Le Livre de Kells, Sorj Chalandon (1/4)
/image%2F1527769%2F20260702%2Fob_d6076d_kells.jpg)
1/4 : Quid de la GP ?
« Je venais de quitter mes parents ». Sorj Chalandon rêvait alors de Katmandou, d'Ibiza, de n'importe où en fait de cet air du temps, et fuyait. Beaucoup. Tout. Enfin... Tout sauf la rue qu'il ne pouvait fuir encore, provisoirement son dernier refuge. En 1970. Imaginez. Bien avant cela, il avait rêvé déjà, à 9 ans, de se faire prêtre. Curé d'Ars plutôt. Une sorte de Che à auréole. Mais la place était prise. Alors bientôt Kells, ce grand évangéliaire irlandais du IXème siècle, qui surplombe son récit. Le Curé d'Ars fonctionnait un peu comme ça, comme geste de rupture identitaire. Mais bien mieux accompli dans Kells, qui marque une coupure radicale avec le milieu familial violent, notamment avec le père, décrit comme un « Minotaure », « l’Autre », mais aussi avec la suite, la violence politique des années 70.
Mais la rue avant cela. Lyon. Dans la rue, il avait fini par découvrir le LSD. Provisoirement. Une autre porte puisque déjà la rue, vers un autre monde. Sous LSD il avait rêvé sa mère en révolutionnaire. LSD additionné de Guignol, du Curé d'Ars et de Sartre. L'enfance en agonie. Sa vie de rue. 1970. Une vie de misère, l'immense défaite personnelle : « Je n'avais plus que moi ». Puis Paris. Par hasard, l'année d'après il s'était mis à vendre La Cause du Peuple. Trois francs six sous. Gardant l'argent, truandant les maos. Qui lui ouvrirent quand même leurs portes : il cognait fort. Et cognait ceux qu'il fallait cogner : les fachos. Mais aussi bien, le hasard aurait pu lui faire cogner les maos...
Imaginez ces années-là, Raymond Marcellin ministre de l'Intérieur, l'après-68 enragé, dont on a oublié combien il a été féroce contre les mouvements ouvriers, les taulards, les gauchos. Rappelez-vous George Jackson publiant le sublime Frères de Soledad. Les Black Panthers torturés, assassinés. En France, Vincennes, Le Secours Rouge pour dernier souffle plutôt que sa reprise, les CRS mieux armés pour casser toute illusion de justice. « Une armée de pères qui battait ses enfants », écrit Sorj Chalandon. VLR, Richard Deshayes. Les maos établis en usine, de très jeunes adolescents en fait, Ordre Nouveau et sa violence sauvage contre les mouvements d'émancipation, aux côtés des CRS, déjà.
Sorj Chalandon, à l'époque, n'est pas politisé, écrit-il. Mais c'est un brave qui aime la castagne. Il hésite encore entre percevoir les maos comme des gosses de riches, ou... Car il y observe « une immense clameur de solidarité ». Jusqu'à Pierre Overnay. Assassiné le 25 février 1972. Sa mort signant la trahison des « chefs » (maoïstes), abandonnant leurs fantassins.
/image%2F1527769%2F20260702%2Fob_53b1e7_pierrot.jpg)
Sorj Chalandon, raconte donc à son tour cette histoire des maos en France. L’entrée du narrateur dans la Gauche prolétarienne, ses engagements, la violence militante, les illusions et les désillusions. Une histoire parisienne. Car le maoïsme en province est cette fois encore presque totalement absent du récit national, et du sien. Pourtant, l'engagement de Sorj aurait pu naître d'une sensibilité née précisément hors de Paris, dans une France périphérique où la violence familiale, l’errance et la quête de fraternité a donné au militantisme une tonalité plus tragique, plus existentielle que doctrinale. Mais cette fois encore, l'histoire officielle du maoïsme est parisienne. Certes, il était « monté » à Paris. Mais force est de reconnaître que la mémoire dominante du maoïsme français reste ici encore centrée sur la Gauche Prolétarienne de la rue d'Ulm, les affrontements parisiens (GP vs Ordre Nouveau), les intellectuels parisiens, Sartre, Benny Lévy, etc. Une scène. Très visible. Très théâtrale.
