historiographie de la réception : comment Bloch a-t-il été lu ? Chantier récent mais essentiel pour comprendre la construction des « grands historiens » qui traverse le discours contemporain. Plusieurs chapitres analysent la manière dont son œuvre a été mobilisée, parfois instrumentalisée, depuis 1944. On y voit se dessiner une véritable histoire de la postérité blochienne.

L'ouvrage dirigé par Florian Mazel et Yann Potin s’inscrit donc dans des contextes très particuliers, et pas uniquement celui de la panthéonisation de Marc Bloch, événement qui, comme le rappellent les directeurs de l'ouvrage, engage autant la mémoire nationale que la conscience disciplinaire. Or l’ouvrage se distingue d’emblée par son refus de céder à l’hagiographie : il ne s’agit pas de célébrer un « héros républicain », mais de restituer la complexité d’un historien dont l’œuvre, loin d’être figée, continue de travailler la discipline.

 

L’un des apports majeurs du livre est de replacer Bloch dans son épaisseur intellectuelle. Plusieurs contributions rappellent que le fondateur des Annales fut d’abord un médiéviste attentif aux structures sociales, aux formes de croyance, aux rythmes de longue durée. Cette réinscription dans le champ médiéval permet de rompre avec la tendance qui réduit Bloch à L’Étrange Défaite. Le volume montre au contraire la continuité entre son travail savant et son geste politique : même exigence de lucidité, même refus des explications faciles, même sens aigu de la responsabilité intellectuelle.

 

On pourra peut-être regretter, çà et là, une certaine dispersion thématique, inévitable dans un volume collectif de cette ampleur. Mais l’ensemble constitue l’une des contributions les plus importantes au moment Bloch que traverse aujourd’hui l’historiographie française. En définitive, Un historien au Panthéon n’est pas un livre de circonstance. C’est un ouvrage qui interroge, sans complaisance, ce que signifie faire de l’histoire dans un temps où la mémoire nationale tend à se substituer au travail critique. À ce titre, il honore véritablement la figure de Marc Bloch, non en la célébrant, mais en la questionnant.

 

Toutefois, si ce volume accompagne avec sérieux et élégance l’entrée de Bloch au Panthéon, il laisse dans l’ombre une interrogation : Marc Bloch n’est pas un historien de notre temps. Il est, par sa formation, ses réflexes intellectuels, son rapport à l’État, un homme du XIXᵉ siècle, formé pendant la IIIᵉ République, nourri de Durkheim, de Lavisse, de la Sorbonne d’avant 1914. Or le volume insiste sur sa modernité : son comparatisme, son refus des routines, son sens du collectif, mais dit peu de sa matrice intellectuelle profondément datée. Il n'interroge pas assez sa confiance dans la rationalité scientifique héritée du positivisme, sa vision organique de la nation, presque totalement subsumée sous le poids de ses élites, sa croyance dans la fonction civique de l’historien, voire sa conception quasi morale du métier. Autant d’éléments qui font de Bloch un héritier direct du XIXᵉ siècle, non un précurseur de nos débats contemporains sur la mémoire, les identités, les dominations ou les usages politiques du passé. En ne posant pas frontalement cette question, le volume risque de dépeindre un Marc Bloch surplombant nos attentes, nos inquiétudes, nos combats, et de le transformer en vigie républicaine, en conscience civique contemporaine, voire en figure morale statufiée pour temps troublés. Or cette opération, si elle rassure, déshistoricise Bloch. Elle gomme ce qu’il y a de daté, de situé dans un monde intellectuel qui n’est plus le nôtre. Peut-on vraiment faire de Bloch un penseur pour aujourd’hui sans trahir ce qu’il fut : un savant de la IIIᵉ République, un historien façonné par un monde disparu ? Le volume Mazel-Potin ouvre des pistes, certes, mais oublie peut-être sa distance d'avec les nôtres. Et c’est précisément cette distance, cette étrangeté, qui pourrait nous apprendre le plus.

 

 

Un historien au Panthéon, Marc Bloch , l'Histoire en résistance, sous la direction de Florian Mazel et Yann Potin, Seuil, collection l'Univers historique, mars 2026, 582 pages, 27.90 euros, ean : 9782021546354

 

 

le livre est disponible à la librairie l'établi d'Alfortville.

#jJ #joeljegouzo #marcbloch #panthéon #histoire #essai #resistance #resistants #librairieletabli

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L'étrange défaite – Témoignage écrit en 1940, Marc Bloch (1/2)

12 Juin 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #essai, #essais, #entretiens-portraits

Dans sa préface, Johann Chapoutot rappelle tout d'abord que Marc Bloch avait sobrement intitulé son manuscrit «Témoignage écrit en 1940 », un titre d'historien, conscient des difficultés de l'exercice auquel il s'était contraint, examinant donc en historien la construction de son témoignage selon des critères savants. Le titre qu'on lui a donné et sous lequel il est désormais connu, avec son « petit chic littéraire » s'agace Chapoutot, et par cet effet littéraire, évide la position dans laquelle se trouvait Marc Bloch : quelqu’un qui parle depuis l’intérieur de la catastrophe, et non depuis un balcon stylistique. Bloch n’a pas voulu un titre qui brille, mais un mot qui engage. Témoignage, c'est exactement le contraire d’un effet : c’est un corps qui se présente à nous, qui nous dit « j’y étais », et qui accepte d’être jugé à son tour. Bloch voulait un dépôt, pas une élégance. Il voulait un mot sans grâce, sans halo, un mot qui ne protégerait pas, ni lui ni son lecteur.

