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La Dimension du sens que nous sommes

entretiens-portraits

Symphonie carcérale, Romain Dutter, Bouqué

24 Janvier 2019 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant, #entretiens-portraits

10 ans en prison. Même du bon côté des barreaux, on n’en sort pas indemne. 10 ans aux côtés des taulards, jour après jour à les écouter, les bousculer, les accompagner. La BD raconte l’itinéraire de Romain Dutter, parti un jour en Amérique du Sud pour se retrouver un beau matin dans les prisons du Honduras qui sont d’énormes camps vitrifiés, où les détenus sont livrés à leur violence, bordée de barbelés et de miradors à l’abri desquels les mâtons peuvent les tirer comme des lapins. Lui, il y va, se jette dans la fosse aux lions pour leur proposer une vie culturelle entre deux épisodes meurtriers. Inénarrable. Retour en France. Ménilmontant, Belleville. Romain Dutter est Médiateur culturel, mais il veut donner du sens à sa vie. Il a en tête cette expérience au Honduras. Et le Californie Concert Folsom de Johny Cash : The Man in Black, donné en prison… Non pas Fresnes, qu’un hasard lui propose. Alors cette fois encore il y va. Pour y écrire les plus belles pages de la musique française en prison. Pas ces pages mainstream qui engourdissent nos oreilles : ce qu’il leur offre, c’est non pas tant de découvrir des groupes différents que de tenter de construire avec eux les raisons d’être du son. 10 ans. Une histoire de la musique en prison, peut-être le meilleur de ce qu’il est possible de faire, en matière de concert live. Car c’est ça la prison, qui vous contraint à vous défaire de tout pour vous exposer à la question du vrai. Car c’est ça la culture en prison, non une quelconque danseuse que l’administration se paierait, mais le risque d’oser « soigner » vraiment les consciences. D’oser les peser pour le seul voyage qui tienne : celui du vivre ensemble. La raison d’être de la culture, plus que sa grandeur. Romain Dutter a passé 10 ans à organiser des rencontres, des concerts, des « animations » dit-on, c’est-à-dire bien plus que cela : à éprouver le sens de ce que culture signifie tout autant que celui d’emprisonner. La culture en prison ? Non pas un moment de distraction –même si-, non pas un outil de distinction, mais un espace-temps où se rencontrer soi-même sans fard et rencontrer l’autre sans faire semblant non plus. Un temps où poser les bonnes questions. Les seules, quand tout le reste est punition sans horizon. Romain Dutter a repris le fil des concerts en prison, se rappelant Trust à Fleury-Mérogis le 24 janvier 1980. Téléphone en 84, ou Barbara, à Fresnes en 1991, laissant là son piano –il y est toujours. Il nous raconte tout, les motivations des musiciens, les cachets, les refus, les engagements. Il nous raconte ses doutes, ses défaites, ses victoires. Qu’est-ce qui compte, quand on parle de culture ? La capacité à être avec l’autre. Ni en face, ni dans ce petit pas de côté que la culture souvent inflige : avec, dans cet être ensemble que toute société devrait viser. Un projet sociétal, en prison… Que pourrions-nous espérer de mieux ? Traité en aplats oranges, lumineux et pourtant bouchant partout des cases comme bouclées, Bouqé a accompagné ce récit d’un dessin magistral. Un trait moins sobre que juste, pour montrer l’essentiel : ces lignes de force qui composent cette histoire unique.

Symphonie carcérale, Romain Dutter, Bouqué, édition Steinfiss, septembre 2018, préface de Philippe Claudel, 174 pages, 20 euros, ean : 9782368461761.

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Paroles Philosophiques, Edgar Morin

11 Septembre 2018 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #entretiens-portraits, #essais

Un abécédaire sonore égrenant 26 thèmes philosophiques, sociologiques et finalement biographiques. L’abécédaire sensible d’un homme apaisé, qui néanmoins n’a pas peur d’en appeler encore et toujours à l’espoir, sinon la résistance, et cela bien que son sentiment soit des plus pessimiste désormais : c’est qu’Edgar Morin s’est convaincu que tout cela finira mal. «Tout cela»… A commencer par notre incapacité à dépasser un modèle économique néolibéral qui nous mène droit dans le mur d’une philosophie aux yeux de laquelle l’humain n’est qu’une variable d’ajustement. A poursuivre dans notre incapacité à rompre avec l’épuisement des ressources naturelles, voire notre refus à réaliser l’imminence de la catastrophe écologique qui se profile - rappelons que le Golf Stream est en train de faire ses adieux à l’Europe, et que nous y sommes donc, déjà... Tout cela parce que les forces à l’œuvre sont trop aguerries, trop intégrées, trop systémiques pour qu’on puisse leur résister efficacement. Sinon quand il sera trop tard, ou à peu près trop tard, Edgar Morin pariant sur un ultime sursaut fécond lorsque tout se jouera cruellement : comment ne finirions-nous pas en effet par en prendre conscience ? Au plus fort de la confrontation qui arrive, comment l’invraisemblable pourrait-il ne pas surgir, l’improbable sortir ?

Grand prix de l’Académie Charles Cros, cette mémoire éditée par Frémeaux le mérite amplement. L’Académie, fondée au lendemain de la guerre de 39-45, ne s’est-elle pas donnée pour mission explicite de préserver, justement, ces paroles aujourd’hui presque inaudibles et qui demain résonneront à nos oreilles comme l’écho d’une sagesse disparue ?

Paroles philosophiques, Edgar Morin, Frémeaux & Associés, collection Notre mémoire collective, Production Alain Siciliano, 3 CD et un livret de douze pages, ean : 3561302567525.