Or Chalandon, lui, arrive de Lyon, après une enfance marquée par la violence paternelle et la fuite. Son narrateur, car il faut maintenant vraiment les dissocier, l'auteur et le narrateur. On comprendra pourquoi à cette lecture. Donc son narrateur raconte un curieux (non)engagement dans le giron de la GP. Un (non)engagement né d'une trajectoire personnelle, pas dans un cénacle idéologique. C'est du reste une dimension qui transparaît dans ses œuvres romanesques : Sorj Chalandon y affirme au fond que son engagement n'est pas politique, mais d’abord une émancipation intime face à un père violent. Quelque chose qui l'apparenterait au maoïsme de province, qui fut moins idéologique que vécu. Lui parle d'une fraternité trouvée dans la rue, un refuge, après la fuite familiale. Mais tout de même, la GP comme famille de substitution. Avec, en ce qui concerne le narrateur, un maoïsme qui n’est pas celui des tracts et des théories : il dessine une rencontre affective, corporelle, faite de mains tendues, de nuits dehors. Un type d’engagement difficilement théorisable, difficile à intégrer dans une histoire politique classique.
Le curieux de l'affaire, c'est que Sorj Chalandon fréquente les milieux du pouvoir maoïste. Quand la province, loin des caméras, vivait ses désillusions de manière silencieuse, presque honteuse, sans la sublimation intellectuelle parisienne. Le maoïsme provincial, moins prestigieux, moins théorisé, n’a pas produit de grands récits. Il s'est résorbé en vies cabossées. L’engagement maoïste en province a été pour beaucoup un processus biographique, enraciné dans la vie intime de jeunes militants, et non dans une adhésion idéologique structurée. (voir la thèse de Laure Fleury, 2022 : S’engager « au service du peuple » Marseille et Lyon, 1960 1980).
/image%2F1527769%2F20260702%2Fob_31a34f_jean-paul-sartre-simone-de-beauvoir-in.jpg)
Un engagement provincial lié à des trajectoires personnelles, s'appuyant sur des dispositions contestataires acquises dans l’enfance ou l’adolescence, un engament façonnant l’identité de très jeunes militants et envahissant toutes les sphères de leur vie, pour produire in fine des effets durables sur les parcours intimes, professionnels et politiques. Un engagement existentiel, total, qui laissa ensuite chacun se débrouiller seul pour reconstruire une vie.
Les travaux de Marnix Dressen sur les « établis » (l'écouter : France Culture, 2024) montrent que les jeunes maoïstes provinciaux des années 70, souvent lycéens, se sont engagés dans une démarche sacrificielle, où l’idéologie servait surtout de cadre symbolique à une quête de sens. Son étude révèle que dans leur grande majorité, ces maoïstes avaient entre 16 et 21 ans. « Devenir ouvrier », pour eux, relevait d'un sacrifice existentiel. Dressen évoque cet engagement vécu comme une mise à l’épreuve de soi, plutôt que d'une adhésion doctrinale.
Plus largement, les analyses du CHS (Centre d’histoire sociale, Camille Anglada, 2016), soulignent que ce maoïsme reposait sur une pratique de l’immersion, très éloignée d’un dogmatisme théorique. Et qu'il impliquait une attention aux vies ordinaires, aux marges, dans une pratique militante incarnée, quotidienne, engagement qui, en somme, transformait les individus de l’intérieur. Là encore, l’engagement est décrit comme expérientiel, pas doctrinal.
Sorj Chalandon reprend au fond ici les thèses de François Hourmant (Les Années Mao), pour témoigner à son tour de la dimension affective du maoïsme. Le maoïsme attirait aussi parce qu'il offrait une communauté, un horizon, une intensité qui transformait profondément les individus. Mais...