Ce titre que tout le monde consacre aujourd'hui, Chapoutot en fait la conclusion de sa préface : l'étrange défaite, dit-il, pourrait bien être celle de bien des lecteurs, qui auront oublié que le titre véritable parlait d'une brûlure.

 

On voudrait maintenant le hisser là-haut, sous la coupole où l’air est filtré par les discours officiels, où les noms deviennent des ornements. On voudrait empaqueter Marc Bloch dans la rhétorique nationale, l'estampillé « grand homme », livré clé en main à l’édification publique. Comme si l’histoire, la vraie, celle qu’il a traquée, avait besoin de ce genre de mausolée. Bloch avait demandé un enterrement civil. Avec juste deux mots gravés sur sa tombe : Dilexit veritatem. Il a aimé la vérité. Pas la vérité comme concept, mais comme risque. Comme blessure.

Qu'on le panthéonise, certes, il le mérite bien. Mais pas pour le momifier dans la cire élitaire, lui qui n’a cessé de défaire les récits trop bien tenus en laisse, de fissurer les légendes, de montrer que l’histoire n’est pas un musée mais un champ de bataille où les vivants se débattent avec leurs morts. On va l'arracher à sa tombe civile pour le hisser dans un temple où l'on récite des phrases molles, pour faire de lui un monument, pour le figer, lui qui n’a vécu que dans le mouvement.

Le Panthéon, c’est l’endroit où l’on range ceux qu’on ne veut plus entendre, ceux qu'on neutralise, à qui l'on offre cette curieuse éternité amémorielle en fin de compte, en échange de leur voix. Or Bloch n’a pas écrit pour être sanctifié : il a écrit pour être contredit. Dilexit veritatem, voilà ce qu’il voulait. Deux mots pour résidence. Deux mots contre toutes les récupérations. Car Bloch reste une écharde. Pas un cadavre qu’on enferme dans un mausolée où l’histoire devient décor.

« J'appartiens à une génération qui a mauvaise conscience », témoignait-il. Pas une plainte, pas une posture : une constatation. Lucide, comme une pierre posée sur la table. Sa génération a eu tout le loisir en effet de voir venir la terreur, de sentir le sol trembler, mais elle n'a pas su, ni peut-être voulu bouger. Elle a laissé Hitler advenir comme on laisse une ombre s’allonger. Bloch ne s’en lave pas les mains. Il ne s’offre aucune échappatoire. Il sait qu’il n’a rien à enjoliver, rien à sauver dans cette histoire. Il sait que les élites ont failli, il le démontre ligne après ligne, comme on retourne un cadavre pour montrer les causes du décès en médecine légale. Il sait qu’il était de cette élite-là, qu’il n’a pas été ce prophète isolé dans le désert qu'il aurait dû être, qu’il a partagé les illusions, les lenteurs. Mais cette culpabilité, chez lui, n’a rien à voir avec « l’affliction ergotante » qu'évoque Chapoutot, des jérémiades complaisantes des Céline d’hier et d’aujourd’hui. Pas de posture : chez Bloch la culpabilité est une braise, pas une scène. Elle brûle juste, elle brûle vrai. Elle ne cherche pas à séduire, ni à scandaliser, elle dit simplement : nous avons manqué. Et dans ce nous, il s’inclut. Sans se frapper la poitrine. Bloch se tient là, debout dans la lumière crue : j’ai vu dit-il, j’ai su, et je n’ai pas assez fait. Pas de plainte. Pas de pose. Car sa mauvaise conscience n’est pas un ornement. C’est une cicatrice. Elle rappelle seulement que l’histoire n’est pas un fleuve tranquille qui nous est extérieur : elle passe par nos veines. Bloch ne cherche pas à se sauver. Il cherche à comprendre. Et dans cette compréhension, il accepte d’être atteint. C’est cela, sa grandeur : ne pas se tenir hors du désastre, mais dedans, avec cette lucidité qui ne pardonne rien, surtout pas à soi-même.

La préface de Chapoutot ne caresse pas Bloch dans le sens du marbre. Elle ne le panthéonise pas, elle ne le sanctifie pas, elle ne l’embaume pas dans un ronronnement politique. Elle fait l’inverse : elle nous interdit de penser Bloch sans risque, sans cette brûlure qui traverse Témoignage. Chapoutot démonte à l’avance toutes les tentations de récupération : le Bloch consensuel qu’on rangera dans une vitrine pour ne plus avoir à l’entendre. On veut le lisser, s'exaspère Chapoutot, mais Bloch n'est pas un bibelot républicain : c'est une alarme. Une alarme qui sonne encore.