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Le Regard philosophique, Edgar Morin

8 Juin 2018 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #entretiens-portraits

Un abécédaire en forme de bilan. Sensible, humble, celui d’un homme apaisé, d’un militant resté attaché à nos libertés et qui n’a pas peur d’en appeler encore à la résistance, à l’espoir. E comme espoir, raisonnablement pessimiste : «j’ai tendance à croire que tout finira mal»… Comment pourrait-il en être autrement, dans ce monde converti de force au néolibéralisme et qui détruit tout, de la nature aux liens sociaux, de la vie humaine à la vie tout court. Et pourtant, l’espoir, la volonté de vivre, l’assurance qu’au plus fort de la confrontation qui nous est assignée, l’invraisemblable sortira, l’improbable surgira. La mondialisation, affirme Edgar Morin, nous conduit à la Catastrophe. Comment ne finirions-nous pas par en prendre conscience ? Et plus la Catastrophe se rapproche (rappelons que la dérive du Golf Stream est en train de faire ses adieux à l’Europe, rappelons qu’il n’y a jamais eu autant de pauvres dans le monde), plus la conscience du caractère criminel de la société néolibérale croît. A l’image d’Héraclite, il nous faut toujours chercher l’inespéré, et combattre l’ignorance en sachant que la Vérité est du côté des humbles, toujours, non du côté des élites, qui ont littéralement vendu leurs âmes. Il faut, nous dit Edgard Morin, poétiser nos vies au sens où un Rimbaud l’entendait : se défendre contre l’invasion de leur prose mensongère, rancunière, vindicative, haineuse, se garder des raisons nécessaires et considérer, toujours, l’Esprit comme une émergence et non un donné, l’intelligence comme une faculté et non une fin. Et croire, toujours, que nous pouvons agir.

Le Regard philosophique, Edgar Morin, Un film d’Alain Sicilano, collection Philosophie : PATRICK FREMEAUX, Direction artistique : Patrick Frémeaux, chargé de collection : Augustin Bondoux, 2 CD, 49,99 euros, droits : FREMEAUX & ASSOCIES - DEIXIS FILM

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Brigitte Giraud à l'établi

16 Avril 2018 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant, #entretiens-portraits

Le vendredi 13 avril, la Librairie l’établi, de Sylvaine Jeminet, à l’invitation du poète Marc Verhaverbeke, recevait Brigitte Giraud pour la sortie de son dernier roman : Un loup pour l’homme. Je n’ai pas lu l’ouvrage, je n’ai lu aucun des textes de cette auteure. Mais j’étais là. Venu curieux moins d’une rencontre avec un auteur qu’avec un lieu. Du moins, intéressé par leur manière de faire, non pas un débat mais la possibilité d’une parole partagée.  Et je n’ai pas été déçu. Je ne parlerai pas de l’ouvrage –une autre fois sans doute. Mais de l’esprit du lieu. Le dispositif restait cette habituelle frontalité à la française, la langue sur son piédestal, affermie sinon armée, une conception héritée des grecs qui n’imaginaient pas autrement l’agora que sous des espèces militaires, où livrer bataille. Une conception de l’échange au fond inamicale, qui est restée la nôtre, feutrée dans l’héritage de l’art de la conversation cultivée des salons du XVIIIème et cependant toujours arrimée au malheur des vaincus. Une table donc, deux sièges, l’auteure et Marc Verhaverbeke faisant face –front- au public. Cependant, l’exiguïté du lieu, la nécessité dans laquelle nous nous trouvions de pousser au plus près nos sièges de cette table dispensatrice des honneurs, cassait si bien la solennité de ce genre d’exercice que quelque chose se passa –qui devait se passer au fond chaque fois. Il y avait bien certes toujours ce risque que l’on connaît d’une rencontre soumise à l’obséquiosité de l’accaparement égotique. Mais d’emblée, Marc Verhaverbeke s’est complu à bavarder plutôt qu’arguer. Avec bienveillance, s’interrogeant plutôt qu’il n’affirmait. S’interroger. N’est-ce pas déjà ouvrir entre nous un besoin de connaissance ? Il parlait en toute franchise et amitié. L’amitié. C’est à cela que je voulais en venir, et c’est à cela que je me voulais convier. Non pas entendre un auteur. Non pas entendre un critique. Mais me poser dans un espace de patience, en me laissant guider par ce que je ne savais pas.

La lecture est une amitié, au sens fort, philosophique du terme, de cette amitié que le philosophe nourrit par exemple pour la vérité. Désintéressée, épurée, débarrassée du fardeau de la politesse, de la mesquinerie, des bons comptes, de l’intéressement. Nous étions là, à passer ce genre de soirée autour d’un  livre, calmes, silencieux parfois, sans vanité pour beaucoup, sans orgueil. Lire est une initiation. Non une discipline. Mais une initiation qui campe au seuil d’un horizon qui ne l’accomplira jamais. Lire est une initiation, non une consolation : lire ne peut se substituer à la vie. On n’y fait que camper sur le seuil de cette vie, à laquelle du reste ce soir-là sans cesse l’auteure nous ramenait et soumettait son roman. Qu’est-ce qui justifie un livre ? Qu’est-ce qui justifie nos vies ? il n’y a pas vraiment de réponse à ce genre de question, encore que chacun doive s’y affronter. Je me suis rappelé ce que Proust disait au sujet de la lecture : qu’elle était une amitié. Qu’aucune phrase ne pouvait conclure. Une force, accumulée dans l’immobilité. Toute lecture, affirmait-il, «porte en elle comme un reflet insaisissable, une vision, cette chose sans épaisseur qui charme et qui déçoit. » Je me suis également rappelé que le très beau livre de Linhardt, l’établi, s’achevait sur une amitié naissante. Cet appel qui présida à la création d’une librairie vraiment pas commune.