Mais les maos de province, plus jeunes que leurs aînés parisiens, durent ensuite pour la plupart reconstruire leur vie sans cadre collectif. Les trajectoires ne purent alors qu’être individuelles et se fabriquer dans la douleur.
Sorj Chalandon ne vivait plus à Lyon, mais à Paris. Dans le cercle de la GP de la rue d'Ulm. Un maoïsme qui n’a rien à voir avec celui de la province. À Paris, il s'agissait d'un maoïsme intellectuel, théâtral, hyper médiatisé. Paris concentrait les leaders, les intellectuels, les journalistes, les philosophes. La GP y était un laboratoire symbolique, théâtralisé. Les militants y étaient en majorité des étudiants ou de jeunes profs de fac déjà insérés dans des réseaux culturels et politiques. Leurs trajectoires, après 1973, furent collectives : intégration dans les médias, dans l’édition, dans les institutions culturelles, etc.
/image%2F1527769%2F20260702%2Fob_d4068b_cause-du-peuple.jpg)
Sorj Chalandon semble appartenir aux deux mondes maoïste que je viens d'évoquer. Provincial par l’enfance (Lyon), parisien par le renouveau. Son engagement initial est provincial, existentiel, affectif. Mais il est happé par Paris et c’est là que tout bascule. Or, le réseau parisien qui l’a porté, il ne le nomme jamais. La Gauche prolétarienne parisienne l’intègre, il l'évoque du bout des lèvres. Elle lui donne pourtant un logement, une structure, une fraternité, une légitimité politique.
Avec et juste un peu avant la dissolution de la GP, le réseau maoïste parisien fonde Libération. Chalandon y entre. Libération devient alors un ascenseur social fulgurant pour les anciens maos. Chalandon y trouve un métier, une protection, une reconnaissance, un avenir. Sans Libé, il n’y a ni journaliste, ni grand reporter, ni prix Albert-Londres, ni écrivain. Il n'y a pas le milieu littéraire parisien. Ses romans sont publiés chez Grasset, puis L’Olivier. Il est soutenu par des éditeurs, des critiques, des jurys, des réseaux parisiens issus de la GP. Et ce réseau n'est pas un fantasme : il est documenté par les travaux sur la reconversion des maoïstes (Artières, Bourseiller, Hourmant).
Quand les trajectoires provinciales sont restées invisibles. Le maoïsme provincial a laissé des cicatrices, pas des récits.
Sorj Chalandon évoque donc son engagement comme affectif, mais pour autant, il n'en devient pas représentatif du maoïsme provincial. Or son œuvre ne dit jamais explicitement qu’il a été porté, recueilli, protégé et promu par un réseau parisien puissant, issu de la Gauche prolétarienne et de Libération. Oubli ? Ou choix littéraire ?
Comment fonctionne ce silence dans ses livres ?
Sorj Chalandon transforme l’aide collective en épreuves individuelles : dans Kells, Chalandon raconte sa vie comme une suite d’épreuves solitaires : l’enfance battue, la fuite, la rue, l’engagement, la désillusion, la reconstruction. Un récit qui individualise ce qui, historiquement, fut une prise en charge collective : la GP parisienne l’a logé, Libération lui a donné un métier, les réseaux maoïstes reconvertis l’ont intégré dans le journalisme, puis dans le monde littéraire.