Bloch était l’homme du Bien commun, de l’Universel, du Collectif. Pas un totem encore une fois. Mais un homme qui pensait avec les autres, pour les autres, parmi les autres. Un homme qui refusait les récits qui purifient. N’en faisons pas un fétiche.

Et si, comme le dit Chapoutot, l’identité de Vichy fut la trahison, alors ne rejouons pas cette scène. Ne laissons pas notre époque, la nôtre, pas celle de 1940, glisser vers sa propre défaite qui n'aura rien d'étrange car déjà elle semble consentie : on n'abdique pas par fatigue, mais par cynisme.

La République d’aujourd’hui n’a pas besoin d’un Bloch empaillé. Elle a besoin de son inconfort. De sa lucidité. De sa mauvaise conscience. Elle a besoin qu’on entende, dans Dilexit veritatem, non pas un hommage, mais un avertissement. Ne consentons pas au pire. Ne laissons pas la vérité devenir un slogan. Ne laissons pas Bloch devenir un alibi. Il n’a jamais écrit pour qu’on l’admire. Il a écrit pour qu’on se réveille. Et nous sommes exactement au point où Bloch en était quand il écrivit son Témoignage.


 

Marc Bloch, L'étrange défaite, Témoignage écrit en 1940, préface Johann Chapoutot, nouvelle édition, collection Témoins, Gallimard, mai 2026, 294 pages, 22 euros ean : 9782073147806.

 

#jJ #joeljegouzo #johannchapoutot #marcbloch #letrangedefaite #histoire #témoignage #gallimard #essai #panthéon

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Marc Bloch, l'Historien combattant, Jean-David Morvan, Suzette Bloch, Laurent Bidot

10 Juin 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #essai, #essais, #entretiens-portraits

Une bande dessinée magistrale, et dans le genre, et dans l'objet.

16 juin 1944, 20h, prison de Montluc, Lyon. Les nazis font l'appel des résistants capturés, qu'ils chargent dans leurs camions. Place Bellecour, au quartier général de la Gestapo, ces camions reçoivent leur ordre de mission. L'un d'eux roule déjà sur une route de campagne, s'arrête, les SS en font descendre quatre résistants, les abattent. Le camion reprend sa route. Quelques kilomètres plus loin, nouvel arrêt, quatre nouveaux résistants sont tués, et ainsi de suite jusqu'aux quatre derniers à qui l'on donne pour choix de courir aussi vite qu'il est possible pour atteindre la lisère du bois avant que les balles ne les fauchent. Trois s'élancent et sont abattus. Le dernier ne court pas. C'est Marc Bloch, que les nazis assassinent.

Tout est poignant dans ce fil narratif, souligné par un dessin pudique, sobre, digne.

Très vite, le récit bouleverse les chronologies. On est à Clermont-Ferrand, où Marc Bloch rejoint la résistance et court déposer chez un ami de longue date un manuscrit pour qu'il le cache : il s'agit de Témoignage, qui prendra après sa mort pour titre L'étrange défaite. On suit le parcours du manuscrit tout au long de l'ouvrage et de la guerre. Enfermé dans une boîte blanche enterré dans un coin de terre avant d'être redécouvert après guerre.

 

Dilexit veritatem. Il a aimé la Vérité.

18 mars 1941, Clermont-Ferrand. Marc Bloch rédige son testament. Dilexit veritatem : les seuls mots qu'il veut voir gravés sur sa tombe.

 

Sa vie nous est offerte alors dans une biographie à la fois tendre et savante. Tendre : toujours l'humain au premier plan, à portée de cœur. L'élève studieux bien sûr, mais tellement responsable déjà. L'étudiant brillant. Puis l'engagement de 14-18, le courage qu'il y déploie, qui lui vaudra cinq citations pour actes de bravoure. Marc Bloch, normalien, intègre la guerre comme sergent, combat sur le front aux côtés des hommes qu'il commande, vit les tranchées, les gaz. Mais déjà, le jeune officier qu'il devient très vite, observe, accumule les notes sur ce qu'il vit avec une sagacité rare. Le voici s'interrogeant quant aux rumeurs qui se propagent sur le front. Il questionne, recueille des témoignages, rédige un essai : Réflexions d'un historien sur les fausses nouvelles de la Guerre, que la Revue de synthèse historique publiera en 1920. Déjà, Marc Bloc cherche à comprendre plutôt qu'à juger, dans ce cas présent, le rôle social des récits de rumeur. Déjà Marc Bloch travaille sur les représentations collectives, qui deviendront plus tard l'un des piliers de l’École des Annales.

Toute sa carrière nous est présentée, tous les ouvrages qu'il publie, avec pour chacun, un compte rendu savant d'une rare tenue.