 

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Lire L’établi, de Robert Linhart, entretien avec Guillaume Gilliet

20 Mars 2018 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #entretiens-portraits

Guillaume Gilliet a lu l’établi à la librairie l’établi, d’Alfortville. Il nous répond sur son choix de lecture.

jJ : Qu'attendez-vous de vos spectateurs ? J'imagine que vous répondrez spontanément : "rien", pour préserver votre rapport au théâtre, disons. Toutefois... En la posant je songe à Mikhaïl Bakhtine évoquant ce rapport à l'écriture : toute langue est dialogique, et c'est ce dialogue qui en constitue l'essence qui me fonde à maintenir ma question... Quelles que soient les modalités de ce dialogue, différé ou silencieux... Mais bien sûr, elle revient aussi à savoir pourquoi vous avez voulu lire CE texte. Du mouvement des établis, il n'est resté qu'un texte. Ce livre qui constitue à lui seul un aboutissement qui a transcendé largement son objet. Peut-être tout écrivain est-il jeté sans le savoir dans ce même mouvement, dont il ne restera à terme qu’un livre, à la rencontre d’un monde qu'il croyait transformer et que son ouvrage a peut-être en effet transformé, là où il n'attendait plus rien... Peut-être tout comédien est-il jeté lui aussi sans le savoir dans ce même mouvement ?

 

Guillaume Gilliet : A votre question, je répondrais bien plus spontanément "tout" que "rien", tant la montagne à gravir paraît haute parfois au moment de prendre la parole, que l'aide de tous est la bienvenue. Mais finalement non, pas plus "tout" que "rien", je crois. Car c'est le mot "dialogue" qui me semble le plus juste. Surtout dans un exercice comme la lecture et dans une telle proximité avec les spectateurs. "Dialogue différé ou silencieux", j'aime beaucoup cette formule de Bakhtine que vous m'apprenez. Il y a dialogue, je crois, entre un lecteur qui espère les spectateurs à l'écoute, concentrés, curieux, prêts à tout comme à rien, et des spectateurs qui attendent sans doute (et sans le savoir peut-être) du lecteur qu'il reste solidement relié à sa base, au plus près de lui-même sur le chemin qu'il a imaginé pendant les heures de préparation. Alors peut-être que le chemin pourra être parcouru ensemble. Quoi qu'il en soit, il peut difficilement se parcourir l'un sans l'autre. Pendant la lecture de la librairie "L'Etabli", j'ai très vite senti la concentration, la curiosité et le désir, dans le regard des spectateurs, à quelques centimètres de moi pour certains. Cette disposition m'a enveloppé, m'a isolé et guidé dans la lecture pour rester fidèle à ce que j'avais préparé, mais aussi pour trouver la confiance de m'en écarter sans perdre pieds. Je garde le souvenir d'un moment intense et doux. Ça ne se produit pas à chaque fois, loin s'en faut. Voilà ce que je peux dire aujourd'hui... 

Librairie l’établi, 8 Rue Jules Cuillerier, 94140 Alfortville.

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Karl Kraus, par Walter Benjamin

16 Mars 2018 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #essais, #Politique, #entretiens-portraits

Karl Kraus l’apocalyptique. Les Derniers jours de l’humanitéDie Fackel, son monumental journal ! Kraus bataillant jour après jour contre cette «journaille» à la solde des puissants –ô combien nous aurions besoin aujourd’hui d’un Karl Kraus ! Dénonçant sans relâche la fabrique du consentement, l’immense fourvoiement des faux démocrates de la fausse liberté d’informer, dénonçant, déjà, cette mensongère liberté de la presse qui ne fait que dissimuler un discours de domination construit à l’exacte mesure des trahisons de la République socialiste de Weimar. Kraus l’Autrichien, combattant sans relâche le nazisme, traquant les phraséologies creuses des démocrates allemands, la profusion mesquine des scandales de leur vie politique, la commercialisation de la pensée… Kraus l’infatigable, pointant ces jours sombres où l’homme a succombé à sa famine intellectuelle sous le poids de médias indigents, fabricants d’opinion. Kraus démontant inlassablement les rouages de cette presse dite libre. Walter Benjamin dresse le portrait de cet homme qui toujours s’est engagé non pas au nom d’une idée, mais de son humanité. S’engager envers soi-même autant que l’on s’engage auprès d’autrui. Sa maxime, Kraus dissertant comme personne sur la question de l’autorité et qui avait fait de la presse son combat. Cette presse qui aujourd’hui révèle sa vraie nature : non pas analyser les événements du monde, mais les fabriquer. Cette presse à l’identité de toujours intrigante. Il faut bannir la presse, affirmait Kral Kraus, parce que son horizon n’est pas la vérité, mais l’opinion. La presse est l’idéologue au service du Pouvoir. Toujours. Elle qui s’est hissée au-dessus du monde, de la société, des hommes, elle qui, par essence, est une corruption. Il n’y a pas de compte rendu impartial, nous dit Kraus et nous ferions bien de l’entendre enfin : tout journal est d’abord un instrument de Pouvoir, qui ne tire sa valeur que du pouvoir qu’il sert. Et quand il s’agit du pouvoir libéral, même dans sa version sociale-démocrate, martèle Kraus, la seule vocation de la presse est de retirer de la circulation les idéaux qui lui nuisent, en tout premier lieu, celui de la dignité de l’homme. Kraus dont Benjamin nous dresse un portrait sans complaisance. L’homme n’était pas vertueux. Ni Saint Just ni un personnage «éthique». Un vaniteux, un homme en colère, cruel, moqueur et certainement pas un philanthrope. Son humanité ?, s’interroge Benjamin. Elle aura été tout simplement d’avoir su convertir sa méchanceté en une sophistique au service d’une idée de la Justice qui, littéralement, empoisonnait son existence. Kraus était un homme du Droit, plein de rage, toujours à se tenir sur «le seuil du Jugement dernier», irrécupérable procédurier inculpant l’ordre juridique lui-même, incapable de défendre la moindre notion de Justice.

Karl Kraus, de Walter Benjamin, éditions Allia, traduit de l’allemand par Marion Maurin et Antonin Wiser, mars 2018, 90 pages, 7 euros, ean : 9791030408416.

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Vivre son personnage, entretien avec Antoine Tomé autour de Carnets noirs, de Stephen King

13 Mars 2017 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #entretiens-portraits

Antoine Tomé a donné vie au livre de Stephen King, Carnets noirs. Il s’en explique.