Mais dans son livre, cette prise en charge devient une rencontre, une chance, un hasard, jamais un système. Sorj Chalandon transforme un réseau en destin. Met en avant des figures individuelles, jamais des structures. Dans Kells, dans Profession du père, dans Le Petit Bonhomme, dans Enfant de salaud, les sauveurs sont toujours : un professeur, un camarade, un militant, un journaliste, un ami. Jamais un groupe, un réseau, une organisation, une institution. Une manière de désidéologiser son parcours ? De dire : ce sont des personnes qui m’ont sauvé, pas un système. Il refuse de se présenter comme un « héritier » de la GP parisienne. Certes, beaucoup d’anciens maos parisiens ont construit leur légitimité sur leur passé militant, et on comprend que Chalandon, lui, fasse l’inverse en minimisant son rôle, en insistant sur sa naïveté,, en refusant toute posture d’ancien combattant. Mais ce refus a un effet : il occulte le fait que la GP parisienne fut pour lui une matrice sociale, un ascenseur, un filet de sécurité. D'une certaine manière, il refuse la dette en refusant l’héritage.
En outre, comme dans Kells, il met en scène la blessure, pas l’ascension. Ce qui domine, c’est par exemple la honte et la violence, et ce qui disparaît, c’est l’intégration à Libération, la reconnaissance professionnelle, les opportunités parisiennes. Il raconte ce qui l’a brisé, pas ce qui l’a construit. Et fait de sa vie une tragédie, alors qu'elle est une success story.
Certes, on peut encore relever pour sa défense cette dimension éthique : Chalandon ne nomme jamais les personnes qui l’ont soutenu dans les réseaux parisiens. Il ne raconte pas les mécanismes internes de Libération. Il ne dévoile pas les solidarités maoïstes reconverties. Une forme de loyauté silencieuse. Une manière de ne pas instrumentaliser ceux qui l’ont porté. Mais ne protège-t-il pas ainsi sa dette en la taisant ?
Enfin, il construit une mythologie personnelle : l’enfant perdu devenu écrivain. Au sein d'une œuvre qui repose sur cette tension : enfant brisé, adolescent perdu, jeune homme en quête de famille, adulte hanté, et au final, un écrivain qui transforme la douleur en littérature. Ce pourquoi, oui, le narrateur n'est pas l'auteur... Car dans cette mythologie, le réseau parisien n’a pas de place. Il ferait écran. Il casserait la ligne narrative. Il introduirait une dimension sociale là où il veut une dimension existentielle. Sorj Chalandon choisit la vérité émotionnelle plutôt que la vérité sociologique, et remplace la politique par le destin. Il transforme un processus politique en conte initiatique : dans Kells, tout cela devient, errance, rencontre, hasard, fraternité immédiate. Tout ce qui peut effacer la dimension collective. Historiquement, la GP parisienne était une organisation très structurée, avec ses hiérarchies, ses responsables, ses cellules, etc. Dans Kells, tout cela disparaît. Il n’y a pas de structure, pas de hiérarchie, pas de stratégie. Il n’y a que des visages, des gestes, des mains tendues. Il a remplacé l’organisation par la fraternité. En outre, dans les archives maos et les témoignages, Chalandon y est décrit comme un militant actif, engagé, parfois violent, mais totalement immergé dans la GP. Or dans Kells, il se présente comme naïf, perdu, entraîné, touché par la beauté d’un geste, jamais doctrinaire. On comprend alors mieux l'usage de cette voix narratrice réécrivant son engagement comme affectif, et non idéologique. On peut continuer ainsi : la GP était une structure politique, dans Kells, elle est devenu un refuge, un lieu où l’on soigne les blessures d’enfance. N'est-ce pas déplacer la GP du champ politique vers le champ psychique ?
Que penser enfin du fait que le Livre de Kells devienne le vrai événement fondateur, quand dans la réalité, ce qui a changé sa vie, c'était la GP, Paris, Libération. Or dans Kells, ce qui change sa vie, c’est un manuscrit médiéval, une illumination. N'est-ce pas remplacer l’événement politique par un événement esthétique ?
#jJ #joeljegouzo #litterature #politique #sorjchalandon #maos #maoïste #lacausedupeuple #histoiredupresent #annees70 #gp #liberation #libé #engagementpolitique
Sorj Chalandon, Le Livre de Kells, Grasset, août 2025, 382 pages, 23 euros, ean : 9782246843214.