Il faut saluer l'incroyable prouesse des auteurs, l'incroyable élévation intellectuelle de cette Bande Dessinée, qui nous porte littéralement au meilleur du genre en conjuguant sobriété graphique et densité documentaire, pour rendre justice à la vie d'un historien qui sut, toujours, s'engager. Soutenu par la voix de Suzette Bloch, le récit est limpide, traversé d'un éclat discret qui offre une entrée dans l’œuvre de Marc Bloch, la rendant accessible à tous, tout en mettant en œuvre une capacité rare à dire les sciences sociales en articulant la recherche à la création. Une référence assurément, qui permet la large diffusion de la pensée de March Bloch, si essentielle aujourd'hui encore.

 

 

Marc Bloch, l'historien combattant, Jean-David Morvan, Suzette Bloch, Laurent Bidot, Taillandier, juin 2026, 23 euros, ean : 9791021067974.

 

 

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À L’Établi, le lundi est un jour de création

4 Mars 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #entretiens-portraits

Depuis septembre 2025, trois alfortvillais investissent la librairie chaque lundi. Pas pour un simple atelier, ni une résidence classique. Plutôt une sorte de chantier, un laboratoire de fabrication où l’on tâtonne, une planque à création. On ne parle pas de résidence d’artiste. On parle de squat créatif. L’Établi a inventé une forme inédite d'accueil : non la simple mise à disposition de son espace, mais l'immersion créative sur le long terme. La librairie devient cocon, QG, laboratoire permanent. Les créateurs vivent ici, picorent dans les rayons, s'imprègnent. Une offre radicale : du temps et non seulement des murs. Et l'Établi ne programme rien : elle héberge, quand d'autres organisent des rencontres éclair, elle laisse une communauté s'installer, pendant que d'autres misent sur le turnover de l'événementiel.

Pas de mode d’emploi. Juste la régularité d’un rendez-vous et la liberté de laisser mûrir les idées. Ce temps long, cette confiance dans le processus, a donné vie à un projet qui arrivera à terme fin mai 2026, nous dit-on. Un fanzine. Une histoire de poule. Scrödinger aux aguets. Ou peut-être pas.

Un pari fou en tout cas, informel, transformant la librairie en antichambre de l'édition sauvage.

Nul doute que le fanzine qui en sortira, portera en lui l'ADN du lieu, racontant en creux cette expérience unique : celle d'une librairie qui a accepté de devenir matrice, couveuse d'énergies.

Venez, passez devant ses murs le lundi : la résidence la plus discrète et la plus novatrice de la région est en train d'écrire son histoire sous vos yeux.

 

 

 

Librairie l'établi, Alfortville, 8 rue Jules Cuillerier 94140 – Alfortville

 

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Anaïs s'en va-t-en guerre, Anaïs Kerhoas

13 Juin 2025 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #entretiens-portraits

Un jour Anaïs a décidé qu'elle serait herboriste. Marre du lycée, de la ville, des études qui ne débouchent sur rien. Elle l'a décidé au retour d'un voyage quasi initiatique en Inde où, après la rupture avec son petit copain, il lui a fallu s'assumer seule dans un pays lointain.

Autodidacte, n'y connaissant rien à la chimie des plantes, loin du monde des agriculteurs, elle s'est lancée toute seule avec une opiniâtreté féconde, dans une aventure incroyable : cultiver et vendre ses plantes aromatiques. Se sentir enfin libre ! Non sans obstacles. Pensez, une fille de la ville. Pas de terrain. Pas d'argent. Qu'y connaissait-elle à l'agriculture, à la terre ? Mais en Inde, « elle s'était connectée à la terre », avait découvert « le caractère sacré de la nature ». Et puis elle avait fini par se former en France aux métiers de la terre, était devenue une vraie agricultrice, avait frappé à toutes les portes, sans se décourager bien que partout on lui ait affirmé que son projet était irréalisable. Mais Anaïs n'en a pas démordu. Elle voulait vivre sa vie plutôt que la subir.

Ce petit ouvrage raconte sa trajectoire, exceptionnelle a bien des égards. Anaïs a réussi. Sa ferme fonctionne, elle est aujourd'hui pérenne et soulève l'enthousiasme, au point que la télévision de Rennes en a tourné le documentaire. On la voit dans les champs, sincère, spontanée, pestant contre l'ineptie de l'administration, travaillant la terre en attendant d'avoir la sienne. Sans relâche. Le film est le résultat d'une année entière passée à ses côtés, de janvier 2012 à l'automne 2013. Un film émouvant, magique, empreint de sa fièvre et de sa joie. Avec une seconde partie pleine de surprises : Anaïs a toujours un train d'avance et continue de forcer l'admiration. Une héroïne, oui, le mot n'est pas galvaudé, d'un genre nouveau pour ces temps qui se voudraient modernes et ne sont que poussiéreux. Un exemple pour ceux qui refusent de se laisser ensevelir sous les déchets et les catastrophes d'un capitalisme prédateur, vandale, occupé à broyer les vies et l'environnement.