 

Joël Jégouzo : Délibérément, vous n’avez pas voulu lire le roman que vous alliez interpréter, pour le vivre au fil du texte. Je trouve cela très intéressant et très audacieux : sans filet, cela vous met dans la même position que le lecteur lambda qui découvre le texte sans pouvoir l’anticiper –l’hypothéquer peut-être ? Mais avec cette différence qu’il vous faut être d’emblée dans une atmosphère, dans un ton, dans une construction qui ne peut être, là, «a priori»… Il y a ainsi une sorte de «franchise» qui étonne dans cette démarche, dont je ne sais trop comment elle «passe» dans l’écoute, mais qui porte quelque chose de ce dévoilement auquel opère le travail de l’artiste. Vous pouvez nous en parler ? Cela dit, comment se construit l’atmosphère d’un roman lu ? Vous a-t-on auparavant briefé sur l’atmosphère qu’on voulait, ou bien êtes–vous totalement libre de votre interprétation ?

Antoine Tomé : J'ai lu les deux ou trois premiers chapitres des "carnets noirs" un ou deux jours avant de commencer l'enregistrement, et j'ai donc pu ainsi saisir déjà un peu quelle serait la tonalité de ce roman. Mais il est vrai (comme j'ai pu le faire lors de lectures précédentes et comme je l'ai fait pour les chapitres suivants) que j'aime bien m'immerger dans l'univers d'un roman, comme on se jette sur la scène, tous sens en éveil, pour se livrer à une improvisation théâtrale sur un thème donné. Car il y a toujours, en effet, quelques éléments qui nous sont livrés : lors du casting, on a pu faire connaissance avec les personnages et on a découvert, un peu, la situation et la "tonalité" du récit. Le fait de se mettre ainsi, relativement, "en danger", vous oblige à faire appel à d'autres ressources, à une concentration décuplée, et à suivre plus étroitement les personnages et l'histoire à travers les situations que l'on découvre, à les "vivre". Car c'est la Magie de la vie qu'il s'agit de créer. Il s'agit de faire en sorte que l'auditeur ait réellement accès aux images décrites et aux émotions déclinées et cela n'aura lieu que si nous les assumons comme l'auteur, le créateur, l'aurait souhaité. Tel est l'enjeu.

 

jJ : Est-ce de beaucoup différent du travail du comédien sur scène, qui n’incarne par exemple qu’un seul personnage. Comment incarner dans leurs différences une multitude de personnages ?

Antoine Tomé : Pour moi, c'est un travail de comédien. Comme je l'ai dit plus haut, il s'agit de vivre ces personnages, de les assumer comme on assume des rôles dans une pièce -il y a aussi, n'est-ce pas, des pièces où l'on joue plusieurs personnages à la suite. Le travail du comédien consiste à assumer des identités différentes, à faire siennes des émotions différentes avec une souplesse et une vérité qui permettra au spectateur (ou au spectateur-auditeur) de s'identifier à son tour au personnage et de ressentir les émotions déclinées par l'acteur (ou de visualiser les scènes exposées par l'acteur-lecteur). Lors d'une Lecture, il nous manque cet instrument de communication que peut être le corps pour un comédien, mais le travail est le même, on utilise la même alchimie pour créer des images et des émotions auxquelles l'auditeur pourra accéder.

 

jJ : Vous arrive-t-il d’être surpris par le texte, une réplique, une phrase ?  Un personnage ?

Antoine Tomé : Oui, cela peut arriver. Les personnages ont des motivations qui ne sont pas forcément clairement exposées dès le départ, et une situation particulière peut servir de révélateur, de détonateur, et faire rebondir soudain l'histoire dans une direction à laquelle on ne s'attendait pas. A nous, comédiens-lecteurs, de bien négocier ces virages, pour le plus grand bénéfice de l'Auditeur.

 

jJ : Comment parvenez-vous, sur une telle distance, à conserver votre unité de ton ?

Antoine Tomé : Le fait d'être immergé dans l'histoire, d'assumer les personnages et de faire ainsi mon travail de comédien avec toute l'intensité nécessaire, m'amène automatiquement à suivre le fil que l'auteur a déroulé... Et puis, le Directeur Artistique est là pour me rappeler à l'ordre si jamais il m'arrivait de m'écarter de la ligne, au détriment du récit.

 

jJ : Vous arrive-t-il de rencontrer l’auteur du roman que vous interprétez ? Avant ? Après ?

Antoine Tomé : Non, cela ne m'est encore jamais arrivé. Mais c'est une éventualité que j'envisage avec intérêt !

 

jJ : Qu’est-ce qu’une lecture réussie, à votre goût ?

Antoine Tomé : C'est une histoire qui fait vibrer l'auditeur. Il vit des images, il ressent les émotions, il est transporté ! J'ai pu transmettre la com-munication de l'Auteur ! Grâce à mon travail, l'auditeur a pu se promener dans un autre univers et en goûter les fruits.

 

jJ : Sur quoi travaillez-vous à présent ?

Antoine Tomé : Je fais pas mal de musique en ce moment. Un CD va bientôt commencer à être diffusé, je prépare des spectacles à venir. Je viens de doubler John Travolta dans un téléfilm. Je double Nestor Carbonnel, l'inspecteur Romero, dans la série Bates Motel. Je fais des Narrations Documentaires, des voix pour des dessins animés, de sjeux vidéo, de spubs, etc. Je viens de jouer le rôle de Jo Doucet, ancien para recyclé dans la boucherie, un petit rôle dans la série Lebowicz contre Lebowicz, avec Clémentine Célarié... Je mène ma vie de saltimbanque, en somme...

