entretiens-portraits
Violence – « Il n’y a pas d’espoir dans le silence des autres.» (J.-F. Deniau)
C’était à St Malo, au cours du festival Etonnants Voyageurs. Je ne sais plus en quelle année. Une table ronde réunissait quelques grandes figures sur le thème «écrivains dans la guerre». Vollmann, voyageant d’une guerre l’autre, aurait aussi bien pu être de cette partie : les invités venaient débattre des rapports entre littérature et théâtre des opérations…Majestueux mais en retard, Deniau s’était avancé vers la table des conférenciers en poussant d’un geste élégant sa canne. J’ai oublié le nom des autres participants. Il capta d’un coup toute l’attention. «Je me suis fait viré de la politique …». Il était donc libre d’user du ton qu’il voulait. Sa parole s’éleva alors sans détour, avec une rare vigueur et sans chercher à masquer ce qu’il ignorait. Malgré son expérience des maquis par exemple, il ne savait toujours pas comment parler de la guerre.
- J’ai été dans le groupe d’aviation de Jules Roy, de Saint-ex. Jules Roy a raconté la violence, la peur. Il a été haï ensuite. Nous avons tous connu la peur, mais c’était un tabou dont personne ne parlait.
- Pourquoi l’Espoir ?
- Personnellement, je n’ai jamais eu le sentiment que je pouvais écrire un roman sur la guerre.
Son honnêteté intellectuelle embarrassa l’auditoire, tout de même fasciné par la violence et la dramatique de la guerre. Lui, s’était engagé pour l’Erythrée. Rimbaud tout proche.
- Un commandant m’a dit qu’il fallait parler de leur guerre, parce qu’elle n’intéressait plus personne. C’était trop long : 23 ans…
Tandis que les autres écrivains ressemblaient à de grands gosses en quête de sens, Jean-François Deniau ramenait à l’essentiel : il n’y a au fond que des histoires de courage et de peur à rapporter face à la violence. Et puis, …
- Il faut prendre parti : il n’y a pas d’espoir dans le silence des autres… La violence, c’est d’abord l’évidement de la parole, le congé de soi en attendant de tuer l’autre…
- Pourquoi la chair est-elle toujours au bout de son compte ?
Deniau pris le temps de me répondre, me dévisageant avec malice.
- Je ne sais pas.
- Cela a-t-il quelque chose à voir avec l’Incarnation ?
Il prit un temps plus long encore, tandis que le public s’impatientait. Puis il lâcha sobrement que le corps n’était pas une chair en effet, ou quelque chose comme ça. Pas encore. Que c’était un Mystère. Pas une énigme. Que cela avait quelque chose à voir, oui. Mais il ne savait trop où. Que le corps n’avait pas de chair et qu’on ne savait trop d’où elle finissait par lui venir. J’ai songé au chiasme tactile de Husserl, pour ne pas avoir à songer aux mystères de l’Incarnation. La chair se sentant sentir. Et Deniau s’en est allé en jetant un dernier coup d’œil par dessus son épaule, pour me voir quitter la salle à mon tour. –joël jégouzo--.
Tadjoura. Le Cercle des douze Mois, de Jean-François Deniau, LGF/Livre de Poche, janvier 2001, 284p., 5 euros, EAN : 9782253149798.
RENCONTRER CEES NOOTEBOOM
Le 24 septembre 2001, Cees Nooteboom était l’invité de l’Institut Néerlandais.Trois français dans la salle pour découvrir cet auteur qu’outre son pays, l’Allemagne, l’Angleterre et l’Espagne portent à juste titre aux nues.
Poète, essayiste, grand reporter, cet écrivain capable de superviser dans cinq langues la traduction de son œuvre, s’exprime dans un français des plus purs. Vêtu sobrement, en chemise blanche, col ouvert, il parle délicatement, en accordant une attention extraordinaire à son public. Quelle que soit la question, il y répond avec une cordialité exquise qui engendre du coup une surprenante intimité entre les participants de la rencontre – une poignée tout juste.
« Le déclic du livre ?»
Après une pose, Cees Nooteboom embraye sur une anecdote : « Une télévision m’a demandé de parler de mon livre en trente secondes. Je l’ai fait en vingt-trois secondes. Et puis après, plus rien. Nous n’avons plus parlé de rien. C’est avec des choses pareilles qu’on se rend un peu compte du monde dans lequel nous vivons. Non, il n’y a pas eu de déclic. J’avais en fait l’idée d’écrire sur l’Espagne du XIIe siècle et j’ai écrit un livre sur l’Allemagne contemporaine… J’ai vécu à Berlin au moment de la chute du mur. J’allais aussi en Espagne chaque année. J’observais le terrorisme dans l’anonymat du sacrifice des victimes.
- Pourquoi le thème du deuil ?
- Rétrospectivement, on peut tout expliquer. Mais je ne suis pas un écrivain à projet : je m’aventure dans l’écriture. J’écris pour penser. J’ai placé cet homme à Berlin, une ville chargée d’Histoire.
- Mais beaucoup de choses y ont disparues déjà, non ?
- L’Histoire disparaît tout le temps à côté de nous. Je voulais méditer sur notre rapport à cette disparition tragique de l’Histoire.
Puis Cees Nooteboom se lève, se dirige vers le buffet : « Venez, nous serons mieux », et poursuit de l’un à l’autre, tendant une coupe, un canapé, souriant et serein, « C’est peu de chose un livre ». Juste de quoi bouleverser l’un ou l’autre. Bientôt une main sur mon mp3 : «Vivons cela entre nous». La soirée se poursuit alors en toute simplicité, à bavarder de soi, de littérature, de Cotzee, de Sebald, avec une affection sans égale de la part de cet auteur au sommet de sa gloire. –joël jégouzo--.