 

#jJ #joeljegouzo #anaiskerhoas #pocket #docu #herboriste #planresaromatiques #tisane #librairieletabli #environnement #climatestrike #climatechange #climateaction

 

 

Anaïs s'en va-t-en guerre, Anaïs Kerhoas, éd. Pocket, 140 pages, juin 2021, ean 9782266312714, 1ere édition en 2020 par les éditions Equateurs.

le film sur le site de TVRENNES35

 

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Trois questions à Clotilde Morgiève, comédienne, Allosaurus, Théâtre Studio Alfortville

18 Novembre 2023 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #entretiens-portraits, #théâtre

jJ : « Vous avez déjà aimé quelqu'un à la folie ?...»
C.M. : Oui bien sûr, c’est ce qui me tient debout. Toute ma vie n’est guidée que par ça. Et c’est une œuvre d’art.
  
jJ : Comment les choses se sont-elles passées : ce rôle, pourquoi ?
C.M. : Il a été écrit pour moi. Je ne pouvais que me sentir proche de ce personnage. Lou est une partie de moi. Il suffit juste que j’aille prendre par la main l’enfant que j’étais et qui n’est jamais très loin dans ma quête d’absolu. C’est un personnage entier et radical. Je suis entière et radicale.
 
 jJ : On a mis du temps à chasser le public de la scène, puis à asseoir le parterre, enfin à le faire taire... Pourquoi vouloir l'y remettre ?
C.M. : Alors notre intention n’était pas de «secouer» le public. La porosité entre la scène et la salle, est une manière d’investir chacun. Il nous semblait intéressant que le public puisse sentir les personnages respirer, transpirer, perdre pied. On raconte trois solitudes certes mais ça raconte aussi la solitude de chacun. Ces âmes à la dérive qui nous font habituellement baisser les yeux quand on les voit dans la rue, rentrent dans l’intime de chacun. Et puis chacun vit ses drames, la vie est parfois un rouleau compresseur, mais on forme tous un même Monde, on se croise, on se frôle, chacun avec son bagage émotionnel et son histoire, mais on peut faire des choses ensemble. En somme, c’est pour moi un spectacle fraternel. Et partager la scène avec ces spectateurs complices est une mise en abîme de cette idée de fraternité. On peut faire des choses ensemble, des petites choses, qui sont belles et ça donne du sens à une vie. En tout cas ça donne du sens à la mienne.
 

#joeljegouzo #theatre @theatre_studio_94 @fouic_theatre @jeanchristophedolle @yanndemonterno @clotildemorgieve @pascalzelcer

#cabinetelephonique #intimité #theatrestudio #public #spectateur #solitude

 

 

 

Allosaurus [même rue même cabine]

Théâtre studio Alfortville

16 rue Marcelin Berthelot

Réservations : 01 43 76 86 56

7 novembre > 2 décembre 2023, 20h30 du mardi au samedi

Durée du spectacle : 1h25


 

Textes : Jean-Christophe Dollé

Distribution : Yann de Monterno, Clotilde Morgieve, Jean-Christophe Dollé et Noé́ Dollé

Scénographie et costumes : Marie Hervé

Lumières : Simon Demeslay

Son : Soizic Tietto

Musique : Jean-Christophe Dollé et Noé Dollé

 

Allosaurus : du Confessionnal à la cabine téléphonique... - La Dimension du sens que nous sommes (joel-jegouzo.com)

Allosaurus [Même rue même cabine], Théâtre studio Alfortville - La Dimension du sens que nous sommes (joel-jegouzo.com)

 

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L'établi, un film de Mathias Gokalp et Nadine Lamari

4 Mai 2023 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #entretiens-portraits

Classé dans le genre «drame» et sous-genre «historique», le film semble tout entier construit autour d'un hiatus, d'une défaite et de l'élaboration d'un martyrologue... Et pourtant, quels espoirs dans ce film sans espoir, quelle espérance, quelle résonance en outre aujourd'hui sous l'ère illibérale d'un Macron, à condition de garder à l'esprit la révolte des Gilets Jaunes méprisées par la classe intellectuelle et ces mêmes intellectuels aujourd'hui effarés devant les dérives policières pourtant prévisibles de Macron...

 

Le hiatus, c'est la différence de classe qui sépare l'établi normalien de la classe ouvrière, enfermée tout à la fois dans ses préjugés (la scène de la réunion maoïste dans l'appartement des Linhart, racontée par cette militante lâchée par ses «collègues» ouvriers, calomniée, brutalisée par les mêmes), une classe enclose dans son être, privée de tout devenir, de toute échappée quand lui, l'intellectuel, sait pouvoir compter sur un avenir plus clément.