 

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L’écriture en haleine : Antoine Tomé enregistre Carnets noirs, de Stephen King

6 Mars 2017 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #entretiens-portraits

 

Debout dans le studio exigu de Safe and Sound, Village Saint-Paul à Paris, Antoine Tomé, en pull marin, m’accueille avec sympathie. Détendu, bienveillant, il tient en main les pages volantes du texte qu’il doit interpréter. La journée sera longue, il le sait : celle de la dernière prise et du montage final. Impossible de nous perdre en bavardages donc. L’échange demeure pourtant patient. Juste. Franc, avant qu’il ne rejoigne sa cabine : un mètre carré de silence défendu par deux vitrages épais. Eric Breia, le directeur artistique, s’est installé au pupitre de mixage. Il suit la lecture sur son écran, le montage se fait en direct. « A la traduction, ils ont supprimé toutes les négations, commente-t-il entre deux prises. C’est une décision surprenante. On est dans la narration du coup. On est dans la narration, pas dans le dialogue. » On sent une grande complicité entre les deux hommes. Et beaucoup de sérénité. C’est qu’il en faut pour tenir vingt heures dans une telle promiscuité. Antoine Tomé lit debout. « La voix est un instrument fragile. » Lorsqu’il n’est pas satisfait de sa lecture, il en interrompt le fil, s’entend avec Eric Breia sur le mot de reprise, remonte une phrase ou deux plus haut qu’il lit sans chercher le ton juste, comme à l’échauffement, se contentant d’entrer dans le rythme pour déchirer in extremis le voile qui recouvrait cette voix au moment où elle se met à nu dans le ton conforme à l’interprétation qu’il a décidée. Un certain timbre, une intonation, une intensité, un phrasé gommant d’un coup et comme par miracle le simulacre de la voix d’avant la reprise. Qu’est-ce qu’une voix ? Jamais neutre, la voix. Jamais blanche. Jamais close sur elle-même, tout comme le sens qu’elle porte, quasi physiquement, jamais enfermé sur lui-même, ouvert à tous les vents par le grain de cette voix dont on ne sait trop dans quel être elle persiste. Qu’est-ce qu’une voix ? Une perturbation, comme l’affirmait dans sa très belle méditation Maden Dolar. De celle qu’un Walter Benjamin avait naguère pressentie, comme bien plus tard après lui Giorgio Agamben, s’en étonnant : « la recherche de la voix dans le langage, c’est cela la pensée ? » Sans doute. On le sent ici, au travail que lui impose Antoine Tomé, où la feinte n’est jamais complètement levée dans ce qui plus que jamais demeure un simulacre, à savoir : la fiction. Là dans ce timbre, ce souffle où, dans son pull marin, Antoine Tomé prend le large et nous embarque.

La lecture se poursuit dans ces va-et-vient entrecoupés d’interrogations sur le sens à donner, les prononciations, une traduction. « Vingt-deux Jump Street ou twenty two ? », demande Antoine Tomé. « Je n’ai pas de note là-dessus », répond Eric Breia. «Bon, on va dire vingt-deux »… Parfois la chute d’une séquence enchante le comédien : « C’est beau cette fin : « il dort du grand sommeil dans une mare de sang coagulé qui attire les mouches ». Il s’arrête, adhère d’une moue à son propos. Le directeur artistique approuve : « C’est beau, oui ». Pas un mot de plus, un temps de silence puis le travail reprend. Quelques instants plus tard ils épiloguent sur une articulation phonétique : « DEUX gros cartons »… Mais on entend « DE »… Il faudrait appuyer pour entendre « DEUX »… On sent la concentration dans laquelle l’un et l’autre s’épaulent. Et cette sorte de récursivité qui amène Antoine Tomé à s’écouter lire, dans un chiasme qui m’est parfaitement étranger. On reprend. « C’est marrant comme mot, ‘torpide’. Rarement utilisé, tu ne trouves pas ? ». Reprise. « Tout va bien, tout va bien, tout va merveilleusement bien », s’exclame Antoine Tomé. « Quantité de vocables sont échangés sur la façon dont Hemingway omet tels mots utiles »… Des notes traînent sur la table de mixage. « On garde le ‘Vingt-et-un’. Il était somptueux »… Plus on entre dans la matinée et plus le comédien est à son texte. Il s’en est définitivement emparé. On mesure du coup, on le croit du moins, présomptueusement, comment tout cela fonctionne : c’est le ton qui décide de la littérature comme telle –songez au gueuloir de Flaubert. Antoine Tomé marque par le ton qu’il déploie l’entrée en littérature du texte qu’il tient entre ses mains. Qu’il extime, pour reprendre cette heureuse expression à Derrida, où l’intime du grain de sa voix donne corps au roman. Qu’il joue désormais. Oh, une infime chorégraphie à vrai dire, dans ce peu d’espace qui lui est imparti. Debout, la main appuyée contre le mur. Je ne vois du reste plus que cette main qui semble l’installer dans sa lecture, moins appuyée contre le mur que le soutenant, le portant, comme soupesant le réel auquel elle vient d’apporter une autre dimension. Cette main est comme une incantation silencieuse qui tiendrait l’écriture en haleine -sa palpitation. Plus d’hésitations. Il faut pourtant sortir le comédien de sa performance pour de nouveaux réglages : Eric Breia a devant lui une sorte de cahier des charges, une liasse de feuilles sur lesquelles je vois ça et là des notes indiquant une correction nécessaire par rapport au texte écrit, pour en asseoir la cohérence orale. Des notes sur la prononciation des mots étrangers la plupart du temps. Mais il est parfois impossible de sortir Antoine Tomé de son texte, plongé qu’il est dans une méditation mystérieuse et dans laquelle il semble s’être perdu, bien qu’il ne cesse de poursuivre sa lecture. « Ah oui, c’est Rodgers qui parle », s’arrête-t-il brusquement. Sur quoi était-il concentré ? Rodgers ? Ce dont Rodgers parlait ? On ne le saura jamais. Il est comme dans une bulle, découvrant le texte en même temps que nous, mais depuis un horizon qui ne sera jamais le nôtre à nous, lecteurs silencieux. C’est étrange du reste, ce parti pris du comédien, d’avoir refusé de lire le roman avant de l’interpréter. Un parti pris moins hasardeux qu’il n’y paraît et dans lequel tient tout son art, vertigineux : celui de donner vie à un récit, celui de nous contraindre à suivre sa voix au-dedans d’elle-même pour remonter vers ce point où tout peut commencer : la fiction. C’est curieusement  dans cette geste de la main que j’ai cru comprendre cela : dans cette main qui témoignait de l’épreuve physique, du corps à corps avec le texte, mimant, soulignant la voix qui sourd d’une parole imposée et qui pourtant ne se dissout jamais totalement dans le sens que ce texte lui ouvre. Où donc la voix s’effectue-t-elle ? En quel lieu de sens hors de la pensée ? Quand tout fait sens en elle, à commencer par son grain. Aucune science du langage, aucun roman ne parviendra à se débarrasser de la voix. Et quelle voix que celle d’Antoine Tomé !

Chronique de Carnets noirs sur K-libre.fr :

http://www.k-libre.fr/klibre-ve/index.php?page=enmarge&id=4664

Entretien avec Valéry Lévy-Bensoussan, Directrice d’Audiolib :

http://www.joel-jegouzo.com/2017/01/audiolib-le-livre-lu-entretien-avec-valerie-levy-soussan.html

Site d’Antoine Tomé :

http://www.antoinetome.com/

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Audiolib, entretien avec Valérie Levy-Soussan

31 Janvier 2017 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #entretiens-portraits

Joël Jégouzo : vous avez créé Audiolib. Quand ? Pourquoi ? D'autres expériences éditoriales vous y ont-elles conduites ?

Valérie Levy-Soussan : Nous avons créé Audiolib en 2007 et nous sommes lancés en 2008. Parce que nous avions remarqué que le livre audio était un domaine en fort développement dans des pays comme l'Allemagne ou les Etats-Unis déjà depuis quelques années, que les appareils permettant l'écoute (les lecteurs MP3 et smartphones) allaient faciliter la diffusion de cet usage, et que des groupes comme Hachette et Albin Michel estimaient devoir s'intéresser à la lecture sous toutes ses formes, et aux formes d'avenir. Il nous semblait que l'offre de livres audio en France était encore peu développée, notamment sur les nouveautés, les livres contemporains, et qu'il y avait place pour un nouvel acteur dynamique et professionnel, en termes d'auteurs, de qualité de production et de diffusion distribution. Le livre audio est un vrai enjeu pour l'avenir qui, sans se substituer au livre, lui donne sa forme la plus complète, en plus de le rendre accessible à tous.

 

jJ : Quel lectorat cibliez-vous alors ? Etait-ce clair dans votre esprit, et ce dès les premières parutions, qu'il fallait apporter un soin tout particulier à la qualité de l'atmosphère pour, justement, capter sinon faire naître un nouveau lectorat ?

V. L.-S. : Tout en sachant que cette forme de lecture était indispensable à une clientèle de personnes empêchées de lire, qui seraient une clientèle naturelle, qui saurait apprécier une qualité professionnelle d'enregistrement, nous avons parié sur un développement de ce lectorat, comme cela s'est fait dans les autres pays : des personnes pour qui l'écoute est un moyen plus séduisant d'entrer dans les textes, et des lecteurs qui peuvent vouloir trouver de nouveaux moments pour lire : une lecture qui accompagne la mobilité, ou d'autres loisirs manuels. Et oui, une qualité d'interprétation et d'enregistrement dans des studios professionnels, par des comédiens aguerris, nous a paru primordiale, pour séduire et susciter l'émotion.

 

jJ : Le tour de force que vous réussissez, à mon avis, est de transformer littéralement le rapport au texte initial, au point qu'il arrive nous arrive souvent, à K-libre par exemple, d'aimer la création que vous proposez, alors que nous n'avons pas apprécié le roman à partir duquel vous avez fait travailler vos équipes... Pour nous c'est très clair : nous distinguons absolument cette création de son original. Cela me rappelle Antonin J. Liehm, spécialiste du cinéma de l'ex-Europe de l'Est, parlant de ces très bons films inspirés de romans médiocres. On est dans autre chose là, mais le public en est-il convaincu ? Ne va-t-il pas vers le livre lu à travers le prisme du roman dont il s'inspire ? Les libraires également, mais j'y reviendrai...

V. L.-S. : Merci de vos compliments, et de votre fidélité : en effet, un livre audio apporte une dimension supplémentaire à la lecture silencieuse, mais qui, à notre avis, est déjà présente dans le texte, ou dans le travail d'écriture. C'est seulement à nous (réalisation et comédien) qu'il convient de la mettre à jour, de la révéler, sans trahir les intentions de l'auteur. Quand on lit, on est souvent pressé, on peut aller vite et ne s'attacher qu'au sens premier, manifeste. Le rythme, les sons, l'ironie, le suspense, sont mis en relief par une bonne lecture. Mais nous ne sommes pas non plus dans la mise en scène, dans l'adaptation, car nous sommes tenus par le respect de la phrase, du texte, et il y a une large matière pour travailler, en jouant sur le rythme, les intonations, le timbre, l'attaque, le phrasé. Un texte a toujours plusieurs dimensions, et plus il est écrit, plus il peut se prêter à des lectures différentes. En France en effet, on est moins habitué que dans les pays anglo-saxons par exemple à l'oralité, à la lecture à haute voix, aux performances publiques. Donc le lecteur va choisir d'abord un auteur, un livre, parce qu'il en a entendu parler. Ensuite, quand il aura pris l'habitude d'écouter, il tentera des choix qu'il n'aurait peut-être pas faits, et se laissera guider par nos propres découvertes. Mais c'est pour cela aussi qu'il faut que l'offre soit variée, car on n'a heureusement pas toujours les mêmes goûts.