Le film insiste lourdement sur ce qui sépare Robert Linhart de ses camarades ouvriers, pour nous le dépeindre en bourgeois plastronné dans un appartement digne de «modes et travaux» devait fustiger dans un entretien à France Culture sa fille, Virginie Linhart. A de nombreuses reprises, cette différence est exhibée, amplifiée, brodée à travers des ajouts au livre de scènes qui n'y figurent pas pour mieux «montrer» et insister sur le fait qu'une «sortie» de crise attend le normalien, que l'on voit même en fin de parcours administrer un cours besogneux sur Hegel, alors que Linhart, reprenant un poste somme toute modeste à l'université, n'a plus jamais donné de cours de philosophie -un point sur lequel il reste à s'interroger et à interroger la philosophie sur ce dont elle est le nom dans un monde sans partage qui reste plus que jamais à «transformer», dixit le jeune Marx...

Et tout cela alors que les camarades de travail de Linhart ne l'ont jamais vécu comme étranger à leur monde dès lors qu'il s'y tenait. Alors certes, ça et là le film le laisse transparaître, dans au moins deux scènes : celle de l'aveu de ses origines lors d'un midi festif, et celle de la sortie d'un petit chef à son encontre, révélant sa vraie identité sociale, scène inventée pour les besoins de la cause prolétarienne, oserai-je. Piètre rachat.

Les établis, affublés des oripeaux de la bourgeoisie, passeront ainsi à travers ce film pour des révolutionnaires d'opérette, poussant à la révolte des hommes et des femmes qui avaient plus à perdre qu'eux. Certes : pour partie, grande si l'on veut ne tenir le compte que des établis parisiens, ces jeunes gens étaient issus de la bourgeoisie et ne firent pour certains d'entre eux qu'un petit tour cavalier dans les usines pour y exhiber leur superbe. Encore que : les maos eurent tout d'abord la sagesse de reconnaître leur échec et de dissoudre un mouvement pensé sur de mauvaises bases. Et avant cela, c'est oublier que la lutte des classes traversa aussi le mouvement maoïste français, tel «dirigeant» remis en cause pour son mépris de l'argent abandonné au patron au moment de son licenciement, telle ville, Grenoble pour ne pas la citer, nommant un ouvrier à la tête d'un mouvement qui s'était structuré sur un modèle par trop stalinien. Le film, du reste, ne sait pas parler de l'organisation maoïste derrière le mouvement des établis et ne sait donc pas comprendre les enjeux politiques, moraux, idéologiques, culturels de l'établissement. Ensuite ce n'était pas si simple de s'établir et d'en vivre la condition une année pour les uns, plusieurs pour les autres. La répression du patronat était féroce à l'égard de ceux qu'il parvenait à démasquer, isoler, jeter en vindicte et livrer aux représailles. Sans parler de l'absolue mépris qu'ils durent encaisser des intellectuels «bourgeois» pour le coup, qui refusaient de se mêler au Peuple de près, tout en le glorifiant du plus loin qu'ils pouvaient. Enfin et surtout peut-être, personne n'a écrit l'histoire du derniers tiers d'établis et de ce que ce dernier tiers, souvent des lycéens, loin de la figure caricaturale campée dans le film, a porté. Leur établissement fut pour la plupart d'entre eux sans retour possible, un renoncement qu'ils durent transformer en accomplissement. Dans les usines, dans les champs, ceux-là incarnèrent une raison, celle de la révolte contre les injustices sociales dont beaucoup, Mai 68 passé, voulaient enterrer à la hâte la violence inouïe. Ils furent le pont, d'un mouvement l'autre, du front des luttes féministes à celui des luttes contre le nucléaire en passant par les combats contre la maltraitance carcérale, ils furent le pont d'un discours qui n'a pas cessé, malgré le renoncement des années 80, 90, de hanter la société française. Ceux-là sacrifièrent beaucoup, bravant ensuite les chimères des années 80, 90, jusqu'à ce que l'aujourd'hui leur donne raison : il n'y a pas de hiatus, sinon entre l'extrême petit nombre des nantis et leurs dogues, et «nous», les classes rançonnées, qui sommes le nombre et la justice.

 

La défaite. C'est celle d'une grève échouée, sinon ratée. Échouée sur les pavés d'une plage qu'on ne cesse toutefois d'entrapercevoir, d'une grève qui ne cesse de déchirer l'épais tissu mortifère jeté comme un linceul sur le beau mois de Mai. Inutile donc d'en chercher les causes, qui ne sont surtout pas à relever d'une quelconque direction d'un mouvement qui aurait été mal conduit -et par qui ? Linhart n'est fort heureusement (encore que) pas vraiment présenté comme le meneur, bien que son personnage soit encombré par la culpabilité d'une responsabilité qui n'était pas la sienne mais celle de tous : celle de cette minorité, le comité de base, qui un jour a pu dire non. Un non jubilatoire, libérateur, et c'est cette jubilation que le film, parfois sur un mode mineur tant il veut nous donner à croire que l'établi, avec ses airs gourmands quand la grève s'enclenche, s'est hasardé dans une aventure qui le dépassait, c'est cette jubilation seule qu'il faudrait retenir comme vraie victoire qui laissa des traces positives. Ou plutôt cherchons les causes de l'échec du côté du patronat, du côté du gouvernement, du côté des forces de réaction si puissantes et promptes à écraser toute rébellion à son ordre mortifère. Et retenons pour leçon qu'aucune lutte n'est gagnée, mais que toutes les luttes sont gagnables : on doit toujours se révolter. Qu'on réalise : trois mois à peine se sont écoulés depuis les accords de Grenelle que Citroën veut faire payer aux ouvriers les concessions salariales de Mai 68 ! Qu'on réalise un peu à l'aulne de ce que nous vivons aujourd'hui : ce si grand bond en arrière que Macron et son gouvernement veut nous faire accomplir pour nous ramener à la France de Vichy après avoir enterré les conquis de Croisat !