 

jJ : L'objet livre audio est peu présent en librairie. C'est du moins mon impression. La confirmez-vous ? Peut-être parce que les libraires ne savent pas trop ce qu'ils vendent là, ni comment le présenter ? J'observe du reste que vous êtes toujours sous la catégorie livre, l'isbn commence par 978-2. Au fait, quel est le montant de la TVA sur le livre audio ? L'objet est ainsi vendu presque comme substitut du livre et non en tant que création à part entière. N'y a-t-il pas un problème de discours à mettre en place pour le sortir de ces réductions ?

V. L.-S. : Le livre audio est en effet encore un marché de "niche", au moins en France, où nous sommes attachés à la forme imprimée. Mais je le répète, la dimension sonore ne se substitue pas au texte, elle en est une des composantes. Un livre audio est bien la forme oralisée, sonore, émotionnelle car passant par la voix humaine, d'un livre, d'un texte, nés du travail et de l'imaginaire d'un écrivain sur le langage, puis en effet transmis par un comédien, un interprète, qui s'efforcent de retrouver les intentions conscientes ou non de l'auteur et s'il y entre une part de création propre au son, à la parole, nous restons dans l'univers du livre, pas des images, de la vidéo, de la musique. Certains contes sont des créations entièrement, directement nés de l'oralité, mais le livre audio est une façon de rendre le livre et le langage vivant. D'ailleurs, la TVA est de 5,5% pour les livres audio quand le livre imprimé existe, et de 20% pour des créations directement orales.

 

jJ : Qui établit les choix des livres que vous allez lire et sur quels critères ?

V. L.-S. : Notre petite équipe, qui lit beaucoup et suit ses propres goûts, mais se laisse aussi guider par les livres qui ont trouvé une place sur les tables de librairie, qui ont trouvé un public et un accueil critique, un bouche à oreilles favorable : car, comme vous l'avez dit, les libraires  n'ont pas toujours le temps de tout écouter, et vous conseillent les livres qu'ils connaissent déjà. Comme l'offre n'est pas encore très développée, nous devons aller à l'essentiel, au plus évident, au détriment, parfois, de textes de qualité mais qui n'ont pas trouvé suffisamment de lecteurs. Nous sommes donc plutôt "suiveurs" par rapport au marché du livre, à la demande exprimée du public, ce qui n'empêche pas, au contraire, de faire nos propres choix.

 

jJ : Ne pouvez-vous imaginer d'ouvrir ces choix à des ouvrages plus "risqués" ? Je songe ici à des publications d'éditeurs moins connus.

V. L.-S. : Quand l'écoute sera plus répandue, qu'il existera des plateformes, des tribunes, des rubriques où le livre audio sera régulièrement chroniqué, nous pourrons le faire volontiers, mais déjà la publication audio est une prise de risque : les ventes ne représentent qu'une petite fraction de l'édition grand format. Nous ne pouvons ajouter deux types de risque, nous sommes obligés de travailler dans un cadre économique très tenu. Au prix de frustrations, et d'une limite à nos coups de coeur... Nous aimons aussi remettre quelques classiques contemporains à l'honneur, pour lesquels une voix nouvelle permet de redonner de l'actualité, comme pour Le Meilleur des mondes. D'autres éditeurs qui travaillent de manière plus artisanale que nous auront peut-être des contraintes moins fortes.

 

jJ : J'avais écouté avec passion votre 22/11/63, lu par François Montagut. Et puis j'avais presque regretté que vous n'en ayez pas fait un coffret événement. Le format le permet : ajouter des films d'actualité ou ces images qui ont fait le tour du monde de l'assassinat de Kennedy. Que cela n'ait pas été l'occasion de récapituler les discours, leurs actualités, de les traiter dans le temps, bref... presque un DVD compulsif sur cet événement et ses fictions, cette compulsion magistrale à laquelle le texte ouvre, qu'il donne à entendre justement. Une frustration idiote sans doute, mais le roman invitait à cette sidération pour ainsi dire. Vous avez développé un peu votre formule d'ailleurs, en insérant parfois des entretiens. Ne peut-on imaginer, le support l'autorisant, une amplification de l'objet ?

V. L.-S. : Nous étions très heureux de réaliser 22/11/63, et c'était déjà une décision anti-économique, étant donnée la durée (le plus long livre audio que nous ayons enregistré) et le petit public actuellement touché par l'audio. Pourtant, les oeuvres de King sont faites pour être entendues. Et si cela a donné envie de faire des recherches, de se documenter sur cette période, c'est déjà un très beau résultat. Encore une fois, vous avez sans doute raison, il y avait largement matière. Mais il y a là des raisons essentiellement économiques, nous ne sommes pas forcément équipés pour effectuer un important travail éditorial supplémentaire à celui de l'enregistrement. Les entretiens d'auteur sont un premier pas, le prolongement de l'oeuvre, comme pour Travail soigné avec Pierre Lemaître, nous faisons aussi des entretiens à caractère plus pédagogique (comme pour Si c'est un Homme, de Primo Levi, ou La Chambre claire de Roland Barthes, à paraître). Un objet hybride demande du travail, mais risque aussi d'être déroutant (à l'époque, les CD-rom n'ont pas été un franc succès...). Et il y a des questions de droits, les auteurs ne sont pas toujours d'accord pour que l'on ajoute d'autres éléments à leur texte.

 

jJ : Quel bilan tirez-vous dès à présent de ces années de publication ? Avez-vous une plus claire vision de votre lectorat ? Votre production va-t-elle se stabiliser, augmenter, diminuer ? Quelles sont vos meilleures ventes ? Allez-vous conservez cette ligne éditoriale ou la diversifier ? Je songe aux essais par exemple, aux "grands entretiens", voire à des expériences de textes spécialement écrits pour, et uniquement pour ces lectures...

V. L.-S. : Pour le moment, notre production est stable, autour de 70 titres par an. Nous serons attentifs à l'évolution du marché, en distribution physique et à la part que prend le numérique, qui apporte déjà une clientèle plus diversifiée, plus jeune. Nous restons sur un public de lecteurs, de personnes attirées par les créations des auteurs de l'écrit. Cette année, nos meilleures ventes ont été, sans surprise, Temps Glaciaires de Fred Vargas, Maman a tort de Michel Bussi, La Fille du train de Paula Hawkins, Millenium 4 de David Lagercrantz, et Yerruldelger, de Ian  Manook, notre prix Audiolib 2015... Une année résolument polar. Mais aussi, en numérique, Fifty shades et Hunger games. Nous sommes plutôt spécialisés dans la fiction, car c'est la façon la plus simple pour se familiariser à l'audio, et le genre policier/thriller, qui par sa construction à suspense, se prête particulièrement à l'oralité et à l'immersion sonore. Nous faisons quelques essais, peu, car le choix est plus difficile à effectuer, et les sujets très divers. Bien sûr, nous avons une collection de livres "pratiques", qui fonctionne bien. Une de nos plus fortes ventes est Méditations, de Fabrice Midal, une méthode où la voix accompagne, guide la pratique de la méditation, plus facilement qu'en lisant un ouvrage imprimé. Nous réfléchissons aussi à des entretiens, mais nous ne nous dirigeons pas vers des créations originales en fiction, car il faudrait une autre structure éditoriale : ce sera peut-être pour plus tard, car les choses évoluent.

 

propos recueillis par Joël Jégouzo (janvier 2016)

VALERY LEVY-SOUSSAN st la Directrice d'Audiolib

http://www.audiolib.fr/

 

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Savoir risquer sa vie, Jorge Semprun

25 Mars 2015 , Rédigé par texte critique Publié dans #entretiens-portraits

 

Jorge-Semprun.jpgC’est un véritable entretien fleuve qui nous est proposé entre Jorge Semprun et le réalisateur Franck Appréderis par les éditions Frémeaux. Un entretien au cours duquel Jorge Semprun dresse le bilan de sa vie, de son œuvre, de ses engagements. Le Parti Communiste bien sûr, Buchenwald, la Résistance française et pour finir, son engagement pour l’Europe de la Culture dirions-nous, celle que les institutions européennes ont refusé de voir éclore. Les institutions, non les peuples, et c’est là que tout nous sépare de Jorge Semprun, dont le plaidoyer pour l’Europe s’enracine dans une vision désuète de cette construction, très peu politique au fond. Analysant les résistances à la construction de cette Europe dont il est l’une des figures les plus attestées, Semprun croit les trouver dans ce paradoxe de peuples toujours inquiets de leur identité, repliés sinon clos sur ces inquiétudes, qui les aurait conduits à voter par exemple contre le projet de Constitution européenne en 2005. Comme si le vote de 2005 avait traduit un refus de l’Europe et non d’un projet politiquement, économiquement, profondément anti-démocratique et dont on mesure aujourd’hui les effets : ceux d’une Constitution qui aura au final soumis les peuples européens à la dictature de la Finance internationale ! Il est assez étrange d’entendre alors Jorge Semprun, sans doute poussé malgré lui par son interlocuteur dans cette impasse, tenir un discours révolu de peuples oscillants entre leur désir d’Europe et un farouche besoin de repli identitaire. Il y a pourtant un petite phrase de Semprun qui aurait pu faire basculer l’entretien vers autre chose, mais que son interlocuteur n’a pas su relever : à un moment, Semprun parle de la jeunesse des pays européens et s’extasie sur son naturel européen. Cette jeunesse est spontanément européenne, sans réserve, sans calcul, sans réticence. Au point qu’il se demande s’il ne faudrait pas lui rappeler combien cette Europe que les jeunes partagent comme une évidence aura été le fruit, sinon le labeur, d’une conquête difficile. N’est-ce pas reconnaître qu’il n’existe pas de résistance identitaire à l’Europe ? Et que s’il subsiste des résistances, c’est ailleurs que dans les mentalités qu’il faut aller les chercher ? Dans cette dimension du politique justement, curieusement contournée tout au long de l’entretien. Pas une seule fois par exemple, son interlocuteur ne songe à l’interroger sur les institutions européennes, bien que Semprun avouent ici et là qu’elles sont en crise. Quelle crise ? Sinon celle d'un déficit de démocratie qu’il est devenu impossible de masquer ? Pourquoi voudrions-nous de cette Europe autoritaire que l’on nous construit ? C’est là que le bât blesse. Mais c’est également là que l’entretien se révèle le plus intéressant, en ce qu’il nous montre l’aveuglement de nos élites, qui ne cessent de témoigner de leur morgue à l’égard des peuples (pas Semprun), quand, raisonnablement, ceux-ci ne cessent de les questionner sur leur rapport à l’idée démocratique. Pourquoi devrions-nous vivre sous la dictature des banques ? On  mesure ainsi à quel point le débat sur l’Europe est falsifié, à ne jamais poser les vraies questions. Dont celle de cette liberté qui fut le fil conducteur de la vie de Jorge Semprun, après laquelle les peuples européens courent en vain, parce qu’elle leur est refusée au sein même de ces institutions qui les régissent ! Au final, cette Europe que Semprun évoque est bien une communauté défaite, du fait de l’immaturité politique de ses élites. On retiendra alors cette dernière phrase qui vient clore l’entretien, terrible, mais effroyablement juste et décrivant parfaitement notre situation présente, qu’il emprunte à Francis Scott Fitzgerald : «Il faudrait savoir que les choses sont sans espoir, mais être décidé à les changer». C’est dans ce tragique que nous allons devoir oser lutter.

 

SAVOIR RISQUER SA VIE - JORGE SEMPRUN, AUTOPORTRAIT D'UN HOMME ENGAGÉ, JORGE SEMPRUN, FREMEAUX & ASSOCIES, Nombre de CD : 4.

http://www.fremeaux.com/index.php?page=shop.product_details&category_id=77&flypage=shop.flypage&product_id=1547&option=com_virtuemart

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