Le film s'achève sur des raisons d'espérer, mais dans l'orbe d'horizons privés. Face à l'échec de l'émancipation collective, il ne resterait pour salut que la solution individuelle : Linhart de retour à la fac, Christian (il n'y a pas de traître dans le récit de Linhart) les yeux grands ouverts sur son destin de meneur d'hommes. C'est là toute sa limite et toujours l'obstacle majeur aujourd'hui, celui par exemple des bifurcations qu'ici et là les élèves des grandes écoles entendent embrasser. Il n'y a pas d'issue quand il n'y a que soi pour seule issue au monde.

 

Le martyrologue, c'est autant celui de la classe ouvrière que celui de Linhart qui nous est composé. Le climat pesant, même lissé du film, donne à sentir l'oppression qui règne non seulement sur la chaîne, mais dans la vie des protagonistes. La tonalité est pessimiste. Une chape de plomb repose sur la condition ouvrière. Qu'on y songe : rien n'a su l'en débarrasser, sinon l'INSEE en nous faisant croire qu'elle n'existait plus, cette condition. De Sarkosy à Macron, en passant par Hollande, les socialistes furent les plus acharnés à nous faire croire à la disparition de cette condition d'opprimés, préparant le terrain au fumeux concept de «start up nation», qui a fait long feu. Son martyrologue a fini par s'écrire en lettres de sang, yeux crevés, mains arrachées, des millions jetés dans la misère. C'est cette misère que l'on sent éclore dans le film, qui nous réjouit tout de même de tirer un trait sur la parenthèse sociale-démocrate qui faillit nous enterrer tous. La grève réprimée, il reste les ouvriers à la rue et Linhart dépouillé comme de lui-même, témoin, au sens fort de l'étymologie grecque du mot, où le témoin est un martyr, oscillant entre expiation et rédemption, sauvé in extremis par une lettre qui n'a jamais existé.

 

 

L'établi, un film de Mathias Gokalp et Nadine Lamari, 5 avril 2023, 117 minutes, Production Antoine ReinFabrice Goldstein et Antoine Gandaubert, sociétés de production : Karé ProductionsScope PicturesFrance 2 Cinéma, Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma, société de distribution : Le Pacte (France), pays de production : France, Belgique.

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Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j'y fasse ?, Günther Anders

20 Octobre 2022 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #entretiens-portraits

«La tâche morale la plus importante aujourd'hui consiste à faire comprendre aux hommes qu'ils doivent s'inquiéter et qu'ils doivent ouvertement proclamer leur peur légitime».

Peur du réchauffement climatique, quand le CNRS annonce qu'il sera pire que prévu en France.

Peur du climat politique, quand la classe politique française a glissé presque d'un seul homme à la droite la plus extrême.

Peur du climat médiatique, quand la presse comme un seul homme s'est mise au service des idées les plus rances.

Peur du climat social, quand nous ne savons plus espérer que dans la révolte de la jeunesse pour nous sauver de nos échecs. Voyez les lycéens en grève, jetés seuls en pâture aux forces d'un ordre barbare.

Peur du climat syndical, quand à force de compromis, presque toutes les centrales se sont vendues à l'ordre patronal.

Peur de la misère, peur du chômage, peur de la précarité, peur.

 

Alors il est grand temps de lire ou de relire ce philosophe juif allemand réfugié aux Etats-Unis dès l'accession de Hitler au pouvoir, qui comprit très tôt, quand toute la presse occidentale encensait le chef nazi (relisez les magazines et journaux de l'année 1933, ceux de France, ceux d'Angleterre, ceux des Etats-Unis, etc. ...), qu'il n'y avait au bout de ses lèvres que la destruction gourmande de l'humanité à savourer.

Günther Anders, c'est aussi et surtout l'homme qui a compris comment fonctionnait le libéralisme capitaliste, cette machine à broyer les vies et aux yeux de laquelle, «les armes sont les marchandises idéales» : les munitions ne servent qu'une fois et contraignent au rachat et à la production.

Lisez Anders, conscient de l'aveuglement dans lequel la civilisation bourgeoise aime à se bercer, son «telos blind» savamment entretenu et qui nous rend incapables de nous représenter ce que nous sommes vraiment.

Lisez Anders, dont la pensée fut marquée par l'irruption soudaine dans le champ de l'humanité, de sa destruction possible : Hiroshima et, déjà, la crise climatique qu'il pressentait à travers la destruction méthodique de l'environnement.

Sur ce dernier point, notait Anders, l'humanité était désormais confrontée à l'ultime impératif : non plus transformer le monde, mais le sauver...

 

Günther Anders, Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j'y fasse ?, éditions Allia, traduit de l'allemand par Christophe David, septembre 2010, 1ère édition janvier 2001 pour la France, 6.10 euros, ean : 9782844853899.

 

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Gaza la vie, entretien avec Ziad Medoukh, poète, écrivain chercheur, fondateur du département français de l'université de Gaza.

5 Avril 2022 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #entretiens-portraits

jJ : Impossible de ne pas évoquer tout d'abord la guerre en Ukraine, tant l'attention internationale des européens est tournée vers... l'Europe... Ce devrait être l'occasion d'une interrogation du reste : la quatrième offensive de l'armée israélienne contre des objectifs civils à Gaza n'a soulevé à peu près aucun émoi ni aune attention de la part des médias et de l'opinion publique française, sinon à la marge. Si bien que ce devrait être plutôt à vous de nous interroger sur cet européocentrisme qui nous fait détourner les yeux de ce qu'il se passe, par exemple en Palestine. Mais tout de même je vous en pose la question : une réaction ?

 

Ziad Medoukh : Les médias étrangers, le monde officiel et les instances internationales appliquent la politique de deux poids deux mesures, ils sont complices avec les crimes israéliens, ils ne bougent pas pour dénoncer les violations israéliennes du droit international dans les territoires palestiniens. Les Palestiniens n'ont pas pris position sur le conflit entre la Réussie et l'Ukraine, mais ils voient que le monde entier se mobilise pour l'Ukraine. Or le peuple palestinien souffre depuis plusieurs décennies sans aucune réaction  de cette communauté internationale officielle. A l'exemple de la dernière offensive militaire israélienne contre la bande de Gaza en mai 2021.

 

 

 

jJ : Presque un an après cette offensive de 2021, où en est la reconstruction ? Des aides internationales ont été débloquées ? Le coût des destructions a-t-il été chiffré ?

 

Ziad Medoukh :Un an après cette nouvelle offensive militaire contre la bande de Gaza, la quatrième en 12 ans, rien n'a changé dans cette enclave isolée : le blocus israélien est toujours maintenu, les matériaux de constructions n'entrent pas à Gaza par ordre militaire israélien, l'aide internationale est limitée à l'aspect alimentaire. Aucun projet de reconstruction privé ou public n'a commencé, la population civile en souffrance attend et patiente.

 

 

 

jJ : Quel était le vrai but de guerre de cette offensive ? Vous évoquez dans votre ouvrage la volonté de l'état israélien de ne donner aucun chance à la société palestinienne de se construire. Pouvez-vous nous apporter des précisions à ce sujet ?

 

Ziad Medoukh :Le vrai objectif israélien de cette offensive est de briser et casser la volonté de cette population civile résistante et attachée à sa terre, une population qui a décidé de rester et ne pas partir, même si rester signifie pour elle de vivre à côté des ruines de ses maisons, détruites par les bombardements israéliens.

 

 

 

jJ : Que devient la librairie Mansour, détruite, pour le coup stratégiquement, par l'armée israélienne. Qu'est-ce que l'état hébreu voulait détruire en la détruisant ?  

 

Ziad Medoukh :La libraire Mansour, c'est le seul projet privé qui a été reconstruit grâce à la bonne volonté de son propriétaire Samir Mansour et la solidarité populaire partout dans le monde. C'est un exemple de l'importance de la culture et de l'éducation pour les Palestiniens. L'armée israélienne voulait priver les Palestiniens de Gaza de ce lieu culturel et éducatif, mais les Palestiniens, qui considèrent la culture comme résistance, ont montré leur attachement à la lutte populaire et non violente via la culture, le savoir et l'éducation. 

 

 

 

jJ : Vous avez créé le département français de l'université de Gaza. Qu'est-il devenu ?  

 

Ziad Medoukh :Le département de français fonctionne bien. Les étudiants de Gaza qui étudient le français considère cette langue comme une langue d'ouverture, d'espoir et l'occasion de communiquer avec le monde francophone, solidaire de leur cause de justice.

 

 

 

jJ : J'aimerais que vous nous parliez de toutes les actions que vous avez entreprises auprès des jeunes gazouis, sur un front à la fois pédagogique et psychologique, après le traumatisme de ces journées barbares.

 

Ziad Medoukh : Dans la bande de Gaza, il y a un  rôle très important  joué par la société civile avec la richesse de la vie culturelle, et les différentes initiatives des jeunes, soutenu par le travail remarquable de jeunes diplômés de langue française reliés par leurs pages Facebook francophones, et leur chaîne «Gaza la vie» afin de témoigner de la réalité quotidienne dans la bande de Gaza. Les jeunes motivés de Gaza poursuivent leurs activités d'animation et de soutien psychologique aux enfants de Gaza afin de les aider à dépasser leur traumatisme causé par les bombardements et les différentes agressions israéliennes.

 

 

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